09.01.2008

LOUP

La symbolique politique du Loup





Synergies européennes - Bruxelles/Berlin - Décembre 2007


Ces jours-ci, on conteste l’authenticité de la découverte récente, à Rome, d’une grotte où, prétend-on, l’on honorait les fondateurs de l’Urbs, Romulus et Remus. C’est un coup supplémentaire pour la Ville porteuse de tant de mythes, après que l’on ait nié l’authenticité de la Louve Capitoline, qui n’aurait pas d’origines dans l’Antiquité mais n’aurait été inventée qu’au cours de notre Moyen-Âge. Quoi qu’il en soit, les enfants légendaires de la Louve sont tels qu’on les a toujours imaginés : paisibles sous le ventre du fauve, s’abreuvant à ses tétons.

Le choix de la Louve, comme mère de substitution, n’est nullement dû au hasard et s’explique en référence au père des jumeaux : Mars, le Dieu de la Guerre, qui se manifestait accompagné du Loup, emblème de son être intime, relevant de la même nature que l’animal totémique. Les Romains ont su exploiter ce lien Mars/Loup et utiliser le symbole du Loup dans leurs armées et sous de multiples variantes. Aux temps auroraux de la Ville, le Loup était l’emblème des légions et, jusqu’à l’ère impériale, les légions alignaient une partie de leurs effectifs, les vélites, légèrement armés, vêtus de peaux de loup et arborant des crânes de l’animal. Bon nombre de porte-drapeaux portaient également des peaux de loup. On peut aisément supposer qu’aux temps de Rome demeurait une réminiscence des très anciennes « compagnies du Loup », depuis longtemps oubliées, même au moment où Rome est sortie des ténèbres de la proto-histoire pour émerger dans la lumière des temps connus. Leur simple présence dans l’héritage romain rappelle l’existence de compagnies ou communautés similaires chez d’autres peuples indo-européens.

L’historien Georg Scheibelreiter nous signale, dans son œuvre, qu’aucun autre nom d’animal n’est aussi fréquent dans les noms ou prénoms personnels que celui du loup : du védique « vrka-deva », signifiant probablement « Dieu-Loup », en passant par le grec « Lykophron » (« Conseil de Loup ») ou le celtique « Cunobellinus » (« Chien ou Loup de Belenos »), jusqu’aux prénoms germaniques Wolf, Wulf, Wolfgang, Wolfram, Wolfhart. Lorsque l’on donnait un nom à un enfant, il n’y avait pas que la sympathie individuelle que l’on éprouvait à l’endroit de l’animal qui jouait, mais aussi le souhait de conférer à l’enfant ses qualités. Principalement, toutefois, jouaient des représentations religieuses, où l’on pensait obtenir une métamorphose rituelle en l’être vivant choisi pour le nom/prénom.

Jusqu’aux temps modernes, on a appelé « Werwolf » (loup-garou), les hommes qui avaient la capacité de se muer en loups ou étaient contraints de le faire. Ce mythème s’enracine vraisemblablement dans l’apparition d’individualités ou de communautés entrant en transe, vêtues de peaux, pour se transformer en bêtes échevelées. Les cultures préchrétiennes s’étaient déjà distanciées de tels phénomènes, même si les Romains avec Mars, ou les Grecs avec Zeus et Apollon honoraient des dieux accompagnés de loups. L’attitude dominante était un mélange de vénération et d’effroi, où ce dernier sentiment finissait toutefois par dominer : un loup, nommé Freki, suivait également le dieu germanique Wotan/Odin, mais les Germains croyaient aussi qu’au crépuscule des dieux, Odin lui-même allait être avalé par le loup Fenrir, aux dimensions monstrueuses. Dans l’Edda, l’Âge du Loup correspond à l’Âge sombre qui précède le Ragnarök.

Tous ces faits mythologiques expliquent pourquoi le loup, après la christianisation, ait perdu toute signification symbolique positive. Il était non seulement un indice de paganisme mais aussi et surtout la manifestation du mal en soi. Cette vision du loup s’est perpétuée dans nos contes. Le loup disparaît également des emblèmes guerriers de l’Europe ou n’y fait plus que de très rares apparitions.

En dehors de l’aire chrétienne, le loup n’a pas subi cet ostracisme. Il m’apparaît important de relever ici la vénération traditionnelle du loup chez les peuples de la steppe. Après l’effondrement de l’Union Soviétique, Tchétchènes et Gagaouzes se sont donné des drapeaux où figure le loup. Les Gagaouzes appartiennent à la grande famille des peuples turcs, qui ont, depuis des temps immémoriaux, considéré le loup comme leur totem. En Turquie, les Loups Gris, formation nationaliste, ont évidemment le loup comme symbole et saluent en imitant une tête de loup avec les cinq doigts de la main. Les Loups Gris professent l’idéologie pantouranienne qui entend rassembler tous les peuples turcs au sein d’un Empire uni.

Officiellement, l’organisation des Loups Gris a été interdite et dissoute en 1980, ce qui n’a diminué en rien la charge affective et l’attractivité du symbole du loup. Cette fascination pour le loup concerne également les Turcs émigrés en Europe, où personne n’est capable d’interpréter correctement cette symbolique. En Allemagne, personne ne comprend le sens réel de la chanson « Wolfszug » (« Cortège du Loup ») du rappeur Siki Pa, frère de Muhabbet, qui a attiré récemment toutes les attentions sur lui :

« Fürchtet um euer Hab’ und Gut
Werdet brennen im Feuer…
Pakt der Wölfe zieht mit dem Wolfszug
Blutiger Horizont, der Tod friedlich ruht“.

(„ Craignez pour vos avoirs, pour vos biens,
Vous brûlerez dans le feu…
La meute de loups s’engage dans le cortège du Loup,
L’horizon est de sang et la mort repose en paix »).


►  Karlheinz Weissmann, article paru dans l’hebdomadaire berlinois « Junge Freiheit » n°51/2007, (tr. fr. : R. Steuckers).

Sur ce sujet :
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23.11.2007

Pagan Italy

Le paganisme en Italie aujourd’hui


Entretien avec le Professeur Sandro Consolato

On ne peut plus parler des racines profondes de l’Europe sans se référer aux mondes préchrétiens


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Synergies Européennes – Bruxelles/Rome/Viterbe – Novembre 2007



Nous publions aujourd’hui un entretien avec le Prof. Sandro Consolato, responsable national, en Italie, du « Mouvement Traditionnel Romain » et éditeur de la revue d’études traditionnelles « La Citadella », auteur d’un livre intitulé « Julius Evola et le bouddhisme » et de multiples essais parus dans les revues « Arthos », « Politica Romana », « Margini » et « Letteratura-Tradizione ». L’entretien passe en revue, après enquête minutieuse, quelques thèmes fondamentaux parmi lesquels la critique de toutes ces thèses qui n’évoquent que les seules racines judéo-chrétiennes de l’Europe, la survivance de la religiosité romaine en Italie et les expressions les plus hautes de la paganité romano-italique, ainsi que le « culte gentilice » à travers les siècles. L'entretien jette aussi un regard sur les liens entre la tradition romaine et les expériences historiques et culturelles du fascisme et de quelques filons ésotériques de la droite dite radicale. Enfin, le Professeur Consolato formulera quelques remarques d’une brûlante actualité sur les rapports entre, d’une part, les représentants et les associations de la « Tradition Romaine » et, d'autre part, les mouvements religieux ethniques dans d’autres régions d’Europe.

 

Q. : Commençons par les racines…. L’Europe a effectivement des racines « judéo-chrétiennes », quel est alors votre point de départ, pour contester cette affirmation fort courante ?

 

SC : Evola, dans sa jeunesse, quand il venait d’écrire « Impérialisme païen », évoquait l'« Anti-Europe », mettant ses lecteurs en garde contre un danger « euro-chrétien »… Mais, c'est vrai, il n’y a eu de culture européenne unitaire, de l'Atlantique à l'Oural, de l'Islande à Malte, qu'au Moyen Âge, à la suite de la christianisation de notre continent, c'est-à-dire de terres et de peuples auxquels le christianisme primitif était étranger, tout simplement parce qu'il était né dans un vivier ethnique et religieux juif. C'est justement parce que le christianisme est, à l’origine, un phénomène allogène que l'on ne peut pas parler de racines profondes de l’Europe sans se référer aux mondes préchrétiens, comme celui des traditions helléniques et romaines, des traditions propres aux peuples celtiques, germaniques, baltes et slaves qui ont donné, chaque fois, une coloration particulière aux sociétés chrétiennes.

 

Q. : Mais toute spiritualité européenne aujourd’hui doit tenir compte de religions vivantes, et non de formes religieuses mortes…

 

SC : À cela, je vous rétorquerais que certains pays européens ont reconnu, juridiquement, l'existence et la pratique d’anciennes religions païennes. L'Europe entière devrait tenir compte de situations similaires dans d’autres pays, même si elles sont plus fréquentes à l'Est qu'à l'Ouest : prenons l’exemple concret de la Lituanie, où le paganisme « indigène » a été reconnu, il y a quelques années, par l'État. Ce paganisme a une histoire longue et vivante, voilà pourquoi les vicissitudes de celle-ci doivent nous servir d’exemple. Une délégation de notre mouvement, menée par Daniele Liotta a été invitée en Lettonie à la Conférence Internationale des religions ethniques en juin 2007. Elle a pu y constater qu’être païen, là-bas, est considéré comme la chose la plus normale, comme une donnée naturelle de l’identité nationale. Le jour du solstice, les païens peuvent, par exemple, visiter les musées gratuitement.

 

Q. : Et qu'en est-il en Italie, la patrie des Romains ?

 

SC : Je formulerais d’abord une remarque : quand on parle de paganisme, il convient de distinguer deux phénomènes ; d’une part, la religiosité populaire, d'autre part, les traditions élitaires. Dans les pays celtiques, scandinaves, baltes et slaves, contrairement aux pays méditerranéens comme l'Italie ou la Grèce, le paganisme populaire s’est maintenu à travers les siècles et, dans certaines régions, est demeuré plus autonome par rapport aux christianismes officiels que chez nous. Dans l'aire méditerranéenne, il reste, certes, de très intéressantes survivances de la religiosité populaire païenne, mais sous des travestissements chrétiens. En revanche, il y a toujours eu, chez nous et en Grèce, des élites païennes, s'inscrivant dans la continuité des cultures grecque et latine, cultures qualitativement supérieures, qui ont véhiculé jusqu'à nous le néo-platonisme, qui est donc la plus haute et la plus ancienne expression du paganisme philosophique, l'hermétisme alchimique et certains rites liés directement aux formes traditionnelles de la religion civique et privée du monde classique.

À l'époque de la Renaissance, le contrôle religieux médiéval s’était relâché ; il s’est ensuite renforcé par le double effet de la Réforme et de la Contre-Réforme. Mais dans la période de relâchement, à l’évidence, des formes de « revival » païen se sont manifestées qui ne peuvent pas s’expliquer sans admettre qu’il a y eu vraiment continuité souterraine pendant des siècles. Au XVe siècle, nous avons en Grèce la « république païenne platonicienne » de Georges Gémiste Pléthon, qui s’établira en Italie ; en Italie même, nous avions l'« Accademia Romana » de Pomponio Leto, qui atteste de la survivance du « Pontifex Maximus » païen dans la Cité des Papes. Entre ces deux institutions, il existait un lien, à l'évidence, et ce n’est pas un hasard si la tombe de Georges Gémiste Pléthon se trouve en Italie. À côté de ces manifestations néo-païennes de la Renaissance, toute personnalité autonome peut reprendre aujourd’hui, pour elle, les rituels païens s’adressant aux dieux de l'Antiquité, ou les partager avec d’autres personnalités singulières ou avec des groupes d’hommes appartenant à des catégories cultivées de la société, connaissant les auteurs latins classiques et capables de déchiffrer sur les monuments des formules, des coutumes ou des pratiques religieuses antiques et païennes.

 

Q. : Qu'en reste-t-il dans l’Italie contemporaine ?

 

SC : L'affirmation publique la plus évidente, qui atteste de la permanence, jusqu’à nous, d’un centre initiatique païen de tradition italo-romaine - relevant donc de la tradition ésotérique - fut la rédaction d’un article en 1928, dû à la plume d’Arturo Reghini, dans les colonnes de la prestigieuse revue de sciences initiatiques, « Ur », dirigée par Julius Evola. Ce dernier, comme je le disais tout à l’heure, venait d’écrire, la même année 1928, « Impérialisme païen », ouvrage qui invitait explicitement le nouveau régime fasciste à se référer clairement à la tradition spirituelle du paganisme impérial. Dans son article, signé sous un pseudonyme - tous les collaborateurs de la revue avaient l’obligation de conserver l’anonymat - Reghini écrit : « Même si cela paraît totalement invraisemblable, un centre initiatique romain s’est maintenu sans interruption depuis la fin de l’Empire jusqu’aux temps présents, avec une continuité physique grâce à une transmission sans aucune coupure». Reghini n’était pas un de ces occultistes comme le XXe siècle en a tant connu, mais, au contraire, une figure du monde spirituel de grande envergure, un explorateur et rénovateur insigne de la mathématique pythagoricienne : ses paroles ont donc résolument du poids.

Du passage de son article, que nous venons de citer, nous ne retiendrons seulement qu’un seul fait évoqué : le paganisme de la Rome antique a laissé des traces importantes dans l’histoire culturelle et politique de l’Italie. Ceux qui veulent approcher le paganisme dans l’Italie d’aujourd’hui doivent donc nécessairement tourner leurs regards vers ce qui leur est finalement très proche et ne pas craindre de pratiquer des rites qui n’auraient aucune assise dans la réalité séculière, bien visible derrière les travestissements chrétiens ou autres. Ces rites donnent donc, finalement, la même sécurité que recherchent la plupart des gens dans les grandes religions historiques. Il suffit d’avoir le courage de l’humaniste du XVe siècle, ou de l’érudit du XVIIIe, qui, lorsqu’ils lisaient une prière ou la description d'un rite ou d’une offrande dans un texte latin classique, se sont dit : « Et si je le pratiquais, moi, que se passera-t-il ? ».

 


Q. : Quels sont aujourd'hui les groupes ou les personnalités marquantes du paganisme en Italie ?

 

SC : En Italie, nous avons aujourd’hui des individus et des groupes qui se réclament d’un paganisme que je qualifierais de « générique », ou qui entendent ce paganisme dans une acception qui n’est ni romaine-italique ni classique, mais celtique ou même scandinave, c'est-à-dire « odiniste ». Pour moi, c'est un non sens, parce que dans l'Italie antique et, ensuite, dans nos traditions populaires, s'il existe peut-être des composantes celtiques, Odin, pour sa part, n’a jamais été chez lui en Italie : les Lombards, dont j’admire la geste, sont arrivés en Italie alors qu’ils avaient déjà été christianisés, et plutôt mal christianisés ; quant aux Normands qui se sont établis dans le Sud et en Sicile, ils n’étaient plus des Vikings païens.

Il existe cependant des groupes qui n'aiment pas la publicité, qui ne publient pas de revues, qui n’ont pas de sites sur internet. Le « Mouvement Traditionnel Romain » (MTR), auquel j'appartiens, a choisi la voie d'une présence culturelle active et explicite. Des groupes liés à ce mouvement existent dans diverses régions d'Italie. Au niveau public, il convient de signaler également l'« Associazione Romana Quirites » de Forli. Nous, du MTR, œuvrons sur le plan culturel par le biais d'un site et d’un forum sur internet. L'adresse du site est : www.lacittadella-mtr.com. L'adresse du forum est : www.saturniatellus.com. Mais notre principal organe demeure la classique revue sur papier, « La Citadella ». Il existe encore d’autres revues intéressantes dans le domaine qui nous préoccupe, comme « Arthos », mais elle ne traite que partiellement de thématiques proprement païennes.

Caractéristique majeure du MTR : il a réussi à conquérir un statut culturel reconnu par tous, ce qui l'amène à dialoguer avec nombre de personnalités issues du monde universitaire et à gagner la sympathie de beaucoup d’intellectuels non-conformistes. Certes, l'activité culturelle que nous déployons ne rend personne plus « païen » qu’un autre mais, à l'évidence, la qualité de nos activités éditoriales aide à légitimer socialement les activités qui ont un caractère spirituel stricto sensu.

 

Q. : À propos des activités culturelles, vous avez collaboré également au volume collectif des « Edizioni di Ar », intitulé « Il gentil seme », qui pose justement quantité de bonnes questions sur les racines les plus anciennes de l'Europe…

 

SC : Vous faites bien de signaler l'existence de ce précieux volume. Personnellement, je le considère comme l'un des témoignages les plus patents qu'il existe en Italie une culture païenne de haut niveau, capable d’affronter les plus grandes questions philosophiques, historiques et politiques. Les « Edizioni di Ar », surtout au cours de ces dernières années, ont apporté une grande contribution : elles ont rendu parfaitement « normal » le fait de parler de paganisme.

 

Q. : En Italie, mais pas seulement en Italie, le paganisme a une histoire qui le lie au fascisme historique et au néo-fascisme, voire au radicalisme de droite. Comment expliquez-vous cela ?

 

SC : Dès son émergence, le fascisme a éveillé l’intérêt de certaines personnalités et de certains milieux qui pensaient que le mouvement de Mussolini donnerait à l'Italie une belle opportunité historique, celle de jouer à nouveau un grand rôle sur la scène internationale, ce qui avait pour corollaire de se référer obligatoirement à Rome. C'est vrai pour Giacomo Boni, pour Arturo Reghini et pour Julius Evola. Voilà pourquoi un païen italien, aujourd’hui, peut affirmer clairement qu’il n'est pas fasciste mais ne peut pas pour autant se déclarer anti-fasciste.

Contrairement à ce que l’on croit habituellement, le paganisme authentiquement romain n'a jamais suscité beaucoup d'intérêt dans la sphère néo-fasciste. Le paganisme peut certes se limiter à n'être qu'une option philosophique élitiste, mais la romanité, elle, doit toujours se traduire en réalité politique, en un ordre étatique et social. Toutefois, la naissance du groupe des « Dioscures », au sein d’Ordine Nuovo, à la fin des années 60, est un fait fort important. Les rédacteurs de cette mouvance particulière au sein d’Ordine Nuovo ont écrit publiquement, à l'époque, que, pour redonner un ordre traditionnel non seulement à l'Italie mais au monde entier, il fallait rallumer à Rome le feu de Vesta. C'était une audace, et non des moindres, à l’époque.

 

Q. : Mais en quoi consiste la vie proprement religieuse d’un païen de tradition romaine de nos jours ?

 

SC : C'est une vie centrée sur un culte qui est certes privé mais aussi communautaire, parce que la religion des Romains est avant toutes choses une religion de l'État romain (ses prêtres sont simultanément magistrats, ne l'oublions pas), qui, pour être remise entièrement en vigueur, a besoin d’un culte public de l'État. Le culte privé, tout comme le culte public, est rythmé par l'antique calendrier romain, avec ses calendes, neuvaines et ides. Il y a maintenant de nombreuses années, Renato del Ponte, figure de proue du traditionalisme romain à notre époque, avait édité un calendrier qui nous permettait de revenir, tout naturellement, au temps sacré de nos ancêtres.

Je me permets de rappeler, ici, que les Romains et les Grecs de l'Antiquité ne savaient pas qu’ils étaient des « païens » ou des « polythéistes », appellations savantes et modernes. Le premier de ces termes est de nature polémique : il a été forgé par les chrétiens qui se référaient ainsi aux survivances des cultes anciens dans les « pagi », c'est-à-dire dans les villages éloignés des campagnes ; le second de ces termes est « scientifique » et récent. Nos ancêtres de l'Antiquité savaient seulement qu'ils étaient « pies » et « religieux » et, en tant que tels, devaient vénérer plusieurs Dieux, non pas parce qu'ils ignoraient la réalité unitaire et métaphysique du cosmos mais parce qu’ils savaient que cette réalité s'exprimait par une pluralité merveilleuse de formes et de fonctions qui rendaient le cosmos sacré et beau. Si les deux termes « païen » et « polythéiste » servent simplement à faire comprendre directement ce que nous sommes, il faut cependant préciser que le premier se réfère à la spiritualité préchrétienne et le second au Panthéon classique. Forts de cette précision, nous pourrions nous définir comme païens et polythéistes. Mais si ces termes génèrent de la confusion et risquent de nous associer désagréablement à l’occultisme du « New Age », alors il vaut mieux privilégier l’appellation de « traditionalistes romains », car finalement c’est de cela que nous parlons.

 

Q. : Vous prenez donc vos distances avec le terme « païen »…

 

SC : Non. En aucun cas. Dans le terme « païen », je perçois l’indice d’une volonté de se distinguer, une volonté d’aller aux racines, et en ce sens « radicale », un refus de tout compromis avec ce qui est venu « après ». La posture païenne est donc utile pour échapper aux pièges de certaines visions spiritualistes pour qui tout ce qui fut « bon » dans le monde antique aurait été définitivement absorbé et assimilé dans les monothéismes chrétien et musulman. Ensuite, faut-il ajouter que dans la culture universitaire, le terme « païen » est utilisé habituellement pour toute référence aux philosophies et littératures de l'Antiquité, de Platon à Proclus, de Homère à Virgile ? Somme toute, le « paganisme » représente le donné originel de la culture européenne : il ne peut devenir ni un terme criminalisé ni un terme collé à des phénomènes d’autre origine, comme le font aujourd’hui le Pape et les évêques qui crient au « retour du paganisme » quand ils évoquent le satanisme contemporain ou le mariage homosexuel.

 

 

Propos recueillis par Francesco Mancinelli, animateur du « Circulo Culturale Helios » de Viterbe (entretien paru dans « Rinascita », Rome, 6 novembre 2007 ; tr. fr. : Robert Steuckers).

25.09.2007

GRUNDTVIG

PAGANITÉ CHEZ N.F.S. GRUNDTVIG

Arbres de la Liberté, cultes druidiques et révolution culturelle chez Nicolaï Frederik Severin Grundtvig

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NFS Grundtvig (1783-1872), pasteur et écrivain danois, est considéré comme "le fondateur de l'éducation des adultes" dans les pays nordiques. Il est à l'origine des idées pédagogiques fondamentales ayant conduit à la création de la "folkehojskole" danoise. Il était convaincu que la connaissance était indispensable à l'épanouissement personnel et que l'ensemble des citoyens devait avoir accès à l'éducation tout au long de la vie.


Dans le contexte européen à la fin du XVIIIe et au début du XIXe, le renouveau païen allemand n'était pas isolé. En France, dans la seconde moitié du XVIIIe, la déchistianisation avait fait des progrès considérables, touchant même le petit paysannat, les artisans et les boutiquiers. Ce changement de mentalité est considéré comme un signe avant-coureur important de la Révolution de 1789. Dès les premières années de l'ère révolutionnaires, on assiste à la naissance d'un culte non chrétien de la liberté, qui s'exprime à travers le calendrier révolutionnaire, les fêtes populaires et les temples bâtis dans un style allégorique et abstrait, assez pédant et imitant sans grande originalité l'architecture de la Rome antique. Dans toutes ces innovations, la plus intéressante, à nos yeux, est le culte de l'arbre de la liberté, qui renoue avec le vieux culte européen de l'Arbre de Mai.

Préparés par le romantisme celtisant d'Ossian et par certains courants du déisme qui se revendiquait une religion de la nature, les cultes néo-druidiques ressurgissent en Grande-Bretagne, renouant avec des traditions bardiques héritées du Moyen-Âge. À partir de 1781, apparaissent des ordres druidiques-maçonniques. À partir de 1792, on assiste en Angleterre à des cérémonies tenues par des druides vêtus de blanc et proférant d'antiques prières autour de cercles de pierres dressées et d'autels celtiques. En 1819, des cérémonies semblables animent le rassemblement des bardes gallois, lors de la fête celtique traditionnelles de l'Eisteddfod.

En Suède, le romantisme d'inspiration germanique trouve son principal écho dans la Ligue Gothique, constituée en 1811. Étudiants et intellectuels affiliés à ce cercle, parmi lesquels se rangent les poètes E. J. Geijer et Esaias Tegner, ainsi que le fondateur de la gymnastique suédoise P. H. Ling, se donnent des noms tirés de l'ancienne mythologie germanique ou des sagas norroises, se rassemblent sur des places entourées d'un cercle de pierres et y tiennent le thing. Ils se réfèrent aux dieux anciens, ils se livrent à des recherches historiques et à l'actualisation littéraire du passé gothique, à partir duquel ils veulent refonder l'identité nationale suédoise.

Mais c'est au Danemark que renaissent des références plus durables à la mythologie nordique. Les bases jetées à l'époque ont permis de forger une conscience mythologique, identitaire et politique dont l'effet se fait encore sentir aujourd'hui, surtout dans les milieux dits de "gauche". Cette tradition identitaire de la gauche révolutionnaire danoise débute avec Jens Baggesen qui effectue en 1789, année de la Révolution à Paris, un voyage en Allemagne. Il se rend en lisière de la forêt de Teutoburg, où, sur une hauteur, on célèbre le souvenir de Hermann/Arminius, vainqueur des Romains et des légions de Varus. Dans ses souvenirs, Baggesen nous a laissé ce texte :

« Nulle part je ne me suis senti plus libre, plus citoyen du Nord, plus frère dans la grande famille des peuples de notre côté des Alpes qu'ici, au sommet de la forêt chérusque où, pour la première fois, la puissance du Sud a plié devant celle du Nord. J'ai vu la naissance de la liberté en Europe dans le ravivement du souvenir d'Arminius ; et j'ai suivi d'un regard ivre de joie sa course vers l'Ouest. Avec les Anglo-Saxons, elle est passée en Albion, avec les Francs, en Gaule. Et maintenant elle brille d'un double éclat dans l'assemblée française ».

 

Explorer à fond l'Antiquité scandinave

 

Au début de son itinéraire, la gauche identitaire et romantique danoise a donc tourné son regard vers la Révolution française, puis, quelques années plus tard, elle a approfondi son corpus doctrinal en explorant à fond l'Antiquité scandinave. En 1819, on trouve très nettement la trace de cet engouement dans le livre Nordens guder (Dieux nordiques) d'Adam Gottlob Œhlenschläger. En 1808, la première édition de Nordens Mythologi (Mythologie nordique) de N. F. S. Grundtvig est encore toute imprégnée de l'esprit romantique. Son édition augmentée de 1832 révèle une démarche nouvelle, très intéressante, qui annonce déjà l'anthropologie contemporaine et une sorte de pré-structuralisme. À l'époque, ces premières manifestations de notre philosophie contemporaine était qualifié de "fantaisiste" et de "subjective".

Au lieu de fuir dans une empyrée poétique, à la façon de beaucoup de romantiques, Grundtvig, dans son interprétation de la mythologie nordique, dévoile un projet proprement politique. Le conflit entre les géants et les Ases n'apparaît plus comme un conflit entre forces imprévisibles de la nature et quiétude culturelle, mais comme les combats successifs entre deux types de culture : Rome contre le Nord, les érudits et les élites contre le peuples, le savoir livresque contre la parole vivante, la vieillesse contre la jeunesse.

Cette approche correspondait avec les fronts politiques qui se dessinaient au Danemark de l'époque. Le nationalisme et le socialisme s'opposaient de concert à l'ancien régime qui vivait ses derniers moments. Les paysans se révoltaient contre les grands propriétaires terriens et contre une élite culturelle, politique et académique imprégnée de latin et d'allemand. Le mouvement national danois, issu du mouvement paysan et se définissant comme de "gauche", comprend tout de suite l'enjeu de cette nouvelle interprétation de la mythologie nordique. Les bases mythologiques données par Grundtvig donne à la conscience révolutionnaire danoise et au mouvement social une épine dorsale culturelle. De cette fusion émerge une contre-culture aux formes multiples : des organisations de masses, des œuvres personnelles originales, un mouvement didactique créateur d'un réseau de « hautes écoles populaires » accessibles à tous, des paroisses chrétiennes non orthodoxes en rupture de ban avec le luthérianisme officiel de l'État danois, des sociétés de gymnastique, des clubs de tir visant à armer le peuple, des coopératives en tous domaines.


Avatars du mythologisme de Grundtvig

Dans les années de 1870 à 1880, les références directes à la mythologie scandinave perdent de leur influence dans les milieux populaires, socialistes et prolétariens. Elles ne reviendront que dans les années 1920, cette fois dans des milieux plus conservateurs. En dépit de la variante de la mythologie nordique véhiculée par l'Allemagne nationale-socialiste, les références nordiques joueront un rôle dans la résistance à l'occupation nazie de 1940 à 1945. Après la dernière guerre, elles sont tombées en désuétude.

Mais, à la fin des années 60, le mouvement contestataire étudiant danois reprend à son compte la mythologie nordique telle qu'elle avait été présentée par Grundtvig. Certaines modulations de la culture alternative soixante-huitarde sont marquées par ces références scandinavisantes. Des auteurs comme Ejvind Larsen et Ebbe Klovedahl Reich, ainsi que, plus récemment, Paul Engberg, ont joué un rôle important dans ce processus. Citons notamment cette chanson burlesque contre la technocratie, où le loup Fenris de la mythologie scandinave apparaît comme un bourgeois dévorateur. Agit-prop par la mythologie nordique !

Chez l'éditeur d'un journal de gauche, Information,  paraissait pour les communes rurales un supplément intitulé Freya, imprégné de romantisme paysan. Dans un tel contexte, les « hautes écoles populaires » acquièrent une popularité nouvelle, et se placent souvent sous le signe de l'écologie : elles remettent en marche des moulins à vent, pour substituer une énergie éolienne douce aux énergies habituelles de la civilisation industrielle capitaliste contemporaine. Elles étudient la création d'énergie à partir de la biomasse. Elles enseignent le yoga et le méditation indiennes. On s'y réfère à nouveau directement à Grundtvig et à sa mythologie nordique. À Arrhus, le magasin de la contre-culture s'appelle "Yggdrasill".

Jahn.jpgRappelons toutefois que Grundtvig et ses prédécesseurs romantiques ne voyaient pas de contradiction entre le christianisme et la mythologie nordique, tout comme les Allemands Arndt et Jahn. En revanche, la version alternative contemporaine de ce filon nordicisant développe une critique fondamentale du christianisme. Reich et Larsen voient en lui, surtout dans sa forme protestante, le prélude structurel au capitalisme, à l'écrasement de la nature par l'industrie, à la crise de l'environnement. La Réforme apparait donc comme « un mélange d'absolutisme et de rapacité » (Reich). Quant à Larsen, il a écrit : « Ce n'est pas seulement avec Luther que nous devons engager le débat critique, mais avec le christianisme dans son ensemble. Peut-on imaginer pouvoir changer quelque chose aux maux sociaux de notre époque avant d'avoir éliminé le christianisme ».

Se référant à Herder et à Gœthe, le mouvement pacifiste danois du début des années 80, se pose comme une résistance populaire contre l'advenance problable d'un terrible Ragnarök nucléaire. Derrière l'hyper-conscience des enjeux qu'a développé le mouvement pacifiste danois, c'est l'Europe toute entière qui s'est brièvement dressée contre son asservissement séculaire par les confessions chrétiennes, puis par le système de pensée scientiste et enfin par les programmes politiques conventionnels. Nous pouvons dès lors constater que le filon mythologisant danois, et son pendant allemand, permettent de structurer une véritable alternative culturelle, pour une nouvelle gauche contestatrice capable de remettre en question le système industriel.

Les diverses formes nationales de néo-paganisme, le mouvement mythologiste, etc. font certes apparaître des profils nationaux très différents les uns des autres. Il n'empêche qu'ils sont toujours une révolte du réel-charnel contre les artifices du pouvoir, contre les manipulations des puissants qui étouffent pour mieux s'imposer. L'arbre de la liberté dans la France révolutionnaire, le mouvement druidique gallois et les fêtes de l'Eisteddfod celtisant, le gothisme suédois du début du XIXe, la contre-culture théorisée et chantée par Grundtvig apparaissent entre les révolutions de 1789 à Paris et de 1848 à Berlin, Francfort et Vienne : ce n'est pas un hasard !


Hennig Eichberg, Vouloir n°142/145, 1998 (tr. fr. : R. Steuckers) [>o<].

Grundtvig et ses doctrines (Revue des deux mondes, p. 524, 1876).
Grundtvig le Danois, Kaj Thaning, éd. Det danske Selskab, 1972.

F. L. Jahn : "Turnkunst" et patriotisme allemand [cf. aussi article Sport sur Métapédia]

 

Life's Tree

 

 

14.06.2007

SORCELLERIE


Sorcieres et sorcelleries : une question ouverte


Witch

Parler aujourd'hui des sorcières peut paraître curieux, sinon inutile. Mais un examen plus attentif du problème - car il s'agit véritablement d'un problème - nous révèle que la question de l'essence et de la signification de la sorcellerie est toujours une question entièrement ouverte. Une nouvelle prise en considération peut nous aider à mieux comprendre certains mécanismes et certaines situations d'aujourd'hui.

Si l'on nous dit que la sorcellerie implique un rapport de l'homme au sacré, alors nous assistons aujourd'hui à une recherche du sacré, mais une recherche désespérée voire distordue du sacré chez l'homme : en effet, sectes et cénacles prolifèrent, se disant parfois carrément satanistes. Prospèrent également prophètes, prédicateurs et voyants qui accumulent les rites et compilent les traditions, qu'ils revoient et corrigent de façons variées.

En somme, puisque le sacré est une exigence inconturnable chez l'homme - nous oserions même dire qu'elle est une "fonction" de l'homme - si la raison le chasse par la porte, il reviendra par la fenêtre de l'inconscient. Mais ce retour, il le fera en mauvais état, à la dérobée, si bien qu'il sera méconnaissable : c'est alors qu'interviennent sans retard tous ceux qui veulent l'exploiter, le tordre et le retordre à leur bon usage (1).

Points de vue
Mais revenons aux sorcières : les approches modernes du problème sont multiples, mais toujours réductrices et jamais exhaustives. Parmi les principales approches, nous pouvons distinguer :
  • a) une approche idéologico-économique (Jules Michelet),
  • b) une approche psychologique (Aldous Huxley),
  • c) une approche historique (Robert Mandrou),
  • d) une approche anthropologique (Margaret Murray, Hugh Trevor-Roper),
  • e) une approche sociologique (Piero Camporesi),
  • f) une approche politologique (Giorgio Galli).

    Passons-les brièvement en revue.

A. L'approche idéologico-économique :
L'historien français Jules Michelet (1798-1874) nous offre une interprétation véritablement humaniste du phénomène, en adéquation avec ses idées libérales et anti-cléricales qui ne l'ont pourtant jamais empêché de développer une vision de la vie et de l'histoire compénétrée d'une religiosité quasi mystique. Dans son très célèbre La sorcière (1862), Michelet reste fidèle à son rejet de tout déterminisme et à son principe "de la force vive de l'humanité qui se crée" : il examine la sorcellerie à la lumière des profondes mutations sociales qui travaillent l'Europe à l'époque du féodalisme et, plus tard, après la Réforme, il repère la sorcière potentielle chez la femme paysanne d'abord, puis chez la femme du peuple, qui s'oppose d'une certaine façon aux castes sociales plus élevées. Au XVIe siècle, quand s'écroulent les autorités spirituelles (le Grand Schisme) et temporelles (la Révolution anglaise), l'union entre les humbles et les déshérités se mue en un pacte de révolte, articulé sur deux plans : sur le plan terrestre, c'est la jacquerie contre les seigneurs ; sur le plan céleste, c'est le sabbat contre Dieu (2). Il nous faut souligner un autre mérite de Michelet : celui d'avoir repéré dans le mouvement sorcier (3) l'importance de la médecine alternative, cherchant à contester le savoir officiel. Cette médecine alternative est une composante importante de la culture sorcière.

B. L'approche psychologique :


L'écrivain anglais Aldous Huxley (1894-1963) affronte un épisode particulier de l'histoire de la sorcellerie, celui des possédés de Loudun (dont s'était également préoccupé Michelet). Dans son essai Les diables de Loudun (dont le régisseur Ken Russell a tiré le film qui fit scandale - Les Diables - et fut interprété par Vanessa Redgrave et Oliver Reed), Huxley évoque l'un des événéments les plus célèbres dans l'histoire des "possessions démoniaques" : le cas des sœurs ursulines de Loudun, dans la première moitié du XVIIIe siècle. L'affaire s'est terminée tragiquement - ce qui était prévisible - en 1634 quand le "prêtre-sorcier" Urbain Grandier a été torturé puis condamné au bûcher. L'interprétation de Huxley s'oriente dans le sens de la psychologie sexuelle tout en restant dans l'orbite du matérialisme des Lumières, idéologie certes suggestive mais limitée. En effet, Huxley dit que "la sexualité élémentaire, au niveau où on en jouit pour elle-même et où on la détache de l'amour, fut un jour une déesse, que l'on n'adorait pas seulement comme le principe de la fécondité, mais comme une manifestation de la diversité radicale, immanente en tout être humain. En théorie, la sexualité élémentaire a cessé d'être une déesse depuis longtemps. Mais en pratique, elle peut encore se vanter d'avoir une armée innombrable de sectataires" (4).

C. L'approche historique :


Un autre grand historien français, Robert Mandrou, dont la formation est marquée profondément par l'idéologie des Lumières, s'est borné à reconstruire avec précision le phénomène, sur la seule base de documents officiels en sa possession. Evidemment, cela ne l'a pas aidé à connaître le mouvement sorcier de l'intérieur, ni surtout à dépasser les barrières qu'avait érigées la culture officielle autour de la véritable signification de ce phénomène religieux en Europe. (A propos des Lumières, nous aurons l'occasion de revenir sur les rapports particuliers entre ce courant de pensée et la sorcellerie).

D. L'approche anthropologique :


Les anthropologues américains Margaret Murray et Hugh Trevor-Roper nous offrent deux interprétations du problème très différentes : selon M. Murray, les manifestations de la sorcellerie ne sont pas autre chose que des survivances, certes mutilées et vidées de leur signification, de l'antique culte de Diane (et d'autres divinités analogues ou superposées sur son culte). Comme le dit Galli, "l'argument central de l'œuvre de M. Murray est de dire que la société chrétienne des élites coexistait avec la survivance, au niveau populaire, de traditions et de cultes préchrétiens, dont certains étaient d'origine très ancienne (...). M. Murray a défini comme 'culte de Diane' ce qu'elle nous présentait comme la religion des sorcières (qui adoraient le 'dieu cornu'). Elle a ensuite défini comme 'cavalcade de Diane' le galop des sorcières dans les airs, auquel se réfère le premier document important qui dénonce la sorcellerie, c'est-à-dire le Canon episcopi"(5).

Selon Trevor-Roper, au contraire, les sorcières ont hérité en pratique du rôle fondamental du "bouc émissaire", auquel aucune communauté d'appartenance ne peut renoncer. Le bouc émissaire a un rôle d'ordre fonctionnel pour assurer le maintien de l'ordre constitué (comme nous allons le voir plus loin). Cette thèse avait déjà été énoncée par Voltaire, elle s'est généralisée après 1945, "à la suite sans doute d'une comparaison possible avec une autre grande persécution récente, celle des Juifs par le nazisme" (6). Il faut retenir le conclusion à laquelle arrive Trevor-Roper, pour qui la nouvelle culture dominante, rationaliste et scientifique, a eu un tel impact qu'elle a modifié radicalement l'attitude de l'homme face à la nature ainsi que ses rapports avec elle. Trevor-Roper observe également que "les grandes chasses aux sorcières en Europe ont eu leurs principaux foyers dans les Alpes et dans les zones de collines avoisinantes, dans le Jura et dans les Vosges, dans les Pyrénées et dans les territoires à cheval sur l'Espagne et la France. Ensuite : la Suisse, la Franche-Comté, la Savoie, l'Alsace, la Lorraine, la Valteline, le Tyrol, la Bavière, les évêchés de l'Italie du Nord, le Béarn, la Navarre et la Catalogne" (7). Pratiquement toutes les aires géographiques citées par Trevor-Roper furent le berceau ou le refuge d'hérésies et de révoltes paysannes : nous venons aussi de le signaler dans notre paragraphe consacré à l'approche de la sorcellerie chez Michelet (cf. plus haut). Michelet soulignait les rapports étroits unissant ces phénomènes.

 

E. L'approche sociologique :


L'Italien Piero Camporesi, sociologue spécialisé dans les problèmes de l'alimentation, a avancé l'hypothèse suivante, réductrice mais intéressante : il nous explique que la sorcellerie, le paranormal et les visions fantastiques pourraient bien être le résultats d'une alimentation insuffisante et déséquilibrée, pauvres en éléments nutritifs mais très riche en excitants et en hallucinogènes tels les champignons, par exemple, que l'on a toujours considéré comme étant la "viande du pauvre". On sait aussi que l'ingestion de champignons, même parfaitement comestibles et inoffensifs, même en des quantités peu importantes, provoque immanquablement des sommeils agités et des rêves bizarres. La thèse d'une intoxication de ce type  �qui n'est pas originale ni exclusive dans le chef de Camporesi�  serait corroborée par les dépositions faites au cours des procès de sorcellerie, qui mentionnent des onguents et des potions à base de belladonne et de jusquiame, toutes deux des stupéfiants naturels. À cet argument, Carlo Ginzburg, spécialiste italien renommé d'anthropologie et de folklore, oppose une certaine réserve : "les démonisées de Salem, comme on l'a déjà dit en avançant des arguments faibles, auraient été en réalité victimes d'une intoxication par du seigle ergoté" (8).

 

F. L'approche politologique :


L'Italien Giorgio Galli, célèbre politologue et spécialiste des opinions politiques, dans Occidente misterioso. Baccanti, gnostici, streghe : i vinti della storia e la lora eredità (9), suggère que la sorcellerie a été persécutée parce qu'elle constituait une source de menaces pour l'ordre établi, car elle chariait des éléments érotico-libertaires capables de porter de graves préjudices à la société européenne, civilisée et christianisée. Galli va plus loin : la tragédie de l'extermination des sorcières "est à l'origine de la démocratie représentative. Comme il n'y a pas eu de rébellion des sorcières dans l'empire russe (...), il nous est possible d'avancer une hypothèse. Celle-ci : il n'y a pas eu de rapport défi-réponse en Russie (rébellion des sorcières => saut qualitatif de la culture rationaliste ; explosion des tensions => contrôle des tensions par le biais de la représentation), c'est pourquoi il n'y a pas eu de développement d'une culture politique en Russie conduisant à l'éclosion d'institutions démocratiques-représentatives" (10).

Brian P. Levack mérite une mention spéciale, parce que, dans son excellent ouvrage The Witchhunt in Early Modern Europe (1987), "il cherche à expliquer pourquoi la grande chasse aux sorcières a eu lieu en Europe. Ensuite il nous explique pourquoi elle a atteint son apogée vers la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe, pourquoi elle fut cruelle dans certains pays plutôt que dans d'autres et, enfin, pourquoi le phénomène s'est épuisé (...) La chasse aux sorcières en Europe n'a pas été un phénomène historique unique mais la résultante de milliers de procès singuliers qui ont été organisés pendant plus de 300 ans, de l'Écosse à la Transylvanie et de l'Espagne à la Finlande (...) et qui trouvent leur origine dans diverses circonstances historiques, lesquelles reflètent également des croyances sorcières, particulières aux différentes régions du continent (...). La chasse aux sorcières fut une entreprise extrêmement complexe (...) qui implique autant les classes cultivées que les gens du commun. Pendant un temps, elle fut le reflet et des idées populaires et des idées des élites en matière de sorcellerie. Elle a des dimensions tant religieuses que sociales et a été conditionnée par une variété de facteurs politiques et juridiques. On ne sera pas surpris, de ce fait, que les explications univoques du phénomène ont été singulièrement non convainquantes, sinon entièrement fausses" (préface à l'édition italienne de l'ouvrage cité, pp. VII-VIII).

 

Une vision globale

 

Toutes ces interprétations se valent, ont une valeur équivalente, ont été étayées par des observations et des études attentives et qualifiées. Mais, bien qu'elles soient différentes les unes des autres, elles ont toutes une chose en commun : elles pèchent par réductionnisme et tentent de réduire l'ampleur d'une réalité pourtant si vaste et si complexe : car telle fut la sorcellerie dans l'Europe du moyen-âge et de l'ère moderne. À nos yeux, pourtant, cette sorcellerie n'est qu'une des facettes possibles d'une prisme qui reste entièrement à définir.

Nous allons d'abord chercher à voir comment chacune des hypothèses, avancées ci-dessus, pourrait être lue dans un cadre plus général : celui des rapports entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel, entre Cité des hommes et Cité de Dieu (11).

Comme nous pouvons le noter, jusqu'au XIVe siècle, c'est-à-dire jusqu'à la naissance des États nationaux et au déclin de cette instance européenne qu'était le Saint-Empire romain de la Nation Germanique, il n'y avait apparemment pas de fractures insolubles entre l'État et l'Église : mis à part l'épisode de la querelle des investitures (12), qui a certes été très grave, le tissu social de l'époque est encore suffisamment élastique pour absorber les inévitables contre-coups provoqués par l'affrontement entre les deux grands pouvoirs complémentaires que se partageaient le sort des peuples.

Ensuite, en plein XIVe siècle, une série de blocages s'instaurent. Déjà en 1301, le curialiste Egidio Romano, philosophe et théologien, publie son Traité sur le pouvoir de l'Église, et y soutient la suprématie du Pape sur les Princes. En 1302, le Pape Boniface VIII proclame la suprématie de la papauté sur les pouvoirs temporels, en proclamant la Bulle Unam Sanctam. En 1303, le Roi de France Philippe le Bel répond par l'outrage d'Anagni, à la suite duquel meurt Boniface VIII. Benoît XI lui succède pendant une brève période, mais meurt opportunément en 1304. Immédiatement après son décès, la papauté revient à l'archevêque de Bordeaux, persona grata auprès de la monarchie française. Il reste en France, même après avoir accédé à la dignité pontificale. Après lui, c'est au tour de Clément V, pur Français, qui, homme pratique, ne déménage pas à Rome et installe à Avignon le siège de la Papauté. Commence alors la dite " captivité avignonaise" qui durera jusqu'en 1377 (à l'exception d'une brève parenthèse entre 1362 et 1370, sous Urbain V). Désormais, l'autorité impériale est remise en question et, en 1314, deux empereurs sont élus simultanément : Louis le Bavarois et Frédéric d'Augsbourg, qui s'affrontent pendant huit années. Avec forces excommunications et dépositions réciproques, le Pape et l'Empereur continuent à s'affronter, jusqu'en 1378, où un anti-Pape français (Clément VII) est élu et s'oppose au pontife légitime Urbain VI. Le Grand Schisme d'Occident a commencé.

 

L'ennemi objectif

 

Le Grand Schisme d'Occident est une période calamiteuse pour la papauté : l'autorité du vicaire du Christ sur la Terre est lourdement remise en question ; plus personne ne prend réellement au sérieux ses menaces d'excommunication ou ses excommunications effectives. Les tensions sociales s'exacerbent au point que les populations se préoccupent davantage de la misère matérielle en ce monde que de la spiritualité de l'autre monde. Les rois et les empereurs préfèrent s'affronter pour des questions de pouvoir plutôt que pour des règles de foi. L'édifice catholique est en péril : il faudra attendre 1417 pour que s'amorcent les premières tentatives de régler le Grand Schisme. Cette année-là s'achève le Concile de Constance, qui obtient deux résultats : l'élection de Martin V et la proclamation de la lutte contre les hérésies. Ce n'est pas un hasard.

Retournons au XIIIe siècle : les premières années de cette époque sont riches en préoccupations pour Innocent III (13), obligé de combattre de nombreux ennemis, à l'intérieur et à l'extérieur de l'Église romaine. Le Saint-Sépulcre est encore aux mains des "Infidèles" et, en 1202, le Pape appelle à une nouvelle croisade (la quatrième) pour en finir avec ces incertitudes en terre de Palestine. Pendant ce temps, en Germanie, le Gibelin Philippe de Souabe et le Guelfe Othon de Brunswick se disputent le trône. Mais en 1208, le Souabe est assassiné et le Guelfe devient Empereur. Le premier geste posé par le nouveau souverain, en 1209, est un désastre : par le Pacte de Spire (Speyer), Othon IV ose revendiquer des droits sur tous les territoires de la Papauté et sur la Sicile. Au même moment, en Ombrie, un prêtre encore inconnu, un certain François, natif d'Assise, donne à un groupe de ses disciples les premières règles de son Ordre ; en France, les Albigeois osent défier le pouvoir de Rome. Mais Innocent III ne se laisse pas démonter : il s'informe sur ce François, qui semble être sur la voie de l'hérésie, et, pour ne laisser aucune équivoque, ordonne le lancement d'une croisade contre les hérétiques de France. En 1210, il excommunie Othon et lui oppose son pupille Frédéric de Souabe (le futur Empereur Frédéric II), déjà Roi de Sicile. Le Pape reçoit ensuite François d'Assise et accepte verbalement les règles franciscaines. En 1215, il convoque le Concile du Latran IV, où il condamne officiellement les Cathares et les Vaudois (14). Il meurt en 1216.

Le bras de fer entre l'Église de Rome et les "hérétiques" continue jusqu'en 1229, quand le Roi de France Louis IX (Saint-Louis), par le Traité de Meaux/Paris, au cours d'une cérémonie solenelle le jeudi saint 12 avril, oblige le Comte Raymond de Toulouse à faire pénitence publiquement, sanctionnant de la sorte la reddition inconditionnelle des "hérétiques" et la victoire de Rome et de la France, sa "fille privilégiée". Les Cathares résistent encore dans les campagnes pendant quelques années. En 1231, le Pape Grégoire IX institue l'Inquisition et la confie aux Ordres mendiants, en particulier aux Dominicains. En 1232, l'Inquisition dispose de tribunaux spéciaux.

L'année suivante, en 1233, Grégoire IX édicte la première bulle de l'histoire contre les sorcières, la Vox in Roma. En 1254, les tribunaux spéciaux de l'Inquisition reçoivent l'autorisation de faire usage de la torture au cours des interrogatoires. En 1307, l'Inquisition ordonne la capture, la torture et l'envoi au bûcher de l'hérétique Fra Dolcino ; avec lui, meurent tous ses disciples et sa compagne, Margherita de Trente. À la même époque, l'Église commence à s'intéresser un peu trop aux Templiers : en 1311, depuis Avignon, le Pape Clément V convoque le Concile de Vienne qui se penche explicitement sur le problème de l'Ordre guerrier et se conclut par sa dissolution. Il est accusé d'hérésie. L'immense patrimoine des Templiers finit dans les caisses vides de la Couronne française. Quelques années plus tard, en 1326, toujours depuis Avignon, Jean XXII lance une bulle contre la sorcellerie, la bulle dite Super illius specula". "C'est justement lui qui a lancé cette bulle, alors qu'il s'intéressait lui-même aux pratiques magiques, après avoir choisi le nom du premier pape mort assassiné (Jean VIII, 882) et du premier pape élu à l'âge de dix-huit ans et dont la vie était si dissolue qu'elle s'est terminée pendant qu'il faisait l'amour (Jean XII, 964)" (15). Cette bulle de Jean XXII prouve que l'Église se préoccupait et s'inquiétait de la vitalité d'une culture alternative, différente, de celle, officielle, de l'Église.

Si nous comparons les événements et les dates, il apparait évident qu'entre le XIIIe et le XIVe siècles, l'Église de Rome, apparemment monolithique, dressée comme une tour si solide qu'elle semble ne jamais devoir crouler, est en réalité travaillée par les prodromes de la grande crise qui explosera avec le Concile de Trente : la puissance temporelle de l'Église croît mais n'est pas étayée par ailleurs par une croissance équivalente d'adhésions spirituelles. Les féroces répressions qu'organise l'Église ne sont pas des preuves de sa force, loin s'en faut, mais, au contraire, des preuves de sa faiblesse profonde : elle additionne les réprouvés (Templiers, sorcières, hérétiques) et les jette tous dans le même chaudron, tant les masses sont crédules et naïves. Celles-ci sont appelées à exécrer publiquement ces réprouvés, à alimenter le feu des bûchers et a accepter les nouveaux instruments du pouvoir.

En termes moins poétiques mais plus sociologiques, c'est l'époque où l'institution catholique se sert des déviances minoritaires pour obtenir deux résultats très importants pour elle, permettant sa propre survie et sa propre expansion : renforcer sa cohésion interne en agitant le mirage d'un unique grand ennemi extérieur - Satan et ses adeptes - et démonter sa propre et terrible puissance, pour intimider tous ceux qui seraient éventuellement mal intentionnés à son égard.

 

Questions et réponses (possibles)

 

Cette stratégie a porté ses fruits. Il nous reste à poser quelques questions, quatre en particuler, qui à notre avis sont pertinentes et sont fortement liées entre elles, contrairement à ce qu'une lecture trop superficielle pourrait le faire accroire :

  1. Pourquoi la sorcellerie a-t-elle été un phénomène féminin pour une très large part ?
  2. Pourquoi les sorcières ont-elles toujours été mises en relation avec le monde de la nature et avec les animaux ?
  3. Pourquoi, pratiquement partout où elle s'est manifestée, la sorcellerie s'est-elle superposée aux hérésies pour finir par coïncider avec elles ?
  4. Quel fut le rôle de la pensée des Lumières dans la chasse aux sorcières ?


Naturellement, nous n'avons pas la prétention, ici, de donner des réponses complètes et exhaustives : nous voulons jeter le ferment du doute dans les esprits afin qu'ils se mettent à réviser le phénomène tout entier de la sorcellerie.

 

1/2 : Sorcellerie, féminité, nature et animaux.

 

Dans cet exposé, nous joignons les deux premières questions en une seule parce qu'elles sont connexes. Ce que nous allons démontrer. Comme nous l'avions déjà noté, les mouvements féministes se sont déjà prononcés avec une dureté extrême et des accents déconcertants sur la "féminité" de la sorcellerie (16). Ces mouvements féministes ont vu dans la chasse aux sorcières une n-ième manifestation de la prévarication masculine millénaire.

L'interprétation féministe du phénomène est juste sur un fait : les statistiques récentes, englobant tous les pays européens, indiquent "que sur le total des personnes jugées (environ 100.000), les femmes sont près de 83%". La dénonciation machiste des sorcières la plus célèbre est le Malleus maleficarum (Le Marteau des sorcières, rédigé par deux dominicains allemands, Heinrich Institor et Jacob Sprenger en 1486, ndlr) qui fut imprimé quatorze fois de suite jusqu'en 1521, puis quinze fois de 1521 à 1576, en utilisant bien dans son titre la forme féminine de maleficarum et non la forme masculine de maleficorum (17). Il nous reste à comprendre pourquoi les rapports entre les sexes, à un certain point de l'histoire de l'humanité, étaient devenus si conflictuels, aussi radicaux et évidents.

Première chose à noter : dans les cultures non chrétiennes, il n'y a pas de dichotomie comme bien/homme - mal/femme, du moins sous une forme aussi nette et irréductible. Nous pensons, en termes actuels, aux diverses cultures que nous ont révélées les ethnologues, où apparaît et se profile très nettement la figure exclusivement masculine du trickster, c'est-à-dire du filou et du traître (en un certain sens, c'est aussi le rôle que joue Loki dans la mythologie germanique). Enfin, pour ne citer que des exemples classiques, songeons aux innombrables divinités féminines qui animent les religions préchrétiennes d'un bout à l'autre de l'Eurasie. En somme, cette vision manichéienne des sexes, de leur non-complémentarité et de leur opposition irréductible semble dériver en droite ligne de la Weltanschauung judéo-chrétienne. Nous savions que le christianisme des origines (18), à la suite du message personnel de Jésus (la bonne Samaritaine, Marie-Madeleine qui s'amende, la femme adultère sauvée de la lapidation, etc.), réserve aux femmes une position tout à fait respectable, du moins jusqu'à la révision opérée par Saül de Tarse (Saint-Paul) (19). Cette révision s'est révélée par la suite plus fondamentale dans les développements futurs que le prédication solitaire et courageuse de Jésus en terre de Palestine.

Avec Saül de Tarse, au contraire, la femme cesse d'exister en tant que telle : dans les écrits de cet apôtre, apparaissent certes des épouses, des filles, des veuves, mais toutes sont définies par rapport à l'homme. Ce n'est que dans la Première Epitre à Timothée qu'apparaît un paragraphe dédié au "comportement des femmes" (2, 9-15) : elles doivent "être vêtues avec dignité, parées avec modestie et pudeur", et elles doivent écouter "l'instruction [religieuse] en silence, pleinement soumises" ; ensuite, les femmes ne sont pas autorisées "à enseigner et à donner des lois à l'homme", mais rester en paix. Dans la tradition judéo-chrétienne, c'est "Adam qui a été façonné le premier par Dieu et puis seulement Eve ; ce ne fut pas Adam qui fut séduit, mais ce fut la femme qui, séduite, se rendit coupable de la transgression. Toutefois la femme sera sauvée par l'épreuve de la maternité, ensuite elle persévèrera par la foi, la charité et la sainteté, dans la discrétion". On voit très nettement se profiler l'unique et seul péché originel de la femme : avoir souillé, pour avoir succombé à la tentation de Satan, l'âme immortelle de l'homme. Ce péché est pratiquement impossible à expier (sinon par le truchement d'une maternité si possible difficile et douloureuse). Il est detiné à devenir une ineffaçable marque d'infâmie, pour les siècles des siècles et pour toutes les générations à venir. Les Pères de l'Église (et nous rappellerons surtout les écrits d'Augustin d'Hippone) n'ont eu de cesse de stigmatiser la femme et ses fautes avec une férocité qui trouvera une application concrète lors des interrogatoires zélés des inquisiteurs (20).

La maternité comme voie de salut est donc la seule issue qui restait à la femme. Ce n'est donc pas un hasard si l'Occident christianisé n'a reconnu que deux voies de réalisation pour la femme : être mère ou être nonne. Mais attention : être mère, oui, mais seulement dans les liens bénis du mariage ; si tel n'était pas le cas, la femme était montrée du doigt, anathémisée pour son "dévergondage". De plus, il fallait être mère dans la douleur, avec humiliation, en niant complètement sa propre féminité : nous avons affaire là à un processus d'exclusion qui marque encore profondément de larges segments de la mentalité féminine.

Ce n'est pas un hasard non plus si l'iconographie traditionnelle représentant des sorcières leur donne une typologie bien distincte : ce sont de vieilles femmes ou des furies, toujours stériles et non plus mères, d'une part (21), d'autre part, la jeune fille en fleurs, belle parce que jeune et riche de potentialités inquiétantes parce qu'elle n'est pas encore mère (22). Naturellement la Sainte-Inquisition n'a pas fait dans le subtil et s'est penchée sur les cas de femmes de tous âges : à Salem, une enfant de quatre ans est jetée en prison (23) et, en 1585, deux villages des environs de Trèves finissent par ne plus compter chacun qu'un seul habitant de sexe féminin : toutes les autres femmes ont été emprisonnées ou jugées pour sorcellerie (24).

Revenons au christianisme des origines, plus exactement au paulinisme. Pourquoi un tel acharnement à l'encontre du sexe faible ? L'Ancien Testament ne fourmille-t-il pas de figures héroïques féminines et de femmes présentées sous un jour très positif ? Très probablement, l'énorme importance attribuée par les religions préchrétiennes aux cultes féminins peut nous fournir une clef de lecture : la survivance intacte et massive de ces cultes dans les zones rurales - c'est-à-dire païennes dans le sens où païen a d'abord signifié paysan [paganus en latin : campagnard] - et l'équation évidente "femme = fécondité", expliquent pourquoi l'Église s'est préoccupée profondément de cette force du sexe féminin : justement, du fait que que cette religiosité païenne, tellurique et féminisante conservait intacts des liens avec le passé, la nouvelle religion d'inspiration paulinienne devait l'éliminer à tout prix (25).

Passons aux liens qui unissent la femme et la nature. Ce n'est un mystère pour personne que la femme est constitutionnellement plus proche de la nature que l'homme : la femme est elle-même nature, dans le bien comme dans le mal. Depuis toujours, la femme s'occupent des malades et des faibles, elle participe aux mystères de la vie et de la mort, elle connait les plantes et les animaux : "L'antique identité de la nature comme mère nourricière lie l'histoire des femmes à l'histoire de l'environnement et des changements écologiques. Le terre féminine est centrale dans la cosmologie organique, battue en brèche par la révolution scientifique et par l'avènement d'une culture orientée sur le marché, qui sont à l'origine de l'Europe moderne" (26).

Le rôle de la femme est inaliénable et ne peut se substituer à l'histoire de l'homme, de l'humanité au quotidien : "La magie des humbles fonctions féminines est l'art féminin d'apprendre par analogie les choses qui ne peuvent se comprendre et de les rendres aptes à la vie. Ces magies se révèlent par les transformations physiologiques qui, dues aux menstruations qui forment, et en partie transforment : elles sont perçues commet de secrètes initiations féminines. Ensuite, elles se manifestent sous forme de fonctions ou d'obligations maternelles, comme faire le ménage, faire sa toilette, nourrir la famille, toutes activités que l'on symbolise par des rythmes et des représentations végétales (le cycle agraire annuel est à la base du mythe de la vierge et de l'enfant divin qui nait, meurt et ressuscite au cours de l'année). En fin de compte, il existe un rythme européen tout à la fois agricole et festif qui constitue la trame profonde de cette culture, qui est à l'origine exclusivement paysanne (...). Tout comme leurs collègues du passé, les érudits modernes ont oublié les femmes. Heureusement, les déesses, les fées, les mères locales, placées sur un trône ou classées sous les rubriques "religion" ou "superstition", ne cessent d'être citées. Elles m'ont permis de retrouve une forme féminine archétypale : la vierge mère, déesse de la végétation et de la fécondité" (27).

Et, paradoxalement, c'est justement ce précieux courant de magie du savoir et du faire qui est devenu fardeau au cours des siècles au lieu de rester un bagage. Et cela s'observe tant sur le plan culturel que sur le plan social ; les catégories mentales judéo-chrétiennes laissent un signe indélébile :

"La nature comme désolation, comme élément important dans la tradition hébraïque-chrétienne, était un élément central dans les interprétations vétéro-testamentaires où le désert est le paysage archétypal (...) L'expulsion hors du paradis terrestre vers un paysage incultivable et désolé fait l'équation entre le désert et le mal, introduit dans le monde quand Eve a cédé à la tentation du serpent (...). Par contraste avec la tradition grecque, qui tend à souligner la bienveillance de la nature, la tradition hébraïque voit celle-ci comme un espace qui doit être vaincu et soumis" (28).

Avec la pénétration de plus en plus profonde de la mentalité chrétienne dans le tissu social européen, au début de l'ère moderne, on a vu émerger et s'affirmer l'image d'une nature comme "espace désordonné et chaotique qu'il faut soumettre et contrôler (...) ; la nature sauvage est incontrôlable et a été associée à la femme. Tant l'image de la nature que celle de la femme possèdent deux faces distinctes. Le nymphe vierge offre la paix et la sérénité, la terre-mère offre la nourriture et la fertilité, mais la nature apporte aussi des épidémies, des putréfactions et des tempêtes. De la même façon, la femme sera soit vierge soit sorcière (...). La sorcière, symbole de la violence de la nature, suscite des tempêtes, cause des maladies, détruit les récoltes, empêche la procréation et tue les enfants en bas âge. Ensuite, la femme est désordonnée, comme la nature est chaotique, donc elle doit être soumise et contrôlée. Parallèlement, le vieil ordre organique dela nature dans le cosmos, dans la société et dans l'intériorité du moi a cédé symboliquement le pas à un désordre provoqué par les découvertes de la 'nouvelle science', par les bouleversements sociaux de la Réforme et par le déchaînement des passions animales et sexuelles des gens. Dans chacun de ces trois domaines, le symbolisme et les activités féminines sont significatifs" (29).

Le cadre est pratiquement complet : pour ce qui concerne la familiarité des sorcières avec le diable et les animaux, rappelons que le terme strega (sorcière en italien) dérive du grec stix (génitif : strigós ;  accusatif, striga ; latin, stix), qui, à son tour, dérive d'une racine-onomatopée indo-européenne *streig,  que l'on retrouve par exemple dans le verbe latin stridere : ce terme indique, tant en grec qu'en latin, le cri des oiseaux nocturnes et des rapaces en général. Ajoutons que l'animal sacré de Pallas Athéna est la chouette, assimilée à tous les rapaces nocturnes et porteuse de valeurs négatives, dès le déclin du paganisme antique. Il faut se rappeler que toutes les religions pré-chrétiennes connaissaient des animaux totémiques. Le panthéon de l'Europe germanique n'échappe pas à la règle. Il a été le plus durement frappé par la christianisation forcée au cours du VIIIe siècle. Dans ce panthéon, la déesse Freya se déplace dans un char tiré par des chats. Or le chat, considéré comme l'animal par excellence des sorcières, fut pour cette raison victime pendant des siècles de persécutions odieuses et féroces.

En ultime instance, rappelons en quelques mots que la position officielle de l'Église face au Diable est la suivante : Satan table sur l'aspect animal de l'homme (pour cette raison, il se manifeste à l'homme sous la forme d'animaux) (30). Le cercle est bouclé.

3) Nous avons vu que les faits et les condamnations relatifs aux diverses hérésies et à la sorcellerie se répètent régulièrement dans les mêmes moments et les mêmes lieux. Pour être précis, ce n'est pas, objectivement parlant, les hérésies et la sorcellerie qui se superposent et se confondent : ce sont au contraire les accusations qui s'entremêlent et surtout les rapports qu'en donne l'Église. Ainsi, l'Église assimile volontiers hérésie et sorcellerie, de façon telle qu'il n'a plus été possible de les distinguer : pour conditionner la population à vouloir anéantir les sorcières, on accuse celles-ci d'être des hérétiques et, pour obtenir l'élimination des hérésies, on accuse les hérétiques de commerce avec Satan et de pratiques magiques, au point que "l'on se trouve confronté à une succession de campagnes visant une extermination de masse et terrorisant des populations entières. On doit en déduire que ces campagnes voulaient en fait détruire les personnes qui étaient les opératrices bienfaisantes de la magie blanche, et qu'on tentait de soustraire aux massacres indistincts que voulaient perpétrer les persécuteurs" (31).

Tentons de clarifier la question en présentant quelques exemples épars : à propos des Cathares, certains observateurs ont soutenu que leur nom avait un rapport étymologique avec le mot catus, et qu'ils étaient donc des hérétiques "adorateurs de cet animal diabolique qu'était le chat au Moyen Âge (du reste, on accusait cet animal de commettre les pires nuisances et de pratiquer la sorcellerie)" (32). Alain de L'Isle (ou : de Lille), philosophe et docteur, qui a vécu au XIIe siècle, rédige De fide catholica contra haereticos (De la foi catholique contre les hérétiques). Dans ce texte, il donne comme étymologie fantaisiste de Cathare [du grec catharos : pur] le terme catus, "parce qu'on dit qu'ils baisent le derche d'un chat, forme animale sous laquelle leur apparaît Lucifer" (33). La pratique du "baiser infâme" sur les parties postérieures d'un chat, d'un bouc ou de Satan lui-même a été également attribuée plus tard aux Templiers, précisément à l'époque où ils tombent en disgrâce. On attribue également des pratiques sexuelles contre nature aux sorcières, aux hérétiques et aux Templiers. Il ne s'agissait pas tant de dénoncer la frénésie sexuelle des réprouvés, où la promiscuité (qu'on leur attribuait néanmoins). Frénésie et promiscuité ne sont pas considérées comme des traits caractéristiques de ces minorités "déviantes", mais, dans une société sexophobique comme la société chrétienne du Moyen Âge, la morale sexuelle était devenue pratiquement la seule morale possible (34). De ce fait, l'accusation la plus infâmante et la plus réellement criminalisante reposait sur la transgression sexuelle. Dans le Moyen Âge chrétien, on n'oublie pas l'antique ressentiment à l'endroit des coutumes païennes, depuis toujours taxées d'immoralité.

Mais il faut ajouter que les hérésies chrétiennes ont poursuivi généralement les mêmes objectifs que l'orthodoxie chrétienne : "les deux filons voulaient tourner le dos au monde pervers, avancer vers l'immatériel en fuyant le mal, le charnel : cette perspective n'était pas différente de celle du mouvement monastique, sauf qu'elle refusait de s'inscrire dans le cadre de l'Église (...). Le mal reposait dans la sexualité, tant pour les uns que pour les autres, et le mariage, que les hérétiques condamnaient de manière encore plus radicale, leur inspirait le même dégoût (...). Les hérétiques étaient persuadés que l'état matrimonial empêchait de s'envoler vers la lumière. Ils se préparaient au retour du Christ et imaginaient pouvoir abolir toute forme de sexualité. Dans un tel esprit, certains hommes ont accueilli auprès d'eux des femmes en les traitant en égales et en prétendant vivre avec elles, unis seulement par la caritas, qui, au paradis, unit les êtres célestes dans une pureté absolue, comme s'ils étaient frères et sœurs. Cette perspective fut sans doute celle qui causa le plus grand scandale, car elle heurtait de front la pierre angulaire de la société (...). Surtout, les détracteurs de l'hérésie taxaient d'hypocrisie le refus de l'union sexuelle au milieu d'une telle promiscuité (...). Ils pensaient qu'il s'agit d'une imposture et que ces 'purs' s'abandonnaient en réalité au stupre. Loin des regards indiscrets, dans l'obscurité des bois, site où peut se déployer la féérie, apanage des femmes, là se pratique la communauté sexuelle" (35).

Notons le retour de la forêt, lieu numineux et magique par excellence, central dans les religions préchrétiennes. Pour cette raison, la forêt est crainte et haïe par le christianisme, qui s'est principalement préoccupé de déboiser et de cultiver, pour chasser des arbres et des cours d'eau les dangereux démons du paganisme : la culture devait rédimer la nature.

4) Viennent ensuite les rapports entre philosophie des Lumières et sorcellerie, autre point nodal à affronter, non encore résolu. Nous nous limiterons à le traiter en ses points principaux, vu l'ampleur et la complexité de cette thématique.

Sur le plan purement théorique, on pourrait penser que la philosophie des Lumières balayerait les superstitions obscures et les bigoteries passéistes, a arrêté la lutte contre les sorcières et a mis un terme une fois pour toutes aux malentendus et aux déformations. Il n'en est rien. En pratique, c'est au siècle des Lumières que la controverse sur la sorcellerie a atteint des sommets assez élevés : le 6 avril 1724, dans une Sicile momentanément sous domination autrichienne (après les Traités d'Utrecht de 1713 et de Rastatt de 1714), Frère Romualdo et Sœur Gertrude meurent sur un bûcher, épigones malheureux de l'hérésie quiétiste-moliniste (36). La dernière sorcière, Sœur Maria Renata est brûlée en Allemagne le 21 juin 1749, date chargée de sous-entendus païens ; Emmanuel Kant a vingt-cinq ans et Gotthold Ephraïm Lessing , vingt ans. La même année, l'Italien Girolamo Tartarotti (1706-1761) écrit Del congresso notturno delle Lammie, ouvrage dans lequel il fulmine contre les procès de sorcellerie. Scipione Maffei lui répond dans Arte magica dileguata, ce qui donne lieu à une âpre polémique sur la réalité des phénomènes magiques et de la sorcellerie. Moins de dix années après, en 1758, l'Encyclopédie de Diderot et de d'Alembert est traduite en Italie et imprimée à Lucca. En 1764, le Milanais Cesare Beccaria (1738-1794) écrit Dei delitti e delle pene, courageux pamphlet qui, selon la tradition, a annoncé le déclin, mais non la disparition, de la peine de mort. Mais les chiffres démentent tout optimisme : avant 1764, les exécutions dans la seule ville de Milan ne dépassaient pas le chiffre de douze par an ;
après 1764, et pour être précis, en 1765, on compte à Milan vingt-trois personnes pendues, décapitées, strangulées, etc.

Mais le plus paradoxal de tous a été Jean Bodin, "grand penseur politique de l'État moderne", mais, en même temps, rédacteur d'un manuel destiné à la justice et visant la torture et l'extermination des sorcières : Démonomanie des sorciers (37). Nous avons donc d'un côté, un penseur ouvert et tolérant en matières religieuses, un précurseur de l'économie politique, un analyste précis de la société de son temps, et, de l'autre, le persécuteur déchaîné et cruel d'hommes et de femmes naïfs mais certainement innocents. L'historiographie a eu beaucoup de difficultés pour concilier les deux facettes si différentes de la même personne, recourant aux interprétations les plus disparates et les plus fantaisistes, constuites sur des manipulations des dates biographiques (38).

En réalité, il n'est guère difficile de comprendre les raisons avancées par l'idéologie des Lumières contre la magie et la sorcellerie : beaucoup de chercheurs reconnaissent aujourd'hui, bien qu'avec peine encore, que le système mental collectif de cette époque a développé de manière anormale ses propres défenses contre tout fait ou toute personnalité qui échappe aux règles de la raison. Un siècle avait passé depuis que Pascal avait écrit que "le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas" : paradoxalement, le rationalisme "métaphysicise" [ou absolutise] la "raison", il la rend idéale (au sens platonique) et omnipotente, il identifie ses adversaires à la sauvagerie, la barbarie et la folie (39). Il propose certes d'ouvrir une ère nouvelle de lumière et de clarté, en opposition aux "siècles sombres" qui ont oppressé et abruti l'humanité [le thème de l'obscurantisme - maintenir un peuple dans l'ignorance crasse pour mieux le dominer - attribué à tort au Moyen Âge date de cette période] .

L'idéologie des Lumières - indépendemment des causes et des réalités objectives propres à des phénomènes semblables - stigmatise la magie et la sorcellerie en décrétant qu'elles sont le produit typique d'une certaine mentalité obscure et irrationnelle. Il juge donc logique de chercher à évacuer, même, s'il le faut, d'une façon radicale, les équivoques et les superstitions, néfastes pour ses propres victimes. Du reste, les personnes accusées de sorcellerie ou de pratiques magiques sont soit des "fomentatrices" de superstitions stupides soit des malades irrécupérables : dans les deux cas, il faut les éliminer. La mentalité des Lumières va de pair avec la révolution scientifique et avec la naissance des technologies. Comme on peut le remarquer, tous les événements qui sanctionnent la fracture inguérissable entre la nature et la culture ou l'orientation anthropocentrique du monde (dont les origines se situent dans l'ancien Testament), la conviction profonde que la nature n'est qu'un jeu de mécanismes que l'homme peut démonter et remonter selon son bon plaisir (40). Nous portons encore les traces de cette mentalité.

En outre, nous savons que "le désir de raison", qui s'est déchaîné au siècle des Lumières et a culminé dans les massacres de 1793 (ndt : application de la tactique meurtrière de la "dépopulation", soit de l'élimination des personnes qui refusaient de se laisser encadrer dans des schémas politiques abstraits) a connu quelques excès spectaculaires : nous songeons au culte de la Déesse Raison, qui a tenté de remplacer en tout et pour tout les cultes catholiques traditionnels. On comprendra dès lors pourquoi l'idéologie des Lumières a perçu dans les pratiques magiques des manifestations de pure irrationalité, s'opposant fondamentalement au désir rationaliste et scientiste de faire place nette et d'éliminer tout se qui échappait à l'emprise de l'intellect "lucide".

Si nous voulions tout à la fois nous montrer malins et simplistes, nous pourrions dire que la bonté et la vérité de l'idéologie des Lumières sont devenues les dogmes fondateurs de la civilisation occidentale : il est désormais impossible et inouï d'oser soutenir que l'idéologie des Lumières a été une idéologie comme tant d'autres, dans le bien comme dans le mal, ou bien d'avancer l'hypothèse que l'idéologie des Lumières persécute et oppresse également les minorités, voire de prétendre retrouver le bois dont on fait les potences dans les pages de l'Encyclopédie...

Naturellement, nous n'avons pas voulu proposer une étude exhaustive de la thématique de la sorcellerie, mais, répétons-le, nous espérons avoir contribué à faire changer les perspectives de nos contemporains et auditeurs sur une question encore insuffisamment inconnue, féconde de recherches futures.


Alessandra Colla, revue Vouloir n°142/145, 1998
[>o<] (Conférence prononcée lors de la Ière université d'été de la FACE, Provence, 1993).

 

Notes :

 

(1) Notons au passage que la majeure partie de ces cultes, qui sont tous discutables, proviennent de l'Occident le plus technologisé et notamment des États-Unis. C'est surtout de Californie, d'où nous viennent tant d'autres modes, qu'arrivent dans le Vieux Monde des mots d'ordre éphémères mais vaguement inquiétants. Analyser le phénomène du New Age mériterait plus d'une étude, car en lui se rejoignent l'astrologie et l'écologisme, le pacifisme mièvre et l'écouménisme à bon marché, le millénarisme et le messianisme, l'Orient et l'Occident, en une sorte de syncrétisme planétaire qui ne serait plus seulement spirituel mais idéologique, une sorte de "mondialisme de l'esprit".

(2) Cf. A. Besançon, "Le premier livre de La Sorcière", in Annales n°4 & 5/1969. Cité dans G. Galli, Occidente misterioso. baccanti, gnostici, streghe : i vinti della storia e la loro eredità, Rizzoli, Milano, 1987, p. 208.

(3) G. Galli, dans sa thèse, pose la sorcellerie comme une authentique "culture rebelle" à l'établissement intellectuel et politique, mais destinée à succomber face à l'avance irrésistible de la pensée rationaliste et scientifique : en ce sens, et en adoptant des catégories sociologiques, la sorcellerie constitue un "mouvement" face aux institutions.

(4) A. Huxley, Les diables de Loudun. Cité par G. Galli, op. cit., p. 224.

(5) G. Galli, op. cit., pp. 156-158.

(6) Ibidem, p. 187.

(7) H. Trevor-Roper, Protestantismo e trasformazione sociale, 1969, p. 171. Cité par G. Galli, op. cit., p. 199-200.

(8) P. Boyer & S. Nissenbaum, La città indemoniata. Salem e le origini sociali di une caccia alle streghe, Einaudi, Torino, 1986. Intro. de Carlo Ginzburg, pp. IX-X.

(9) Cf. note n°2.

(10) G. Galli, op. cit., p. 211. Nous ne connaissons pas dans les détails la démarche qu'a suivie Galli pour aboutir à une telle formulation de la problématique. Relevons toutefois qu'à notre avis la différence fondamentale entre l'Europe (occidentale) et la Russie est que cette dernière n'a rien connu de semblable à notre civilisation et à l'Église catholique de Rome, facteurs qui, semble-t-il, ont leur importance pour justifier une différence d'ordre épocal.

(11) Prenons Augustin d'Hippone (Ve s.), élévé à la sainteté par l'Église et Père de celle-ci, dont l'œuvre a généré cette dichotomie entre l'être chrétien et l'être citoyen, qui a conditionné une bonne partie de la civilisation occidentale. Penson à Martin Luther, au protestantisme et à ce qu'en dit Max Weber dans son ouvrage devenu un classique de la politologie, L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme (1922).

(12) Rapportons-nous aux événements de ce demi-siècle, marqué par la querelle des investitures, qui s'est déclenchée quand le Pape Grégoire VII, dans le cadre d'une réforme générale des mœurs ecclésiastiques, déclare dans son Dictatus papae que les nominations d'évêques effectuées par des laïcs sont illicites, donc également celles qui ont été effectuées par l'Empereur, à l'époque, Henri IV, issu de la maison de Franconie. Cette querelle a atteint son apogée par l'humiliation de Canossa, où l'Empereur a été excommunié. La querelle des investitures est alors devenue une véritable guerre qui se terminera en 1122, avec le Traité de Worms, où le Pape et l'Empereur signent un compromis. En réalité, la rivalité entre ces deux grands pouvoirs de la civilisation médiévale a continué, de manière plus ou moins larvée.

(13) Giovanni Lotario, de la lignée des comtes de Segni, devient Pape en 1198. Il a été le tuteur du jeune Frédéric II, tout en étant un partisan décidé de la suprématie papale sur toute autorité laïque. À sa mort en 1216, Honoré III prend sa succession et conduit à terme toutes les démarches de son prédécesseur. Il exterminera les Albigeois, couronnera l'Empereur Frédéric II et approuvera les règles des Franciscains et des Dominicains.

(14) Avant lui, Alexandre III avait déjà pensé en 1179 à condamner l'hérésie cathare lors du Concile du Latran III.

(15) G. Galli, op. cit., p. 167.

(16) "dans le second après-guerre (...), l'historiographie sur les sorcières a acquis davantage de relief, sans doute à titre de comparaison avec une autre grande persécution contemporaine, celle des juifs par le nazisme (...) Le mouvement féministe (...) a parlé de l'extermination de six millions de sorcières, chiffre identique à celui des victimes de l'holocauste, selon les données de départ (depuis cette question du nombre des victimes, tant dans le cas des sorcières que dans celui des juifs, a donné lieu à d'âpres polémiques, qui sont loin d'être terminées)" (G. Galli, op. cit., p. 187).

(17) C. Merchant, La morte della natura. Donne, ecologia e rivoluzione scientifica. Dalla natura come organismo alla Natura come macchina, Garzanti, Milano, 1988, pp. 187-188. Excellent texte, mises à part quelques imprécisions.

(18) Pour dire vrai, et en dépit de croyances communes, l'Église des origines "n'est rien d'autre, au départ, qu'une secte juive parmi tant d'autres sectes juives". M. Simon et A. Benoît, Giudaismo e cristianesimo, Laterza, Bari, 1985, p. 57.

(19) "Paul, appelé aussi Saül, est né à Tarse en Cilicie (...) de parents hébraïques, de la tribu de Benjamin, il était pharisien et citoyen romain (...) Ardent pharisien, il se distinguait par sa haine et son animosité à l'encontre du christianisme naissant ; il avait gardé les vêtements de ceux qui avaient lapidé Étienne et il persécutait les Chrétiens également en dehors de Palestine (...) Mais Jésus l'a attendu sur la route de Damas et a transformé l'ardent persécuteur en un apôtre zélé", Sainte Bible des éditions Paoline (Rome).

(20) Cf. E. Chiaramonte, G. Frezza et S. Tozzi, Donne senza Rinascimento, Eléuthera, Milano, 1991.

(21) Ibidem, p.192 : "Les veuves, les vieilles femmes, les faibles et les malades sont désormais (...) dévalorisées : l'absence d'auto-suffisance économique, la pauvreté, est un mauvais signe tout comme l'âge avancé quand 'l'impureté' n'est plus éliminée à chaque cycle lunaire, rendant 'empoisonnée' la personne et son regard. Il s'agit de personnes désarmées et humbles, au statut incertain, mais d'autant plus dangereuses qu'elles peuvent être victimes du démon parce qu'elles sont facilement manipulables et disposées à sceller un pacte. On commence par les regarder avec suspicion...".

(22) Le cas de Salem est à ce titre exemplaire. Parmi les divers facteurs qui ont contribué au déchaînement des événements, il faut rappeler la psychopathologie de l'adolescence : "des fillettes ou des adolescentes ont de fait, par leurs histoires, déchaîner involontairement les persécutions" (Boyer et Nissenbaum, op. cit., p. IX).

(23) "Le 23 mars Dorcas Good, fillette de quatre ans, fille de Sarah Good, déjà incriminée pour sorcellerie, a été amenée à la prison de Boston, où elle est restée enchaînée pendant neuf mois (dix-huit ans après, le père déclara : 'Elle était alors responsable de rien, montrant peu de discernement dans le contrôle de soi')", Ibid., p. 6.

(24) C. Merchant, op. cit., p. 187.

(25) Rappelons ici le cas de Béziers, ville restée célèbre pour le massacre sanguinaire de ses habitants, perpétré en 1209 sous les ordres de l'Église de Rome. Béziers se situe au-dessus d'une colline au sommet de laquelle se dresse la cathédrale, rasée au sol en 1209, en même temps que l'on massacrait tous les habitants qui s'y étaient réfugiés pour fuir la violence des croisés. Elle a été reconstruite vers les milieu du siècle. L'édifice a été érigé sur les restes d'un temple païen comme souvent durant la chrétienté. Un dépliant explicatif pour les touristes, disponible aujourd'hui dans cet édifice religieux, prétend que le site sacré recèle les restes d'un Saint-Aphrodisio, qui n'a probablement jamais existé... En réalité, le site sacré était dédié à une divinité féminine de la fécondité, assimilée à Aphrodite. À ce titre, elle a attiré doublement l'attention des évangélistes.

(26) C. Merchant, op. cit., p. 32.

(27) J. Bonnet, La terra delle donne e le sue magie. Creare, trasformare, custodire. Le radici millenarie dei gesti quotidiani del mondo tradizionale femminile, Red ed., Como, 1991, p. 11. En français : La terre des femmes et ses magies, R. Laffont, 1988.

(28) C. Merchant, op. cit., p. 179.

(29) Ibid., p. 175.

(30) Notons que l'aspect du Diable dans l'iconographie chrétienne reprend celui du Dieu Pan : "(...) le grand Dieu Pan meurt quand le Christ devient le souverain absolu. Les légendes théologiennes les décrivent comme les opposés irréconciliables, et le conflit dure encore aujourd'hui, car la figure du Diable n'est rien d'autre que celle de Pan, vu à travers l'imagination chrétienne. La mort de l'un signifie la vie de l'autre, en un contraste que nous percevons de manière vivante dans les iconographies respectives (...) : l'une des figures est dans la grotte, l'autre sur le mont ; l'une joue de la musique, l'autre détient la Parole ; Pan a des pattes velues, des pieds caprins et exhibe un phallus ; Jésus a les jambes cassées, les pieds percés et ne montre aucun organe génital", James Hillman, Saggio su Pan (Essai sur Pan), Adelphi, Milan, 1977, p. 18.

(31) G. Galli, op. cit., p. 199.

(32) Anne Brenon, Le vrai visage du catharisme, éd. Loubatières, Portet-sur-Garonne, 1988, p. 153.

(33) É. Gilson, La filosofia nel Medievo. Dalle origini patristiche alla fine del XIV secolo, La Nuova Italia, 1978, pp. 372-373.

(34) "Peu à peu s'est enracinée l'idée obsessionnelle de dire que le sexe équivalait au mal, comme le reflètent tant d'interdits (...) les époux étaient continuellement exhortés à l'abstinence et menacés, en cas de transgression, de mettre au monde des monstres ou, au moins, des enfants tarés. Il fallait qu'ils restent séparés l'un de l'autre, non seulement pendant la journée, comme c'est naturel, mais aussi durant les nuits qui précédaient les dimanches et les jours de fête (...), le mercredi et le vendredi par pénitence et pendant tout le carême, soit pendant les quarantes journées qui précèdent Pâques, la nuit de la Sainte-Croix en septembre et le Nuit de Noël. Le mari ne pouvait pas approcher sa femme pendant le cycle menstruel ni pendant les trois mois précédant l'accouchement ni pendant les quarantes jours après la naissance du bébé. Les jeunes époux devaient rester chastes pendant les trois premières nuits qui suivaient leurs noces, pour apprendre à se contrôler. Enfin, les époux qui, par décision commune, se vouaient à la chasteté absolue constituaient naturellement le couple idéal", G. Duby, Le chevalier, la femme et le prêtre. Le mariage dans la France médiévale, Hachette, 1981.

(35) Ibid., pp. 96-97.

(36) Le quiétisme, considéré tour à tour comme une hérésie ou comme une doctrine mystique, est également connu sous le nom de molinisme, du nom de son fondateur, l'Espagnol Miguel de Molinos. Né à Muniesa en 1628, il s'établit à Rome et, en 1675, il publie le Guide Spirituel, considéré comme la première œuvre quiétiste, suggèrant de rechercher la paix intérieure par le truchement de la passivité totale et l'abandon de l'âme à la volonté divine, sans besoin de pratique religieuse. La doctrine de Molinos a été condamnée comme hérétiques en 1687. Molinos a ensuite été arrêté et jeté en prison, où il meurt en 1696. Le quiétisme/molinisme a ensuite été diffusé en France par Madame Guyon (1648-1717) et par Madame de Maintenon, qui a fait de son école de Saint-Cyr, une "maison quiétiste". Fénelon (1651-1715) appréciait le quiétisme au point de s'en faire le défenseur, ce qui le conduisit à rompre avec Bossuet et à terminer sa vie en disgrâce.

(37) G. Galli, op. cit., p. 206.

(38) Ibid. : "(...) l'origine judaïque, l'influence de l'occultisme et de la Cabbale, l'opportunisme qui l'a fait passer par ambition du calvinisme à la Ligue Catholique et finalement au parti des 'politiques' (...), 'l'obnubilation' contemporaine".

(39) Michel Foucault a démontré avec assez de clarté que la dénomination de maladie mentale, c'est-à-dire sa classification et son catégorisation dans des catégories à la fois précise et didactique sinon thérapeutiques, a représenté de fait le meilleur moyen pour la conjurer, pour l'éloigner de l'ordre des choses "normales" et pour la marginaliser. Au fond, il s'agit tout bonnement d'un exorcisme, mais laïcisé.

(40) L'essai de C. Merchant va également dans cette direction. Il suggère de revoir dans cette optique les contributions de personnages aussi fondamentaux de l'histoire des sciences, comme Bacon, Harvey, Newton et Leibniz. Nous est rappellé une déclaration intéressante de Bacon, pour qui "les méthodes grâce auxquelles on peut découvrir les secrets de la nature sont les mêmes que ceux que l'on utilise pour investiguer les secrets de la sorcellerie dans le cadre de l'Inquisition" (op. cit., p. 221) ["Merchant (1980), évoquant l’époque de Francis Bacon, a parlé d’une « mort de la nature ». Elle voulait dire que la révolution scientifique avait détruit une idée de la Nature propre à la Renaissance. Dans le monde de Bacon, l’homme s’était distancié de la nature, elle était devenue quelque chose qu’il fallait dominer. Peut-être faudrait-il parler plutôt de la naissance de la Nature, voire d’une nouvelle conception de la Nature impersonnelle, la nôtre", Ian Hacking].

13.06.2007

VOU 142-145

cover 142

 

VOULOIR n° 142-145

Printemps 1998

DOSSIER :  PAGANISMES & NÉO-PAGANISMES


SOMMAIRE :

  • Dieux et mythes italiques (BD)
  • De la religion des Romains (I. Ramnes)
  • Qu'est-ce que le paganisme ? (J. Vertemont)
  • Connaissance et sagesse dans le paganisme (B. Notin)
  • Symboles, du monde païen au monde chrétien (M. Brassamin)
  • Antaïos, fer de lance de la reconsquête païenne (A. Munschbach)
  • Pour une nouvelle définition scientifique du mythe (Robert Steuckers)
  • Le monothéisme comme système de pouvoir en Amérique latine (J.O. Martin)
  • L'Essai sur Pan de James Hilman. L'homme et son alter ego : nature et écologie (A. Colla)
  • Frithjof Schuon ou l'unité essence-ciel : pour son 90ème anniversaire (F. d'Hölkelunn)
  • Le malentendu du néo-paganisme (groupe "Libération païenne")
  • Le who's who de la mythologie indo-européenne (P. Canavan)
  • Sorcières et sorcellerie : une question ouverte (A. Colla)
  • De l'humanisme italien au paganisme germanique (RS)
  • Les étapes du retour de la conscience païenne (RS)
  • Paganisme et idéologie prolétarienne (Eichberg)
  • Paganisme et nature chez Hermann Löns (RS)
  • Knut Hamsun et David Herbert Lawrence (RS)
  • L'utopie conservatrice de K. Hamsun (RS)
  • Eugen Diederichs et le Cercle Sera (RS)
  • Le mythologisme de Grundtvig (HE)


[Notre couverture : Aiofe, autrement appelée Aifé (
prononcé iffa), la déesse enchanteresse qu'on retrouve dans le Cycle d'Ulster, par l'artiste symboliste écossais John Duncan (Musée d'Édimbourg)].
Nota bene
:
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31.05.2007

MARLAUD

Entretien avec Jacques Marlaud

Président du GRECE (1990)

 

 

Monsieur Jacques Marlaud, vous êtes le Président du GRECE. Qu'est-ce que le GRECE ?


Le GRECE, soit le Groupe de Recherches et d'Études pour la Civilisation Européenne, est une association à vocation intellectuelle, une société de pensée. Mais qui est aussi plus que cela car elle a pour finalité la métapolitique, qui consiste, en se référant à ce qu'est l'Europe, à sa culture, à son histoire, son actualité, à acquérir une influence sur la société, à réaliser des publications, à organiser des conférences, qui permettent de mettre en avance certaines idées qui ne sont pas celles de notre époque puisque notre époque, celle de la Modernité, développe des principes qui vont à l'encontre de ce qu'est l'Europe dans son essence.


Qu'entendez-vous plus précisément par "métapolitique" ?


La métapolitique est une forme d'action, qui est politique si l'on veut mais pas au sens où l'entendent les politiciens. Je veux dire par là que c'est une vision des choses qui considère que la société a plusieurs dimensions: une dimension politique, une dimension de société civile qui comprend l'économie entre autres, une dimension intellectuelle et culturelle qui est trop souvent négligée alors qu'elle précède la politique dans la mesure où toute politique s'inscrit dans une vision du monde. Or la vision du monde actuelle ne nous convient pas. Donc nous pensons, au GRECE, qu'il faut la changer, qu'il faut changer les mentalités pour que la politique change. En pratique, cela consiste, comme je viens de le dire, à se consacrer à des recherches, à organiser, comme nous le faisons dans certains domaines, un laboratoire de recherches. Cette recherche tous azimuts va de l'histoire à la littérature en passant par la sociologie et toutes les autres sciences humaines. Nous nous efforçons de relire et de réécrire la conception du monde européenne. Bien sûr, nous cherchons à donner publicité à nos recherches en organisant conférences et colloques, des universités d'été, etc.


Depuis quand le GRECE existe-il ? Quand est-il né ?


Le GRECE a été fondé en 1968. Il n'a pas cessé d'exister depuis lors. Il a été fondé par quelques personnes. D'autres l'ont rejoint beaucoup plus tard. Au départ, c'était un mouvement issu de la politique, porté par des personnes venues d'horizons divers de la politique mais toutes très préoccupées par ce qu'elles considéraient comme la décadence européenne. Elles ont décidé d'entrer dans cette forme d'action qui est la métapolitique.


Les idées, le courant de pensée, représentés par le GRECE ont reçu l'étiquette de "Nouvelle Droite". Est-ce que cette étiquette vous paraît juste ou induit-elle le public en erreur ? Il me semble que certaines idées que vous propagez ne peuvent nullement être classées à droite...


L'expression "Nouvelle Droite" nous a été accollée par des journalistes au moment d'une campagne de presse qui a eu lieu en 1979 et était surtout dirigée contre nous. C'est une expression à laquelle nous ne souscrivons pas volontiers. Nous utilisons de préférence les termes "Nouvelle Culture". Mais comme la presse nous a appelé ainsi et que c'est désormais devenu un usage, nous avons été obligé de l'accepter. C'est vrai que beaucoup d'entre nous viennent de la "droite" ; Alain de Benoist, par exemple, a écrit un ouvrage intitulé Vu de droite. Mais cela ne veut pas dire que nous nous situons "à droite". Être "de droite" signifie que beaucoup d'entre nous viennent d'une école de pensée qui était d'essence conservatrice. Mais les thèmes que nous avons développés nous ont rapprochés d'une certaine gauche. D'abord parce que nos thèmes s'inscrivent dans la tradition de la "Révolution conservatrice". Nos références le prouvent amplement : tant les auteurs allemands comme Ernst Jünger ou Oswald Spengler que les auteurs français auxquels nous nous référons. Je pense que ces auteurs sont atypiques. Non classables à droite ou à gauche dans le schéma conventionnel. L'étiquette "Nouvelle Droite" nous gène quelques fois parce que nous avons souvent été confondus avec la New Right américaine, avec laquelle nous n'avons absolument rien à voir, par le fait même que nous critiquons radicalement le libéralisme, qui pour les Américains, constitue la référence principale.


Les positions les plus provoquantes de l'idéologie du GRECE sont celles qui portent sur la question religieuse. Vous vous revendiquez du "paganisme". De quel paganisme s'agit-il ?


Ce que nous entendons par "paganisme", c'est en fait la description la plus globale de ce que peut être la pensée essentielle de l'Europe, au sens spirituel. Ce qui n'a rien à voir avec les expressions diverses d'un paganisme folklorique, druidique ou autre. C'est plus simplement la référence à la plus longue mémoire européenne. Le sigle GRECE n'a pas été choisi par hasard : il fait explicitement référence à cette splendide culture antique dont nous sommes issus et qui a été balayée en grande partie par les époques qui lui ont succédé. Et surtout par la pensée moderne. Le paganisme du GRECE n'est pas anti-chrétien au sens où un Voltaire a pu être férocement anti-chrétien. Bien sûr, nous avons développé une critique des fondements philosophiques et religieux du judéo-christianisme en expliquant que cette conception du monde avait, par certains aspects, dévié du schéma mental, culturel, religieux traditionnel des Européens. Mais nous reconnaissons aussi que dans le christianisme, ou plus précisément, dans le catholicisme traditionnel, surtout au Moyen Âge et à la Renaissance, il est resté des éléments profondément païens. Nous ne sommes donc pas anti-chrétiens au sens voltairien. Nous ne voulons évidemment pas raser les cathédrales ou éliminer tous les symboles de la chrétienté.

Ce que nous voulons, c'est retrouver les valeurs européennes dans ce qui précède la chrétienté, puis à travers la chrétienté elle-même, chez les grands mystiques européens comme Maître Eckhardt et Jakob Böhme qui, pour nous, sont des païens. La chrétienté est en train de s'effondrer — c'est une évidence bien constatable — et ceux qui pensent l'après-chrétienté, notamment dans ce que l'on nomme la post-modernité, préparent en fait l'embryon d'un nouveau paganisme, de façon encore tout à fait désordonnée. Mais ce sont là des pistes que nous pouvons exploiter. Pourquoi laisser le nihilisme être un phénomène destructeur ? Nous considérons que tout ce que nous pouvons faire doit tenir compte d'une évolution présente. Il est impossible de promouvoir une révolution intellectuelle sans tenir compte de l'époque dans laquelle on vit. Nous vivons une époque de déclin de toutes les valeurs. Beaucoup de nos contemporains en sont désespérés. Nous, au contraire, cela nous stimule car les valeurs qui déclinent sont des valeurs qui ne nous conviennent pas. Des valeurs qui, selon nous, sont inadaptées à l'Europe. Des valeurs qui ne peuvent plus lui servir de référence, qui ne peuvent plus l'amener vers un avenir. Donc le fait que les valeurs dominantes s'effondrent est pour nous une bonne chose. Car nous, nous appartenons à ce qui succédera à ces valeurs décadentes.


Parler de "paganisme", cela sonne un peu vieillot ou sectaire. Quel est le contenu précis de ce paganisme ?


Je viens que vous dire que nous n'allions pas dans les bois pour cueillir du gui. Quand nous faisons référence au paganisme nous faisons référence au polythéisme antique. Le paganisme était un système religieux qui connaissait plusieurs dieux (Apollon, Athéna, etc.) et représentait plusieurs dimensions de la société et de la vie. Nous entendons retrouver toutes ces dimensions du mental européen qui ont été effacées par le christianisme. Cela ne signifie pas, bien sûr, que nous croyons littéralement à Apollon ou à Thor ou à Wotan. Pour nous, ces figures représentant des valeurs : des valeurs guerrières ou des valeurs de la cité (Athéna était la déesse protectrice de la Cité, de la science, etc.). Il y a des valeurs éminement féminines, représentées par les dieux et les déesses de la "troisième fonction" définie par Dumézil. Ce sont ces valeurs qui nous intéressent; les dieux, eux, en sont les symboles, rien que les images de ces valeurs. N'étant pas idolâtres, nous ne les idolâtrons pas.

Pour vous donner une idée de ce qu'est le paganisme globalement, en tant que vision du monde opposée au christianisme, je soulignerais l'idée du polythéisme, contraire du monothéisme. Avoir plusieurs dieux, plusieurs types de valeurs, c'est stimuler la variété, y compris dans nos rangs. Nous estimons que plus le monde est varié, plus il est riche. Chez nous, il y a aussi le refus du dualisme. Du dualisme qui affirme qu'il y a deux mondes et non pas un seul, ou, pour être plus précis, un monde sensible, celui dans lequel nous vivons, et un monde "supérieur". Nietzsche nous a enseigné que ce monde "supérieur", postulé par la vision judéo-chrétienne, dévalue notre monde à nous, le monde sensible. Pour Saint Augustin, la Cité de Dieu est plus importante que la Cité terrestre. Cette dernière peut donc être négligée.

Or, dans notre optique, il n'y a qu'un monde. Cela ne veut pas dire que nous sommes matérialistes car nous avons une conception du sacré que n'ont pas les matérialistes ou les athées qui refusent Dieu. Nous, nous avons des dieux, des valeurs, qui sont très simplement un "plus-être". Je veux dire par là que les matérialistes se contentent de vivre dans le monde tel qu'il est. Nous, nous voulons le poétiser, l'idéaliser, le sublimer : on peut employer plusieurs concepts pour définir cette dimension du "plus-être", du sacré. Le sacré n'est pas le profane. Il réunit des valeurs supérieures auxquelles les humains peuvent se référer. Je pense que la conception païenne de la vie a la possibilité de percer dans un futur assez proche. En effet, nous vivons une époque que Max Weber déjà qualifiait d'"époque de désenchantement du monde". C'est l'époque où les valeurs incarnées par le judéo-christianisme se sont effondrées. Il subsiste sans doute en Europe de petites poches de résistance où se maintiennent des croyances chrétiennes, comme en Sicile, dans certaines régions de l'Espagne traditionnelle, dans l'Est de la France, dans certaines régions d'Allemagne. Mais c'est là le fait de minorités. Ces gens sont marginalisés. La modernité exclut tout concept religieux et envahit peu à peu le monde entier. Toutes les valeurs religieuses déclinent.

Or le paganisme avec son refus de la modernité, ne constitue pas un retour à des traditions qui ont disparu. Le paganisme ne veut pas revenir à ce qui n'est plus. Il ne ressuscitera pas les Grecs : ils sont morts. Il veut, à travers l'effondrement des valeurs d'aujourd'hui, voir ce qui renaît, ce qui passe par dessous la décadence et renouer avec le plus lointain passé en allant vers le futur, c'est-à-dire sans refuser ce qui existe aujourd'hui. Il peut de ce fait offrir quelque chose à tous nos contemporains qui n'ont plus rien dans la vie. C'est un peu ça le paganisme... C'est le polythéisme opposé au monothéisme, la pluralité des valeurs, le refus du dualisme, la reconnaissance de l'évolution du monde. Le paganisme n'est nullement un retour, comme nous l'a enseigné Alain de Benoist, mais un recours à ce qui est encore en nous quand tout s'effondre. Nous retournons en nous et nous retrouvons les valeurs qui nous sont propres. Nous ne retournons pas simplement en notre intériorité propre mais nous retournons aussi à nos grandes traditions littéraires. Nous redécouvrons la grande paganité d'un Shakespeare, d'un Rabelais, d'un Goethe, etc. Le paganisme est pour nous un composé de tout cela; il est cette grande retrouvaille avec l'âme européenne.


Comment traduire dans la réalité toutes ces idées ?


Il y a quelques années, on ne parlait plus guère du paganisme en France. Aujourd'hui, on peut lire dans les colonnes du Figaro littéraire des articles qui font état de la dimension païenne de telle ou telle ¦uvre littéraire. Vu l'importance qu'a ce journal dans la vie intellectuelle française, on peut parler d'un retour — certes discret — du paganisme dans la pensée en France. C'est évidemment un résultat des travaux de la "Nouvelle Droite" ; en effet, c'est le seul mouvement culturel qui se revendique ouvertement du paganisme. Il n'y en a pas d'autres. La croissance de notre groupe y est pour quelque chose. Mais pas seulement sa croissance en membres effectifs : aussi sa croissance en tant que pôle d'influence dans la vie culturelle.

Notre influence ne se limite pas aux créations culturelles relatives au paganisme. Avant nos travaux, plus personne ne parlait de géopolitique en France. Nous avons également réintroduit dans le débat Carl Schmitt, aujourd'hui réédité chez de grands éditeurs parisiens (Gallimard, Seuil, Calmann-Lévy, Pardès). Certains hommes politiques indépendants, qui ne sont inféodés ni à un parti de gauche ni à un parti de droite, comme Michel Jobert, ont repris et adapté certains de nos thèmes. L'actualité confirme plusieurs de nos analyses (logique de l'impérialisme, effondrement de la civilisation américaine, dislocation du bloc soviétique, réunification allemande).


Le GRECE défend l'identité nationale, thème en vogue ["printemps des peuples" en Europe de l'Est alors suite aux soubresauts de l'URSS en 1989]. Mais quels sont les éléments qui favorisent l'identité nationale ?


L'expression "identité nationale" ne traduit pas exactement ce que nous entendons au GRECE par "identité". Pour nous, le concept d'identité se réfère essentiellement à des valeurs ; nous défendons une identité axiologique. Lorsque nous parlons de paganisme, ce n'est pas tellement d'un point de vue religieux, la religion étant désormais séparée de la politique, de la socialité. Pour nous, religion, politique, socialité sont étroitement liées. Aujourd'hui, cette unité est disloquée. Le seul lien qui unit encore les différentes strates des sociétés, c'est l'économie. La politique déchoit en pratique administrative. Elle gère l'économie.

En tant que mouvement identitaire européen, nous pensons que notre vision de la paganité, et des valeurs qui y sont attachées, est le seul facteur, le seul jeu de valeurs, qui peut faire l’unité de l'Europe et transcender le kaléidoscope des petites identités nationales. Démarche nécessaire dans le contexte actuel. En effet, nous voyons renaître une quantité d'identités nationales alors que le communisme s'effondre. Les valeurs de la paganité doivent les unir, empêcher que l'Europe ne sombre dans l'anarchie et la balkanisation. Ce qui ne signifie pas que nous ne reconnaissons pas les identités nationales. Elles participent du réel. Elles sont concrètes. Mais elles doivent être interprétées dans des catégories qui transcendent le politique. Elles doivent renouer avec des valeurs immémoriales de l’Europe, avec des valeurs qui sont nées sur notre sol européen.

Le monde dans lequel nous vivons est basé sur un concept universaliste. Les racines judéo-chrétiennes de ce monde se sont laïcisées, faisant disparaître la religion, tout en imprégnant globalement la société d'un universalisme judéo-chrétien laïcisé. Autre facteur qui donne assise à l'universalisme contemporain : l’interdépendance économique, postulat des doctrines libérales, fruit tardif de la révolution industrielle. Nous aboutissons de la sorte à une uniformisation du monde. Bien entendu, nous ne sommes pas pour un retour à la société pré-industrielle. Mais le défi consiste à retrouver l’identité disparue.

Pour la retrouver, nous devons retourner à nos sources, aux sources de ce que nous sommes, soit à cette paganité. Démarche souvent mal perçue, comme une manie réactionnaire, comme un réflexe sectaire comme une idolâtrie simpliste. Or le paganisme est justement la démarche qui constate que, sous les alluvions de la modernité, nos sources sont toujours là, qui attendent que nous nous y référions, que nous les saisissions. De cette façon, nous répondons à ce phénomène moderne global qui est le déracinement. Nous apportons quelques chose à tous ces gens que nous voyons dans la rue, qui ont perdu leur identité, qui écoutent une musique qui n'est pas la leur mais est américaine, "mondiale". Qui font référence à des valeurs qui en réalité n'en sont pas. Qui dans leurs modes vestimentaires, dans leur façon de s'alimenter, de s’exprimer, à travers l'éducation qu'ils ont reçue, sont porteurs de ce déracinement. Et en sont désespérés. Car ils ne sont pas satisfaits. On voit la crise, partout. Dès lors, leurs valeurs, quelles sont-elles ? Ce sont des valeurs de fuite : on consomme de la drogue, on écoute de la musique de fuite, non de la musique enrichissante, de la musique qui nous appartient, qui nous apporte le message de notre intériorité profonde. Face à cela, le "paganisme", à nos yeux, consiste à se retrouver soi-même. Exactement comme Nietzsche nous l’a dit : "Deviens ce que tu es !" Le paganisme est donc pour nous une démarche qui nous permet de retrouver une identité au sens large.


Monsieur Marlaud, quelle a été votre formation ?


Ma formation ? Je commencerai par vous dire que j'ai 40 ans, je suis marié et père de huit enfants. J'ai derrière moi une vie variée. J'ai fait un peu de tout. J'ai vécu quinze ans en Afrique du Sud, où j'ai exercé la profession de journaliste. J'y ai été, entre autres, correspondant de la revue Nouvelle École d'A. de Benoist. J'ai fait mes études très tard, en Afrique du Sud, où j'ai rédigé deux thèses, l'une sur la nouvelle droite vu sous l'angle littéraire (1) et l'autre sur la pensée de Nietzsche (2). J'ai publié là-bas quatre cahiers d'études en anglais et en afrikaans, sur la métapolitique, la nouvelle droite, l'Amérique et le polythéisme. C'était le bulletin IDÉES/IDEAS. Depuis mon retour en France, j'enseigne à l'université où je suis maître de conférence en communications, vu ma longue expérience de journaliste. J'ai été élu Président du GRECE, avec pour tâche d'organiser le colloque annuel et l'université d'été. Je dirige également l'organe du GRECE, Études et Recherches.


Monsieur Marlaud, nous vous remercions de nous avoir accordé cet entretien.

 

Vouloir n°68-70, 1990 [>o<] (propos recueillis par Jürgen Hatzenbichler et Helena Pleinert).

Notes :

1 : Le renouveau païen dans la pensée française, préface de Jean Cau, Le Labyrinthe, Paris, 1986, 271 p.

2 : Nietzsche : Decadence and Superhumanism, thèse non publiée, Univ. de Prétoria, 1982. [Cf. Nietzsche, au-delà du nihilisme, J.M., in : Nouvelle École n°51, p. 25-32, 2000. Signalons aussi Interpellations métapolitiques paru en 2004 (extrait ici)].


***

 

Jacques Marlaud et le renouveau païen en France

Le néo-paganisme européen est une jungle de concepts ; pour le comprendre sous tous ses angles, il faut une connaissance approfondie des mythologies européennes, des théologies qui, sous une couverture chrétienne, renouent avec le non-dualisme anté-chrétien (Sigrid Hunke), des littératures populaires et romantiques qui traduisent de manière romanesque ou poétique des fragments de cette vision inépuisable de l'immanence du divin. La tâche n'est pas mince et l'on n'est pas prêt de découvrir, à l'étal des libraires, une encyclopédie définitive de ce monde foisonnant de diversité.

Heureusement, Jacques Marlaud vient de combler cette lacune, partiellement seulement (mais c'est une première étape),  avec son livre, Le Renouveau païen dans la pensée française (réf. infra). La démarche de Marlaud débroussaille la partie française contemporaine de ce continent oublié qu'est le paganisme. Sa démarche est ainsi limitée dans le temps ("la pensée contemporaine") et dans l'espace (la France). Son point de départ est la mise en évidence d'une antithèse philosophique: celle de l'idée païenne contre la pensée rationalisante. Aux schémas des rationalismes, Marlaud oppose le retour du mythe, donc d'un polythéisme, plus apte à saisir la multiplicité du réel. Pour lui, l'utopisme et la désacralisation du monde sont les produits de l'individualisme, avatar idéologique du principe religieux judéo-chrétien du "salut individuel". À l'ère post-rationnelle, le substrat païen resurgit, à travers la croûte, le superstrat judéo-chrétiens. Les modes de vie imprégnés de christianisme, le moralisme rigide, les normes sociales sont désormais battus en brèche et ne créent plus de consensus. Et si le consensus de demain en venait à se référer au "substrat" plutôt qu'au "superstrat" ?

Le résultat de ce grouillement néo-païen, c'est l'émergence progressive d'une "philosophie de l'affirmation inconditionnelle du monde", dit Jacques Marlaud. Elle se repère chez Clément Rosset, mais seulement dans le chef de l'individu et non à l'échelle collective, non chez ceux qui ont volonté de bâtir une autre Cité, imperméable aux absolus étrangers au substrat, aux absolus moribonds du superstrat d'hier.

Après avoir esquissé les grandes lignes de ce néo-paganisme, Marlaud passe en revue les écrivains contemporains qui se situent dans cette mouvance : Montherlant, Gripari (père d'un nihilisme déculpabilisateur qui se gausse avec espièglerie des rationalisations moralisatrices), Pauwels le Faustien qui a "vacillé" à cause de la reaganite affligeant les médias parisiens et, enfin, Jean CAU l'anti-bourgeois qui a donné un visage enchanteur à cet existentialisme que Camus et Sartre avaient rendu si lugubre.

MARLAUD survole alors la littérature française et y repère les germes de paganisme. Dans ce survol, il n'omet pas le divin Rabelais. Et pour terminer, il passe en revue le travail de la "Nouvelle Droite" qui a popularisé, en France, les thématiques du paganisme et des racines indo-européennes. Un livre à lire pour fonder le consensus de demain... (RS, mai 1986)

 

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QU'EST-CE QUE LE PAGANISME ?


« La religion de l’Europe est d’essence cosmique. Elle voit l’univers comme éternel, soumis à des cycles. Cet univers n’est pas regardé comme vide de forces ni comme « absurde » comme le prétendent les nihilistes. Tout fait sens, tout est forces et puissances impersonnelles régies par un ordre inviolable, que les Indiens appellent Dharma (concept récupéré plus tard par les Bouddhistes), terme qui peut sembler exotique, mais que les Grecs traduisent par Kosmos : Ordre. Depuis des millénaires, notre religion, reflet de la tradition primordiale, pousse l’homme à s’insérer dans cet ordre, à en connaître les lois implacables, à comprendre le monde dans sa double dimension visible et invisible. Le païen d’aujourd’hui, comme il y a trois mille ans, fait siennes les devises du Temple d’Apollon à Delphes : connais-toi toi-même et rien de trop. » (Christopher Gérard, La Source pérenne, L'Âge d'Homme, 2007).


Le paganisme se caractérise fondamentalement par la compréhension intuitive de l’ordre intrinsèque du réel, ordre fondé sur un réseau de correspondances qui relient le corps, l'âme et l'esprit de chaque homme, sujet des phénomènes (microcosme) à un ordre cosmique, ou ordre des phénomènes extérieurs au sujet (macrocosme). Cet ordre inhérent, appelé Rita chez les Indiens, Asha chez les Iraniens, Cosmos chez les Grecs, a un prolongement dans la société humaine, appelé Dharma en Inde pour l'aspect éthique et Varna pour l'aspect social, ou encore symbolisé chez les Grecs par une déesse de la mesure et de l'équité, Némésis.

Un des plus grands symboles de cet ordre est le zodiaque, celui que tout le monde connaît, mais aussi le zodiaque des runes, ou celui des positions de la lune, qui a survécu en Inde, faisant référence à de multiples processus concomitants, d'ordre temporel, mais aussi atmosphérique, mental, social, rappelant que les grands dieux exprimaient un ordre extérieur aussi bien qu'intérieur, un ordre cosmique aussi bien que social, ignoré par le monothéisme simpliste. La méthode comparative appliquée sur les textes védiques d'une part, et les textes traditionnels plus tardifs d'Europe d'autre part, a bien montré que les indo-européens avaient placé au centre de leur religiosité une cosmologie, permettant à de nombreuses cosmogonies de prospérer.

Et c'est précisément l’intérêt de la tradition védique d'avoir été un remarquable conservatoire de cette antique religiosité. Un sanskritiste comme Jean Varenne avait bien montré que ces cosmogonies pouvaient se classer selon les trois grandes fonctions duméziliennes, car il existe dans les textes védiques des cosmogonies décrivant l'apparition du monde par l'action de la parole sacrée, avec la formule "fendre la montagne par le hurlement sacré pour délivrer la lumière cachée" ou par l'action guerrière du champion des dieux, Indra, contre des puissances de résorption et de renfermement, ou par l'action d'un démiurge constructeur et organisateur, comme Vishvakarman. Cette cosmologie, dont on retrouve des traces chez tous les peuples d'origine indo-européenne, est extrêmement ancienne, elle remonte à leur commune préhistoire. Elle tient la place qu’occupe l'eschatologie dans les grandes religions abrahamiques, qui ont pour corollaire un temps linéaire et orienté.

Au contraire, dans le paganisme, le temps est cyclique, il existait même un culte de l'année avec un rituel très précis et paradoxalement, il est possible de gagner l'immortalité justement en transcendant les cycles, ce qui est impossible et impensable avec un temps linéaire. La toile de fond de ces cosmogonies est la même que celle des cosmogonies grecques : l'eau, sous la forme de l'océan et des rivières célestes qui lui sont associées, forme l’élément primordial duquel est issu le monde. Du ciel supérieur, les dieux veillent au maintien de l'Ordre dont ils ont saisi les secrets, à la fois par la raison, mais aussi par la volonté. De ceci découle une mode d'existence, une façon d’être au monde, qui se caractérise par de multiples aspects bien soulignés par des centaines d'auteurs sur le sujet.

Les pouvoirs de la volonté


La reconnaissance des pouvoirs de la volonté, pour laquelle ont été conçus de multiples exercices spirituels, simples et efficaces, se basant sur la méditation, le contrôle du corps, la maîtrise des sens, la magie et la prière, dont le but est d'affirmer un potentiel de spiritualité, lequel s’élève vers le sacré et se fixe sur ses symbolisations multiples. Tous ces exercices spirituels puissants et effectifs, découlent de la vision païenne et doivent être dirigés vers des buts bien déterminés, comme autant de flèches précises sur leur cible. C'est ce qu'avaient observé les Anciens, qui érigèrent un dieu pour chaque force de la nature, pour chaque puissance cosmique, pour chaque manifestation relevant des mystères divins, pour chaque vertu morale.

La primauté de l'énergie sur la parole


La reconnaissance de la primauté de l’énergie sur la parole :
La méditation, la prière et l'intercession sont des actes magiques dont nous ignorons encore toute la puissance. La psychanalyse caractérise partiellement ce processus en le comparant au phénomène physique de la sublimation. C'est une source incomparable qu'il faut savoir diriger en condensant les énergies. Le christianisme, comme toutes les religions abrahamiques, met l'accent sur la parole révélée, sur un logos qui serait créateur, sur la Loi et sur l'Amour, bref toutes sortes de processus qui peuvent se perpétuer sans fin en déconnexion du réel.

La reconnaissance de l'art comme voie d’accès au divin : Sous toutes ses formes, par la concrétisation de l'idéal, du beau, du sublime, non seulement dans ses expressions religieuses mais profanes. La sculpture, l'architecture, la peinture, la danse, la musique, la poésie, la philosophie, le sport, toute activité résulte plus ou moins de l'inspiration du divin, du sacré, dans ce que l'homme peut de meilleur et de plus élevé. L'artiste ou l'artisan, ou ce qui est plus difficile aujourd'hui, le travailleur, le citoyen, le militant, condensent inévitablement leur pensée sur l'oeuvre à laquelle ils adhèrent. Le paganisme, par sa glorification de la nature, s'adresse à un homme centré et équilibré, et finalement plus à l'esprit qu'au cœur. Il inculque le sens de la grandeur, de l'harmonie, et de la santé par le sens de la mesure et des proportions, par la maîtrise et l’unification de l’être trinitaire esprit/âme/corps totalement inséparables, par la culture de la beauté des formes et la noblesse des sentiments.


Jean Vertemont, Vouloir n°142/145, 1998 [>o<].

12.05.2007

Néopaganisme

DE L'HUMANISME ITALIEN AU PAGANISME GERMANIQUE :

AVATARS DE LA CRITIQUE DU CHRISTIANISME

DANS L'EUROPE MODERNE ET CONTEMPORAINE

 

 

 

Le néo-paganisme prête à de nombreux malentendus quand ce n'est pas à fantasmatisation ou à diabolisation. La généalogie qu'en propose Robert Steuckers nous aidera à faire la part entre l'historique & le préjugé à son encontre le présentant souvent comme faisant le lit de la barbarie. Son apport essentiel reste une éthique de résistance : soucieuse du devenir européen & respectueuse de la pluridimensionnalité du monde, la véritable nature de ce courant est bel et bien contraire à tous les totalitarismes dont le plus fourbe, celui actuel de la marchandise, dépossède les peuples de tout autonomie et devenir. Si, comme le dit le poète René Char, "notre héritage n'est précédé d'aucun testament", ce n'est qu'en ce que son plus beau présent reste une manière d'ouvrir l'avenir : dans le chaos du présent, le rythme secret de la vie transforme la plus haute mémoire en aventure de notre destin.

 

Le premier cadre unificateur solide qu'a connu la civilisation européenne reste l'empire romain, qui a d'abord été repris en mains par les Francs, puis par la Nation Germanique, mais flanqué d'une institution parallèle se réclamant elle aussi, dans une certaine mesure, de la "forme romaine" : l'Église catholique. De la chute de Rome à l'émergence des États nationaux à partir de la Renaissance, l’écoumène européen est un mixte complexe de romanité, de germanité et de christianisme, avec des apports importants, négligés jusqu'ici par l’historiographie ouest-européenne, mais étudiés en profondeur en Europe slave : ces apports sont la religiosité celtique déformée par les moines missionnaires irlandais et les "mystères pontiques", nés sur le pourtour de la Mer Noire, liés à l'antique Iran avestique.

C'est ce legs scythe-sarmate-iranien qui aurait transmis l'idéal (ou certains idéaux) de la chevalerie médiévale. Mais quand cesse de fonctionner plus ou moins harmonieusement cette synthèse qui a dominé vaille que vaille des Mérovingiens à Louis XI, à Charles le Hardi (dit le "Téméraire" en France) et à Maximilien de Habsbourg, quelques représentants de la pensée européenne entendent opérer un retour aux origines les plus vierges de l'européité.

 

Les Germains comme "modèles" des humanistes

 

Quels textes vont-ils être sollicités pour retourner aux sources les plus anciennes de l’Europe ? Sources qui précèdent évidemment la christianisation. Ces textes sont les seuls qui évoquent une Europe non marquée par les routines et les travestissements de la civilisation romaine ou chrétienne, non marquée par ses étiquettes et ses hypocrisies. Pour les humanistes du XVe siècle italien qui entendent retrouver une vigueur vitale simple derrière la rigueur compliquée et figée des étiquettes (celles des cours et, en particulier, de la Cour des Ducs de Bourgogne) ou qui entendent renouer avec une notion de liberté publique et civique pour faire face aux premières manifestations de l'absolutisme royal, le modèle de l'Europe pré-romaine et "pré-civilisée" est celle des peuples germaniques de l’antiquité. Ceux-ci ont gardé en eux les vertus simples et efficaces des premiers Romains, disent nos humanistes de la Renaissance.

En 1441, l'historien italien Leonardo Bruni, qui s'inscrit dans une perspective républicaine au sens vieux-romain et germanique du terme, redécouvre les textes latins sur les Goths, notamment ceux de Procope de Césarée. C'est lui qui donne le coup d'envoi à "l'humanisme gothique", qui poursuivra sa trajectoire jusqu'à Vico et Montesquieu, fondera le nationalisme des Allemands, des Scandinaves et des Flamands et débouchera sur les spéculations et les communautés völkische de toutes tendances qui ont vu le jour dans le sillage des mouvements de jeunesse du début de notre siècle.

 

La "Germania" de Tacite

 

En 1453, un autre humaniste italien, Enea Silvio Piccolomini, rédige quelques réflexions sur le De origine actibusque Getarum de Jordanes, permettant aux érudits de mieux connaître les origines des peuples germaniques. En 1470, à Venise, grâce à la nouvelle technique de l'imprimerie, Vindelino da Spira (Windelin von Speyer), réédite la Germania de Tacite, qui devient du même coup l'ouvrage de référence de tous ceux qui revendiquent une idéologie à la fois républicaine (au sens vieux-romain du terme) et communautaire, donnant à la représentation populaire une place cardinale dans la vie politique, les assemblées d'hommes libres se plaçant au-dessus des monarques. Avant cette réédition de la Germania de Tacite, le texte n'était accessible qu'à une poignée de privilégiés, dans les bibliothèques des monastères ; désormais, il est accessible à un grand nombre de lettrés. Les peuples germaniques n'apparaissent plus systématiquement comme des barbares cupides et violents qui avaient pillé Rome en 410 (ou en 412 comme on le croyait à l'époque).

L’humaniste Flavio Biondo, entre 1438 et 1453, après avoir réhabilité prudemment la figure du Roi ostrogoth Théodoric, analyse les causes de la décadence de Rome : elles se ramènent pour l'essentiel à l'amenuisement des vertus républicaines, à l'abandon de la souveraineté populaire au profit d'un monarque isolé. Flavio Biondo anticipe ainsi Machiavel, fondateur d'une idéologie républicaine, fondée sur la virtú politique, héritée de la Rome la plus ancienne. Ce rappel de l'œuvre des premiers humanistes de la Renaissance italienne nous montre que le recours à une antiquité pré-chrétienne et païenne, en l'occurrence la Germanie non romanisée, est une revendication républicaine, hostile à l'absolutisme et aux démarches de type théocratique.

Il faut ajouter que le travail de Biondo ne participe nullement d'un primitivisme qui poserait ante litteram les Germains de Tacite comme de "bons sauvages" non exotiques. Biondo est anti-primitiviste : il ne veut pas d'une sympathique anarchie pastoraliste mais, au contraire, promouvoir un ordre non décadent : son Théodoric n'est dès lors pas décrit comme un barbare vertueux et inculte, qui végète sans orgueil dans une simplicité rustique, mais un Roi cultivé et efficace, qui consolide son pouvoir, administre ses États et restaure en Italie une Rome dans ses principes premiers, c'est-à-dire dans des principes antérieurs à la décadence, qu'il est capable d'imposer parce que, roi germanique, il a conservé les vieilles vertus romaines qui sont les vertus germaniques de son temps. Le Théodoric de Biondo est un Prince "humaniste", qui annonce le Prince fictif de Machiavel, dont l'influence sur la science politique et la philosophie de l'État n'est pas à démontrer.

Reprocher aujourd'hui à des chercheurs de recourir à des passés anciens pour retrouver les principes premiers d'une communauté politique ou les fondements du droit, et considérer dans le même temps que ces reproches se justifient au nom d'une "idéologie républicaine", est une contradiction majeure. Ne peuvent être considérés comme républicains au plein sens du terme que ceux qui n'ont de cesse de retourner aux principes premiers de l'histoire politique de leur peuple. Les autres travestissent en républicanisme leur autoritarisme ou leur théocratisme (qui est et demeure théocratisme même quand ils baptisent Dieu Logos).

 

L'apport d'Æneas Silvius Piccolomini

 

Enea Silvio (Æneas Silvius) Piccolomini, spécialiste des Goths et d'abord chancelier de l'Empereur germanique Frédéric III puis Pape sous le nom de Pie II (de 1458 à 1464), rejette explicitement le primitivisme et demande aux humanistes et érudits de ne pas interpréter la Germania de Tacite dans un sens pastoraliste et primitiviste, ce qui reviendrait à rejeter tous les apports de la civilisation, quels qu'ils soient. Polémiquant avec Martin Mayer (ou Mair) de Mayence, qui interprète Tacite au pied de la lettre et voit ses ancêtres chattes, suèves ou alamans comme de bons bergers idylliques, Piccolomini parie au contraire pour la Germanie de son temps, avec ses richesses, ses fabriques, ses industries, son agriculture, dont la Flandre et le Brabant sont les plus beaux joyaux. Cette Germanie élargie aux anciennes provinces romaines limitrophes (Belgica, Helvetia, Rhaetia, Pannonia) doit sa prospérité matérielle et ses richesses culturelles à une vertu que Tacite avait bien mise en exergue : la liberté.

Dans ses textes métapolitiques relatifs au monde germanique, en dépit de sa position de Chancelier impérial et de futur Pape, Piccolomini est donc un républicain, au même titre que Biondo et, plus tard, Machiavel. La liberté germanique est une vertu politique dans le sens où elle octroie à tous ses ressortissants des droits garantis, permettant le libre déploiement de leurs talents personnels. La liberté de Piccolomini n'est donc pas une "innocence" ou une "inactivité" mais un tremplin vers des réalisations sociales, politiques et économiques concrètes. Cette liberté-là, qui libère quantité de potentialités positives, doit être imitée par tous les Européens de son temps, pense-t-il, doit sortir de cette Germanie, qui est en charge de la dignité impériale depuis la translatio imperii ad Germanos. Depuis cette translatio, les Germains sont "Romains" au sens politique du terme. Et comme ils sont les porteurs de l'impérialité, ils sont davantage "romains" que les Italiens du temps de Piccolomini. C'est derrière leur bannière que les peuples d'Europe doivent se ranger, écrit le futur Pie II, pour barrer la route à la puissance ottomane, qui, elle, n'est en rien "romaine" à ses yeux.

 

"De Europa" : un traité de géopolitique

 

Ces réflexions sur la "pureté primitive" des Germains de Tacite, sur la notion germanique de liberté et sur l'impérialité militaire des Germains amènent Piccolomini à rédiger en 1458, quelques mois avant d'accéder à la dignité pontificale, un manifeste européen, intitulé De Europa, où la Germanie est décrite comme le centre de gravité géographique d'une Europe qui doit s’apprêter à affronter rapidement l’Empire ottoman, pour ne pas succomber sous ses coups. Piccolomini meurt en 1464, très désappointé de ne pas avoir été écouté et de ne pas avoir vu l'Europe entière unie autour de l'Empereur et du Saint-Siège, pour faire face en Méditerranée et dans les Balkans à la puissance ottomane. L'œuvre de Piccolomini, le futur Pape Pie II, est donc intéressante à plus d'un titre, car :

  • elle autorise la référence constante aux racines les plus anciennes de l'Europe ;
  • elle fait de la liberté civique / populaire la vertu cardinale du politique ;
  • elle rejette les interprétations primitivistes qui sont politiquement incapacitantes (et refuse sans pitié les "germanismes" primitivistes) ;
  • elle réinscrit ce double recours aux racines et à la liberté populaire dans un cadre géopolitique européen, dont les fondements n’apparaissent plus comme exclusivement chrétiens, mais comme consubstantiels à la population majoritaire du centre de l'Europe.

Face à la "correction politique" que certains cénacles tentent d'imposer en France et ailleurs depuis deux décennies, il m'apparaît bon de méditer l'œuvre de ces humanistes et de ce Pape géopolitologue. En effet, les officines "politiquement correctes", en décrivant ces recours comme des avatars plus ou moins maladroits du nazisme, ignorent et rejettent le travail positif des humanistes et des érudits italiens du début de la Renaissance, qui s’apprêtaient à relancer dans le débat politique européen la notion de liberté républicaine, une liberté féconde pour les arts et l'industrie.

Comment expliquer la réticence de ces cénacles français contemporains, qui se disent "républicains", mais se montrent hostiles à la démarche intellectuelle, philologique, qui a réhabilité le républicanisme de la Vieille Rome, mis en évidence les vertus germaniques "primitives" et l'idée de liberté ? Parce que dans la France du XVIe siècle, le recours aux racines germaniques, franques en l'occurrence, de l'histoire française n'est pas un recours à la liberté populaire, mais une justification du pouvoir franc sur le substrat démographique "gallo-romain" ou "celto-ligure". Ou du moins est-il perçu comme tel. La notion de "liberté" des humanistes et érudits italiens est en revanche une notion plus vaste, ne faisant pas référence à la conquête d'un territoire par une ethnie guerrière dominante qui s'attribuera des franchises, mais à un principe général d'autonomie des communautés politiques, qu'il s'agit de conserver pour libérer des énergies positives. Le cas de la Gaule envahie par les Francs de souche germanique n'est pas un cas susceptible d’être généralisé à l'Europe entière.

 

Kloopstock et les dieux de l'ancienne Germanie

 

De Machiavel à Vico, de Vico à Montesquieu, la notion de liberté est défendue et illustrée par des exemples tirés des sources latines classiques relatives au monde germanique. Quand la France entre dans l’ère républicaine à partir de 1789, les romantiques allemands, libertaires se référant à la vision idyllique de la Germanie primitive, adhérent avec enthousiasme aux idées nouvelles. Mais ils déchantent très vite quand se déchaîne la Terreur et s’installe la Convention.

Ainsi, le poète Friedrich Gottlieb Klopstock rédige en 1794 un poème appelant à une "guerre chérusque" contre une France qu'il juge faussement "républicaine", au nom de ses propres valeurs républicaines. Dans cet appel guerrier, il invoque la puissance des dieux et des déesses de l'ancienne Germanie : Hlyn, Freya, Nossa, Wodan, Thor et Tyr. Dans ce texte, les dieux de l'Edda ne sont encore que des ornements poétiques. Pour Klopstock, la France a retrouvé brièvement sa liberté, a incarné par sa Révolution l’idéal multiséculaire de cette liberté germanique, mais elle s'en est très vite détournée. La seconde vague des révolutionnaires a trahi l’idée sublime de liberté que Montesquieu avait défendue et n'a pas davantage réalisé l'idéal de Thomas Jefferson qui voulait que le sceau du nouvel État nord-américain invoquât "les enfants d'Israël" d'une part, biblisme oblige, mais aussi les figures de "Hengist et Horsa, chefs saxons, dont les Anglais descendaient et dont les nouveaux citoyens des États-Unis devaient défendre les principes politiques et reprendre les modes de gouvernement".

On le voit, dans un premier temps, le recours à la liberté germanique n'exclut pas les références à l'héritage biblique, mais, dans un second temps, les figures de la Bible disparaissent et les spéculations idéologico-politiques se portent sur les dieux païens de l'antiquité germanique. Plusieurs facteurs ont provoqué cet infléchissement vers le passé le plus lointain de l'Allemagne ou de la Scandinavie, facteurs que nous retrouvons ultérieurement dans presque toutes les références habituelles aux paganismes que l'on énonce en Europe et en Amérique du Nord :

  • Premier facteur, l'idée de la relativité historique des cultures, véhiculée dans le sillage des travaux philosophiques de Herder ;
  • Second facteur, issu directement de l'idéologie des Lumières : la critique du cléricalisme qui entraîne une critique des missions chrétiennes de l'époque carolingienne. Le catholicisme d'abord, puis le christianisme en général, sont accusés d'avoir oblitéré la liberté germanique et d'avoir, via l'augustinisme, introduit un "courant doloriste", dans la pensée européenne, rejetant et condamnant ce "bas-monde" imparfait en espérant le ciel, dévalorisant les cités terrestres au profit d'une hypothétique "Jérusalem céleste". Les Romantiques, les vitalistes et les néo-païens rejettent instinctivement un courant fort complexe qui part d'Augustin pour retrouver les flagellants du Moyen Age, pour revenir sous d'autres formes chez les Puritains de Cromwell et chez les Jansénistes français, et, enfin, pour aboutir à certains "Républicains" français athées ou agnostiques, mais fascinés par les concepts géométrisés des Lumières, qu'ils opposent à toutes les turbulences de la vie des peuples, jugées comme des imperfections qu'il faut effacer pour "perfectionner" le monde.

 

Aux sources de la pensée "folciste" : Reynitzsch

 

Herder, bien que pasteur protestant, critique modérément les conversions forcées du Nord de l'Europe, mais, si ses critiques sont furtives, à peine perceptibles dans son œuvre, sa notion de la relativité des cultures et sa revalorisation des aurores culturelles font des disciples au langage plus idéologique, moins nuancé et plus programmatique. Ainsi, en 1802, le Conseiller d'État prussien Wilhelm Reynitzsch publie à Gotha un ouvrage qui donne véritablement le coup d'envoi aux futures spéculations völkisch (folcistes) et celtisantes, d'autant plus qu'il confond encore allègrement Celtes et Germains, druides et scaldes. Son ouvrage, tissu de spéculations imprécises sur les Celtes et les Germains, est à l'origine de toutes les futures renaissances païennes, de factures germanique et celtique. Le livre de Reynitzsch est le premier à introduire des thématiques folcistes qui apparaîtront et réapparaîtront sans cesse ultérieurement. Ces thématiques sont les suivantes :

  1. Les anciens Germains avaient une religion originelle monothéiste, dont le dieu était Tus ou Teut, force spirituelle des origines, dont ils ne pouvait ni sculpter ni peindre ni dessiner les traits. Cette thématique montre que le clivage entre monothéisme et polythéisme, vulgarisé par BH Lévy et A. de Benoist, est historiquement plus récent et ne recoupe par nécessairement le clivage paganisme/christianisme.
  2. Odin (Vodha) est un prophète divinisé qui aurait vécu vers 125 av. JC parmi le peuple des Goths dans les plaines de l'actuelle Russie ou de l'actuelle Ukraine et qui aurait apporté savoir et sagesse aux Germains de l'Ouest. Odin aurait pérégriné en Europe, accompagné par ses compagnons, les Ases, et par sa femme, Freya. L'idée d'un Odin historique puis divinisé, chez Reynitzsch, vise clairement à remplacer le Christ par cette figure du dieu borgne et inquiétant dans l'imaginaire religieux des Allemands.
  3. Reynitzsch est quasiment le premier à ne plus dévaloriser les anciennes croyances, il leur octroie un statut de naturalité qu'il oppose aux doctrines, non naturelles, des "prêtres romains" (catholiques).
  4. Reynitzsch veut fusionner ces croyances antiques avec le rationalisme du XVIIIe s., rattachant de la sorte son néo-paganisme au filon de l'idéologie des Lumières, ce qui ne sera plus le cas pour les néo-paganismes des années 20 et 30.
  5. La christianisation est responsable de l'oppression des femmes (thème féministe), du déclin des anciennes coutumes (thèmes de la décadence et de la déperdition des énergies), de la servilité des Européens devant l'autorité (thème libertaire), de l'irrationalité et de la superstition (thème anticlérical).

Reynitzsch appartient nettement à la tradition de l'Aufklärung et du rationalisme anticlérical. Ce haut fonctionnaire prussien est manifestement un disciple tardif de Voltaire et de son protecteur Frédéric II. Peu d'intellectuels allemands de son temps le suivront et l'on verra apparaître davantage, chez les nationalistes anti-napoléoniens, l'idée d'un "christianisme germanique" dur, chevaleresque et guerrier (ein Gott, der Eisen wachsen liess, der duldet keine Knechte...), hérité plutôt du poème épique Heliand (le Sauveur), répandu en Germanie dans le Haut Moyen Âge [Ve-Xe s.] pour favoriser la conversion des autochtones : le Christ devait apparaître comme un preux guerrier et non pas comme un messie souffrant et humble.

 

Grundtvig : Odin père du Christ !

 

En Scandinavie, en revanche, la thématique de l'affrontement entre christianisme et paganisme se propage plus distinctement par l’action d'une "Ligue gothique", née en 1809. Le théologien danois Nicolai Frederik Severin Grundtvig rédige Nordens Mytologi, le livre de la mythologie nordique qui réhabilite totalement l'histoire pré-chrétienne du Danemark, pays où le système d'éducation ne tracera plus une ligne de démarcation entre un passé pré-chrétien systématiquement dévalorisé et une ère chrétienne systématiquement survalorisée. Mais Grundtvig, qui est pasteur, tente de réconcilier christianisme et paganisme, où le "Père" Odin, l'Allvater Odin, est, dit-il, le père véritable, charnel et inconnu de Jésus Christ !

 

1832 : Le paganisme des révolutionnaires

 

Après les guerres napoléoniennes, sous la Restauration et à l’ère Metternich, les thématiques néo-païennes s'estompent mais reviennent notamment en 1832 dans le mouvement nationaliste de gauche, pour revendiquer, via le recours aux antiquités germaniques et à la mythologie néo-païenne, une république populaire allemande, soustraite à l’idéologie restaurative de l'ère Metternich.

Ainsi, lors des fêtes de Hambach en 1832, à laquelle participent des Polonais, des Français et des Italiens, l'agitateur nationaliste-révolutionnaire Philipp Jakob Siebenpfeiffer invoque "Thuisko, le dieu des libres Germains", pour qu'il bénisse la lutte du petit peuple opprimé contre les Princes et les Rois. Le Frison radical-démocrate et socialiste Harro Harring appelle les dieux anciens à la rescousse pour lutter contre le "Trône et l'Autel". On le voit : les références païennes indiquent toujours à cette époque un engagement radicalement révolutionnaire et libertaire, qui n'a rien à voir avec une restauration contre-révolutionnaire des "archétypes", comme l'affirme à tort toute une historiographie pseudo-marxiste.

Plus tard, en dépit du marxisme social-démocrate qui considère que tout discours ou toute spéculation religieuse relève de la "fausse conscience", la mouvance socialiste allemande ne cesse de véhiculer des bribes de paganisme et de naturalisme, au moins jusqu'à la fondation du IIe Reich en 1871. À partir de ce moment-là, la sociale-démocratie évacue de son discours toutes les formes d' "irrationalismes", incluant non seulement les références poétiques ou néo-païennes aux dieux antiques, germaniques ou gréco-romains, mais aussi, ce qui est plus surprenant et peut-être plus grave, les thématiques très concrètes et très quotidiennes de la bonne alimentation, de l'abstinence de tabac et d'alcool en milieux ouvriers, de l'habitat sain et salubre (thématique majeure des socialistes "pré-raphaëlites" en Angleterre), de l'écologie et du respect de l’environnement naturel, de l’hygiène en général (y compris l’hygiène raciale que l'on retrouvera "sotériologisée" dans certains discours racistes ou sociaux-darwinistes ), du naturisme (réhabilitation et libération du corps, Frei Körper Kultur), etc.

 

"L’irrationalisme" devient "folciste"

 

Cette évacuation et cette transformation du mouvement socialiste en une pure machine électorale et politicienne va provoquer le divorce entre le néo-paganisme (et tous les autres réformismes "naturalistes"), d'une part, et le socialisme-appareil, d'autre part. Ce divorce est à l'origine du courant "völkisch" (folciste), qui n'est pas "à droite" au départ mais bel et bien dans le même camp que les pionniers du socialisme, Marx et Engels compris.

 

L’anti-universalisme religieux de Paul de Lagarde

 

En 1878, le philosophe Paul de Lagarde publie son ouvrage programmatique Die Religion der Zukunft (La religion de l'avenir). Il y développait la critique de "l'universalisation" du christianisme, qui allait entraîner la déperdition définitive de l'élan religieux dans le monde et plaidait en faveur de la réhabilitation des "religions nationales", des élans de la foi partant d'un enracinement précis dans un sol, seuls élans capables de s'ancrer véritablement et durablement dans les âmes. Pour Lagarde, les religions locales sont dès lors les seules vraies religions et les religions universalistes, qui cherchent à quitter les lieux réels occupés par l'homme, sont dangereuses, perverses et contribuent finalement à éradiquer les vertus religieuses dans le monde. Parallèlement à cette théologie du particulier s'insurgeant contre les théologies universalisantes, plusieurs autres idées s'incrustent dans la société allemande du XIXe siècle et finissent par influencer les cultures anglo-saxonnes, française et russe.

Ces idées sont pour l'essentiel issues du binôme Schopenhauer-Wagner. Schopenhauer formule en un bref paragraphe de son ouvrage Parerga und Paralipomena le programme de tous les néo-paganismes ultérieurs, surtout les plus extrémistes et les plus hostiles aux Juifs : "Nous osons donc espérer qu'un jour l'Europe aussi sera nettoyée de toute la mythologie juive. Le siècle est sans doute venu où les peuples de langues japhétiques [= indo-eur.] issus d'Asie récupéreront à nouveau les religions sacrées de leur patrie : car, après de longs errements, ils sont enfin mûrs pour cela". L'antisémitisme qui saute aux yeux dans cette citation n'est plus un antisémitisme religieux, qui accuse le peuple juif d'avoir réclamé à Ponce-Pilate la mort du Christ, mais un antisémitisme qui considère toutes les formes d'héritage judaïque, y compris les formes christianisées, comme un apport étranger inutile qui n'a plus sa place en Europe. La référence "japhétique" ou "indo-européenne" ne relève pas encore d'un "aryanisme" mis en équation avec le germanisme mais est une référence explicite aux études indiennes et sanskrites. Le "japhétisme" de Schopenhauer est donc indianiste et non pas celtisant ou germanisant.

 

Wagner et Chamberlain : un Christ romain et européen

 

Wagner ne sera pas aussi radical, bien qu'on prétende souvent le contraire. Il opposera certes binairement un optimisme (progressiste) juif à un pessimisme "aryen" mais il tentera, comme les nationalistes allemands qui n'avaient pas suivi Reynitzsch et comme le Danois Grundtvig, de réconcilier christianisme et paganisme, en ne cherchant qu'à se débarrasser de l'Ancien Testament. Autre thématique née dans les cercles wagnériens : Marie n'est pas une "immaculée conception" mais une fille-mère qui a donné la vie au fils d'un légionnaire romain (de souche européenne), reprenant là une vieille thématique des polémiques anti-chrétiennes du Bas-Empire, et édulcorant la position extrême de Grundvigt, pour qui Jésus était le fils du prophète gothique Odin ! Pour Wagner comme pour Houston Stewart Chamberlain, le Nouveau Testament est donc le récit d'un prophète de souche européenne, que révèle au mieux l'Évangile de Jean car il met bien en évidence la quête permanente du divin dans la personne de Jésus de Nazareth, quête qui est une révolte contre la religion figée et étriquée des Pharisiens de l'époque, qui ne remettaient rien en question et ne confrontaient jamais leurs dogmes aux aléas du réel.

A-t-on affaire ici à de pures spéculations nées dans des cercles repliés sur eux-mêmes, qui connaissent un certain succès de mode mais ne touchent pas la majorité de la population ? Oui et non. Ces spéculations ne naissent pas dans des cerveaux imaginatifs. Elles sont le produit des sciences humaines du XIXe siècle où l'historicisme, l'éthique et la rationalisation progressent et font du christianisme non plus LE grand et unique récit de la civilisation occidentale mais un récit parmi d'innombrables autres récits. Il a une histoire, qu'il s'agit désormais de ramener à ses justes proportions ; il est la volonté de vivre une certaine éthique, qu'il s'agit de définir clairement ; il est l'expression imagée et merveilleuse d'un projet de société et de vie parfaitement raisonnable. Ce scientisme des sciences humaines semble incontournable à la veille du XXe siècle.

Le pasteur protestant progressiste Friedrich Naumann, qui sera plus tard nationaliste et théoricien de la Mitteleuropa et d'une forme de planisme en économie, entamera une "mission" dans le monde ouvrier en vue de ramener les prolétaires déchristianisés dans le giron de l'Église réformée évangélique ; il axera sa pastorale autour de la figure d'un "Christ socialiste et homme du peuple", d'un Christ travailleur et charpentier, thématique de récupération qui nous reviendra dans les années 60 de notre siècle, mais dans une perspective différente. À l'époque de Naumann, vers 1890, cette idée parait totalement incongrue et la mission échoue. Naumann ne retourne pas au christianisme, il s'en éloigne, récapitulant dans sa personne toutes les étapes de la culture allemande en matière religieuse : protestant par protestation anti-catholique, chrétien-ouvrier par refus de la bourgeoisie protestante à la foi sèche et rébarbative, païen par refus de l'inculture social-démocrate et de la fébrilité politicienne.

 

En Autriche : naturalisme et occultisme

 

En Autriche, les pangermanistes se mobilisent, s'ancrent dans le camp libéral autour de la personne de Georg von Schönerer, s'opposent tout à la fois aux Juifs, aux Habsbourgs et à l'église catholique qui les soutient. Schönerer veut imposer un calendrier völkisch, qui commencerait en 113 av. J.C., date de la victoire des Cimbres et des Teutons sur les Romains à Noreia. Dans certains cercles pangermanistes proches de Schönerer, on fête les solstices et deux courants commencent à se profiler :

a) les adeptes d'une religion immanente de la nature et des lieux concrets, regroupés autour de la revue Der Scherer ; ce filon du néo-paganisme allemand mêle un refus des mécanisations de la société industrielle, surtout de ses effets pervers, à une volonté de rééquilibrer la vie quotidienne dans les grandes villes, en organisant des services d’hygiène, des manifestations sportives, des randonnées, en réclamant des espaces verts, des excursions ou des séjours à la campagne, en renvoyant dos à dos ce qui ne lui paraissait plus "naturel", à savoir le moralisme étriqué des églises conventionnelles et la vie dans les villes surpeuplées, sans air et sans lumière. C'est sur ce courant que se brancheront très vite les mouvements de jeunesse, tels le Wandervögel. Ce filon m'apparaît toujours fécond.

b) les adeptes d'une nouvelle religiosité plus tournée vers l'occultisme, regroupés autour de la revue Heimdall. Dans les années 1890, l'occultisme connaît en effet une renaissance en Allemagne : Guido von List développe une théosophie tandis que Jörg Lanz von Liebenfels théorise une "aryosophie", qui débouchera en 1907 sur la fondation d'un Ordo Novi Templi, sorte de loge où fusionnent en un syncrétisme bizarre les références germanisantes, un christianisme "aryen" et des rituels maçonniques. Ce filon-là du néo-paganisme allemand m'apparaît très spéculatif, peu susceptible d’être transmis à de larges strates de la population voire à des élites restreintes mais quand même assez nombreuses pour créer des espaces de résistance durables et efficaces dans la société. Enfin, la veine occultiste a suscité et suscite encore beaucoup de fantasmes, qu'exploitent souvent les journalistes en mal de sensationnel. La seule et unique chance pour le mouvement occultiste de se maintenir à l'heure actuelle reste, à mon avis, l’espace de la création musicale voire de la peinture ou de la sculpture. Ce filon demeure élitaire, marqué de rites et de gestes souvent mécompris. Il est indubitablement une expression de la culture européenne de ces 150 dernières années mais il est peu susceptible de se généraliser dans la société et d'apporter une réponse immédiate aux blessures psychiques et physiques de l’ère industrielle et de l'âge des masses.

 

La "troisième confession"

 

Ernst WachlerMais si à l'époque ces tentatives naturalistes ou occultistes restent réservées à de très petits groupes, finalement fort marginalisés, d'autres tentent justement, au même moment, de s'ouvrir aux masses et de fonder une véritable "troisième confession", qui se juxtaposera au catholicisme et au protestantisme en Allemagne. En 1900, Ernst Wachler (à g.), qui est juif et mourra en 1944 dans le camp de concentration de Theresienstadt, fonde la revue Deutsche Zeitschrift et appelle à un recours sans détours à la religiosité autochtone et pré-chrétienne de la Germanie. Parmi ceux qui répondront à son appel, il y avait, curieusement, des antisémites classiques comme Friedrich Lange et Theodor Fritsch mais aussi une figure plus complexe et à notre sens plus significative, Wilhelm Schwaner, éditeur de la revue Der Volkserzieher et animateur du Volkserzieher Bund.

L'objectif est clair : il faut éduquer le peuple à des sentiments religieux, communautaires et sociaux différents de ceux de la société industrielle, renouer avec les archétypes d'une socialité moins conflictuelle et moins marquée par l’égoïsme. Schwaner est ce que l'on appelle à l'époque un Lebensreformer, un réformateur pragmatique de la vie quotidienne, ancré dans le parti social-démocrate et dans les cercles "libres-penseurs" du libéralisme de gauche, où il apprendra à connaître Walther Rathenau, qu'il influencera, notamment dans les définitions archétypales des races "aryennes" et "sémitiques" que ce ministre israélite du Reich a utilisées très fréquemment dans ses écrits, prouvant par là même que ces spéculations sur les archétypes n’étaient pas l'apanage des seuls nationalistes, conservateurs ou militaristes. Mais Schwaner reste dans le no man's land entre "christianisme germanique" et "religiosité völkische".

 

État du paganisme avant 1914

 

Après la Première Guerre mondiale, le nombre croit de ceux qui franchissent le pas et abandonnent cette position intermédiaire que représentait le "christianisme germanique". Les païens avérés n'étaient pas plus de 200 dans l'Allemagne d'avant 1914. Ils se regroupaient dans deux cénacles intellectuels, la Deutschglaubige Gemeinschaft ou la Germanische Glaubensgemeinschaft. La plupart sont issus de la bourgeoisie protestante. Ceux qui proviennent du catholicisme gardent malgré tout des attaches avec leur milieu d'origine car le catholicisme a conservé le culte des saints, avatars christianisés des dei loci, et bon nombre de fêtes folkloriques, notamment les carnavals de Rhénanie et d'Allemagne du Sud, dont la paganité foncière n'est certes pas à démontrer. L'absence de tels "sas" - entre superstrat chrétien et substrat païen - dans le protestantisme conduit plus aisément les contestataires protestants à revendiquer haut et fort leur paganisme. Parmi les premiers adhérents de la Deutschglaubige Gemeinschaft, nous trouvons Norbert Seibertz, qui nous a laissé une confession, où il exprime les motivations qui l'ont poussé à abandonner le christianisme. Elles sont variées, peut-être même un peu contradictoires :

  • La vision chrétienne est en porte-à-faux avec les acquis des sciences naturelles. Ce premier motif de Seibertz est donc scientiste. Mais rapidement le monisme scientiste, vulgarisé par les matérialistes militants regroupés autour d'Emst Haeckel, lui apparaît tout aussi insuffisant, non pas parce qu'il rejette le biologisme implicite de cette école antireligieuse, mais parce que cette volonté d'alignement sur les sciences exactes ne répond pas à la question du désenchantement.
  • Les progrès des humanités gréco-latines sont tels au XIXe siècle que le monde grec et romain suscite de plus en plus souvent l’enthousiasme des lycéens et des étudiants. Devant le sublime de la civilisation antique, le christianisme apparaît fade aux yeux du lycéen Seibertz.

 

Les trois axes du néo-paganisme du XXe siècle

 

Je dois vous confesser que ces deux motivations majeures de Seibertz ont été aussi les miennes, à quelques décennies de distance. Mais comment articuler ce double questionnement, comment retrouver le sens religieux au-delà d'une science qui ruine les dogmes chrétiens et au-delà d'humanités qui font apparaître le christianisme dans son ensemble comme un corpus bien fade, tout en ne pouvant plus ressusciter la paganité grecque ou romaine dans sa plénitude ? Faut-il remplacer les catéchismes par un autre catéchisme, les icônes d'hier par de nouvelles icônes ? Apparemment simple, cette question ne l'est pourtant pas. Si les icônes des églises sont automatiquement reconnues comme des icônes religieuses même par ceux qui ont tourné le dos au christianisme, instaurer de nouvelles icônes s’avère fort problématique, car comment générer le consensus autour d'elles et, pire, comment ne pas sombrer dans le ridicule et la parodie ? Les débuts du néo-paganisme organisé en Allemagne ont été marqués par des querelles de cette nature. D’après Karlheinz Weissmann, réflexions, querelles et discussions ont permis, avant 1914, de dégager trois des principaux axes du néo-paganisme de notre siècle :

  1. Le christianisme est une aliénation historique, qui a oblitéré les sentiments religieux spontanés des Européens. Ce constat découle des acquis des philologies classique et germanique. La religion conventionnelle est donc ravalée au rang d'une manifestation aliénante, elle est perçue comme une superstructure imposée par un pouvoir foncièrement étranger au peuple. Cette thématique de l'aliénation se greffe assez aisément à l'époque sur la "libre-pensée" du monde ouvrier et sur la critique socialiste de "opium du peuple".
  2. Les néo-paganismes semblent ensuite rejeter l'idée d'un Dieu personnel. Dieu, car ils sont païens et monothéistes, est une émanation cosmique de la force vitale à l'œuvre dans le monde, qui donne forme aux innombrables manifestations et phénomènes du réel. Sur ce panthéisme cosmique se greffent déjà à l’époque toutes les spéculations sur la Nature et la Terre, qui sous-tendent encore aujourd'hui les spéculations les plus audacieuses de la pensée écologique radicale, qui se donne le nom d'écospohie, de géomantie ou de "perspective gaïenne" (Edward Goldsmith). Cette option pour un dieu non personnel, compénétrant toutes les manifestations vitales, renoue également avec la mystique médiévale allemande d'un Maître Eckhart, considéré par les néo-païens comme le représentant d'une véritable religiosité européenne et germanique, transperçant la chape dogmatique de l'aliénation chrétienne. Ensuite, ce panthéisme implicite renoue avec le panthéisme de Goethe, prince des poètes allemands, mobilisé à son tour pour étayer les revendications anti-chrétiennes. Le néo-paganisme du début du siècle est donc monothéiste et panthéiste, dans ses rangs, on ne vénère pas les dieux comme les chrétiens vénéraient le Christ ou la Vierge ou les Saints ou les Archanges. On ne remplace pas les icônes chrétiennes par une iconologie néo-païenne. On reste au-delà de la foi naïve des masses.
  3. Le troisième grand thème du néo-paganisme allemand du début du siècle est un rejet clair et net de la notion chrétienne du péché. Dieu n'est pas en face de l'homme pour les néo-païens. Il n'est pas dans un autre monde. Il ne donne pas d'injonctions et ne récompense pas après la mort. L'éthique néo-païenne est dès lors purement immanente et "héroïque". Elle n'est pas ascétique selon le mode bouddhiste, elle n'exige pas de quitter le monde, mais chante la joie de vivre. L'éthique néo-païenne est acceptation du monde, elle cherche le divin dans toute chose, veut le mettre en exergue, l'exalter, et refuse toutes les formes de rejet du monde sous prétexte que celui-ci serait marqué d'imperfection. Cette dimension joyeuse du néo-paganisme, qui interdit de mécréer du monde, au contraire des spéculations néo-païennes plus philosophiques ou historiques sur l'aliénation ou le panthéisme, permet d'atteindre les masses, et plus particulièrement les mouvements de jeunesse. Couplé à l'écosophie implicite du panthéisme, ce culte de la joie est explosif sur les plans social et politique. En 1913, quand les mouvements de jeunesse d'orientation Wandervögel se réunissent autour de feux de camp au sommet du Hoher Meissner pour écouter le discours du philosophe Ludwig Klages, c'est parce que celui-ci leur parle sans jargon du désastre que subit la Nature sous les assauts de l'économicisme, de la technocratie et du "mammonisme", soit du culte de l'argent. Ce discours, vieux de près d'un siècle, garde toute sa fraîcheur aujourd'hui : l'écologiste sincère y adhérera sans hésiter.

 

Après 1918 : un style funéraire néo-païen pour les soldats

 

medium_tot.2.jpgLa Grande Guerre bouscule tout : l'universalisme de l’écoumène euro-chrétien est fracassé, émietté, les nations sont devenues des mondes fermés sur eux-mêmes, développant leurs propres idoles politico-idéologiques. La propagande alliée avait répété assez souvent que les démocraties occidentales s'opposaient à l'Allemagne parce qu'elle était la patrie de Nietzsche, prophète de l'anti-christianisme et du néo-paganisme. Certains Allemands vont se prendre au jeu : puisque leurs adversaires se posaient comme les défenseurs de la "civilisation" et de la "démocratie", ils se poseraient, eux, comme les défenseurs de la "culture" et de "l'ordre". Si Rousseau était posé comme le prophète de la démocratie française, qui s'opposait à Nietzsche, celui-ci devenait à son tour le prophète d'une Allemagne appelée à révolutionner la pensée et à "transvaluer" toutes les valeurs. Et puisque cette Allemagne était accusée d'avoir propagé un paganisme, les cérémonies d'hommage aux soldats morts sur les champs de bataille de la Grande Guerre révèlent un retour à des pratiques anciennes, antiques, non chrétiennes, que l'on avait oubliées en Europe : réserver aux combattants tombés à la guerre un "bois sacré", immerger le corps d'un soldat inconnu dans les eaux du Rhin, bâtir un mausolée sur le modèle de Stonehenge à Tannenberg en Prusse Orientale ou ériger des monuments semblables à des tombes mégalithiques ou des dolmens : voilà bien autant de concessions de l'État et de l'armée aux paganismes des intellectuels et des érudits.

 

La religion sous Weimar

 

Enfin, l'effondrement de la structure impériale et de l'État autoritaire (Obrigkeitsstaat) élimine le Trône et l'Autel de la vie politique et inaugure l’ère de la privatisation du sentiment religieux. État libéral de modèle français, la République de Weimar sépare l'Église de l'État, ce qui détache bon nombre d'anciens fonctionnaires de leurs liens formels avec les confessions conventionnelles et crée un certain climat de désaffection à l'égard des anciennes structures religieuses. Outre un certain renforcement des associations néo-païennes et un approfondissement de la question des religions autochtones au niveau universitaire, on assiste, dans les premières années de la République de Weimar, entre 1919 et 1923, à une inflation de fausses mystiques, de bizarreries spiritualistes, d'astrologisme, etc. C'est là une manifestation du pluralisme absolu et anarchique de la culture de Weimar.

L'anti-christianisme le plus radical, quant à lui, adopte un ton messianique : il attend l’avènement du "Troisième Empire", sorte de transposition dans l'immanence de l'idée augustinienne d'une Jérusalem céleste. Ce messianisme s'exprime notamment dans le cadre d'une organisation parapolitique très importante de l'époque, le Deutsch Völkischer Schutz- und Trutzbund, qui a compté jusqu'à 170.000 membres. Parallèlement au messianisme, le "Juif" dévient l'ennemi principal, alors que l'antisémitisme avait été très atténué dans les néo-paganismes d'avant 1914 et était quasiment absent dans les années de guerre. Les réflexions sur les religions autochtones cèdent le pas à la propagande politique et au recrutement de volontaires pour le Corps Franc "Oberland". Mais passée la grande crise des cinq premières années de la République, ce radicalisme politique s'estompe et les néo-païens retournent à une myriade de petits cénacles ou d'associations culturelles, cultivant des idées et des projets tantôt originaux tantôt bizarres.

 

Orientations du paganisme entre Locarno et Hitler

 

Le clivage persiste néanmoins entre occultistes, qui restent marginaux mais assurent la continuité avec leurs prédécesseurs d'avant 1914, et "naturalistes", qui entendent forger un néo-paganisme rationnel, basé sur la philologie, l'archéologie, les sciences naturelles et biologiques, les découvertes de la diététique, etc. Trois tendances idéologico-philosophiques voient cependant le jour, dans la période 1925-1933, entre Locarno et l'accession de Hitler au pouvoir :

  1. Les nouvelles générations issues du Wandervogel introduisent dans le mouvement néo-païen le style du mouvement de jeunesse, avec les chants, le romantisme du feu de camp et la réhabilitation des danses populaires.
  2. Les femmes sont admises dans ses associations sur pied d'égalité avec les hommes, car la thématique féministe de l'anti-christianisme a fait son chemin.
  3. Les spéculations sur le monothéisme des Germains et des Scandinaves cèdent le pas à une réévaluation du polythéisme. On n'hésite donc plus à se déclarer "polythéiste". Le XIXe siècle avait implicitement cru que le monothéisme avait été un "progrès" et que le retour au polythéisme constituerait une "rechute dans le primitivisme". Les perspectives changent dans les années 20 : la pluralité des dieux, disent les néo-païens sous la République de Weimar, fonde la tolérance païenne, qu'il s'agit de restaurer. Dans les panthéons polythéistes, les dieux sont une famille, ils se présentent à leurs adorateurs par couple, les déesses, féminisme anti-chrétien oblige, contestent souvent les décisions de leurs divins époux, car le paganisme et le polythéisme n'ont absolument pas la rigueur patriarcale du yahvisme chrétien.

 

"Christianisme positif" et théologies adaptées

 

En 1933, quand Hitler accède au pouvoir, son parti entend défendre et protéger un "christianisme positif" (qui n'est pas explicité, mais qui signifie ni plus ni moins un christianisme qui n'entravera par le travail d'un État fort qui, lui, ne se déclarera pas ouvertement "chrétien"). Les propagandistes anti-chrétiens les plus zélés et les néo-païens les plus intransigeants sont tenus à distance. Une théologie chrétienne reformulée d’après les modes et le langage national-socialistes, portée par des théologiens réputés comme Friedrich Gogarten, Emanuel Hirsch, Gerhard Kittel, Paul Althaus, etc. est mise en œuvre pour "conquérir les églises de l'intérieur". On peut cependant remarquer que, de leur côté, les églises, surtout la catholique, opèrent un certain aggiornamento, pour aller à la rencontre du Zeitgeist [esprit de l'époque] :

  • réhabilitation des visions cycliques de l'histoire et de la pensée héraclitéenne du devenir chez les philosophes catholiques Theodor Haecker et E. Przywara ;
  • vision d'un "Dieu qui joue", innocent comme l'enfant de Nietzsche, toujours chez Haecker ;
  • concessions diverses au panthéisme ;
  • vision d'un "Christ Cosmique" et "christologie cyclique" chez Léopold Ziegler ;
  • vision d'un "Christ dansant" chez Stefan George ;
  • théologie du Reich chez Winzen, où la paysannerie et le culte du "sang et du sol" trouvent toute leur place, afin de contrer la propagande anti-chrétienne en milieux ruraux des nationaux-socialistes Rosenberg, Darré et von Leers ;
  • spéculations sur l'incarnation divine et sur l'excellence de la paysannerie germanique, porteuse du glaive de l'église, c'est-à-dire de l'institution impériale ;
  • retour à la nature mis en équation avec un retour au divin, etc.

 

Le néo-paganisme et le national-socialisme

 

Si les églises ne se méfiaient pas du néo-paganisme avant 1914, elles s’inquiètent de ses progrès après 1918, vu l'affluence que connaissent les cercles völkisch et néo-païens. C'est la raison qui poussent les plus hautes autorités de l'Église à adopter un langage proche de celui des groupes völkisch. Hitler, lui, veut promouvoir le "mouvement de la foi des Chrétiens allemands", dans le but avoué de construire une grande église nationale-allemande qui surmonterait la césure de la Réforme et de la Contre-Réforme. Certains cercles sont dissous, les autres sont invités à rejoindre de vastes associations contrôlées par le parti.

Parmi ces associations, la principale fut la Deutsche Glaubensbewegung, dirigée par le philosophe et indianiste Wilhelm Hauer, par l'ancien diplomate anti-britannique et militant völkisch Emst zu Reventlow, par le philosophe Ernst Bergmann, soucieux de construire une "Église d'État" non-chrétienne. L'objectif de ces trois hommes était d'assurer à l'Allemagne une rénovation religieuse, englobant éléments non chrétiens, pré-chrétiens et traditionnels, c'est-à-dire des éléments de la religiosité éternelle des peuples qui s'étaient ancrés dans la culture allemande sous une forme christianisée. Le mouvement était a-chrétien plutôt qu'anti-chrétien. Finalement, il s'auto-dissolvera, son présidium abandonnera toute vie publique, pour laisser la place à une organisation de combat anti-chrétienne, servant le parti dans sa lutte contre les églises, dès la fin de la lune de miel entre les nationaux-socialistes et les hiérarchies confessionnelles.

 

Après 1945 : Unitariens et communautés religieuses libres

 

Après 1945, les néo-païens ou les "völkisch-religieux" se fondent dans deux organisations : chez les Unitariens (Deutsche Unitarier) qui se réorganisent à partir de 1948 et dont la figure de proue deviendra Sigrid Hunke (La vraie religion de l'Europe) et dans le Bund freireligiöser Gemeinden (Ligue des communautés religieuses libres), constitué en 1950. Wilhelm Hauer recrée en 1950 l'Arbeitsgemeinschaft für freie Religions forschung und Philosophie qui entretiendra de bons rapports avec les deux autres organisations. Les personnalités politiques des décennies précédentes y sont rares et le profil idéologico-politique des membres des deux organisations (celle de Hauer étant plus scientifique) correspond davantage à celui des nationaux-libéraux d'avant 1914. Les thématiques abordées sont celles de la liberté religieuse, du panthéisme et du rapport entre sciences naturelles ou biologiques et foi religieuse. En 1951, Wilhelm Kusserow, chassé de Berlin-Est où il est resté professeur jusqu'en 1948, fonde son Artgemeinschaft sur les débris du Nordische Glaubensbewegung. Sans ambages, les membres affirment se reconnaître dans leur germanité et sont ouvertement plus "nationalistes" que les unitariens et les Freireligiösen. En 1957, cette association fusionne avec les restes de celle de Norbert Seibertz.

 

Le néo-paganisme et Vatican II

 

Au moment où la fusion de ces associations achrétiennes voire anti-chrétiennes s’opère, l'Église abandonne, par la voie du Concile Vatican II, toutes ses références à la Rome antique pré-chrétienne, à l'organon euro-médiéval. Une bonne fraction du catholicisme européen appelait jadis à renouer avec l'Ordo Æternus romain, qui, dans son essence, n'était pas chrétien, était au contraire l'expression d'une paganisation politique du christianisme, dans le sens où la continuité catholique n'était pas fondamentalement perçue comme une continuité chrétienne mais plutôt comme une continuité archaïque, romaine, latine. Aux yeux de ces catholiques au fond très peu chrétiens, la "forme catholique" véhiculait la forme romaine en la christianisant en surface.

Carl Schmitt était l'un de ces catholiques, pour qui aucune forme politique autre que la forme romaine n'était adaptée à l'Europe. Il était catholique parce qu'il avait une vision impériale romaine, qui, après la translatio, deviendra germanique. Il critiquait l'idéologie des Lumières et le positivisme juridique et scientiste parce que ces idéologies modernes rejetaient la matrice impériale et romaine, rejetaient cette primitivité antique et féconde, et non pas l'eudémonisme implicite du christianisme. De même, Vatican II rejettera cette romanité fondamentale pour ne retenir que l'eudémonisme chrétien. Dans les milieux conservateurs, dans les droites classiques, ce refus de la romanité, de la forme politique impériale romaine ou des formes stato-nationales qui ramenaient l'impérialité à un territoire plus restreint, provoque un véritable choc. Ni le catholicisme ni même le christianisme n'apparaissent plus comme les garants de l'ordre. De cette déception naît la "nouvelle droite" française, d'autant plus qu'un Maurras, qui est encore à l'époque la référence quasi commune de toutes les droites, avait clairement aperçu la distinction entre forme politique et relâchement eudémoniste : pour lui, l'Église était facteur d'ordre tandis que l’Évangile, un "poison".

Si l'Église rejette complètement les résidus d'impérialité romaine, ou les restes d'un sens antique de la civitas, qu'elle véhiculait, elle n'est donc plus qu'un "poison" : voilà donc un raisonnement maintes fois tenu dans les rangs de la droite française. Une fraction de celle-ci cherchera dès lors de nouvelles références, ce qui la conduira à découvrir notamment Evola, la Révolution conservatrice allemande, l'univers des néo-paganismes, la postérité intellectuelle de Nietzsche, au grand scandale de ceux qui demeurent fidèles à un message chrétien-catholique, qui n'est plus du tout envisagé sous le même angle par les autorités supérieures de l'Église catholique.

 

Les néo-primitivismes des années 60

 

Les années 60 voient éclore de nouvelles thématiques, imitées des néo-primitivismes nord-américains : New Gypsies, New Indians, Flower People, Aquarians, Hippies, etc. La nouvelle religiosité ne s'ancre plus dans le socialisme politique ou dans le nationalisme exacerbé, mais dans un espace complètement dépolitisé. Une question se pose dès lors. Le recours aux passés pré-chrétiens de l'Europe doit-il s'opérer sans l'apport d'un projet politique ou, au moins, d'une vision claire de ce que doit être un État, une constitution, un droit ? Doit-il s'opérer sans décider quelle instance doit avoir la préséance : est-ce le peuple, porteur d'une histoire dont il faut assurer la continuité, ou est-ce la structure étatico-administrative, dont il s'agit de maintenir, envers et contre tout, le fonctionnement routinier, même aux dépens de la vie ?

Le danger des modes New Age, même si elles induisent nos contemporains à se poser de bonnes questions, c'est justement de sortir des lieux de décision, de s'en éloigner pour rejoindre une sorte de faux Eden, sans consistance ni racines. Ce risque de dérapage nous oblige à poser l'éternelle question : que faire ?

- Premier rudiment de réponse : il y a beaucoup de choses à faire dans un monde si pluriel, si diversifié, si riche en potentialités mais aussi si éclaté, si émietté, si divisé par des factions rivales ou des options personnelles ou des incommunicabilités insaisissables ; il y a beaucoup de choses à faire dans un monde pluriel, où faits positifs et faits négatifs se juxtaposent et désorientent nos contemporains.

Second élément de réponse : affronter un monde riche en diversités, encadrer cette diversité sans l'oblitérer ou la mutiler, implique : de moduler sa pensée et son action de ré-immersion dans le passé le plus lointain de l'Europe sur les acquis de la philologie indo-européenne. Sans préjuger de leurs options sur d'autres questions indo-européennes, les travaux d'Émile Benveniste, de Thomas V Gamkrelidze et de Viatcheslav V. Ivanov, et même de Bernard Sergent, nous permettent de saisir la portée sémantique fondamentale du vocabulaire des institutions indo-européennes primitives, et de savoir ce que les termes veulent dire en droit, afin que soit restaurer une société où les citoyens sont égaux en dignité. C'est cette égalité en dignité, mise en exergue par Tacite, qui fait que les tribus s'appellent assez souvent "les amis", les "parents" ou "le peuple" (Teutones, Tutini de Calabre, Teutanes d'lllyrie, etc.). Cette harmonie sociale est un modèle éternellement fécond : on a vu avec quel enthousiasme les humanistes italiens l'ont exhumé au XVe siècle, avec quel zèle les pionniers du socialisme l'ont adopté, avec quel respect Marx et surtout Engels (dans Les origines de la propriété privée, de la famille et de l'État) en parlent dans leurs livres, enfin, avec quelle obstination les socialistes "völkisch", futurs nationalistes, l'ont explicité. Mais au-delà des enthousiasmes légitimes, il faut construire, rendre plausible, déniaiser les engouements. Ce travail n'est possible que si l'on comprend concrètement, sans basculer dans l'onirique, ce que les mots que nous employons veulent dire, ce que les termes qui désignaient nos institutions à l'aurore de notre histoire signifient réellement.

 

Une attention à la valeur des lieux

 

Enfin, un recours aux ressorts les plus antiques de l'Europe, comme de tous les autres continents, implique une attention particulièrement soutenue à la valeur des lieux. Si l'installation monotone dans un seul lieu n'est sans doute pas exaltante, n'excite pas l'esprit aventureux, l'ignorance délibérée et systématique des lois du temps et de l'espace, des lois du particulier, est une aberration et une impossibilité pratique. En transposant souvent leur telos dans un "autre monde", soustrait aux règles du temps et de l'espace, le courant doloriste et augustinien du christianisme, les fidéismes athées à coloration "rationaliste", les pratiques administratives de certains États, les déviances du droit vers l'abstraction stérile, ont arraché les hommes à leurs terres, aux lieux où le destin les avait placés. Cet arrachement provoque des catastrophes anthropologiques : fébrilité et déracinement, errance sans feu ni lieu, discontinuités successives et, finalement, catastrophes écologiques, urbanisme dévoyé, effondrement des communautés familiales et citoyennes.

Tout néo-paganisme positif, non sectaire, non replié sur une communauté-ersatz doit agir pour contenir de telles déviances. Il doit opérer ce que le théoricien britannique de l'écologie, Edward Goldsmith, appelle un retour à Gaïa, à la terre. Mais ce retour à une écologie globale, remise dans une perspective plus vaste et plus spiritualisée, plus "éco-sophique", ne saurait se déployer sans un engagement social concomitant. Le retour des hommes à des lieux bien circonscrits dans l'espace - de préférence ceux de leurs origines, ceux où ils retrouvent les souvenirs ou la tombe d'un bon vieux grand-père sage et souriant - et l'organisation en ces lieux d'une vie économique viable à long terme, satisfaisante pour eux et pour les générations qu'ils vont engendrer, sont autant de nécessités primordiales, à l'heure où la mondialisation des marchés exerce ses ravages et exclut les plus fragiles d'entre nos concitoyens, à l'heure où les migrations tous azimuts n'aboutissent nulle part sinon à la misère et à l'exclusion.

 

Les racines contre les effets pervers de la "bulle commerciale"

 

Récemment, dans un dossier "Manière de voir" (n°32), Le Monde diplomatique, lançait un appel planétaire à la résistance contre les aberrations socio-économiques installées par "l'armada des économistes orthodoxes", dont la panacée la plus tenace était celle de la fameuse "bulle commerciale" dans laquelle le libre-échange devait être roi absolu et où aucune stabilité sociale, aucun legs de l'histoire, ne devait entraver la course folle vers une croissance exponentielle des chiffres d'affaires. Les rédacteurs du Monde diplomatique réclamaient un "sursaut républicain", contre la résignation des élites du "cercle de la raison", qui appliquent sans originalité ni imagination ces doctrines du libéralisme total qui ne tiennent compte ni des limites du temps ni de celles de l'espace. Dans le cadre de cette revendication, ces rédacteurs n'hésitaient pas à rappeler les atouts de la "solidarité rurale" et du "maillage associatif" dans les campagnes, formes d'organisation communautaires et non sociétaires, mais dont le ciment ne peut être qu'une variante de l'organisation clanique initiale des peuples, où se conjuguent liberté constructive et autonomie, soit deux vertus qui avaient enthousiasmé les humanistes de la Renaissance italienne qui avaient lu Tacite et initié à leur époque le premier grand "sursaut républicain".

Face au fétichisme de la marchandise, disent les rédacteurs du Monde diplomatique, "il n'y a pas d'autre issue que de résister, afin de défendre les derniers fragments de la liberté des peuples de disposer de leur propre destin". Nous n'avons pas d'autre programme. Car nous aussi, nous voulons une "Europe des citoyens", c'est-à-dire une Europe d'Européens inclus dans des cités taillées à leurs mesures, des cités qui ont une histoire et un rythme propres. Nous nous donnons toutefois une tâche supplémentaire : aller toujours aux sources de cette histoire et de ce rythme. Pour rester fidèles à la démarche des humanistes de la Renaissance et des premiers socialistes libertaires qu'a allègrement trahis la sociale-démocratie, en se livrant à ses petits jeux politiciens et en décrétant toute réflexion sur notre très lointain passé comme l'expression mièvre et ridicule d'une "fausse conscience".

 

"Vraie conscience"

 

Cette "fausse conscience" est pour nous une "vraie conscience", notre "conscience authentique". Car cela ne sert à rien de critiquer les orthodoxies de l'économie dominante, si c'est pour adopter le même schéma abstrait. L'autonomie des peuples, c'est de vivre en conformité avec leur plus lointain passé. C'est affirmer haut et fort la continuité, pour ne pas périr victime d'une pensée sans racines et sans cœur.

Le combat contre les idéologies dominantes, contre les confessions qui tiennent le haut du pavé et stérilisent les élans religieux authentiques, ne peut nullement être un combat entre érudits distingués, à l'abri des grands courants intellectuels et politiques du siècle, mais au contraire un combat qui apportera le supplément d'âme nécessaire à ce grand "sursaut républicain" qu'appellent nos contemporains. C'est à ce combat auquel il nous faut répondre, nous autres européens, pour assumer ce qu’il est digne d’appeler destin.



Robert Steuckers, revue Vouloir n°142/145, 1998 [>o<].

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Quelques dates et quelques étapes

dans le retour de la conscience païenne en Europe


L'objectif de cette longue liste est de donner au lecteur et à l'éventuel mémorisant l'envie d'approfondir quelques aspects de l'aventure néo-païenne à l'œuvre en Europe depuis les humanistes italiens du XVe siècle. Cette liste n'est pas du tout exhausive. Nous sommes conscients de ses lacunes, mais nous avons d'abord voulu évoquer des étapes ou des événements peu connus, significatifs et non réductibles aux vulgates paganisantes ou anti-paganisantes qui tiennent le haut du pavé aujourd'hui. Nous n'avons pas repris les étapes de la redécouverte archéologique ou linguistique des faits indo-européens, indissociables toutefois de la reprise en compte de notre plus lointain passé. Nous avons arrêté nos investigations dans les années 20 de ce siècle.

1176 : À Cardigan au Pays de Galles, se tient le premier Eisteddfod gallois en présence de Lord Rhys ap Grufydd.

1365 - 1430 : Christine de Pizan, qui préfigure le féminisme européen, commence son traité d'héraldique par une invocation directe à Minerve, déesse des facultés intellectuelles, de l'intelligence et des armes. Minerve remplace ainsi la figure abstraite de la Sapientia.

1422-1427 : Découverte dans les milieux humanistes italiens du texte de Tacite, Germania, qui ouvre la pensée européenne aux réalités non classiques de l'Europe du Nord.

1431 : L'humaniste italien Lorenzo Valla publie De voluptate, tentant de concilier la ferveur spirituelle chrétienne et la fantaisie sensuelle des Épicuriens, en rejetant le filon stoïcien qui érigeait la frigidité au rang de vertu. La parution de ce texte est contemporaine de la représentation picturale de nombreuses Vénus, nymphes, grâces et muses.

1450 : À Rimini en Italie, Leon Battista Alberti construit en 1450 le Tempietto Malatestiano, en l'honneur du condottieri Sigismondo Malatesta, ennemi du Pape. Toutes les icônes de ce temple sont païennes, not. un soleil faisant référence directe à Apollon. Pie II, en dépit de sa tolérance et de ses largesses de vue, condamne ce temple, comme expression du paganisme mais en réalité il le refuse car il est un "pied-de-nez" à l'institution pontificale, et excommunie Malatesta.

1450 : Naissance à Schlettstadt (Sélestat) en Alsace de l'humaniste, juriste et théologien allemand Jakob Wimpfeling. Sur base de la  Germania de Tacite, réédité par Konrad Celtis en 1500, il développe les premières manifestations du nationalisme allemand. Les Germains de Tacite sont proches de la nature, simples et guerriers : tel est le modèle de la meilleure humanité (comme le disait aussi Machiavel en admirant et en préconisant le système des milices paysannes et guerrières suisses). Chez Wimpfeling toutefois, le modèle germanique ne doit pas uniquement conduire à exalter la guerre, mais à promouvoir d'autres vertus importantes en Europe du Nord et en Europe centrale : l'humanité, la magnanimité, le courage civique et l'hospitalité. Il défend farouchement la germanité naturelle de l'Alsace contre les premières manifestations de la francisation.Wimpfeling meurt dans sa ville natale en 1528.

1455 : La ville de Pienza commande des travaux de réaménagement urbain à Federico de Montefelto. Parmi les innovations, celui-ci fait construire un temple dédié aux Muses (Tempietto delle Muse). L'iconographie païenne s'y juxtapose à l'iconographie chrétienne.

1459 : Naissance à Wipfeld près de Schweinfurt de l'humaniste allemand Konrad Celtis (en réalité Konrad Bickel ou Pickel). Philosophe itinérant, poète récompensé en 1487 par l'Empereur Frédéric III, ami des humanistes italiens, fondateur des premières sociétés littéraires polonaise (Sodalitas Vistulana, Cracovie, 1489-91) et hongroise (Sodalitas literaria Hungerorum), ensuite de nombreuses sociétés littéraires allemandes (à Vienne et en Rhénanie). Il écrit en latin, mais un latin non académique, proche de la simplicité populaire. Il édite en 1487 les textes de Sénèque et en 1500 la Germania de Tacite. Quand il édite ce texte mineur de Tacite (mais combien important pour la prise de conscience nationale future des Allemands), ses intentions sont anti-cléricales et, à l'instar de du Bellay et Ronsard, de défendre la langue populaire contre un latin figé et les trop nombreux emprunts à l'italien. Il lance une idée qui fera son chemin : Tacite, dans Germania, nous enseigne les vertus de la simplicité et de la primitivité. Dans certains textes, il applique la méthode de Tacite aux Allemands de son siècle, en vantant les mérites de la simplicité scythe, à imiter. Il introduit ainsi les premiers linéaments de la russophilie des nationalistes et des conservateurs allemands. Il meurt à Vienne en 1508.

1472 : Naissance à Ingstetten près de Justingen dans le Wurtemberg de l'humaniste et poète Heinrich Bebel, fils de paysan. Professeur de rhétorique à l'université de Tübingen, il est nommé poeta laureatus par l'Empereur Maximilien I en 1501. Il lutte contre la scolastique étouffante, développe les armes de la satire et de l'ironie dans sa rhétorique, revalorise les traditions populaires et le langage non frelaté de l'homme du peuple. Cette simplicité permet le politique, car elle a donné à l'antique Rome républicaine ses vertus de paysans-soldats frugaux, figures par excellence destinées à la gloire militaire et impériale. Or les Allemands du temps de Bebel doivent assurer la responsabilité de l'Empire. Ce n'est que sur base d'une simplicité, comparable à la frugalité romaine antique, que cette mission divine peut être assurée. Il meurt en 1518 à Tübingen.

1484 : Le 5 décembre 1484, le Pape émet la Bulle Summis desiderantes contre les sorcières.

1486 : Pic de la Mirandole prépare, pour l'assemblée d'humanistes et d'érudits qu'il a convoqués à Rome et qui sera interdite par le Pape, une De hominis dignitate oratio, où il définit la gloire de l'homme par sa capacité à changer, à adopter des comportements différents. L'espace où agit l'homme n'est pas clos comme celui des anges ou des animaux. Cette absence de fermeture lui permet de devenir ce qu'il veut devenir. L'homme peut végéter comme une plante, se démener comme une brute, danser comme un dieu, raisonner comme un ange ou se retirer dans l'antre de sa solitiude. "Qui hunc notrum chameleonta non admiretur ?" (Qui d'entre nous n'admirerait pas ce chaméléon ?). Spécialiste de la redécouverte de la paganité hellénique pendant la renaissance italienne, l'historien anglais Edgard Wind écrit : "Dans cette poursuite aventureuse de sa propre auto-transformation, l'homme explore l'univers comme s'il s'explorait lui-même. Et plus il porte ses métamorphoses vers le lointain, plus il découvre que ces phases variées de son expérience sont transposables les unes dans les autres : car toutes reflètent en ultime instance l'Un, dont elles développent des aspects particuliers. Si l'homme ne sent pas l'unité transcendante du monde, il perdra également son inhérente diversité." Pic exprime cette idée de manière cryptée mais indubitable dans l'une de ses conclusiones orphiques : "Celui qui ne peut attirer Pan à lui, approchera Protée en vain". Il fait l'équation entre Pan et le Tout, réintroduit dans la pensée européenne le polythéisme orphique, la vision renaissanciste d'un univers pluriel.

1486/87 : Les dominicains et inquisiteurs allemands Jacob Sprenger (Bâle) et Heinrich Institoris (Schlettstadt/Sélestat) publient le Hexenhammer (Malleus maleficarum), manuel de l'inquisition contre les sorcières.

1496 : Dans Practica Musice, l'humaniste Luc Gafurius publie une image montrant l'harmonie divine, où ne figurent que les muses, les dieux et la cosmologie païenne.

1508-1511 : Raphaël installe son École d'Athènes dans le Vatican, ce qui banalise les images des dieux et des déesses païennes dans toute l'Europe.

1514 : L'humaniste Justus Bebelius traite dans ses ouvrages de l'ancienne religion des Germains et des druides gaulois.

1520 : À Piacenza en Italie, le juriste Gianfrancesco Ponzinibio s'insurge contre les procès en sorcellerie dans un réquisitoire imprimé et diffusé. En 1523, il doit répondre à l'inquisiteur de Spina.

1532 : L'humaniste français Jean le Fèvre publie son ouvrage Les Fleurs et Antiquitez des Gaules, où il est traité des Anciens Philosophes Gaulois appellez Druides, première approche de la religiosité celtique en France.

1556 : L'humaniste français Picard reprend la mythologie imaginaire d'Annius de Viterbe (1498), du moins pour ce qui concerne les Gaulois.

1563 : Le médecin du Duc de Clèves, d'obédience calviniste, Johannes Weyer (1516-1588) rédige un ouvrage pour dénoncer la folie des procès de sorcellerie et le dédie à l'Empereur Ferdinand I, frère de Charles-Quint (Über die Blendwerke der Dämonen, Zaubereien und Giftmischereien). L'Empereur le félicite mais l'ouvrage sera mis à l'index.

1567-1570 : Le sculpteur Giovanni di Bologna installe des statues de bronze des divinités païennes dans la ville de Bologne (Hercule), dans les Jardins de Boboli (Oceanus) et à Florence (Neptune).

1579 : Le juriste toulousain Forcadel, dans De Gallio Imperio et Philosophia reprend à son tour la vision d'Annius de Viterbe, mais y ajoute des paragraphes importants sur la fonction juridique des Druides. Il entend ainsi, implicitement, revenir à un droit plus conforme au passé de la Gaule/France.

1582 : L'humaniste écossais George Buchanan (1506-1582), dans son Histoire de l'Écosse, jette les bases des études celtiques comparées. Il souligne la parenté des langues celtiques.

1585 : L'humaniste français Noël Taillepied publie Histoire de l'estat et républiques des Druides, Eubages, Sarronides, Bardes, Vacies, anciens François, gouverneurs des pais de la Gaule, depuis le déluge universel, iusques à la venue de Jésus Christ en ce monde. Compris en deux livres, contenans leurs loix, police, ordonnances, tant en l'estat ecclésiastique, que séculier. Il consacre vingt sections de cet ouvrage aux codes légaux et aux ordonnances des druides. Le retour à la Gaule chrétienne chez cet humaniste est lié à une volonté de retrouver un droit accordant au peuple davantage de libertés concrètes.

1592 : Le prêtre catholique et théologien Cornelius Loos (ca. 1546-1595) est sommé de se rétracter : il avait protesté contre les exécutions de sorcières par le feu à Trêves où il était professeur. Le Nonce de Cologne Ottavio Mirto Frangipani l'avait fait enfermer dans l'abbaye de Saint-Maximin. Après sa rétractation, il dirige une paroisse à Bruxelles, mais continue de s'insurger contre les procès en sorcellerie. Il est à nouveau enfermé et meurt prisonnier.

1594 : Une tentative échoue d'organiser un Eisteddfod au Pays de Galles.

1602 : Adriaen de Vries, disciple du sculpteur Giovanni di Bologna, installe la première statue païenne hors d'Italie, à Augsburg en Bavière. Il s'agit d'une fontaine d'Hercule. Désormais, les figures du panthéon païen remplacent sur les fontaines les représentations médiévales de Saint-Georges.

1618 : Le poète et dramaturge anglais John Fletcher, dans sa pièce consacrée à la figure de Bonduca (la reine celtique Boadicée, résistante à la l'occupation romaine), fait apparaître sur scène des druides et des bardes dans une séquence dansée. La perspective de Fletcher est patriotique et renoue avec le passé celtique de l'Angleterre, exalté comme vierge de toute influence continentale.

1622 : Le poète et humaniste anglais Michael Drayton (1563-1631) publie son long poème en alexandrins intitulé Polyolbion, où il conte les merveilles de la Britannia, mélangeant doux idyllisme et patriotisme : les druides apparaissent comme des "bardes sacrés" dont la connaissance des mystères de la nature a été la plus profonde jamais acquise par les hommes.

1623 : L'humaniste et médecin Guenebault publie Le Réveil de l'antique tombeau de Chyndonax, Prince des Vacies, druides celtiques, dijonnois,... Dans cet ouvrage, il insiste sur la fonction juridique des druides.

1627 : Le Jésuite Adam Tanner (1572-1632), professeur à Ingolstadt, veut réintroduire le Canon Episcopi, selon lequel la sorcellerie n'est que superstition sans fondement. Puisqu'il n'y a pas de fondement, les tortures et les exécutions sont inutiles. L'Inquisition menace de lui faire subir la torture.

1631-1632 : Le Jésuite allemand Friedrich von Spee (1591-1635) demande de limiter les procès en sorcellerie dans sa Cautio criminalis. Des pressions sont exercées sur le RP von Spee. La guerre de Trente Ans ruine ses efforts.

1635 : Le luthérien de tendance piétiste Johannes Matthäus Meyfart (1590-1642) tente de reprendre le combat du Jésuite von Spee, cette fois dans les territoires protestants, mais se fait beaucoup d'ennemis.

1648 : L'humaniste allemand Elias Schedius publis De Dis Germans (Des Dieux des Germains), traitant de la religion des "anciens Germains, Gaulois, Bretons et Vandales".

1660 : Le roi d'Angleterre Charles II fait figurer sur les nouvelles pièces de monnaie anglaises la déesse Britannia, ce qui n'avait plus été fait depuis l'empire romain. L'État ou la nation sont désormais considérés comme des divinités. L'hymne patriotique anglais Rule, Britannia en est un autre témoignagne. En Allemagne, apparaît la déesse Virtembergia (Wurtemberg), sur le sommet du Château Solitude près de Stuttgart en 1767.

1670 : John Aubrey fonde l'association druidisante Mount Haemus Grove, dont l'inspiration dérive d'une société du même nom qu'aurait fondée à Oxford en 1245 le barde Philipp Bryddod.

1676 : Aylett Sammes écrit dans sa Britannia Antiqua Illustrata, que les druides croyaient en l'immortalité de l'âme, ainsi qu'à la transmigration de celle-ci, à la façon de Pythagore ; ils auraient supplanté des prêtres phéniciens en Bretagne, constituant de la sorte un "clergé" autochtone, plus en prise avec la spiritualité du peuple celtique-britannique.

1692 : Le prêtre réformé néerlandais Balthasar Bekker (1634-1698) est destitué. Il avait étudié les superstitions relatives aux comètes, aux œuvres du Diable et aux fantômes, puis avait condamné les procès en sorcellerie au nom de la raison et du message des saintes écritures.

1703 : Dans The Description of the Western Islands of Scotland, Martin Martin traite des cercles de pierres dressées dans les Orkneys et signale qu'ils étaient des lieux de cultes païens.

1703 : L'abbé breton Pezron lance la vogue des études celtiques sur le continent (dans L'Antiquité de la nation et la langue des Celtes). C'est lui qui donne au terme "celte" sa connotation actuelle.

1707 : Le philologue gallois Edward Lhuyd collationne une quantité de matériaux écrits, oraux et chantés dans les pays celtiques pour en faire la base d'études comparées de celtologie dans le cadre de l'Université d'Oxford.

1717 : John Toland, successeur de John Aubrey (cf. 1670), fonde l'Ancient Druid Order.

1718-1742 : Le maître-jardinier Stephen Switzer énonce les règles pour installer des statues de divinités païennes dans les jardins publics et privés (cf. Ichonographica Rustica).

1720 : Lord Cobham commande au sculpteur anglais John Michael Rysbrack de lui faire 7 statues représentant les divinités saxonnes des jours, pour ses jardins de Stowe.

1720 : L'Allemand Johann G. Keysler, dans Antiquitates Selectae Septentrionales et Celticae, publiées à Hannovre, décrit les résidus des anciens cultes païens en Allemagne, dans les Pays-Bas et en Grande-Bretagne.

1723 : Le pasteur Henry Rowlands de l'île d'Anglesey publie Mona Antiqua Restaurata, où le druidisme n'est plus considéré comme diabolique mais comme l'expression d'une conscience de l'harmonie de la nature. Pour le reste, il les dénigre comme tenants d'un culte barbare et sanglant.

1740 : Simon Pelloutier publie son Histoire des Celtes, cherchant, surtout dans la 2ème édition de 1770, à mettre sur pied d'égalité les religions celtique et germanique pour des motifs politiques.

1747 : L'architecte anglais John Wood l'Ancien (1704-1754) énonce l'hypothèse que sa ville natale de Bath était à l'origine le lieu d'un culte druidique et apollinien. Il s'intéresse ensuite au site de Stonehenge, dont il reproduit la géométrie sacrée pour une place de Bath, appelée Circus. Dans son ouvrage Choir Gaure, il associe directement Stonehenge aux cultes druidiques. Il jette ainsi les bases d'une renaissance druidique en Angleterre.

1750 : Le prêtre catholique Hieronymus Tartarotti fait paraître à Venise un vigoureux plaidoyer contre les procès en sorcellerie.

1752-1766 : Le Comte de Caylus, dans son grand Recueil des antiquités, émet l'hypothèse que les mégalithes ouest-européens sont des sites cultuels pré-druidiques. À la fin de sa vie, il les qualifiera de "druidiques".

1754 : William Cooke publie An Enquiry into the Druidical and Patriarchal Religion.

1760-62-63 : Le poète écossais James Mac Pherson de Kingussie publie des "traductions" (fictives) d'anciens manuscrits gaëliques d'Écosse. Ils deviendront célèbres sous le nom d'Ossian. Il lance ainsi la vogue romantique pour le celtisme.

1763 : Sir James Clerk fait ériger la statue d'un druide à l'entrée de son château, Penicuik House, à Midlothian en Écosse.

1764 : Le poète gallois Evan Evans publie Specimens of the Poetry of the Ancient Welsh Bards. En 1784, il publie Musical and Poetical Relics of the Welsh Bards.

1766 : Le médecin personnel de l'Impératrice Marie-Thérèse d'Autriche, Reine de Hongrie, Gerhard van Swieten (1700-1772), transmet un mémoire visant à supprimer la torture et les exécutions en matières de sorcellerie, celle-ci n'étant que l'expression de la sottise, de la folie ou de la mélancolie. En 1768, le code de la pratique judiciaire impérial interdit la torture dans les procès de sorcellerie. Ainsi la Grande Impératrice Marie-Thérèse met un terme à la folie inquisitoriale de la West-Flandre à la Transylvanie.

1766 : En Bavière, Don Ferdinand Sterzinger (1721-1786) et Eusebius Amort stigmatisent les procès en sorcellerie et portent un coup fatal à l'Inquisition dans leur pays.

1771 : Fondation au Pays de Galles du mouvement celtisant et révolutionnaire, d'inspiration druidique, Cymdeithas Gwyneddigion, qui s'affirmera plus tard comme "radical" et "républicain".

1779 : Naissance à Vesterbro près de Copenhague du poète danois Adam Gottlob Oehlenschläger. Il deviendra le poète de la renaissance nationale danoise et puisera ses inspirations dans le patrimoine de la mythologie et des sagas scandinaves. Avec la notable exception d'une pièce sur Aladin et d'une interprétation des Mille et une nuits. Il meurt en 1850 à Copenhague.

1781 : Henry Hurle fonde à Londres l'Ancient Order of Druids, une société ésotérique fonctionnant selon les règles de la maçonnerie.

1782 : Naissance à Kyrkerud dans le Värmland du poète suédois Esaias Tegnér. La publication de son poème Svea en 1811 fait de lui le poète patriotique par excellence. Il aborde les mêmes thématiques patriotiques que la Ligue Gothique de Geijer. Les grandes lignes de force de son œuvre sont la fantaisie, le courage héroïque, l'enthousiasme, l'élégance ironique, la sensualité, exprimés dans une forme claire et classique. Il s'oppose au patriotisme réactionnaire et obscurantiste et estime que les thèmes de la mythologie scandinave doivent être mobilisés pour faire de la Suède un État d'avant-garde sur la scéne européenne. À partir de 1825, il sombre dans le pessimisme, la misanthropie et la mélancolie. Il meurt en 1846 à Östrabo près de Växjö.

1783 : Naissance à Ransäter dans le Värmland de l'écrivain suédois Erik Gustav Geijer. Dans sa jeunesse, il est un adepte des Lumières mais se tournera rapidement vers le romantisme national. Il fonde la Ligue Gothique (Götiska Förbundet), expression de la conscience nationale suédoise, basée sur les vertus attribuées aux peuples sacandinaves. Iduna (nom de la déesse scandinave de la jeunesse) est la revue dans laquelle il exprime ce corpus idéologique. À la fin de sa vie, il élabore une philosophie de la personnalité, qu'il oppose à celles de Hegel et Feuerbach, où apparaissent également des thèmes comme la joie de vivre dans la nature, le renoncement aux biens de consommation, l'ancrage dans l'existence. Geijer meurt en 1847 à Stockholm.

1786 : L'Irlandais Joseph Walker publie Historical memoirs of the Irish Bards.

1787 : Une pièce de monnaie de la Parys Mine Company de l'île d'Anglesey est ornée de la tête d'un druide, couronnée de feuilles de chêne. L'île est considérée dès cette époque comme le site majeur d'un culte druidique (cf. 1723).

1787 : Thomas Taylor traduit l'Hymne orphique à Pan, induisant les poètes romantiques à redécouvrir l'âme de toutes choses.

1789 : La poétesse irlandaise Charlotte Brooke publie Reliques of Irish Poetry.

1789 : Thomas Jones de Crowen, agitateur politique gallois, réétablit la fête traditionnelle celtique de l'Eisteddfod (concours de chants et de poésies d'inspiration nationale et identitaire). Son compatriote, également membre du groupe identitaire et celtisant Gwyneddigion, Edward Williams, alias Iolo Morganwg, recrée la cérémonie druidique du Gorsedd.

1791 : Fondation de l'Association bretonne par Armand de la Rouerie, afin de restaurer l'autonomie bretonne dans le respect des clauses du Traité de 1532. De la Rouerie prévoyait le recours aux armes pour rétablir la légitimité. Il avait soutenu la Révolution française jusqu'à la suppression du Parlement de Bretagne par l'Assemblée nationale.

1792 : Le premier Gorsedd est tenu publiquement au Pays de Galles, le 21 juin 1792. En octobre, Edward Williams/Iolo Morganwg célèbre une fête druidique de l'équinoxe en plein Londres.

1793 : À Posen (Poznan), encore sous juridiction polonaise, deux femmes accusées de sorcellerie, sont brûlées sur le bûcher, avant l'arrivée des juges prussiens qui avaient interdit l'exécution et déclaré le procès nul et non avenu.

1796 : Dans ses Origines gauloises, La Tour-d'Auvergne traite des dolmens et des alignements de pierres dressées en Grande-Bretagne et en Armorique.

1804  : Edward Davies publie Celtic Researches, approfondissant ainsi l'étude du druidisme et des cultes païens celtiques.

1805 : Fondation de l'Académie celtique en Bretagne par l'érudit Jean-Francis Le Gonidec.

1805 : Jacques Cambry publie Monuments celtiques, contribution importante à la redécouverte de la religiosité native dans les pays celtiques. Les monuments mégalithiques sont druidiques et ont une fonction astronomique, conclut-il.

1809 : Edward Davies poursuit son œuvre (cf. 1804) et publie The Mythology and Rites of the British Druids.

1815 : Samuel Rush Meyrick et Charles Hamilton Smith publient Costume of the Original Inhabitants of the British Islands.

1818 : Le 22 janvier 1818, l'écrivain anglais Leigh Hunt écrit à Thomas Jefferson Hogg une lettre exprimant brièvement les sentiments des écrivains paganisants, après la chute de Napoléon. Pour guérir l'Europe du "christianisme et de l'industrialisation", il faut rétablir, dit-il, la religio loci, symboliser l'éternité de la vie en décorant sa maison de branches de houx ou de sapin (comme rappels de l'éternelle verdeur de la vie), se souvenir du "grand dieu Pan".

1819 : La fête de l'Eisteddfod accepte d'inclure dans ces cérémoniaux le Gorsedd gallois et druidique.

1820 : Une Société celtique se constitue en Écosse, immédiatement après la dernière révolte républicaine contre l'union avec l'Angleterre.

1821 : Dans une lettre à Thomas J. Hogg, le poète romantique anglais Percy Bysshe Shelley exprime sa dévotion à Pan.

1823 : Le philologue et linguiste allemand Julius Klaproth utilise pour la première fois le terme indogermanisch dans son ouvrage publié à Paris Asia polyglotta.

1828 : Le professeur de criminologie de l'Université de Berlin, Karl-Ernst Jarcke énonce l'hypothèse que les procès de sorcellerie visaient à éradiquer les tenants de l'ancienne religiosité germanique.

1831 : James Hardiman, poète irlandais, publie un recueil de textes de ménestrels irlandais : Irish minstrelsy.

1831 : À La Scala de Milan, on joue pour la première fois Norma de Bellini, qui contient un thème druidique, avec, lors de la première présentation publique, un décor de fond représentant Stonehenge. Cette pièce connaîtra un succès formidable en Angleterre.

1832 : Mendelssohn achève son œuvre chorale Die Erste Walpurgisnacht, décrivant la fête païenne traditionnelle de la veille de Mai (30 avril), où les villageois en fête sont attaqués par les chrétiens, effraient ceux-ci et les mettent en déroute.

1836 : Le poète et celtisant breton Théodore Hersart de la Villemarqué publie Barzaz Breiz : chants populaires de la Bretagne.

1837 : Naissance à Valenciennes en Hainaut du poète celtisant Charles De Gaulle (oncle du général), chantre du pan-celtisme. Philologue bien écolé, bon connaisseur des langues galloise et gaëlique-irlandaise. Il devait son inspiration celtisante à une grand-mère maternelle, Marie-Angélique Mc Cartan, descendante d'un officier irlandais de l'armée française. Le Barzaz Breiz de Hersart de la Villemarqué a eu une grande influence sur lui.

1838 : De la Villemarqué et Le Gonidec se rendent à la réunion galloise d'Abergavenny, organisée par Cymdeithas y Cymreigyddion y Fenni, nouant des relations étroites entre celtisants bretons et gallois. Cette visite inspire la résurrection de l'Association bretonne.

1839 : L'archiviste allemand Franz-Joseph Mone de la ville de Bade énonce l'hypothèse que les éléments dionysiaques du culte sorcier, persécuté au Moyen-Âge et aux débuts de l'époque Moderne, sont les résidus clandestins d'un culte né dans les colonies grecques de la zone pontique, amenés en Germanie par les Goths, chassés d'Ukraine par les Huns.

1842 : L'historien breton Alexis-François Rio publie une étude intitulée La petite chouannerie, qui inspirera Charles de Gaulle, hostile au centralisme parisien et partisan de la légitimité et de l'autonomie bretonnes.

1844 : Naissance à Brighton de l'écrivain socialiste et réformiste Edward Carpenter qui injectera le paganisme dans le mouvement socialiste anglais (Socialist League, Fellowship of the New Life dont est issue la fameuse Fabian Society). Pour Carpenter, le socialisme doit conduire les peuples à retrouver une vie libre, primitive, simple, saine, morale, basée sur les idées de Whitman, Thoreau et Tolstoï. En 1883, Carpenter fonde une "communauté auto-suffisante" à Millthorpe entre Sheffield et Chesterfield. Son ouvrage principal date de 1889 (et s'intitule : Civilisation : Its Cause and Cure). Il y réclame not. le retour des divinités féminines et apaisantes (Astarté, Diana, Isis, etc.). Carpenter meurt en 1929, après avoir exercé une influence durable sur les mouvements socialistes et pré-écologiques.

1848 : Jacques d'Omalius d'Halloy défend devant l'Académie Royale de Bruxelles pour la première fois l'hypothèse d'une origine européenne des civilisations avestique (Perse) et védique (Inde). Près de vingt ans plus tard, il défendra la même thèse devant la Société d'Anthropologie de Paris.

1850 : Naissance de la philosophe anglaise Jane Ellen Harrison, qui, dans ses recherches, a démontré le "substrat primitif" de la religion olympienne et investigué les pratiques populaires sous-jacentes de l'art et de la rationalité grecs. Elle a montré que les structures intellectuelles les plus élaborées dérivaient en fin de compte de "pratiques vernaculaires" simples, courantes dans le paysannat. Pour Jane Ellen Harrison, ce processus consistait à purger la religion de la peur. Elle s'intéressait plus particulièrement au mysticisme orphique, qu'elle considérait comme la purification et l'édulcoration de rites dionysiaques antérieurs, plus sanglants.

1853 : Sur base des travaux de l'abbé Pezron (cf. 1703), le philologue allemand Johann Caspar Zeuss publie sa Grammatica Celtica, base de toutes les études philologiques contemporaines sur les langues celtiques.

1854 : Ernest Renan publie son fameux Essai sur la poésie des races celtiques (2ème édition en 1859).

1854 : Naissance de James Frazer, futur fondateur de l'École de Cambridge, qui a cherché à démontrer que le christianisme exprimait un mythe universel, celui du jeune dieu qui meurt et ressuscite, repérable dès le mythe babylonien de Tammuz. Il sera l'auteur de The Golden Bough [Le Rameau d'or], publié en 2 éditions entre 1890 et 1915. Cet épais ouvrage est une mine d'information sur les rites, les croyances et les traces de ce culte.

1858 : Le pouvoir parisien fait interdire l'Association Bretonne, porte-voix de la légitimité en Bretagne. Elle continue cependant à fonctionner dans la clandestinité.

1859-1863 : Adolphe Pictet (1799-1875) publie Les origines indo-européennes ou les Aryas primitifs. Essai de paléontologie linguistique.

1864 : Parution dans la Revue de Bretagne d'un long article de Charles de Gaulle. Cette publication, dirigée par Arthur de la Borderie, était d'inspiration royaliste et catholique. L'auteur y plaide pour l'auto-détermination des régions celtophones, Bretagne comprise. Il se réfère à Tacite, par ailleurs inspirateur antique des filons germanisants en Italie, en Allemagne et chez Montesquieu, qui disait, à l'adresse des Romains qui entraient en décadence : "La langue du conquérant dans le bouche du conquis est toujours la langue de l'esclavage". Cette maxime a inspiré les nationalismes à fondement linguistique, sans doute aussi la pensée de Herder et initié les mouvements de libération, se servant de la langue comme levier. Il appelait aussi les peuples celtiques à émigrer uniquement en Patagonie, afin de ne pas se disperser au milieu d'allophones (anglophones, hispanophones, lusophones ou francophones au Québec). Il s'aligne ainsi sur le projet similaire d'un Gallois, Michael D. Jones, qui nommait la Patagonie "Y Wladfa". Il plaidait en même temps pour le droit des Araucaniens, habitants aborigènes de la Patagonie, à qui les colons celtes devaient accorder des droits culturels et politiques. À la fin de l'année, cet article, considérablement étoffé, parait à Paris et à Nantes sous le titre de Les Celtes au dix-neuvième siècle - appel aux représentants actuels de la race Celtique.

1865 : Naissance à Rothbach en Alsace du philosophe, poète et écrivain allemand Friedrich Lienhard, grand défenseur des arts et artisanats régionaux. Il s'oppose au naturalisme et à la littérature issue des grandes villes, au profit d'un néo-romantisme et d'un ruralisme, exprimant le fond-du-peuple. Dans son roman Oberlin, il plaide en faveur d'une religion populaire. Entre 1896 et 1900, il publie une trilogie sur Till Eulenspiegel et, en 1900, un ouvrage sur le roi Arthur (König Arthur). Lienhard meurt en 1929 à Weimar.

1866 : Michael D. Jones fonde la colonie galloise de Patagonie.

1867 : Sous l'impulsion des propositions de Charles De Gaulle, l'idée panceltique a fait son chemin en Irlande et en Grande-Bretagne. Les philologues joignent leurs efforts pour créer des chaires de langues celtiques dans les universités. En 1867, le poète anglais Matthew Arnold prononce 4 leçons publiques intitulées On the Study of Celtic Literature ; elles sont publiées dans le Cornhill Magazine, puis sous forme de livre. Arnold ne plaide pas pour un retour des langues celtiques dans la vie quotidienne. Il réclame l'avènement de l'anglais dans la pratique, mais, simultanément, l'étude approfondie du patrimoine celtique à l'université. Les matières du fond celtique doivent être utilisées "pour rendre les Anglais plus intelligents, grâcieux et humains". Plus tard, Yeats, dont la dette à l'égard d'Arnold est indubitable, considèrera la tradition celtique comme un trésor à exploiter pour enrichir la culture et la littérature anglaises.

1869 : Nicolas Dimmer installe un appendice de l'United Ancient Order of Druids à Paris. Le druidisme prend pied en France.

1869 : Les "libres penseurs" italiens organisent un congrès international à Naples. Pour Erich Fromm, qui a étudié l'impact dans le socialisme européen de la libre pensée, les participants de ce congrès formaient l'aile radicale de ce "nouvel humanisme" qui se constituait au XIXe siècle. Les Freidenker allemands Ronge et Uhlich y prennent part. L'orientation politique est nettement à gauche : les "libres penseurs" veulent l'émancipation, l'égalité, les droits de l'Homme, etc. Mais le dépassement du christianisme institutionalisé est déjà à l'ordre du jour.

1869 : Naissance à Maulburg en Pays de Bade de l'écrivain et peintre allemand Hermann Burte. Il a été un précurseur de l'expressionnisme, mais d'un expressionnisme national, tourné vers l'exaltation de la germanité. Son roman Wiltfeber (1912) est inspiré de Nietzsche et stigmatise les phénomènes de décadence qui frappent l'Europe à la fin du XIXe et à la Belle Époque. Son conservatisme axiologique (conservateur des valeurs traditionnelles du peuple) prend pour thèmes principaux la nature, le paysage et l'amour. Il est l'auteur not. de sonnets érotiques, inspirés de la tradition littéraire shakespearienne et du patrimoine régional alémanique, riche en proverbes, contes et contines érotiques et sensuels. Il traduisait aussi beaucoup de poèmes français, not. ceux de Voltaire. Wiltfeber a connu un large succès dans le mouvement de jeunesse Wandervogel. Il visait une germanisation de la religion en Allemagne, corollaire d'un retour universel des lois du sol et du peuple dans la pratique religieuse.

1870 : Dans son essai intitulé La science des religions, Émile Burnouf tente de définir les lois qui président à l'éclosion des grandes religions du monde. Disciple de Renan, il estime que les peuples européens font montre d'une tendance au polythéisme, tandis que les peuples sémitiques d'une tendance au monothéisme. C'est cela qui explique le monothéisme de surface de la pratique religieuse dans l'Europe médiévale et moderne. Not. la doctrine catholique de l'incarnation (du Christ dans l'humanité ou dans une partie de l'humanité) est typiquement d'origine hellénistique. Dieu s'incarne et connaît de multiples hypostases, ce qui rétablit en quelque sorte le polythéisme implicite des peuples européens (Grecs, Perses, Indiens). Cette part de la théologie chrétienne est dérivée d'une matrice indo-européenne, à la fois grecque, perse et indienne. Le judaïsme n'est pas exempt non plus d'influences européennes. La notion de "douceur naturelle", d'amour des choses de ce monde, est également un legs paléo-européen. De même, le culte de la Lumière, très net dans l'Iran antique, dans l'art gothique et dans le culte de Saint-Michel.

1873 : Lancement de la Revue Celtique, d'inspiration pan-celtique, sous la direction d'un ami de Charles De Gaulle, Henri Gaidoz.

1873 : Sir Henry Thompson propose l'abolition des lois britanniques interdisant la crémation des morts. Le clergé s'y oppose. Le druide Dr. William Price de Llantrisant (1800-1893) défie les conventions établies en pratiquant la crémation de son enfant mort à 5 mois en 1884. Il est jugé à Cardiff et acquitté. En 1893, à sa mort, il est à son tour brûlé, lors d'une cérémonie funéraire accompagnée de rites païens, mais cette fois en toute légalité, car les lois se sont adaptées, sous la pression d'un druide païen, pour des motifs essentiellement religieux.

1873 : Naissance à Farsø du romancier danois Johannes Vilhelm Jensen, qui s'inscrira pendant toute sa carrière sous l'enseigne du vitalisme. En 1901, dans Kongens Fald (La Chute du roi), il déplore l'absence de vitalité des Danois. Son œuvre principale est une fresque intitulée Den lange Rejse (Le Long voyage), brossant l'histoire de l'humanité et se voulant un "pendant darwinien de l'Ancien Testament". De nombreux éléments mythologiques européens et des thématiques issues des sagas norroises étoffent cette fresque. Jensen doit beaucoup à Heine, Whitman et Kipling. Il théorise à la fin de sa vie la vision d'une "expansion gothique", où la Scandinavie est considérée comme la base de départ de la civilisation européenne et américaine (Den gothiske Renæssance [La Renaissance gothique], 1901). En 1944, Jensen obtient le Prix Nobel de littérature. Il meurt à Copenhague en 1950.

1874 : Naissance de l'architecte allemand Bernhard Hoetger qui exhorte ses collègues à respecter les genius loci des sites où ils élèvent leurs bâtiments ou monuments. En 1925, il utilise des éléments du paganisme germanique pour construire le Worpsweder Café. En 1927, il utilise ces mêmes éléments lors de l'exposition des artistes de Worpswede. Son œuvre principale est la Böttcherstraße de Brème (1923-1931), dont Ludwig Roselius fut le commanditaire. Dénommé Haus Atlantis, le bâtiment principal de la Böttcherstraße relevait de la haute technologie, avec pour matériel principal l'acier. Sur l'une des façades, figurait une statue d'Odin attaché à l'arbre, sur fond d'une roue de runes ; c'est la seule des nombreuses statues de l'immeuble qui subsiste aujourd'hui, après les bombardements de la Seconde Guerre mondiale. Toutes les autres sculptures ont disparu dans la tourmente.

1875-1877 : Parution d'un livre important de l'ethnologue W. Mannhardt, Wald- und Feldkulte (Cultes forestiers et champêtres). Ces ouvrages auront une forte incidence sur les mouvements fondés par Oskar Michel, Ernst Wachler et Wilhelm Schwaner en 1903-1904 ainsi que dans les pratiques du mouvement Wandervogel.

1875-1888 : Parution continue de la revue Celtic Magazine, porte-voix du mouvement pan-celtique.

1878 : Lors de l'Eisteddfod gallois de Pontypridd, l'archi-druide prie la divinité indienne Kali, introduisant un élément hindouiste dans les pratiques néo-païennes d'Europe occidentale.

1885 : Le philologue et archéologue allemand Ludwig J. Daniel Wilser évoque l'origine européenne des cultes solaires en Égypte et en Mésopotamie dans Die Herkunft der Deutschen. Neue Forschungen über Urgeschichte, Abstammung und Verwandtschaftsverhältnisse unseres Volkes. Il réiterera sa thèse dans Herkunft und Urgeschichte der Arier, une conférence prononcée à Stuttgart devant l'association des anthropologues du Wurtemberg le 11 février 1899.

1886 : La Highland Land League écossaise se réunit en septembre 1886 à Bonar Bridge pour jeter les bases d'une coopération étroite entre les peuples celtiques. Les Écossais, moins celtophones que les Irlandais ou les Gallois, sont considérés désormais comme partie prenante du mouvement pan-celtique. Le Gallois de Patagonie, Michael D. Jones, participe à cette manifestation.

1886 : Naissance à Cambridge de la poétesse anglaise Frances Crofts Cornford, petite-fille de Charles Darwin. Elle dirigera le cercle des néo-païens de Cambridge à partir de 1911. Elle était une disciple de Jane Ellen Harrison (cf. 1850). Son fils Rupert John Cornford (né en 1915) s'est engagé dans les Brigades Internationales en Espagne, a défendu l'Université de Madrid et est tombé à Cordoba. Sa vision de la vie était vitaliste et activiste, proche de celles de Malraux ou Hemingway. Frances Cornford meurt en 1960.

1887 : Naissance à Rugby du poète anglais Rupert Chawner Brooke. Il restera longtemps l'incarnation littéraire de la jeunesse et de la beauté. Il meurt sur un navire-hôpital dans l'Égée en 1915. Il fait partie de la génération des poètes anglais de la guerre comme Blunden, Sassoon, Owen et Rosenberg. Patriote et socialiste, il faisait partie de la Fabian Society et fondera à Cambridge le cercle des néo-païens en 1908.

1888 : Naissance à New York du dramaturge américain Eugène Gladstone O'Neill. Il obtiendra le Prix Pulitzer en 1915 et le Prix Nobel en 1936. Il modernise le théâtre américain en s'inspirant d'Ibsen, Shaw, Strindberg et Nietzsche ainsi que de ses compatriotes Mencken et Nathan. Ses personnages sont des marins, son style est expresionniste, son message est d'affirmer la vie. Après avoir frôlé un retour au catholicisme de sa jeunesse (cf. Days without End), il retourne définitivement au naturalisme et au pessimisme, qui font la trame de son œuvre (cf. The Iceman Cometh, 1939). Le message que laisse O'Neill : l'acception créative et païenne de la vie. Il meurt en 1953.

1892 : Salomon Reinach publie à Paris L'origine des Aryens. Histoire d'une controverse, où il prend position contre le "mythe de l'ex Oriente lux". En 1893, dans un article de la revue L'Anthropologie (n°4/1893), significativement intitulé Le mirage oriental, il exhorte les Européens à revaloriser leur passé et abandonné leur dépendance à l'égard d'un Orient qu'ils ont eux-même fécondé.

1893 : Fondation de la revue The Celtic Monthly. Elle prend le relais du Celtic Magazine.

1894 : Fondation du Deutschbund, première association religieuse de type "völkisch" par le rédacteur en chef de la Tägliche Rundschau, Friedrich Lange. Parmi les autres fondateurs : Gerstenhauer, conseiller ministériel et chef du mouvement "chrétien-allemand" ; Adolf Bartels, principal historien et critique des littératures allemande et internationale à l'époque en Allemagne.

1895 : En mars 1895, Lloyd George apporte son soutien à Sir Henry Dalziel, qui réclame l'auto-détermination des peuples celtiques dans le Royaume-Uni. Cette proposition de loi a failli passer. Il lui a manqué 26 voix.

1899 : Fondation dans l'Île de Man de l'Yn Cheshaght Ghailckagh (Société Celtique de l'Île de Man).

1899 : Lors de l'Eisteddfod gallois, le Breton Le Fustec, attaché à l'United Ancient Order of Druids de Paris est sacré druide. En 1900, il s'auto-proclame Premier Grand Druide de Bretagne, fondant une organisation qui existe toujours aujourd'hui.

1901 : Fondation en Cornouailles de la Kowethas Kelto-Kernuack (Société Celtique des Cornouailles).

1901 : Les Bretons instituent leur propre cérémonie du Gorsedd.

1903 : Eugen Diederichs, éditeur à Iéna, publie le livre du théologien dissident Arthur Bonus, Religion als Schöpfung (La religion comme création), renouant avec le sens germanique du religieux, incarné dans la figure médiévale de Maître Eckehardt. Cette publication donne le coup d'envoi d'une collection de livres sur les grands courants mystiques du monde, qui existe encore aujourd'hui.

1903 : Oskar Michel fonde le Deutschreligiöser Bund dans la forêt de Teutoburg, sous le monument érigé en l'honneur d'Arminius. Le mouvement se fondera plus tard dans la mouvance "chrétienne-allemande".

1904 : Le poète anglais Kenneth Grahame publie Pagan Papers. Ce recueil est un hymne doux et idyllique au Grand Pan. En 1908, dans The Wind in the Willows, il approfondit sa vision panique, sensuelle et vitaliste. Grahame voulait créer "une religion splendide, capable de tout embrasser, de faire émerger une hiérarchie d'hommes unissant en leur intériorité le prêtre et l'artiste, pour supplanter et détruire totalement l'âge commercial actuel".

1905 : Sous l'impulsion de l'éditeur E. Diederichs, la fête du solstice d'été au Lobedaburg est rehaussée par la présence de la chanteuse norvégienne Bokken Lasson, qui retrouvait des mélodies et des tonalités du plus ancien patrimoine musical scandinave.

1906 : Toujours sous l'impuslion d'E. Diederichs, la Fête de Mai au Lobedaburg est organisée pour rendre hommage à Ellen Key, dont le Sermon sur la montagne d'inspiration panthéiste mystique, est rehaussé par le chant au soleil de François d'Assise et la récitation de poèmes de Goethe.

1907-1908 : Le Professeur Ludwig Fahrenkrog - qui fondera un mouvement religieux en 1913 (cf.) - publie une série d'articles dans la revue de Wilhelms Schwaner (Der Volkserzieher), où il précise les fondements de la religiosité germanique, au-delà du clivage chrétien/païen : Dieu est en nous, la loi est en nous, la rédemption vient de nous-mêmes. Au cours de ces deux années, il fonde également un Bund für Persönlichkeitskultur (Association pour la culture de la personnalité), appelé à consolider sa vision de la religiosité germanique, reposant sur le culte des fortes personnalités.

1907 : Matthäus Much publie son livre Die Trugspiegelung orientalischer Kultur (Le Mirage de la culture orientale), où il proclame l'autochtonité des cultures européennes, sans pour autant nier qu'elles aient reçu des apports de l'Orient.

1907 : Grand solstice d'été organisé par E. Diederichs sur les Roches de Rothenstein. Des chanteurs y chantent des Minnelieder médiévaux ; des agriculteurs de la région présentent des pièces de théâtre populaires en dialecte.

1908 : Fondation à Cambridge, dans le sillage des artistes pré-raphaëlites, d'un groupe qui s'est dénommé les "Néo-Païens". Y participaient l'artiste Gwen Raverat et le poète Rupert Brooke. En 1911, la poétesse Frances Cornford reprend ce groupe peu actif en mains, mais il ne connaîtra pas un grand avenir, en dépit de l'intérêt des œuvres de ses animateurs.

1908 : Sir Winston Churchill est initié à l'Albion Lodge of the Ancient Order of Druids à Oxford.

1908 : En mai 1908, un groupe d'étudiant d'Iéna fonde l'association Jenaer Freie Studentenschaft. L'éditeur E. Diederichs prend immédiatement contact avec eux pour organiser la fête du solstice d'été, le 21 juin. Cette fête marque le point de départ de l'association néo-païenne d'Eugen Diederichs, qu'on nommera le Sera-Kreis (Cercle Sera).

1910 : E. Diederichs soutient financièrement un groupe de théologiens protestants dissidents pour qu'ils participent au congrès des tenants de la freie Religion à Munich.

1911 : Au début de l'année 1911, Otto Sigfrid Reuter fonde un Deutscher Orden où il entend défendre les idées exposées dans son petit livre Sigfrid oder Christus ?, paru en 1909. De ce Deutscher Orden émergera plus tard l'organisation Deutschreligiöse Gemeinschaft qui deviendra la Deutschgläubige Gemeinschaft.

1911 : Parution dans la maison d'édition d'E. Diederichs du livre du théologien non confessionnel et anti-conformiste Arthur Bonus, intitulé Vom neuen Mythos, appel à l'éclosion en Allemagne d'une nouvelle mystique holiste, vitaliste et organique. Cette thématique influencera fortement le mouvement de jeunesse. En cette même année 1911, Bonus sort également son Zur Germanisierung des Christentums, réclamant une germanisation du christianisme, c'est-à-dire une modulation de la pratique religieuse et de la foi sur la mystique médiévale de Maître Eckehardt.

1911-1912 : Adolf Kroll et Ernst Wachler franchissent le pas, abandonnent le "christianisme germanique" pour adopter une "religiosité germanique" sans détour chrétien. Ils demandent que les "païens de religiosité germanique" se rassemblent autour des revues Hammer et Heimdall. Ils fondent également la Gesellschaft Wotan (Société Wotan).

1913 : Le professeur d'art L. Fahrenkrog fonde la Germanische Glaubensgemeinschaft.

1917 : Le théologien non chrétien Arthur Drews publie en 1917 son ouvrage Freie Religion. Vorschläge zur Weiterführung des Reformationsgedankens. Il entendait débarrasser la religion de toute forme de "dogme". Il déplorait que la "religion libre" (freie Religion) n'avait été qu'un conglomérat confus de toutes sortes de fragments épars de religiosités anciennes ou conventionnelles : humanisme des Lumières, panthéisme goethéen, héroïsme nietzschéen, platitudes matérialistes. Drews plaidait pour un corpus plus sérieux et mieux étayé.

1919 : Le préhistorien allemand Carl Schuchhardt publie son ouvrage Alteuropa. Il y parle de l'origine européenne des civilisations avestique et védique et de l'influence des peintures des grottes d'Altamira ainsi que des reliefs de Laussel sur les civilisations égyptienne et babylonienne. La culture égyptienne a donc des racines dans l'Europe occidentale mégalithique. Les obélisques solaires sont des avatars des menhirs mégalithiques. Les alignements de pierres dressées d'Europe occidentale sont devenus les allées de statues d'Abouzir ou les allées de sphynx de Karnak. Les mastabas de l'ancienne Égypte rappellent les dolmens de l'Europe du Nord.

1921 : Jessie Weston, proche de l'École (néo-païenne) de Cambridge, spécialiste en littératures romanes et professeur à l'Université de Paris, commence ses recherches sur le Graal. Le mythe du Graal dérive des cultes celtiques de la fertilité, affirme-t-elle.

1928  : Les Corniques instituent leur propre cérémonie du Gorsedd.

1971 : Les 3 cérémonies (galloise, bretonne et cornique) du Gorsedd joignent leurs efforts le 3 septembre. L'objectif était d'unifier les rituels des 3 communautés celtiques-brythoniques.

07.05.2007

Ouvriérisme néo-païen


"Liberté germanique" et néo-paganisme

dans la culture ouvrière, prolétarienne et socialiste allemande


Naïve Socialist Statue, Communist Army Barracks, Grimma, Sachsen, Germany (MA-EG-130)



Une étude rétrospective de la gauche allemande nous conduit, avant 1914 et même avant 1900, à découvrir une culture ouvrière et socialiste originale et, à l'intérieur de celle-ci, nous trouvons les libres penseurs prolétariens (proletarische Freidenker). Curieusement, les historiens de gauche dans les années 1970 ont délibérément ignoré ce mouvement qui, en 1933, au moment où Hitler accède au pouvoir, ne comptait pas moins d'un million de membres issus d'organisations social-démocrates, socialistes et communistes. Dans les rares cas où ce mouvement a été étudié, il l'a été dans des conditions d'étroitesse d'esprit idéologique; on n'a abordé que l'histoire personnelle des chefs et on a oublié les aspects quotidiens de la vie de ce mouvement. En observant son histoire et sa sociologie de plus près, on découvre pourtant beaucoup de références à l'antiquité germanique.


Pour les enfants des ouvriers : les vieilles légendes allemandes

"Thor abat le Serpent de Midgard" : telle est la légende d'une gravure imprimée dans un illustré des éditions du parti social-démocrate en 1895. Dans Vorwärts, journal socialiste, l'historien et idéologue marxiste Franz Mehring salue comme une bonne idée l'intention d'un éditeur de publier une série de livres reprenant les vieilles légendes allemandes, en y ajoutant un contenu nouveau. Sur une page de couverture en 1894, on voit un gnome à barbe blanche ouvrant à l'intention d'enfants émerveillés les portes d'un monde de légendes fantastiques : on comprend alors qu'une perspective futuriste et socialiste y était associée. Le périodique socialiste Der wahre Jakob abondait dans le même sens, manipulait les mêmes associations d'idées et d'images, en offrant une affiche à ses lecteurs, titrée Solstice d'hiver, montrant des anciens Germains rassemblés autour d'un feu ardent.

Des séries d'images à collectionner, éditées par la coopérative distributrice de denrées alimentaires à bon marché et inféodée à la social-démocratie, servaient à faire passer ce message : "Les rassemblements dans les tribus de la Germanie antique étaient appelés les Things ou les Dings ; ils étaient toujours tenus à l'air libre. Ces lieux de rassemblement étaient des sommets de montagne, ou le couvert de grands arbres ou encore la proximité d'énormes blocs de pierre. Tous les hommes libres et dignes de porter les armes avaient le devoir d'assister aux réunions. Ils se rassemblaient à dates fixes ou sur convocation exceptionnelle pour régler des affaires selon les lois traditionnelles, décider de la paix ou de la guerre ou siéger comme tribunal".

Cette gauche affirmait une filiation, conduisant des Things aux assemblées de compagnons sous l'ancien régime et aux coopératives de consommation des premières décennies de la social-démocratie allemande. Un chant des Amis de la nature prolétarienne montre que le plein air, évoqué dans la description du Thing démocratique, pouvait être considéré comme une revendication politique, comme une identification à une première forme de mouvement écologique prônant une hygiène de vie vers 1900 :

  • Debout frères ! Partons dans la chère et libre forêt !
  • Que dans les vertes allées de chênes, notre chant résonne plus fort.
  • Là où habitaient nos pères, forts comme des lions et fidèles comme des colombes,
  • Là où trônait jadis l'aigle libre, que notre cœur prenne son essor.
  • Exerçons-y la force de nos membres, mettons-y à l'épreuve le courage des poitrines,
  • De sorte que nos ancêtres dans le Walhalla regardent joyeusement vers nous !


Les solstices socialistes

"Libre", "vert", "ancêtres", "Walhalla" : voilà qui plante un décor bien romantique, mais parfaitement en accord avec les espérances socialistes. Lors de la fête bavaroise des chanteurs ouvriers de 1925, on a vu défiler dans la ville un char occupé par des figurants en costumes germaniques antiques, en route pour la fête du solstice ; à côté deux, une blonde jeune fille était assise ; elle jouait de la lyre entre deux chênes ; ces personnages chantaient de vieux chants allemands. Ce spectacle pourrait passer pour étrange et douteux si on l'associe exclusivement à la pompe patriotique et militariste de l'époque impériale. Mais dans le contexte du mouvement socialiste, elle n'est ni militariste ni chauvine: elle symbolise une liberté germanique, parfaitement en phase avec les visions d'avenir du mouvement socialiste.

Outre les amis de la nature, proches des socialistes, et les libres penseurs prolétariens, c'est surtout la jeunesse ouvrière socialiste qui se sentait "sur les traces de Hermann le Chérusque". Les groupes de jeunes se promenaient dans la forêt de Teutoburg. Dans les villes, les jeunesses ouvrières rompaient la monotonie de l'existence industrielle en dansant les danses populaires en plein air, en fêtant les solstices et en redécouvrant les vieux jeux scéniques du moyen âge. Une réforme vestimentaire fut même adoptée dans la jeunesse ouvrière: les jeunes filles retrouvent les tenues féminines de l'antiquité germanique et portent des diadèmes et des broches de bronze.


Une vision prolétarienne de Noël

Cette réappropriation de l'héritage culturel germanique, transformé et adapté, trouva un écho particulier dans les fêtes prolétariennes, organisées principalement par les libres penseurs socialistes. Un 1874, un journal socialiste écrivait : "Qui ne jubile pas à l'approche du joyeux temps de Noël ? Qui ne se réjouit pas avec ses enfants en les voyant sauter de joie devant l'arbre de Noël chargé de cadeaux ? Mais peu de nos contemporains s'interrogent sur la véritable signification des fêtes de Noël. Le christianisme a réussi à transformer en fêtes chrétiennes les fêtes des païens de l'Antiquité. C'est ce qui est arrivé avec Noël que les Germains de l'antiquité tenaient pour hautement importante. Cette fête antique est maintenant une des fêtes majeures des chrétiens. Les Germains de l'antiquité avaient devant elle un sentiment semblable, parce que les jours recommencent à s'allonger. Nos ancêtres liaient souvent leurs fêtes à des processus naturels. L'allongement des jours provoquait chez eux, avec raison, une ambiance de fête. Car cette allongement des jours signifie davantage de lumière. La lumière est la vie et plus de lumière signifie plus de vie".

À la fin des années 1880, le poète ouvrier Manfred Wittich publia une pièce de Noël pour l'Union de formation ouvrière de Leipzig. Cette pièce se référait aux vieilles coutumes germaniques de Noël. Un texte militant de Franz Diederich était intitulé Solstice d'hiver. Après la Première Guerre mondiale, la jeunesse ouvrière joua des scènes de solstice éditées par les éditions de la jeunesse ouvrière. Parmi ces publications, citons Lumière, un jeu solsticial de Hermann Claudius et Solstice de Kurt Heilbutz. Les philologues devraient entamer une recherche plus approfondie pour établir si ces feux et fêtes de solstice ont émergé sans médiation dans la littérature socialiste ou s'ils ont été inspirés par les comportements de la jeunesse ouvrière. Les deux ont certainement joué un rôle. Il est plus que probable que les mouvements de jeunes aient contribué à la mise au point de rites tandis que la littérature socialiste fournissaient thèmes, théories et justifications. En 1926, un libre penseur socialiste écrivait : "Le prolétariat crée ses propres fêtes. Nous voyons en Noël un événement par lequel le communisme apporte son message de bonheur aux peuples : le solstice est pour nous un symbole du prolétariat au combat. Tout comme le soleil monte à partir de ce jour, ainsi le mouvement révolutionnaire a surmonté son point le plus bas et nous sommes sur le chemin de la victoire: notre printemps aussi viendra".


Les fêtes de mai, fêtes païennes du printemps et culte du travail

À côté des solstices, le 1er mai fut interprété par les socialistes allemands à la fois comme le jour du combat international de la classe ouvrière et comme le lien qui unissait celles-ci aux coutumes païennes du printemps. Dès 1880, Wilhelm Liebknecht avaient invoqué les sources lointaines du 1er mai socialiste : "Depuis des millénaires, le 1er mai est un jour de fête, non seulement dans les pays germaniques mais tout autant dans les pays romans. C'est la fête du printemps et de la renaissance de la terre. Le 1er mai est donc le choix le plus heureux pour la fête mondiale du travail parce qu'il est sanctifié par une tradition millénaire".

Bien que la fête du 1er mai soit complémentaire et surtout issue de réflexions économiques et politiques et qu'elle soit résolument tournée vers l'avenir, elle recevait, par cette référence païenne, un élément différent qui s'intégrait dans la conception socialiste de cette fête. Seule une vision superficielle de l'histoire du socialisme, basée sur l'optique qui prévaut de nos jours, peut faire apparaître comme contradictoire, dans la bouche du vieux révolutionnaire socialiste Liebknecht, les références aux fêtes du printemps païennes, aux traditions millénaires et à la sacralisation qui en résulte. Les socialistes de cette époque s'y référaient bel et bien. En 1905, le journal de la fête de mai de la SPD fut décoré de dessins de l'artiste populaire et néo-païen Fidus. La première page montrait un rayonnant dieu du printemps (Baldur), entouré d'humains nus ou vêtus à la mode germanique antique. Fidus dessinait alors aussi bien pour les publications des socialistes, des anarchistes et des libres penseurs que pour celles, de droite, qui étaient imprégnées de religiosité germanique et du culte nationaliste du peuple.

La fête de mai, de coloration païenne et anti-chrétienne, finit par atteindre les hautes sphères de la politique en 1919, lorsque le nouveau gouvernement républicain proposa d'en faire une fête nationale. Les débats au Reichstag furent ouverts par le ministre socialiste de l'intérieur, David : "Le 1er mai, fête primitive de la nature, survit en maints endroits dans les contes et coutumes populaires. On sent la montée d'une joie de vivre toute neuve, le retour de la lumière et du soleil, le réveil de la nature gorgée de fleurs. En choisissant ce jour, les travailleurs combattants ont introduit dans l'antique fête de la nature un idéal culturel élevé".


Fidus project

Esquisse de Fidus (Hugo Höppner) pour un "Temple de la Terre" (1895-1901)


Le débat sur le 1er mai au Reichstag en 1919

Le porte-paroles de la droite lui répondit que la dignité du travail était mieux exprimée dans la fête chrétienne de la récolte. En tant que chrétien, il devait constater que, dans l'agitation du 1 mai, la note religieuse restait présente mais qu'elle marquait la distance à l'égard des dimanches et des jours fériés chrétiens. Sous les applaudissements des nationalistes allemands (Deutschnationalen), il conclut en disant qu'il refusait la reconnaissance légale du 1 mai et invita tous les députés de sensibilité chrétienne dans le parlement à se joindre à lui.

À la suite de cette interpellation, une opposition s'est faite visible entre des socialistes paganisants et une droite demeurant dans le giron chrétien. Cette opposition, les orateurs sociaux-démocrates se référant à Jésus de Nazareth et se posant comme les vrais représentants de l'éthique chrétienne n'ont pas pu l'effacer. Les libres penseurs dans le mouvement socialiste s'en tinrent à leur interprétation païenne de la fête de mai et la développèrent, comme, par exemple, en 1928, dans un périodique du Cercle de lecture social-démocrate :

"Le caractère du 1er mai comme fête la plus sacrée de l'année chez de nombreux peuples anciens est d'autant plus intéressant que son contenu idéologique ne se limite pas à l'exaltation de la terre nouvelle, mais présente une quantité de thèmes culturels relatifs au travail (...). Ainsi, chez les Celtes, les druides distribuaient le 1er mai le feu du foyer nouveau. Cette distribution du feu nouveau était une coutume marquée d'une forte sacralité ; elle comptait parmi les plus importantes de la sacralité du travail (...). La pensée de la plupart des peuples primitifs était largement dominée par les cultes des instruments de travail, des plantes et des animaux domestiques. On retrouve les mêmes schèmes dans le culte du marteau : on jure sur le marteau, il scelle les contrats, bénit les mariages et sert de porte-bonheur. On le place comme talisman sur les portes des étables et des habitations, plus tard sur les portes des villes. Le signe chrétien de la croix est le vieux signe du marteau. La charrue, le bateau, la roue, la voiture, le rouet, la faucille et, par-dessus tout le feu, jouissent de la même vénération. Le feu est particulièrement important car il est le symbole de l'unité sociale, d'une communauté socialiste de travail et de vie. C'est le vieux feu de la horde que nous retrouvons ici. À la cérémonie du feu s'ajoute la tenue de la plus importante des assemblées populaires ; le grand Thing.

Quant à l'antique Merkergeding, une assemblée qui se tenait habituellement lors de la fête de Walpurgis, elle se nommait également Meigeding (le Thing de mai) ou encore, dans les documents plus anciens, Meyengedingen ; elle a une origine qui se perd dans la nuit des temps. il était la plus solennelle séance des membres d'une communauté de colons frontaliers. Ce n'est pas arbitrairement qu'ont été unis la fête du printemps et le rassemblement du peuple. Les deux événements ont une racine sociale. Dans l'esprit de ces époques lointaines, il est tout-à-fait normal d'associer la fête du réveil de la terre avec le règlement des problèmes communautaires, car les dieux sont facteurs d'unité.

La décadence et, finalement, la disparition des communautés de colons des marches, de ces modalités de gérer l'économie et l'utilité publique en leur insufflant une dose très élevée d'éthique sociale, n'entraîna pas la disparition de la fête de mai. Au contraire, cette fête n'a cessé d'avoir de très nettes connotations sociales et d'exprimer des conflits de classe. Les jeux de mai, qui se déroulent autour de l'arbre de mai, après qu'il ait été solennellement érigé, donnent souvent lieu à des satires dirigées par les paysans et le prolétariat urbain des artisans contre leurs oppresseurs et exploiteurs. À cet égard, les jeux du peuple anglais sont particulièrement intéressants. Robin des Bois y apparaît comme le "roi de mai" et comme héros populaire. Que signifie cela ? Robin prenait aux riches et donnait aux pauvres (Robin Hood ! Robin Hood ! Takes to the rich and gives to the poor !). La fête de mai appartient au plus grandiose de ce que montre l'histoire du génie humain. En 1889, au congrès international de Paris, elle fut élevée au rang de fête mondiale du prolétariat. Ainsi était jetée une arche par-dessus des millénaires".

Dans ce texte socialiste de 1928, il n'est plus seulement question du comportement extérieur ou d'une explication romantique (feux de solstice, etc...). Au contraire, il offre une vue synoptique du Thing, du culte du feu et de l'arbre de mai, de la fête du printemps, du culte du travail et de la lutte des classes ; la fête de mai recevait ainsi un contenu également païen, socialiste et matérialiste historique.

Les documents attestant de références mythologiques et païennes dans la culture ouvrière socialiste sont si nombreux qu'on se demande comment ils ont pu passer inaperçus jusqu'à maintenant. Dans la littérature plus récente, ils sont soit complètement passés sous silence, soit dénoncés comme des concessions tactiques, soit éliminés comme "suspects". Il en est d'ailleurs de même des jeux sacrés de masse, du nudisme ouvrier (conçu comme un acte libératoire) et du mouvement des libres penseurs au sein du prolétariat militant allemand.


Arrogance méthodologique

Omissions qui ne révèlent pas seulement l'esprit borné des analystes, mais aussi une arrogance d'ordre méthodologique implicite de la part des médias; ces prises de conscience, à la fois socialistes et néo-païennes, ne sont pas de la haute voltige théorique, émanant des multiples chefs de fractions sociales-démocrates ou gauchistes ; raison pour laquelle nos historiens contemporains ne les prennent pas au sérieux ; ces prises de conscience ne sont que de la littérature dépourvue de sérieux, disent-ils, traitant des choses au niveau immanent du quotidien ; elle ne se repère que dans les livres d'enfants, dans les collections de chromos. Et non pas dans la littérature socialiste "sérieuse".

C'est ainsi que tout un domaine de l'histoire culturelle de l'opposition ouvrière a été refoulé et qu'il nous manque toujours une vue plus profonde sur les motivations qui ont poussé à la formation d'importantes organisations prolétariennes, telles les mouvements de jeunesse ouvrière, les cercles des amis de la nature et des libres penseurs. Mais une recherche, aujourd'hui pionnière, commence à se libérer de cet intellectualisme prétentieux et purement théoricien ; elle met à jour une religiosité socialiste alternative, en étudiant les formes spontanées de la fête et les besoins de religion ressentie et vécue chez les travailleurs. Côté russe aussi, on a vu des linéaments de néo-paganisme se dessiner peu après la prise du pouvoir par les bolcheviques : ainsi, les "créateurs de Dieu", qui se référaient à Anatoli Lounatscharski et à Maxime Gorki. Chez les sociaux-démocrates de l'Ouest, en Allemagne et en Belgique, un effort semblable a été entrepris par Henri De Man, lorsqu'il organisait des Thingspiele socialistes, pour faire pièce aux nationaux-socialistes.

En fait, il ressort clairement de l'examen de tous ces matériaux, rien ne permet de conclure à une continuité directe ou à une analogie structurelle entre les tentatives néo-païennes de la culture ouvrière de 1900 à 1933, d'une part, et les tentatives de redécouvrir des racines mythologiques dans le mouvement alternatif des années 1970, d'autre part. Nous devons développer de nouvelles interprétations d'ordre structurel, pour éventuellement reconstituer un filon. En revanche, il nous semble plus exact de dire que les gauches romantiques danoise et allemande de la fin du XVIIIe au début du XIXe, sont une source d'inspiration plus contemporaine.



Robert Steuckers, revue Vouloir n°142/145, 1998 [>o<].