28.05.2007

Fin Anticommunisme

La fin de l'anticommunisme



Le leitmotiv  de la "fin du communisme" a été répété à satiété, sur le mode du martèlement constant, ces derniers temps, spécialement pendant les journées de l'insurrection étudiante chinoise. On a donc assisté à sa relance en Europe, dans le monde des médias et dans les déclarations des personnages influents de la politique, de la culture et de l'économie. Ce ne fut pas à tort. Tandis que le bain de sang de la Place Tienanmen illustre la difficulté d'être de toute expérience de réforme dans un régime totalitaire, qui n'entend pas soumettre à discussion les prérogatives du contrôle social exercé par l'autorité politique (et donc sa propre formule de légitimité), les événements de Hongrie et de Pologne, les convulsions ethniques d'URSS et les difficultés concomitantes de la perestroïka de Gorbatchev donnent la mesure de l'effritement global d'un modèle politico-social qui, depuis 70 ans et jusqu'à nos jours, avait camouflé ses lacunes en matière d'innovation et justifié l'absence d'une réelle opposition révolutionnaire par les carences des systèmes bourgeois, tout en tentant de dissimuler des preuves éclatantes de son dysfonctionnement, comme l'isolement de la Russie bolchévique dans les années 20, l'impact de l'entrée des armées hitlériennes sur son territoire, la guerre froide et le sous-développement économique soviétique au moment où l'Occident connaissait un formidable boom.


Un "vide" à combler


Mais le débat a échoué dans la rhétorique pure : en effet, lorsque l'on parle de l'inévitable déclin de l'Empire d'Orient, on se perd dans une problématique mesquine, propre aux intellectuels occidentaux et aux médias audio-visuels, pour lesquels la disparition progressive de l'ex-Rideau de Fer n'est rien d'autre que le passage, plus ou moins pénible ou plus ou moins rapide, d'un système obsolète et dogmatique à l'unique alternative possible, celle du libéralisme de marché, pluraliste dans ses articulations politiques et concurrentiel dans sa dynamique économique. Mais les rares voix qui ont soulevé le problème du "vide à combler", vide où se repèrent une soif de justice et un besoin de renouveau chez les fidèles de la lecture marxiste classique, ont laissé dangereusement de côté les problèmes réels suscités par la rupture du conteneur communiste (je pense aux interventions de Norberto Bobbio). Par ailleurs, ceux qui se sont préoccupés de la survivance des structures des partis communistes européens n'ont même pas jeté dans le débat le fait que la direction prise par le processus actuellement en acte est univoque : il s'agit d'un phénomène de transvasement dans les pratiques de gouvernement et dans le way of life de la civilisation occidentale, consumériste, individualiste, matérialiste et permissive, transvasement qui s'exerce dans des limites posées par le fait que ne sont même pas remises en question les prétentions occidentales d'hégémonie idéologique et de supériorité morale. On n'a pas saisi l'occasion de débattre des futurs possibles que connaîtraient les pays en train de sortir du "socialisme réel". En somme, on a célébré une victoire que l'on croyait depuis longtemps acquise, première étape significative dans une guerre qui a pour objectif l'élimination complète ou l'assujettissement sans conditions du camp adverse.


Les lacunes chez les partisans de la "troisième voie"


Ce qui est encore moins compréhensible, c'est la platitude, mêlée de douce euphorie, avec laquelle certains commentateurs - peu nombreux en vérité - ont évoqué la "fin du communisme", en insistant sur le fait qu'ils ne croyaient pas que l'alternative politique de cette fin de siècle, et des temps à venir, serait circonscrite à l'opposition/confrontation entre libéralisme et marxisme. Nous ne voulons pas parler ici seulement des socialistes qui, avec le temps et malgré quelques sursauts prometteurs mais sporadiques, semblent s'être résignés à penser et à mettre en pratique une variable secondaire du libéralisme, réduisant leur rôle à celui de simples réformateurs d'un filon idéologique qu'à l'origine et pendant plusieurs décennies, ils avaient fièrement combattu. Nous voulons surtout interpeller les défenseurs d'une hypothétique théorie de "troisième voie", post-individualiste et post-collectiviste.

Une réflexion élémentaire, sommaire, aurait déjà dû suggérer à ces militants-là que le nouvel état de choses complique - et pas un peu -  la tâche qu'ils se sont assignée. Pour trois raisons essentiellement :

  • A) La fin du communisme renforce l'hégémonie des systèmes libéraux, rehaussant leur crédit et leur "potentiel de réparation", renforçant leur prétention de représenter le seul modèle universel adapté à l'époque moderne.
  • B) La fin du communisme préfigure la nécessité de procéder à un immense saut qualitatif. En effet, le thème de la "troisième voie" est resté pendant très longtemps une simple idée-force, tenue à l'écart des affrontements réels de la politique concrète, déterminés par le binôme antagoniste libéralisme/marxisme. Il faut donc que cette idée-force d'une "troisième voie" se transforme en une véritable "seconde voie", capable de se mesurer directement au libéralisme.
  • C) La fin du communisme signale également la fin de l'anti-communisme, donc la disparition d'un instrument commode utilisé par les tenants de l'idée-force de la "troisième voie" pour agiter les consciences.

Voilà donc trois défis cruciaux, pour lesquels, nous le verrons, le radicalisme de droite (qui se veut l'héritier de toute pensée de "troisième voie") n'est pas du tout préparé à affronter.


Un libéralisme qui veut la mort de tous les modèles alternatifs


Sur le premier point, tous auront remarqué le ton arrogant et raisonneur des ayatollâhs du libéralisme, au moment des événements de Chine et à la faveur de la réaction émotive - bien compréhensible - de l'opinion publique à l'égard des brutales répressions contre la révolte étudiante. Sur ce chapitre, il y a bien entendu eu des nuances. Tandis que les commentateurs libéraux-conservateurs n'ont rien fait d'autre que d'insister, avec force et satisfaction, sur la "supériorité" du modèle occidental et sur l'inadéquation des peuples du Tiers-Monde à en saisir l'intrinsèque qualité (ou sur leur incapacité à le mettre en pratique), les opinion makers libéraux-progressistes ont enfourché leur dada, en l'occurrence l'idéologie des droits de l'homme, la portant à ses conséquences extrêmes et déclarant dans la foulée qu'il fallait liquider toute espèce d'alternative à sa domination sans partage. La première victime de la censure - c'est-à-dire le "mariage contre-nature" entre la révolution et la nation (1) - a d'abord essuyer quelques fléchettes, puis subi un véritable jeu de massacre : toutes les formes affirmatrices d'identité nationale ou toutes les volontés de retour aux racines (assimilées avec empressement au Volksgeist national-socialiste), dans la mesure où elles sont capables de s'opposer à l'universalisme égalitaire et assimilationniste. Pire, sur un plan plus général, toutes les expériences non occidentales nées des luttes de libération de l'ère coloniale, qui, pendant un temps avaient été exaltées par ceux-là mêmes qui les accusent aujourd'hui, avec un langage emprunté à la propagande maccarthyste, se voient reprocher de transformer "tout individu en une particule du corps collectif, l'emprisonnant dans son appartenance, lui niant le droit d'être "autre" et lui imposant une vérité imperméable au doute" (2).

On ne saurait trop regretter cette épouvantable volte-face. En apparence, elle simplifie l'échiquier idéologique puisqu'elle expulse l'un des protagonistes et ne laisse qu'un seul partenaire en place, le libéralisme occidental, avec toutes ses carences confirmées et avec sa terrifiante tendance à séparer toujours davantage la masse des citoyens des institutions, ôtant tout activisme dans la vie publique au profit d'une dictature implacable des valeurs économiques. Mais nos regrets ne pourraient être que superficiels si la critique adressée au libéralisme par ses adversaires patentés était instrumentalisable et capable d'enrayer la progression du libéralisme délétère. Hélas, les choses n'évoluent pas dans ce sens. Engoncés dans les souvenirs et les contradictions des expériences autoritaires de l'idéologie néo-fasciste, immobilisés dans la "non-politicité" du traditionalisme de la destra radicale, ces militants semblent en panne d'idées concrètes et pertinentes et la seule alternative qui semble s'être dégagée de ce magma, c'est celle du "national-populisme", voguant dans le vague et incapable de forger des propositions originales.


Les carences du "national-populisme"


Cette idéologie protestataire et confuse est parfaite pour farcir d'expressions tonitruantes les éditoriaux éternellement pareils à eux-mêmes des revues à circulation limitée ou pour soulager quelques intellectuels organiques relevant d'une culture marginale, toujours plus velléitaire et minorisée. Le national-populisme, spécialisé dans les vieilleries et dans les déclarations morales enflammées, n'a pas été capable de donner réponse aux questions que se posent les grandes masses ni d'interpréter les exigences des professions montantes. Présentant donc une carence totale en modèles alternatifs, les militants qui rêvent d'une "troisième voie" n'ont pas fait la preuve de leur habilité à élaborer des réponses en toute autonomie ; ils se sont limités à reprendre et à recycler, avec plus ou moins de bonheur, des thèses venues d'ailleurs et traitant de l'immigration extra-européenne, de l'anti-impérialisme, de la défense des identités ethno-linguistiques, de la critique de l'occidentalisme, etc., sans pouvoir encore les porter à leurs ultimes conséquences en forgeant en toute cohérence un anti-racisme différentialiste, un européisme à dimensions continentales, un neutralisme actif. Pire : le national-populisme a bégayé maladroitement quelques pauvres slogans dans tous les domaines où l'offensive libérale avait été la plus forte. Du problème des droits civils en passant par les rapports entre l'État et le marché dans la sphère économique, il n'a balbutié que des banalités sans fondement, en est resté à des luttes de principe - en réchauffant sempi-ternellement l'idée d'un corporatisme ignorant complètement les conflits sociaux des dernières décennies - et n'a offert aux esprits exigeants que des lectures ambiguës et réductionnistes de concepts pourtant centraux dans toute vision non-conformiste, comme la nation et la communauté.

Pas une seule fois, les adeptes du national-populisme ne se sont interrogé sur les parcours historiques possibles des doctrines qu'ils défendent. Ce qui fait qu'aujourd'hui, on ne peut pas comprendre ce qu'ils veulent vraiment : faire évoluer leurs idées vers une "dictature de développement", vers une démocratie organique, vers une démocratie plébiscitaire, vers un néo-corporatisme à dimensions autarciques ou vers quelque chose d'autre (3) ? La seule chose qui soit certaine, c'est que sur un tel chemin, l'hypothèse d'une "troisième voie" triomphante risque de se réduire à très peu de chose : à ce que les doctrinaires du libéralisme voudraient qu'elle soit, c'est-à-dire une pauvre image utopique, alimentée d'esprit rebelle, à la pure et simple expression d'un état d'âme, où l'éternelle frustration trouverait refuge, en équilibre entre l'anarchisme et les suggestions de régime fort.


Fin du communisme = fin de l'anticommunisme


Face à ces vestiges, qui n'ont rien d'encourageant, s'ajoute la constatation que la fin du communisme de mouture soviétique signale aussi la fin de l'anti-communisme, c'est-à-dire la chute d'un élément capital dans les polémiques du radicalisme de droite. Nous dirions même plus : c'est la fin de tout anti-communisme, plus seulement de l'anti-communisme viscéral mais aussi de l'anti-communisme dans sa version plus sophistiquée, qui évoque un "effondrement à gauche" du communisme, au nom des instances "trahies" par les partis marxistes. Le relatif maintien électoral du PCI dans la période qui a immédiatement suivi les événements de Chine est de ce fait un signal d'une extrême clarté. Le communisme meurt (ou se transforme ou se dénature) non par un embourgeoisement de ses représentants - thèse chère aux chefs de file "nationaux-populistes" depuis au moins deux décennies - mais bien plutôt par une disparition lente des instances qui en avaient motivé la naissance et le succès, par la transformation génétique des strates sociales qui l'avaient traditionnellement soutenu, par le réajustement des scénarios géopolitiques sur le plan international. Le communisme n'étant plus perçu comme une menace, il devient imperméable aux attaques frontales. Les canaux - intellectuels en première instance - qui avaient contribué à alimenter son avance ne sont pas du tout desséchés : leurs flux se dirigent ailleurs, faisant croître démesurément l'espace du radicalisme, de l'égalitarisme niveleur, du pan-conflictualisme social. Tandis que les expressions occidentales du marxisme s'incorporent dans la sociale-démocratie, l'idéologie qui hier se concentrait dans le marxisme est devenue transversale. Ce qu'Alain de Benoist avait mis en exergue il y a quelques années acquiert pleine actualité : "la société existante la plus voisine de la société idéale telle que la décrivait Marx est la société américaine" (4).

Si l'on veut formuler un discours positif, celui-ci ne trouvera jamais d'articulation si ne sont pas éliminées de la scène les équivoques, auxquelles nous venons de faire référence et qui sont portées par l'obstination de tous ceux qui se déclarent les héritiers de la défaite et ne veulent pas tourner définitivement la page interminable de l'après-guerre. Le travail de repenser théoriquement le politique, travail qui précède et prépare l'action politique proprement dite, a trouvé en la Nouvelle Droite un terrain de manœuvre et une source féconde. Les métamorphoses suggérées par ce courant d'idée - fondé en premier lieu sur la défense des libertés collectives, sur l'opposition simultanée au despotisme du "socialisme réel" et à l'individualisme de "l'américanosphère", sur le refus de reconnaître dans l'économie le paradigme privilégié des faits sociaux - constituent le point de départ le plus solide pour la construction d'une alternative à l'anti-communisme traditionnel, à ses inconséquences, à ses limites et à ses contradictions.



Marco Tarchi, Vouloir n°56-58, 1989. [>o<]

Notes :

(1) voir Rosellina Balbi, Vuoto a perdere, in : La Repubblica, 6.6.1989.
(2) Ibidem.
(3) Chacune de ces formules recèle en elle-même bon nombre d'éléments contradictoires. Sur certains de ceux-là, relatifs à la démocratie organique et à la démocratie plébiscitaire, cf. notre postface intitulée Una riposta alla crisi ?, in : A. de Benoist, Democrazia : il problema,  Arnaud, Firenze, 1985, pp. 101-108.
(4) Cf. R. de Herte, Pourquoi nous sommes anti-communistes, in : Éléments n°57-58, 1986, p. 2.

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