25.09.2007

OIL

Deux concepts divergents :

« Big Oil » et « Peak Oil »


Le débat sur l’exploitation internationale des champs pétrolifères


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Depuis quelques années, une querelle oppose les analystes, les écrivains et les représentants de l’industrie pétrolifère sur la quantité des réserves de pétrole conventionnelles et potentielles dans le monde et sur la possibilité des pays exploiteurs à développer encore davantage et sur la langue durée. Ce débat est devenu plus acerbe au fil du temps car les connaisseurs de l’univers pétrolier ont fait référence à d’autres sources de pétrole et à d’autres pays potentiellement exploiteurs ; ces connaisseurs sont bien convaincus que l’exploitation du pétrole dans le monde à déjà atteint son maximum, son « peak » (en anglais), ou l’atteindra d’ici très peu d’années. On spécule que ce peak sera atteint d’ici 2010 et, comme nous sommes en 2007, ce point fatidique dans le temps n’est plus guère éloigné.

À partir de ce moment-là, 50 % des réserves disponibles et exploitables auront été mises en œuvre et la diminution annuelle de la production pétrolière sera de 2 à 3 %, ce qui contribuera effectivement à rendre la situation de plus en plus préoccupante. Des livres paraissent sur cette thématique, tel « Twilight in the Desert » de Matthew Simmons qui aborde la question des champs pétrolifères saoudiens, posés comme étant les plus riches de la planète et fait allusion à tous les effets négatifs que pourrait avoir un recul nettement perceptible de la production ; ou encore, tel « The Coming Oil Crisis » de Colin Campbell, paru en 1997 ; Campbell a été géologue et a passé plusieurs longues années de sa carrière dans le secteur pétrolier, ce qui lui a conféré une expérience considérable dans le domaine. Il a fait plusieurs tournées de conférences dans le monde sur la notion de « Peak Oil » [pic pétrolier] et sur la fin du pétrole bon marché. Selon Campbell, cette situation est potentiellement dangereuse et commence à éveiller plus régulièrement l’attention du grand public.

Autre raison pour avoir peur d’une raréfaction de l’offre pétrolière dans un futur somme toute assez proche : tous les pronostics de la demande, à l’échelle du globe, sont nettement en hausse. Si la consommation mondiale en 2005, selon le « Oil Market Report » de l’Agence Internationale de l’Energie (IEA), était de 83,68 millions de barils et en 2006, de 84,48 millions par jour, l’agence prévoit d’ores et déjà une augmentation de la consommation de 1,6 millions de barils pour 2007, ce qui portera la consommation à quelque 86 millions quotidiens. Cette augmentation est due à une économie mondiale en expansion. Celle-ci a augmenté de 4,9 % en 2005 et de 5,4 % en 2006 et le FMI, dans son rapport du printemps, prévoit de nouvelles augmentations pour 2007 et 2008, de l’ordre de 4,9 %.

 

Les arguments des sceptiques

 

Mais ce sont surtout les prévisions à long terme qui suscitent le débat sur la raréfaction du pétrole. Car si le sommet, le « peak », de la production pétrolière est atteint, comment fera-t-on pour satisfaire, dans l’avenir, une demande sans cesse croissante de pétrole ? D’après « International Energy Outlook 2007 », on prévoit pour les années références 2010, 2020 et 2030 des demandes respectives de 90,7 millions, de 103,7 millions et de 117,6 millions de barils par jour. Cela correspond à une croissance annuelle de 1,4 %. Si l’on compare tout cela aux chiffres de 2006, la demande augmentera donc de 6,2 millions, 19,2 millions et 33,1 millions de barils par jour. Si l’on tient compte des faits suivants, on se rend parfaitement compte des défis auxquels l’industrie pétrolière devra faire bientôt face : l’Arabie Saoudite a produit en 2005, 9,55 millions de barils par jour ; or une demande de 33 millions de barils par joue en plus excède tout ce que produisent les pays de l’OPEP quotidiennement. À cela s’ajoute un faisceau de faits complémentaires : les chiffres avancés quant aux réserves disponibles sont sérieusement mis en doute par Simmons, Campbell et d’autres analystes. Les réserves pétrolières de l’Arabie Saoudite sont estimées, depuis la fin des années 80, à 260 milliards de barils, mais les estimations plus critiques pensent qu’elles ne s’élèvent en réalité qu’à 175 milliards. Notons enfin que Ghawar, le plus grand champ pétrolifère du monde, qui fournit près de 50 % du pétrole saoudien, produit de 4,5 à 5 millions de barils par jour. Une telle concentration de la production sur un seul champ pétrolifère, fût-il énorme, n’est pas tenable à terme. La production de l’Arabie Saoudite diminuera donc fortement dans les prochaines décennies. Voilà les arguments des sceptiques aujourd’hui.

Ce qui vaut pour Ghawar en Arabie Saoudite, vaut également pour le champ pétrolifère de Burgan au Koweït. Cette année, bon nombre d’articles sont parus sur l’éventualité que les réserves pétrolières koweitiennes ne seraient que la moitié de celles annoncées officiellement ; quoi qu’il en soit, l’exploitation du champ de Burgan a déjà fortement baissé. Question : tout cela est-il vrai ? La prochaine crise pétrolière est-elle imminente ? À ce stade de notre démonstration, il convient de rappeler que Campbell a commencé à prévoir le « peak » pétrolier mondial dès 1988 et a toujours affirmé, par exemple, que la production pétrolière atteindrait 50 millions de barils par jour en 2007, ce qui indiquerait, d’après ses chiffres un recul. Or nous en sommes en réalité à 85 millions de barils par jour. Il pense aujourd’hui que le peak pétrolier sera atteint en 2011.

Devons-nous croire les sceptiques ? Au doute portant sur l’ampleur réelle des réserves pétrolières sûres, il faut ajouter une population mondiale en pleine croissance. D’ici à 2030, la population du monde passera de 6,4 milliards d’êtres humains à 8,2 milliards. Cette augmentation démographique conduit tout naturellement à un besoin accru d’énergie (60 %) et donc à une augmentation de la demande de pétrole que l’on peut effectivement chiffrer à 117,6 millions de barils par jour. Deux tiers de cette augmentation iront au secteur du transport, qui sera donc responsable pour une part bien solide de cette demande en pleine croissance ; dans les pays de l’OCDE la part du secteur du transport est de 55 % ; dans les pays en voie de développement en dessous de la barre des 40 %. Mais dans les pays en voie de développement le nombre des véhicules, d’ici à 2030, passera de 55 à 420 millions. Les autres secteurs augmenteront également leur demande : l’industrie, qui sera responsable de 21 % de l’augmentation de la demande de pétrole ; les ménages (14 %) et la production d’électricité (7 %). Pourrons-nous maîtriser ce défi ?

 

De nouveaux gisements

 

Les consortiums pétroliers et les instituts habitués à établir les prévisions quant aux besoins d’énergie et/ou de pétrole voient l’évolution des choses de manière plus optimiste. Dans certains pays de l’OPEP, l’exploitation des gisements pétrolifères se verra considérablement étendue. En Irak, d’ici 2030, la production pétrolière passera à 5,3 millions de barils par jour ; au Nigéria à 5,2 millions ; en Iran à 5 millions ; au Koweït, à 4,1 millions ; en Angola à 4 millions ; en Algérie à 3,1 millions et en Arabie Saoudite à 16,4 millions. Ensuite, le Kazakhstan en produira 3,7 millions par jour et le Brésil 3,9 millions, mais pourront encore augmenter leurs capacités de production. Par ailleurs, la production non conventionnelle, c’est-à-dire l’obtention de carburants au départ de pétroles lourds (Venezuela), de carburants biologiques ou éthanol (Brésil, Allemagne) ou de bitumes (Canada) s’avèrera toujours plus importante et permettra, augure-t-on, de produire 10,5 millions de barils par jour. Dans le cas où les prix du pétrole deviendraient très élevés, l’« Energy Information Administration », dans son rapport intitulé « International Energy Outlook 2007 », évoque même le chiffre hallucinant de 14,3 millions de barils quotidiens. Dans ce cas, l’Arabie Saoudite n’augmenterait sa production, d’ici 2030, que de 11,6 millions de barils par jour ; les autres pays de l’OPEP n’augmenteront guère leur production. Le sommet, le fameux « peak », ne serait atteint que vers 2030, selon cette institution (source : « Energy Information Administration » /  « International Energy Outlook », 2005, p. 29).

Saudi Aramco, la plus grande entreprise pétrolière du monde qui n’est pas notée en bourse, a aussi répondu au cours de ces dernières années aux critiques concernant les réserves de pétrole et l’exploitation par une offensive stratégique. Ainsi, Saudi Aramco évoque dans ses rapports annuels les réserves pétrolières et sur les projets qu’elle cultive pour augmenter la production pétrolière grâce à de nouveaux investissements. D’ici 2010, Saudi Aramco veut accroître les capacités d’exploitation de 10,5 à 12 millions de barils par jour. Ensuite, Saudi Aramco prétend, qu’après sept décennies d’exploitation pétrolière, seuls 28 % des réserves de pétrole connues ont été épuisées (et non pas plus de 60 % comme on l’a écrit dans certains articles). L’entreprise ajoute qu’à côté des réserves certaines de 260 milliards de barils, il existe sûrement 200 autres milliards de barils inconnus mais, in fine, disponibles. Exxon Mobil, qui, elle, est la plus grande entreprise pétrolière notée en bourse, se montre encore plus optimiste en ce qui concerne les réserves subsistantes. Exxon Mobil perçoit les besoins pétroliers en augmentation constante comme une chance et est parfaitement convaincue que les réserves pétrolières suffiront pour faire face aux besoins croissants des prochaines décennies. On peut lire les estimations d’Exxon dans un document stratégique intitulé « The Outlook for Energy – A View to 2030 ».

Le 19 avril 2007, le « Financial Times » a provoqué la surprise à Londres en titrant, cinq colonnes à la une, que les réserves pétrolières de l’Irak, d’après une étude très récente de l’ « IHS Consultancy » américain, s’élève au double de ce que l’on avait cru jusqu’ici, et notamment de ce qu’avait affirmé BP en disant qu’elles s’élevaient à 115 milliards de barils (cf. « BP Statistical Review of World Energy », 2006). Si cette affirmation est exacte, alors l’Irak pourra prendre la deuxième place, immédiatement derrière l’Arabie Saoudite, dans la liste des pays disposant d’énormes réserves pétrolières. Seuls 27 des 78 champs pétrolifères irakiens sont activement exploités. 25 champs sont en train d’être mis en œuvre, à l’heure actuelle, et le pompage réel pourra commencer à moyen terme. Des investissements, de l’ordre de milliards de dollars, seront nécessaires pour remettre sur pieds l’industrie irakienne du pétrole et pour qu’elle produise un, deux voire trois millions de barils par jour en plus pour atteindre le chiffre de 5 millions qu’on lui a fixé. L’industrie pétrolière en Irak dispose fort probablement de grandes potentialités, mais les conditions nécessaires à la faire fonctionner dans un cadre normal doivent encore émerger : pour cela la situation politique doit être sécurisée, condition sine qua non, évidemment, pour que cette industrie puisse fonctionner à plein rendement. L’exploitation à grande échelle ne pourra commencer qu’une fois la paix définitivement établie.

La Chine, pour sa part, a annoncé en mai 2007 qu’elle avait découvert sur son sol les plus importants gisements de pétrole découverts depuis cinquante ans. Les champs pétrolifères de Jidong Nanpu dans la Baie de Bohai recèleraient, d’après les premières estimations, des réserves s’élevant à environ 7,5 milliards de barils. Ils constitueraient alors le deuxième gisement en importance sur le sol chinois.

 

Où se trouve le nouveau pétrole ?

 

Entre 2000 et 2007, les plus grandes réserves pétrolières réévaluées à la hausse l’ont été au Canada (où l’on est passé de 174,3 milliards de barils à 179,2, grâce à une réévaluation des bitumes canadiens) ; en Iran (où l’on est passé de 46,6 milliards de barils à 136,3 milliards) ; au Kazakhstan (de 24,6 milliards à 30 milliards) ; au Nigeria (de 13,7 milliards à 36,2 milliards) et en Libye (de 12 milliards à 41,5 milliards). Ces pays sont suivis du Qatar qui est passé de 11,5 milliards à 15,2 milliards de barils et la Russie, de 11,4 milliards à 60 milliards. Si l’on additionne tous ces chiffres correspondant aux réserves disponibles, on obtient, en date du 1 janvier 2007, une somme de 1.310 milliards de barils (cf. « Oil & Gas Journal »). La somme a donc encore augmentée au cours de ces dernières années. Dans son rapport de l’année 2006, soit à la date du 31 décembre 2005, BP annonce que les réserves mondiales s’élèvent à 1.200 milliards de barils. La différence de chiffres entre « Oil & Gas Journal » et le rapport de BP vient que les rédacteurs des deux documents classent différemment les bitumes canadiens. Mais il existe encore d’autres arguments pour faire des estimations qui iraient encore à la hausse. Ainsi, au Kazakhstan, d’après l’ « US-Kazakhstan Business Association », on n’hésite pas à évaluer les réserves potentielles à un chiffre allant de 100 à 110 milliards de barils, du même ordre de grandeur que les réserves koweïtiennes. L’Irak aussi, d’après des études plus récentes, pourraient réévaluer ses réserves. Tous ces chiffres ne permettent donc pas de jouer la comédie de la panique devant des puits à sec.

 

La situation géopolitique


Ce contexte nous renvoie à la situation géopolitique. Elle est bien trop complexe pour qu’une analyse aussi courte que celle-ci puisse réellement faire le tour du problème ; il n’en demeure pas moins que la « lutte pour le pétrole » a commencé depuis belle lurette. Les besoins énergétiques globaux ont initié une lutte âpre entre acteurs concurrents pour l’accès au pétrole disponible. Tous constatent que la Chine est en pleine croissance et devient une nouvelle grande puissance mondiale. Les pays producteurs de pétrole constatent clairement, pour leur part, qu’ils pourront, prochainement, vendre leur pétrole à des puissances autres qu’occidentales. Désormais, des puissances montantes en Orient deviennent d’ores et déjà des clients potentiels. Au cours de ces deux dernières années, la Chine a suscité, à elle seule, 30 % de l’augmentation de la demande de pétrole dans le monde. Les prévisions estiment que l’accroissement de la demande chinoise passera de 6,4 à 15,7 millions de barils par jour d’ici à l’année 2030. La Chine s’efforce depuis déjà pas mal d’années à consolider ses relations commerciales avec quelques pays pétroliers comme le Kazakhstan, le Venezuela, le Soudan et l’Angola. La Chine s’intéresse aussi à l’Iran. Des projets communs en matières pétrolière et gazière voient le jour mais leur réalisation est freinée par les stratégies occidentales, notamment celles qui cherchent à isoler l’Iran.

Pour sa part, l’Iran tente de vendre son pétrole et son gaz où ceux-ci sont urgemment nécessaires. Les exportations pétrolières et gazières de l’Iran vont donc en priorité vers les régions d’Asie en pleine croissance. Les accords commerciaux portent sur des milliards de dollars ; ils concernent certes la Chine, en premier lieu, mais aussi l’Inde, que l’Iran tente d’avoir pour client. Dans ce contexte, les États-Unis ne cessent d’exercer des pressions diplomatiques sur les pays concernés par la stratégie commerciale et pétrolière iranienne, pour faire échouer les transactions. La Russie semble s’intéresser à une coopération renforcée avec l’Iran. Le Chine et la Russie ont un intérêt commun : créer un contrepoids politique et économique eurasien face aux États-Unis. L’Iran dispose de la deuxième réserve de gaz au monde, après la Russie. Pour ce qui concerne les réserves de pétrole, l’Iran est le troisième au hit parade, avec 136,3 milliards de barils estimés, derrière l’Arabie Saoudite (262,3 milliards de barils) et le Canada (179,2 milliards) (source : « Oil & Gas Journal », vol. 104, n°47, 18 déc. 2006).

Enfin, beaucoup d’argent est en jeu. Les pays de l’OPEP ont, en l’espace de deux années, engrangé la somme de 990 milliards de dollars (470 milliards en 2005 et quelque 520 milliards en 2006). Pour 2007, on prévoit la somme de 500 milliards de dollars. Une bonne partie de cette somme doit être placée ou réinvestie. Les pays du Golfe placeront une grande partie de leurs pétro-dollars en Europe ou en Asie, selon les habitudes qu’ils ont prises dans le passé. Des États comme le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan choisiront une politique de dispersion de leurs moyens, plus grande que d’habitude. Tandis que la Libye parie actuellement sur les consortiums américains et britanniques du pétrole, le Venezuela a décidé de renforcer ses stratégies de nationalisation.

La plus grande partie du brut vénézuelien est encore vendue aujourd’hui aux États-Unis mais les premiers contrats signés avec la Chine montrent qu’un nouveau client est là, prêt à prendre la place des Américains, si ceux-ci font mine, d’une manière ou d’une autre, de renoncer au pétrole du Venezuela. Perdre l’Irak et puis l’Iran, les États-Unis ne peuvent se le permettre. Car il s’agit de deux pays présentant des potentialités de croissance très élevées. De plus, les États-Unis ne réussiront jamais à isoler l’Iran de la scène internationale pour l’éternité. À un certain moment, la communauté internationale sera bien obligée de tendre la main aux Iraniens pour faire avancer la coopération économique. La dernière guerre d’Irak, qui a été planifiée dans ses moindres détails par le Président George W. Bush et son vice-président Dick Cheney, n’a été rien d’autre qu’une guerre pour le pétrole, surabondant dans ce pays. William R. Clark a explicité de manière exhaustive les mobiles du gouvernement américain dans son livre de 2005, « Petrodollar Warfare – Oil, Iraq and the Future of the Dollar ». De même, Antonia Juhasz, dans son livre « The Bush Agenda » (2006) explique en long et en large les tenants et aboutissants du gouvernement Bush et ses intentions au Proche Orient.

 

Conflits potentiels

 

Au Proche Orient, un changement de gouvernement imprévu pourrait rappeler cruellement la dépendance de l’Occident, mais il y a d’autres régions dans le monde, où des conflits pourraient survenir. J’en ai parlé longuement dans mon livre « Der Kampf um das Öl » (Hohenrain, Tübingen, 2006) ; ainsi, j’ai rappelé qu’entre la Chine et le Japon sommeille une querelle portant sur des revendications territoriales dans l’Est de la Mer de Chine. Dans cette zone océanique, on pense qu’il y a d’énormes réserves de pétrole et de gaz, pouvant bien entendu faire l’enjeu d’un conflit chaud, surtout si l’un des actuels pays fournisseurs de pétrole venait à faire défaut. Dans la Mer Caspienne, les revendications encore floues ne se sont pas devenues véhémentes mais le statut de cette mer intérieure n’a pas été établi et les portions qui devraient revenir, d’une part, à la Russie, au Kazakhstan et à l’Azerbaïdjan, et, d’autre part, à l’Iran, n’ont pas été définies.

Ensuite, toute une série de pays connaissent des conflits intérieurs pour savoir comment répartir et redistribuer les revenus des exportations pétrolières : c’est le cas en Equateur et au Nigeria. Raison pour laquelle la production et l’exploitation des gisements s’arrêtent parfois dans ces pays, ce qui provoque des fluctuations en bourse, donc des augmentations de prix. D’autres mobiles de conflits potentiels pourraient survenir, lorsque l’offre ne peut satisfaire la demande, lorsqu’il y a « panne d’offre ». Ce scénario n’est pas encore prévisible, à l’heure actuelle, vu l’augmentation planifiée des capacités dans de nombreux pays.

Les conflits d’ordre géopolitique créeront dans l’avenir des tensions entre certains pays. D’autre part, les futurs besoins en énergie, dans le monde, constitue, pour nous Européens, une chance historique à saisir : nous devons prévoir une coopération entre toutes les régions, puis la concrétiser, la renforcer et la consolider. Ce n’est qu’à cette condition que nous pourrons maîtriser les grands défis du siècle.

 

Robert MOTZKUHN (article paru dans la revue « Deutschland in Geschichte und Gegenwart », Tübingen, n°3/2007).


Robert Motzkuhn, né en 1963, a étudié à Heidelberg et à Londres. Après un long séjour au Koweït (de 1976 à 1981 et en 1984/85), il travaillé dans le secteur bancaire et financier. Il vit à Berlin et à Barcelone. Il a écrit deux livres : « Crashonomics. Vom Börsenkrach zur Weltwirtschaftskrise » (Tübingen, 2002) et „Der Kampf um das Öl“ (Tübingen, 2006).


► On pourra aussi lire sur ce sujet : Un monde de brut : sur les routes de l'or noir (Seuil, 2003) ; le dossier "Pétrole" du site linternaute.




http://www.stopusa.be/contributions/humour/uncle_bush.jpg


Pièce-jointe : article d'A. de Benoist paru dans éléments n°119 (hiver 2006).


Quand il n'y aura plus de pétrole…



Le cas du pétrole est caractéristique de la façon dont se pose le problème de l'épuisement progressif des ressources naturelles. Le pétrole est une énergie à fort rendement énergétique, facile à produire et à transporter. Il n'est pas seulement utilisé dans les transports, mais est présent dans l'agriculture, les matières premières, l'industrie du chauffage, l'industrie pharmaceutique, etc. Il constitue aujourd'hui 40 % de la consommation mondiale d'énergie (95 % dans les transports, qui représentent à eux seuls la moitié de la consommation pétrolière mondiale). Le premier puits de pétrole fut ouvert en 1859 aux États-Unis, dans l'État de Pennsylvanie. Depuis cette date, l'économie mondiale a consommé près de 1000 milliards de barils de pétrole. Elle en consomme aujourd'hui 85 millions de barils par jour, contre 77 millions en 2002. Les États-Unis en utilisent à eux seuls plus de 9 millions par jour pour leurs automobiles, alors que le principal pays exportateur, l'Arabie séoudite, n'en produit chaque jour que 8 millions !

Un vaste débat est aujourd'hui engagé pour savoir de quelles réserves on dispose et à quel rythme elles seront consommées. D'après les estimations les plus optimistes, il reste tout au plus, au rythme de consommation actuel, 41 années de réserves prouvées de pétrole, 70 années de gaz et 55 années d'uranium. Mais les besoins de pétrole devraient augmenter de 60 % d'ici 2020, doubler d'ici 2040 et quadrupler d'ici à la fin du siècle. Même avec une croissance mondiale ramenée à une moyenne de 1,6 % par an, la consommation de pétrole devrait atteindre 120 millions de barils par jour en 2030. La Chine a représenté à elle seule un tiers de l'augmentation de la demande en 2004. Si dans ce pays, qui compte aujourd'hui officiellement 1,3 milliard d'habitants (mais au moins 1,5 milliard selon certains démographes), tout le monde possédait une voiture, il faudrait plus de 80 millions de baril de pétrole par jour pour les faire rouler. La croissance de la consommation de pétrole dépasse déjà celle du PIB mondial depuis 2002. On est donc en passe d'assister à une dissociation radicale de l'offre et de la demande.

Les derniers champs de pétrole géants ont été découverts dans les années 1970. Ceux d'Arabie séoudite, premier producteur mondial, dont l'exploitation a commencé il y a soixante ans, devraient commencer à décliner dans les années qui viennent - d'autant que ses réserves ont été artificiellement gonflées dans les années 1980, suite à la « guerre des quotas » qui favorisait les pays de l'OPEC possédant les réserves les plus importantes. Depuis 1980, on consomme dans le monde quatre barils de pétrole pour chaque baril découvert, ce qui signifie que depuis un quart de siècle le niveau de consommation dépasse celui des réserves découvertes. La marge de sécurité, qui mesure la différence entre la consommation et la capacité de production de pétrole, est aujourd'hui à peine de 1 %. On peut certes imaginer que de nouveaux gisements géants aujourd'hui inconnus seront découverts, notamment au Canada, voire en Russie, mais beaucoup de spécialistes en doutent. Le monde entier a déjà été exploré. De telles perspectives ne font de toute façon que reculer l'échéance. Il est clair que, quelles que soient les réserves de pétrole disponibles, elles représentent une quantité finie et qu'elles seront donc un jour totalement consommées.

Il faut savoir, par ailleurs, qu'on n'extrait pas le pétrole d'une manière continue, à prix constant, de la première à la dernière goutte. La production d'un champ pétrolifère suit une courbe au sommet de laquelle se trouve un pic (peak oil), qu'on appelle le « pic de Hubbert » - du nom du géologue King Hubbert, qui l'a calculé le premier -, lequel correspond approximativement au moment où, la moitié environ du pétrole disponible ayant été extraite, la production pétrolière commence à s'opérer à rendement décroissant. Au-delà de ce pic, les quantités disponibles devenant plus rares et l'efficacité énergétique diminuant, on assiste à une montée régulière des prix.

En 1956, Hubbert avait prédit que le peak oil serait atteint aux États-Unis vers 1970. Il s'était heurté à une incrédulité générale. Le pic fut atteint en 1971 : depuis cette date, la production de pétrole brut en Amérique du Nord n'a pas cessé de baisser, ce qui augmente la vulnérabilité des Américains en matière d'approvisionnement énergétique. Or, les carburants brûlés aux États-Unis, en hausse moyenne de 2,3 % par an depuis 1986, représentent à eux seuls 14 % de la consommation pétrolière mondiale. C'est évidemment la raison pour laquelle les États-Unis s'emploient à contrôler le plus possible les régions du monde (Proche-Orient, Asie centrale) productrices de pétrole et celles qui constituent ses principales voies d'acheminement. D'où les guerres en Irak et en Afghanistan.

À l'échelle de la planète, le peak oil marque le seuil à partir duquel on ne peut plus compenser le déclin de la production des champs existants par de nouvelles exploitations. Dès lors, une hausse de l'investissement ne se traduit plus par une hausse corrélative de la production. C'est le phénomène de la « déplétion ». À quel moment le pic de Hubbert sera-t-il atteint pour l'ensemble de la production pétrolière mondiale ? Certains experts pensent que cela pourrait se produire d'ici une vingtaine, voire une trentaine d'années. D'autres, tels les géologues Jean Laherrère, Alain Perrodon et Colin Campbell, fondateurs de l'Association pour l'étude du pic de pétrole et du gaz (ASPO), estiment que le pic sera atteint dès 2008-2010, c'est-à-dire quasiment demain. Les faits semblent leur donner raison. Mais de toute façon, si l'écart entre les prévisions des « optimistes » et celles des « pessimistes » n'est que d'environ 30 ans, il est évident que la perspective est de toute manière inquiétante.

Le baril de pétrole, qui a dépassé le 30 août 2005 le cap des 70 dollars, devrait atteindre le prix de 100 dollars d'ici peu de temps. Si les hypothèses pessimistes se confirment, ce ne sera que le début d'une envolée. L'économiste Patrick Artus pense qu'en 2015, le cours du brut pourrait atteindre près de 400 dollars par baril ! À partir du moment où le pic de Hubert aura été atteint, les coûts d'extraction et d'exploitation du pétrole ne cesseront d'augmenter. La demande continuant à croître alors que l'offre continuera à décroître, les conséquences seront explosives. Le pétrole, on l'a déjà dit, n'est en effet pas utilisé seulement pour les transports. Il entre dans la composition d'une foule de produits dont on se sert quotidiennement : matières plastiques, engrais et insecticides, ordinateurs, jeux de construction, revêtements routiers, sièges de voiture, bas nylon, etc. Le renchérissement des prix conduira à concentrer l'utilisation du pétrole sur les usages à plus forte valeur ajoutée, comme les secteurs des transports et de la chimie. L'industrie aéronautique s'en trouvera atteinte de plein fouet, de même que l'agriculture (l'utilisation d'engrais dans le monde a atteint 141 millions de tonnes en l'an 2000). Le commerce international sera lui aussi affecté : on cessera d'exporter ou de faire retraiter à l'autre bout du monde des produits qui peuvent être consommés sur place. Il ne sera plus question que des poissons pêchés en Scandinavie partent au Maroc pour y être vidés, qu'on consomme en Europe des fruits acheminés d'avion à partir du Chili ou de l'Afrique du Sud, etc. Certains produits, qui bénéficiaient jusqu'ici du bas niveau des tarifs de transport, redeviendront donc des produits de luxe. Les délocalisations perdront une partie de leur intérêt. Les grandes villes, qui ont été conçues à partir du transport automobile, s'en trouveront elles-mêmes transformées (1).

Les conséquences pour le système financier mondial seront également énormes. À l'heure actuelle, les États-Unis tirent un profit considérable du système des pétrodollars. Tous les pays qui souhaitent importer du pétrole doivent emprunter des dollars pour le payer, soutenant ainsi de façon artificielle cette devise, qui est à la fois une monnaie nationale et une unité de compte internationale. Dans la pratique, cela signifie que les États-Unis peuvent ainsi se permettre un déficit commercial considérable sans conséquences immédiates. Si ce système s'arrête, ils seront les premiers à en souffrir (2).

Avant même que les réserves ne soient totalement épuisées, la hausse du prix du pétrole peut donc peser de façon drastique sur son exploitation. Pour extraire du pétrole, du charbon ou des sables bitumeux, on a en effet besoin d'énergie, et donc encore de pétrole. En d'autres termes, il peut arriver un moment où l'extraction elle-même ne sera plus rentable, et ce quel que soit le prix du marché. S'il faut brûler un baril pour en extraire un, on ne le fera pas, même si le prix du baril est de 10000 dollars ! C'est ce que les économistes classiques ne parviennent pas à comprendre.

1. Cf. Aline Fauvarque, « Quand les derricks s'arrêteront », in Valeurs actuelles, Paris, 2 juin 2005, pp. 40-46.
2. Cf. les informations disponibles sur le site http://oleocene.org/.


WEST WEST

Sarközy se soumet à Washington

 

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Le président français met en œuvre


son programme d’asservissement à l’hyper-puissance d’Outre-Atlantique

 

 



Sarközy et son entourage sont en train de soumettre complètement la France à la politique américaine. Depuis l’annonce, vendredi 14 septembre 2007, du retour imminent de Paris au sein du commandement général de l’OTAN, le nouveau président français Nicolas Sarközy a ouvert encore de nouvelles perspectives sur le très prochain asservissement total de la France aux États-Unis.

Le chef de l’Élysée s’est rendu vendredi 14 septembre en Hongrie pour rabibocher les rapports entre la France et les Magyars, après le gel des relations entre les deux pays sous l’ère Chirac. Les relations entre Paris et Budapest s’étaient considérablement rafraîchies après les commentaires méprisants qu’avait formulés Chirac lorsque la Hongrie avait appuyé le contenu d’une lettre de soutien à l’intervention américaine en Irak. Chirac avait déclaré que la Hongrie « avait perdu une bonne occasion de se taire ». Pour effacer ce souvenir cuisant, Sarközy a dit, dans un discours prononcé à la fin de ses entretiens avec son homologue hongrois Laszlo Solyom, qu’il « était venu à Budapest pour porter le message que l’Europe a besoin de la Hongrie et que la France serait désormais plus présente en Europe centrale et orientale ».

Le chef de l’Élysée a ensuite ajouté que « dans l’esprit de la France, il n’y a pas de petits pays et de grands pays, des pays qui ont droit à la parole et d’autres qui n’ont que le droit de se taire ». Cette allusion dépréciative et directe aux paroles fortes de Chirac montre bien que la nouvelle politique internationale inaugurée par le président Sarközy entend bien mettre un terme aux principes les plus sains du gaullisme, à les détruire définitivement, pour s’incliner servilement devant les diktats du gendarme américain de la planète. Mais cette soumission verbale n’est que la partie émergée de l’iceberg.

Paris a désormais l’intention de supprimer l’obligation que la France s’était donnée d’organiser à chaque fois un référendum populaire quand l’UE proposait l’adhésion d’un pays. Disposition constitutionnelle qui visait bien entendu à faire barrage à l’adhésion turque. Paris flanche, Paris recule, Paris s’amollit. Cet amollissement se perçoit clairement dans les propos tenus par Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’État aux affaires étrangères, dans les colonnes du quotidien « Le Figaro », vendredi 14 septembre 2007. L’existence de ce référendum français pour toute future adhésion à l’UE, était perçue, à Ankara comme à Euro-Bruxelles, comme une menace permanente contre l’adhésion turque. Jouyet a suggéré, dans son entretien accordé au « Figaro », de supprimer le fameux article 88, alinéa 5, de la Constitution française qui fixait les modalités de l’obligation de consulter le peuple par référendum lors de chaque proposition d’élargissement de l’UE.

Cet article 88 devait s’appliquer à toutes les adhésions futures, après celle de la Croatie, prévue pour 2010. Il avait été adopté en 2005 par les députés réunis en congrès à Versailles avec l’appui clair et net de Jacques Chirac, alors président de la république. Jouyet remet tout en question en demandant, « Faut-il supprimer ou maintenir cette disposition ? », lors d’une intervention à la tribune d’un « think tank » parisien présidé par l’ancien premier ministre Édouard Balladur. Précisant qu’il s’exprimait à titre personnel, le responsable français des affaires de l’UE a feint d’avoir subitement oublié que « revenir sur une décision qui figure dans le texte même de notre Constitution constituerait un gros risque, surtout en prévision de la ratification du nouveau Traité », que les chefs d’État et de gouvernement des Vingt-Sept devront accepter de manière informelle lors du sommet de l’UE à Bruxelles en décembre prochain. Dans un climat de méfiance à l’égard des institutions eurocratiques de Bruxelles, surtout en France, le référendum de l’article 88, alinéa 5, était perçu comme l’ultime barrage contre les élargissements sans fin de l’Union, à commencer par un élargissement à la Turquie.

Jouyet explique notamment, qu’avec ce référendum, la France « risquerait de bloquer, au moment opportun, un processus d’adhésion, même si toutes les conditions sont respectées » par un pays ou un autre. Dans tous les cas de figure, poursuit Jouyet, « l’idée ne serait pas de supprimer le référendum mais de permettre au chef de l’État de choisir entre celui-ci et la voie parlementaire ».

La proposition est examinée actuellement par l’Élysée, qui a tenu à rappeler que Sarközy, lors de sa campagne pour les présidentielles, avait déjà émis l’hypothèse de la suppression éventuelle de l’article 88, sanctionnant l’obligation d’organiser un référendum pour tout élargissement de l’UE.

 

Andrea PERRONE (article paru dans le quotidien romain « Rinascita », 15/16 septembre 2007).


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La France est redevenue


un satellite de Washington



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Sarközy et Morin annoncent le retour imminent

de Paris au sein du commandement militaire de l’OTAN




Les temps changent et la France cesse d’être une puissance au profil propre, abandonne sa voie gaullienne et se soumet aux États-Unis. Il y a plus de quarante ans, la France avait quitté le commandement militaire de l’OTAN parce que le Général De Gaulle l’avait voulu. Sarközy met un terme à cette politique de l’honneur et entend revenir servilement à l’obéissance inconditionnelle à Washington.

Le Ministre de la Défense français, Hervé Morin, l’a annoncé par surprise, en confirmant que le chef de l’Élysée, Nicolas Sarközy est favorable au renforcement du rôle de la France dans l’Alliance Atlantique. Bon nombre d’analystes retiennent en fait que Sarközy veut aujourd’hui combler un vide, où, pendant plus de quarante ans, la France avait été absente des structures de commandement de l’OTAN. Le quotidien « Le Monde », citant des sources officielles, pense que Paris pourrait profiter du sommet de l’OTAN l’an prochain à Bucarest pour annoncer le retour de la France au sein du commandement militaire de l’Alliance Atlantique. « Le Monde » croit pouvoir émettre cette hypothèse en interprétant les paroles de Morin, qui a suggéré que le rôle de la France au sein de l’Alliance Atlantique, rôle qui sanctionnerait à nouveau sa dépendance envers Washington, pourrait être défini et annoncé dans un livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, dont la parution est prévue vers mars 2008. Ensuite, le ministre français pense que les relations renforcées de son pays avec l’OTAN pourraient servir à consolider les projets de défense européenne et à influencer le sens des opérations militaires de l’Alliance Atlantique. Morin semble oublier que le contrôle général de l’OTAN reste et restera aux mains des États-Unis seuls qui décideront de faire ce qui leur plait et de faire intervenir leurs troupes partout dans le monde, sans le minimum de respect pour les intérêts et les vues de leurs « alliés », dont le seul rôle qui leur est dévolu est d’obéir sans discuter à leurs diktats. Il y a un mois déjà, le nouveau président français avait souligné que, dans un bref délai, Paris retrouverait pleinement sa place au sein de l’Alliance Atlantique.

Actuellement, la France est le cinquième pays dans l’ordre de ceux qui financent l’Alliance contrôlée par Washington. Bien sûr, les déclarations enthousiastes commentant les décisions imminentes de Sarközy n’ont pas manquées, et, parmi elles, celles du porte paroles de l’OTAN, James Appathurai, qui, à Bruxelles, devant un parterre de journalistes, vient de déclarer que « la France est un pays qui contribue beaucoup financièrement, et se trouve même parmi les pays qui contribuent le plus, à l’Alliance, et qui soutient également nos opérations militaires ». Appathurai a ensuite dit que le moment était venu pour la France de décider si elle voulait réintégrer à plein titre la structure militaire de l’Alliance Atlantique.

Nous assistons à un changement de fond de la politique étrangère française, mais ce changement était prévisible, vu les positions du nouvel occupant de l’Élysée, qui sont clairement néo-libérales et philo-atlantistes.

De très nombreuses années sont passées depuis cette journée du 7 mars 1966, quand le Général Charles De Gaulle avait annoncé la sortie de son pays hors de la structure de commandement militaire de l’OTAN au président américain de l’époque, Lyndon B. Johnson, tout en maintenant sa présence au sein des structures civiles de l’Alliance Atlantique. Après cette décision historique, lucide et courageuse de De Gaulle, l’OTAN déménagea son quartier général installé à Versailles et à Fontainebleau en avril 1967. La crise avait commencé lorsque Washington avait manifesté sa volonté de contrôler plus étroitement l’Europe que dans l’immédiat après-guerre. La France avait maintenu de fait une indépendance relative par rapport aux autres pays européens, plus petits ou vaincus en 1945. Cette position avait permis à la France d’obtenir un siège au Conseil de Sécurité de l’ONU et, partant, son droit de veto, comme les grandes puissances victorieuses de la seconde guerre mondiale.

De Gaulle avait voulu de détacher de l’emprise américaine et avait manifesté l’intention de forger un « axe carolingien » avec l’Allemagne de Konrad Adenauer, axe qui aurait dû, à terme, s’élargir à Moscou et favoriser de facto un « Axe Paris-Berlin-Moscou », ce dont Washington ne voulait à aucun prix. À ce projet, envisagé sur le très long terme, la politique gaullienne entendait ajouter la création d’une structure militaire européenne indépendante, réelle alternative à l’OTAN. Cependant, ce qui effrayait davantage Washington, était un troisième volet dans les projets gaulliens : détacher la France du coût fixe que constituaient les pétro-dollars, sur lesquels Washington jouait pour juguler les crises inflationnistes, modus operandi qui mettait en danger les réserves d’or de Paris. De Gaulle décida donc de restituer les dollars aux États-Unis, ce qui lui avait permis de conserver intactes ses réserves d’or. Avec leurs pétro-dollars, les États-Unis avaient envisagé d’imposer une stratégie globale d’asservissement à leurs intérêts : De Gaulle l’avait refusée, en sachant que Paris allait être satellisé, réduit à un instrument de la politique américaine du dollar.

En annonçant le retour de la France dans le bercail atlantiste, Sarközy a trahi cette politique gaullienne indépendantiste, amorcé un changement calamiteux, où son pays retourne servilement sous la dépendance de Washington, perdant en même temps, et d’un seul coup, toutes les cartes qui lui garantissaient son autonomie politique.

Andrea PERRONE (article paru dans le quotidien romain « Rinascita », vendredi 14 sept. 2007).

11.07.2007

US Army

Sur l’état de l’armée américaine

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La situation militaire internationale ne s’est guère modifiée au cours de ces quelques dernières années. Cependant, certains chiffres nous étonnent, qui sont révélés par les rapports annuels de centres de recherches aussi célèbres et performants que l’Institute for Strategic Studies britannique (IISS) ou le Stockholm International Peace Research Institute (SIPRI) suédois. Ainsi, nous apprenons que les États-Unis disposent certes de forces armées dont les effectifs avoisinent le demi-million d’hommes, que seule la Chine aligne des effectifs plus impressionnants, avec 2,3 millions de combattants potentiels. Mais les chiffres absolus ont leurs limites. Lorsque l’on porte en compte bon nombre d’autres facteurs, la supériorité des forces armées américaines s’avère bel et bien une réalité incontournable. Comment pourrait-il d’ailleurs en être autrement ? À eux seuls, les États-Unis font près de la moitié (45,6 % exactement) de tous les budgets militaires du globe. La seconde puissance dans le classement est la Grande-Bretagne, suivie de près par la France et la Chine. On remarquera tout de suite que ces numéros 2, 3 et 4 dépensent chaque année un budget qui demeure plus ou moins dans le cadre raisonnable de leur produit national brut. Ce n’est évidemment pas le cas des États-Unis qui, en termes de chiffres, dépassent de 60 % la moyenne mondiale des budgets militaires. Voilà pour la théorie.

 

En pratique et sur le terrain…

 

Que fait-on en pratique avec des forces armées aussi impressionnantes ? Là, en examinant la réalité, on tombe sur un tout autre son de cloche. La situation se révèle plus complexe, et aussi plus nuancée. Bon nombre de fondamentaux y jouent un rôle, tant en politique intérieure qu’en politique extérieure ; ces fondamentaux sont jouets aux mains d’intérêts économiques et donc politiques, mais l’essentiel, toutefois, c’est que les conflits menés en Irak et en Afghanistan exercent une pression énorme sur l’armée américaine. Les États-Unis, constate l’un de nos analystes, « consacrent désormais, en termes absolus, le plus gros montant jamais engagé en matière de défense depuis la seconde guerre mondiale ». Et il poursuit son raisonnement : « Pourtant, malgré cette injection considérable de fonds, il semble que l’armée américaine soit épuisée par l’irruption, sur le terrain, de toutes sortes de révoltés et d’insurgés, qui ne sont armés que d’AK-47, de grenades et de bombes artisanales ». Assertion qui ressemble certes à une boutade. Mais il y a là un fond de vérité, que l’on ne saurait nier. Il n’y pas un jour qui passe, en effet, sans que l’on entende des rapports inquiétants sur la situation en Irak. Il y a quelques jours, les Afghans reprochaient aux Américains leur manière d’intervenir et de régler des problèmes de terrain, sans se soucier des dégâts collatéraux. Les critiques de leurs alliés afghans étaient claires et nettes : « vous n’y allez pas avec le dos de la cuiller et c’est intolérable ». Un grand nombre de victimes civiles venaient en effet de périr lors d’interventions de l’US Army. Force est dès lors de constater que les difficultés d’aujourd’hui sont le résultat de choix pris hier et avant-hier.

L’ancien ministre américain de la défense, Donald Rumsfeld, était un homme de fortes convictions. Il voulait que l’on investisse dans des armes de haute technologie, dans des systèmes de reconnaissance et dans le traitement de données. La vitesse des interventions, la précision des frappes et l’efficacité générale permettraient, toutes ensemble, d’éviter d’aligner une armée de masse. Mieux : après les attentats du 11 septembre, il y près de six ans, le leadership américain devait assurer sa suprématie en visant le consensus. Qui fut obtenu. On parvint ainsi, avec succès, à chasser les talibans du pouvoir, puis, sans un consensus équivalent, à occuper rapidement l’Irak tout entier. Mais dès le lendemain de ces succès apparemment foudroyants, les problèmes ont commencé à surgir et à se multiplier. Les unités militaires, qui se montrèrent si rapidement victorieuses dans les conflits de haute intensité grâce à leurs technologies de haut vol, s’avérèrent bien incapables d’occuper correctement le terrain conquis. Aujourd’hui, cela saute aux yeux : l’armée américaine est aujourd’hui victime de son propre passé. Après la guerre du Vietnam, elle s’est concentré sur l’éventualité d’un seul « grand conflit », sans vouloir s’imaginer qu’une conflictualité future pouvait prendre le visage d’une multitude de petits conflits, engendrant autant de chaos intenses mais localisés. L’erreur d’appréciation a donc été la suivante : les responsables de l’US Army ont cru que les unités militaires capables de résoudre le « big bang » du « grand conflit » envisagé, alors être ipso facto capables d’intervenir avec autant d’efficacité dans les conflits de basse intensité. Pendant de longues années, les troupes américaines se sont entraînées pour réussir de beaux sprints. Hélas pour elles, elles sont aujourd’hui engagées, malgré elles, dans un long et épuisant marathon.

 

Une loi d’airain…

 

En dépit de l’entraînement des hommes et des techniques utilisées, il existe une loi d’airain : celle des chiffres. La façon moderne de mener la guerre se concrétise sur base de rapports (de proportions) qui, au préalable, doivent être bien pensés et conçus. Ainsi, sur 50 brigades de combat de l’US Army, en moyenne dix-sept peuvent être rendues immédiatement opérationnelles (ce qui donne plus ou moins un rapport de 2 :1). Mais depuis l’envoi de cinq brigades supplémentaires en Irak, le nombre de brigades engagées à l’extérieur du pays est de 25. Certaines de ces brigades ne se voient octroyer qu’un repos d’un an, après un « tour of duty » de quinze mois (rapport : 0,8 :1). En comparaison, les Britanniques tiennent à respecter un rapport de 4 :1, soit au moins deux années de repos après un engagement de six mois. Les responsables de l’armée britannique estiment que c’est là un minimum absolu. Les Américains subissent donc les effets de leur forcing : le nombre de vétérans qui souffrent de problèmes psychiatriques augmente dans des proportions inquiétantes.

Quelle est dès lors la morale à tirer de cette histoire ? Les États-Unis ont besoin d’une armée aux effectifs beaucoup plus nombreux qu’actuellement. D’où question : comment réaliser cela en pratique ? Les forces terrestres, composante le plus importante de l’ensemble des forces armées américaines, alignent aujourd’hui 507.000 hommes. En 2001, il y en avait 482.000 et en 1980, 780.000. Augmenter les effectifs en des temps de haute conjoncture n’est pas une sinécure ! Surtout que la réintroduction de la conscription n’est pas considérée comme une option envisageable. Les unités qui restent aux États-Unis manquent de matériels et de moyens, doivent sans cesse se rationner : signe de déséquilibre patent. « Toutes ces lacunes », remarque un expert, « rappellent les canaris qui mourraient dans les mines de charbon : ils annonçaient l’imminence d’une catastrophe ».

 

M., article paru dans ‘t Pallieterke, 4 juillet 2007 (tr. fr. : R. Steuckers).

 

 

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Robert Kagan, Charles Krauthammer et Victor D. Hanson,

Théoriciens actuels de l'impérialisme américain

 

irak

 

Les États-Unis, missionnaires de Dieu sur la Terre

 

Les nouveaux prophètes d’un néo-darwinisme entre les États sont des historiens, des essayistes et des journalistes. Dans leurs écrits, ils annoncent l’avènement triomphal, en Amérique et dans le monde, de la loi du plus fort. Dans les travaux de Robert Kagan et de Charles Krauthammer, on découvre qu’une euphorie américano-centrée s’affirme tout de go, spéculant sur les retombées du 11 septembre 2001. Le néo-darwinisme en politique internationale est le frère cadet du néo-darwinisme économico-social, déjà bien présent sur la scène internationale. Ses prophètes ? Les intellectuels qui, par leurs écrits, donnent du poids et une dignité théorique à la “brutalité de la praxis”, suggérée par le néo-conservatisme américain actuel. Ce sont des intellectuels de “droite” quand ils le veulent, ou qui ne se posent pas d’emblée comme tels s’ils veulent être plus insidieux. Ils écrivent généralement dans les colonnes du Washington Post. Ces historiens, essayistes et journalistes annoncent l’avènement triomphal, en Amérique et dans le monde, de la loi du plus fort, de celui qui s’adapte au mieux aux lois de la survie. Cette idéologie constitue un virage à 180 degrés par rapport à leurs homologues d’il y a une quinzaine d’années qui débattaient d’un possible déclin de l’Amérique.

L’une des coryphées du néo-darwinisme est sans conteste possible Robert Kagan, dont l’ouvrage emblématique le plus récent en langue italienne est Paradiso e potere, America e Europa nel nuovo ordine mondiale (ce livre a été édité chez Mondadori en Italie). Cet essai, désormais célèbre, est en réalité un opuscule assez banal et insignifiant, écrit rapidement, sur base d’un article, préalablement paru dans la revue Policy Review, qui a été beaucoup lu et commenté. Le bagage documentaire de cet opuscule est ridicule, est une compilation de références bibliographiques quasi nulle, de notes prises sur d’autres notes, de comptes-rendus de colloque ou de conférence. Malgré ces lacunes, cet ouvrage fort mince est devenu le plus bel exemple, et même le manifeste, de cette euphorie américano-centrée rampante et néo-darwinienne, qui, depuis l’effrittement de l’épouvantail soviétique, a pris graduellement mais inexorablement la tête de beaucoup d’Américains.

 

Une vieille Europe émasculée, jalouse de la puissante Amérique

 

La “théorie” de Kagan est simple, simpliste même. L’Europe est vieille et émasculée, à cause des bains de sang des deux guerres mondiales, mais elle se montre envieuse, jalouse, de la puissante Amérique ; son seul désir est dorénavant d’en castrer la puissance militaire, en lui imposant en sous main sa culture morbide et pacifiste de la diplomatie et des négociations : cette culture, l’Europe l’a héritée de l’idéal kantien de la paix perpétuelle - mais notre auteur ne cesse de répéter cette affirmation sans jamais citer directement un seul ouvrage de Kant ou de Hobbes), tandis que Hobbes constituerait la source de la culture belliqueuse et virile de l’Amérique. Par conséquent, l’unique voie à suivre pour l’Amérique est de balancer aux orties cette politique sous-jacente de pacifisme que cultive l’Europe, un pacifisme qu’ils jugent délétère. En conclusion, les États-Unis souhaitent continuer à asséner les coups de massue, qu’ils distribuent à qui mieux mieux, parce qu’ils sont les plus forts, prétend Kagan sans jamais imaginer, ne fût-ce qu’un seul instant, que le refus européen de ce qu’il appelle le “monde hobbesien” pourrait être un choix de civilisation, une hypothèse sur l’évolution des rapports futurs entre les nations.

Il se sent toutefois obligé de rassurer ses lecteurs et de leur dire que les raisons de l’Amérique ne sont pas aveugles et égoïstes mais visent également le bien de l’Europe et du reste du monde, dans la mesure où le monde entier aussi veut “faire avancer les principes de la civilisation et de l’ordre mondial libéral”. Selon Kagan et ses amis, donc, l’Amérique s’auto-investit d’une fonction, celle d’être l’unique interprète et l’unique garante du progrès, de la justice planétaire et de la paix. L’Amérique rêve donc d’un État (mondial) parfait, de devenir la puissance patronesse du monde, et sa tutrice, comme l’avait annoncé en son temps un Reinhold Niebuhr, nous rappelle Kagan (“la responsabilité de l’Amérique, c’est de résoudre les problèmes du monde”). Ou encore Benjamin Franklin : “La cause de l’Amérique est la cause de l’humanité tout entière”. Effectuons un saut en arrière et revenons à la Russie des années 20 du 20ième siècle et rappelons-nous la figure du grand “Bienfaiteur”, le chef absolu du vaste État planétaire, sinistre et mielleux, qui, dans le roman de Zamiatine, Nous, explique, sur un ton paternaliste, que le devoir de son État parfait, est de “faire courber l’échine des êtres ignorants qui peuplent les autres planètes pour que s’exerce le jeu bénéfique de la raison”. Et “s’ils ne comprennent pas que nous leur apportons un bonheur mathématiquement exact”, alors “nous les obligerons à être heureux”.

 

Ne pas observer les règles du droit international, pratiquer la guerre préventive

 

Dans un long article paru dans le numéro 70 de The National Interest, le journaliste du Washington Post, Prix Pulitzer, Charles Krauthammer, après avoir rappellé que, déjà dans la lointaine année 1990, à rebours des prévisions sur le déclin des États-Unis, il avait préconisé, pour l’avenir, une unipolarité américaine, et relevé, avec orgeuil, que “le budget militaire américain dépassait ceux, additionnés, des vingt pays suivants”, et qu’il n’y avait donc aucun signe réellement tangible de déclin. En plus de cette supériorité militaire, l’Amérique, ajoutait-il, détenait la primauté économique, technologique, linguistique et culturelle. Son triomphalisme, fruit d’une faculté typiquement américaine de transformer toute défaite en un contre-récit optimiste (c’est là une faculté que nous appelerons "l’élaboration euphorique du deuil”), repose sur une tragédie, en apparence peu “triomphale”, celle du 11 septembre. Il transforme, avec la magie d’un alchimiste, le coup le plus grave jamais porté sur le sol américain, en un mythe sur l’invulnérabilité de l’Amérique. Il observe avec cynisme : “S’il n’y avait pas eu le 11 septembre, le géant serait resté endormi [...] Grâce au fait qu’il ait pu démontrer ses capacités de récupérer [...] Le sens de l’invulnérabilité a acquis, au sein de la population, une dimension nouvelle”. Toujours à la suite des événements fatidiques du 11 septembre, Krauthammer se donne un alibi pour légitimer moralement la nouvelle politique américaine, celle de ne pas observer les règles du droit international et de pratiquer la guerre préventive : “Le 11 septembre a servi de catalyseur et a fait émerger la conscience [...] que la première mission des États-Unis est de se prémunir contre de telles armes”.

Après avoir pointé du doigt la “sinistre” politique des Lilliputiens européens, qui consiste à immobiliser le Gulliver américain “à l’aide d’une myriade de ficelles qui réduisent sa puissance”, Krauthammer conclut : au fond, dit-il, les États-Unis, en poursuivant leurs propres intérêts, poursuivent aussi ceux des Européens ingrats, surtout quand il s’agit d’apporter la paix au monde.

 

L’histoire militaire occidentale selon Hanson

 

Dans un livre substantiel et bien documenté, intitulé Carnage and Culture, le célèbre historien militaire Victor Davis Hanson effectue un travail d’anamnèse historique en profondeur et part, dans sa démonstration, de la Bataille de Salamine. Son livre est sérieux, très scientifique, mais, face au petit opuscule de Kagan et aux essais de Krauthammer, il constitue une arme bien plus insidieuse et effilée dans le dispositif néo-darwiniste. Hanson analyse toutes les batailles qui ont fait date, comme Salamine (480 av. JC), Gaugamèle (331 av JC), Canne (216 av. JC), Poitiers (732), Tenochtitlàn (1520), Midway (1942), Tet (1968). Hanson donne corps, ainsi, à la théorie d’un Occident qui a la primauté méconnue, depuis fort longtemps, d’être le plus “létal” quand il fait la guerre (Brutal Western lethality, pour reprendre ses paroles), une brutalité qui dérive directement du primat que possède, de fait, sa culture. Que ce soit les Grecs ou les Romains, les Macédoniens d’Alexandre ou les Espagnols de Cortès, ou encore les Américains dans le Pacifique, tous ont obtenu des victoires écrasantes sur des “non occidentaux” (Non Westerners), soit, en l’occurrence des Noirs, des Jaunes ou tous autres peuples qui ne sont pas parfaitement blancs. Ces victoires ne sont pas nécessairement dues à la supériorité de leur organisation ou de leur technologie (par ex. la poudre à canon). Ces victoires, ils les doivent à une “plus-value” civile, faite de discipline, de démocratie, de liberté, d’esprit d’initiative et d’individualisme.

Quant aux inévitables pages sombres de l’histoire occidentale, Hanson - en utilisant cette capacité d’ 'euphoriser' le travail de deuil que nous avions déjà observé chez Krauthammer - parvient à transformer ces défaites occidentales (de la bataille de Cannae à Wounded Knee et à l’offensive du Tet) en victoires de fond, car, explique-t-il, les non occidentaux n’ont obtenu la victoire que dans la mesure où ils se sont approprié les armes, les technologies et les idées de l’Occident. Les jeux sont faits. En allongeant et en étirant quelque peu sa théorie sur les triomphes de l’Occident, Hanson parvient à interpréter la défaite américaine au Vietnam de façon telle qu’il en fait une victoire. La bataille de Khesanh, par exemple, il explique avec un orgeuil mal dissimulé, est certes une défaite américaine, mais aussi une victoire à la Pyrrhus des Vietnamiens, en ce sens que la supériorité matérielle des Américains a fait que le nombre de leurs morts est resté très réduit : un mort américain pour cinquante morts vietnamiens. Ces proportions équivalent plus ou moins aux pertes des espagnols de Cortès devant les Aztèques. Désolé, Hanson confesse toutefois que la victoire américaine s’est muée en défaite, par masochisme, à cause de l’hystérie et des distorsions de la presse, de la télévision et de la gauche américaine.

En raisonnant de la sorte, Hanson rappelle la guerre du Vietnam et la sanctifie (toujours en utilisant, malgré tout, des termes dépréciatifs, comme horrendous slaughter [horribles massacres], “blood bath” [bains de sang], etc.), mais, simultanément, et de manière tacite, il ramène le primat guerrier et civil de l’Occident à l’actuelle supériorité militaire (et aussi civile) des États-Unis.

 

Sortir l’Amérique du syndrôme vietnamien

 

En outre, son livre s’inscrit, mine de rien, dans ce vaste ensemble de narrations réécrites qui visent à sortir l’Amérique de la dépression qui a suivi l’aventure vietnamienne et qui, malgré de fréquentes déclarations contraires, continue à souffir d’une intolérance génétique vis-à-vis de toutes formes de défaite, d’échec, de deuil. Ces “réécritures” relèvent, notamment, de ce célèbre récit national et populaire qui a pour personnage Rambo, porteur du mythe de la trahison du soldat américain héroïque, poignardé dans le dos par l’odieuse bureaucratie politique, militaire et médiatique.

Terminons en évoquant une voix qui n’appartient en aucune façon à cet aréopage de néo-darwinistes et qui s’exprime dans une publication très sérieuse, qui, elle, n’hésite pas à critiquer l’Amérique et sa politique. Cette voix, pourtant, contribue au triomphalisme ambiant de manière subtile. Il s’agit d’un article paru en mai 2003 dans les colonnes de l’Atlantic Monthly, dû à la plume de David Brooks, l’auteur, entre nombreux autres ouvrages, d’une “cover story” de grande ampleur, très complète (12 pages denses) portant sur les différences entre l’Amérique rouge et l’Amérique bleue. Dans son article, Brooks se réfère au livre Democratic Vistas de Walt Whitman (écrit en 1871), et rappelle que le grand poète - à rebours des anti-américains obtus d’aujourd’hui - avait bien compris que l’Amérique était (et reste) un pays fort diversifié et varié, composé d’hommes bons et moins bons, et que sa force consistait (et consiste) à ne pas dévier du chemin qu’elle avait décidé d’emprunter, c’est-à-dire celui de sa “mission historique”, qui est de se poser comme le guide du monde, même dans les moments où le leadership est médiocre (Woods fait directement allusion à Bush). À la lecture de cet article de Woods, on se laisse, à son insu, prendre aux ardeurs nationalistes et messianiques du poète de New York. Woods le rappelle avec nostalgie son blâme adressé aux Américains : “Whitman avait un sens subtil du caractère unique de la mission historique de l’Amérique (“America's unique historical mission”), que Dieu lui-même ou le destin ont assigné à ce pays, pour qu’il diffuse la démocratie dans le monde et qu’il promeuve partout la liberté”.

En avançant de tels arguments, Brooks rejette l’hypothèse d’une Amérique différente, alors qu’il venait lui-même de l’énoncer, et donne, sans doute sans le vouloir vraiment, la main aux Kagan, Krauthammer et Hanson. Il apporte, sûrement malgré lui, une contribution involontaire à la rupture générale qu’annoncent ce “bushisme” militant et l’Amérique, rupture du pacte qui unit théoriquement les peuples au sein des “Nations Unies” et postule la parité démocratique entre les nations. Brooks, avec sa vision de l’Amérique, aussi sympathique qu’elle puisse sembler, rejoint ainsi ceux qui affirment, haut et clair, que l’Amérique a une mission planétaire, légitimée par sa prépondérance militaire, renforcée par sa conscience messianique retrouvée.

 

Francesco Dragosei, article tiré du blog materiali resistenti (août 2003).

02.05.2007

Guerre du Golfe I

L'Europe fracturée

Entretien avec Antonio Gambino, chroniqueur politique à L'Espresso


"La
Guerre du Golfe [1990-1991] ne nous a rien appris de neuf sur la totale incapacité de l'Europe à assumer un rôle politique autonome par rapport aux États-Unis sur la scène internationale. Cette guerre a tout simplement confirmé ce que nous savions déjà". Antonio Gambino n'utilise pas de circonlocutions verbales pour définir la condition minoritaire qui caractérise notre continent ; depuis des années, dans ses rubriques hebdomadaires de l'Espresso, et avec ses livres (le dernier en date est Europa invertebrata, publié chez Mondadori), il s'est révélé l'un des observateurs les plus attentifs et les plus critiques de la politique européenne. (propos recueillis par Roberto Zavaglia)




Q. : Depuis la Guerre du Golfe, il n'y a plus lieu d'espérer voir la CEE se transformer en un pôle politique qui serait en mesure de dialoguer sur un pied d'égalité avec la superpuissance américaine ?

AG : La faiblesse de la position européenne était déjà parfaitement perceptible avant que n'éclate ce conflit. Les problèmes ne sont pas apparus avec lui ; ils proviennent de la vaste pluralité des cultures et des parcours historiques qui caractérisent le Vieux Continent. Mais si au cours des dernières décennies, les liens nationaux se sont atténués, de profondes différences subsistent, auxquelles sont liées des intérêts de natures diverses. La CEE a vu le nombre de ses adhérants augmenter au cours des années mais au détriment de sa cohésion. L'Angleterre y est entrée en conservant une bonne part de ses réflexes insulaires et avec l'intention de garder ses liens privilégiés avec les États-Unis. Le Portugal et la Grèce ont apporté le poids de leur développement économique, inférieur par rapport au noyau des pays fondateurs. Il est difficile de penser que de tout cela découlera une homogénéité suffisante. En fait, cette homogénéité n'arrivera jamais...

Pour quelle raison les Européens, pendant la crise du Golfe, n'ont-ils pas pu se différencier de façon tranchée de l'Amérique, au moins en tentant de soutenir les propositions de paix de Gorbatchev ?

L'initiative diplomatique de la CEE, pendant la présidence italienne a été désastreuse de ce point de vue. Le ministre De Michelis s'est emballé pour l'idée d'une "Conférence pour la Sécurité en Méditerranée", basée sur le modèle de celle d'Helsinki. Comme si la réalité européenne et celle d'un Moyen-Orient agité par une crise profonde étaient comparables ! Ce fut une position totalement dénuée d'impact qui a d'office remis les discussions relatives à tous les problèmes à l'après-guerre, ce qui a eu pour effet de laisser les mains encore plus libres aux États-Unis. Ceux-ci, pour leur part, avaient déjà choisi la solution militaire. En fait, les Américains ont fait semblant, au début, d'accorder quelque crédit à cette idée, puis l'ont complètement laissé tomber. C'est ainsi que l'Italie, par servilité et esprit velléitaire, a été la puissance qui a fait la plus triste figure dans l'affaire. Quant à la France, elle n'a pas fait meilleur effet : il est vrai qu'elle a pu esquisser quelques pas en toute autonomie mais de façon si ambigüe, sans exprimer une ligne cohérente. L'Angleterre, en revanche, a cherché à renforcer ces rapports privilégiés avec les États-Unis et s'est redécouvert sa vocation d'ancien pays colonialiste, en envoyant un puissant corps expéditionnaire.

Est-il de correct de dire qu'après la Guerre du Golfe le monde est encore plus monopolaire ? Que les États-Unis peuvent imposer leur volonté propre à tout le monde sans avoir à négocier préalablement avec un interlocuteur ?

Sans nul doute le bipolarisme est fini. Et avec lui s'achève la tendance à transformer toute crise locale en une opposition entre l'Amérique et l'Union Soviétique. Mais cela ne signifie pas pour autant que nous sommes entrés dans une phase de monopolarisme autosuffisant. Le monde est trop complexe et, en toute zone, nous trouvons des foyers de crise potentiels qui plongent leurs racines dans des questions historiques ultra-complexes et tellement emmêlées qu'ils ne pourront pas être maîtrisés par un et un seul pays, lequel, qui plus est, cultive une dangereuse tendance à tout simplifier à outrance et s'est, plus d'une fois, montré incapable de distinguer en toute lucidité les causes profondes des tensions qui se développaient dans les diverses aires soumises plus ou moins directement à son contrôle. Les événements de cette année l'ont confirmé. La guerre finie, les États-Unis devront gagner la paix, comme nous l'entendons dire un peu partout, en forgeant un ordre nouveau pour le Moyen-Orient. Or ils n'en sont pas capables, parce qu'en réalité ils n'en contrôlent qu'une très petite partie, quasi rien. Ils n'ont rien pu faire pour arrêter l'ignoble massacre des Kurdes, parce qu'ils craignent l'étranglement définitif de l'Irak et le renforcement du fondamentalisme chiite dans la région, qui ne manquerait pas de s'ensuivre. Ils devraient normalement résoudre la question palestinienne mais leur influence sur le gouvernement israëlien est assez limitée. Nous vivons donc une époque de monopolarisme imparfait, surtout parce que les autres protagonistes sont absents. L'Europe a démontré qu'elle n'était pas à la hauteur ; l'URSS est déchirée par une profonde crise interne de laquelle, au bout de 10 ou 20 ans, réémergera peut-être une nouvelle Russie, dont se seront détachées les républiques qui, aujourd'hui, aspirent à la sécession ; cette Russie représentera alors une nouvelle réalité stratégique en Europe orientale. Il est difficile de faire des prévisions, mais nous devons nous rappeler que la Russie, à elle seule, représente plus de 50% de l'Union Soviétique et pourrait très bien, après avoir passé par les transformations nécessaires, se révéler un nouveau protagoniste.

Le concept d'Occident implique qu'il existe entre l'Europe et les États-Unis une parfaite identité quant au modèle de civilisation et surtout quant aux intérêts stratégiques. Ne croyez-vous pas que cet axiome est largement discutable ?

Oui. Et je l'ai écrit à plusieurs reprises. L'Europe occidentale, pendant des décennies, a été traumatisée par la menace soviétique. Il s'agissait d'une menace de type absolument nouveau : l'ennemi non seulement possèdait les moyens militaires pour tenter une invasion mais aussi l'idéologie qui permettait de subvertir le système politique et social en place. De ce fait, on comprend pourquoi l'Europe s'est docilement inféodée à une autre grande puissance, issue de la Seconde Guerre mondiale. L'Amérique a beaucoup de choses en commun avec les peuples européens, mais il y a aussi beaucoup de différences qui les séparent. En fait, Européens et Américains se sentent différents et, parce qu'ils occupent des positions géographiques différentes, ils voient le monde de manières différentes. Or, même si l'URSS ne fait plus peur à personne, notre continent ne parvient pas à retrouver son identité et sa liberté d'action. Les Européens sont comme les vieilles personnes qui, après avoir subi une fracture grave à la jambe, ne se croient plus capables de marcher même quand elles sont guéries et ont la possibilité de le faire ; elles préfèrent rester dans une petite charette. N'oublions pas que l'Europe se croit très vieille et pense qu'elle n'est plus capable d'agir seule.

Mais, alors, tous ces sommets communautaires où l'on parle de cette union économique et politique de l'Europe en voie de réalisation, à quoi servent-ils, si les Européens sont les premiers à ne pas croire en la possibilité d'une véritable autonomie de leur continent ?

Une bonne norme de comportement, c'est de ne pas trop croire à ce que disent les hommes politiques, surtout lorsqu'ils se mettent à disourir à la fin des grands sommets internationaux. Je suis convaincu que tous ces beaux projets d'unité européenne ou ne déboucheront sur rien ou seront largement édulcorés. Les différences entre les économies des pays de la Communauté empêchent d'avancer fort loin dans le processus d'intégration. Du reste, le gouverneur de la banque centrale allemande, Mr. Pöhl, a tapé une nouvelle fois sur le clou : il a dit sans ambages que l'Italie, vu la situation de ses finances publiques, n'est pas mûre pour l'union monétaire européenne. Comment peut-on penser que les Allemands, qui doivent déjà affronter les problèmes économiques de la réunification, vont encore se mettre sur le dos les frais entraînés par les gaspillages absurdes de notre administration ?

Revenons à la Guerre du Golfe. Ne pourrait-on pas avancer l'hypothèse que les Américains ont pris prétexte de la première crise internationale venue pour faire sentir au monde entier, et surtout aux Européens, que depuis l'écroulement de l'imperium communiste, ils sont les seuls à décider du sort de l'univers ?

Oui. Il est très possible que les Américains aient éprouvé une nécessité de ce type. Plusieurs éléments nous permettent ensuite de penser que le gouvernement américain a attiré Saddam Hussein dans un piège colossal, en faisant croire qu'ils tolèreraient l'annexion du Koweit : le comportement ambigu de l'ambassadrice américaine à Bagdad le laisse supposer. La vérité, nous ne la connaîtrons sans doute jamais. Une chose est sûre : les États-Unis ont choisi d'emblée le terrain militaire (car qu'est-ce qu'un ultimatum, sinon la première démarche de toute guerre ?), poussés qu'ils étaient par leur tendance à tout simplifier outrancièrement. Ils ont inversé la théorie de Clausewitz : pour eux, la guerre n'est pas la continuation de la politique par d'autres moyens mais la guerre se substitue à la politique. Ils ont choisi l'affrontement parce qu'ils ne savent pas faire de la politique. Les événements de ces derniers mois au Moyen-Orient confirment amplement cette incapacité américaine.

Monsieur Gambino, nous vous remercions de nous avoir accordé cet entretien.


Vouloir n°80-82 (sept.-oct. 1991) [>o<] [entretien paru dans Elementi n°3, mai 1991].



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La guerre du Golfe a-t-elle été une

guerre contre l'Europe ?

 

EURO

L'Eurafrique et l'Australasie font face aux deux côtes pacifique et atlantique de l'Amérique. La Russie est la puissance qui soude les deux "ailes" du continent eurasien. La russéité est l'esprit qui opérera la fusion. La zone du Golfe est stratégiquement importante parce qu'elle constitue la pointe la plus avancée des eaux océaniques vers l'intérieur des terres. Les États-unis ont intérêt à occuper car, ainsi, ils menacent plus directement la "terre du milieu" sibérienne.



Le centre du centre


Quand nous jetons un œil sur la carte du monde, nous apercevons que les masses continentales du globe sont partagées en trois bandes territoriales rassemblées selon un axe nord-sud :

  • la première de ces bandes territoriales part de l'Alaska pour atteindre la Terre de Feu ; elle est le Nouveau Monde, l'Amérique ;
  • la seconde part du Cap Nord et aboutit au Cap de Bonne Espérance ; c'est la partie occidentale du Vieux Monde, l'Eurafrique ;
  • la troisième part du Kamtchatka, traverse la Chine, l'Asie du Sud-est et l'Indonésie pour aboutir en Tasmanie ; c'est la partie orientale du Vieux Monde, l'Australasie.

Entre l'Eurafrique et l'Australasie, mais plus proches finalement de l'Eurafrique, intercalées entre ces deux masses territoriales du Vieux Monde, se trouvent des régions-charnières : au Nord, la masse continentale russo-sibérienne ; au Sud, le Proche-Orient, territorialement lié à la Russie-Sibérie. Ce territoire constitue le centre du Vieux Monde pris dans son ensemble ; et, au centre de ce centre, se trouvent les pays que baigne le Golfe Persique.

La région du Golfe est le talon d'Achille du Vieux Monde ; c'est une région que les lecteurs de la Chanson des Nibelungen compareront au point vulnérable de l'épaule de Siegfried, là où tomba la feuille de tilleul quand il se trempa dans le liquide qui devait le rendre invulnérable. Mais cette vulnérabilité n'est pas seulement due au pétrole. Nulle part ailleurs dans le monde, les océans ne pénètrent aussi profondément à l'intérieur de la masse continentale afro-euro-asiatique ; l'Océan Indien y pénètre par deux bras de mer, la Mer Rouge et le Golfe Persique ; l'Atlantique y pénètre par la Méditerranée.

Entre ces trois mers, à l'intérieur des terres, entre les côtes écartelées de l'Afrique et de l'Asie, immédiatement au fond du Golfe Persique, nous trouvons le vieux pays d'Ur, à l'embouchure des deux grands fleuves, le Tigre et l'Euphrate : c'est le centre du centre, donc la partie la plus sensible de tout le double continent eurasiatique. Tout trouble qui affecte cette région, toute intervention venue de l'extérieur, a un impact immédiat sur l'ensemble de la masse continentale eurasiatique et africaine.


Le Golfe comme tête de pont


Depuis 1854, année où les navires de guerre américains ont obligé par la force les ports japonais à s'ouvrir au commerce des États-Unis, la politique américaine consiste à tester les côtes du Vieux Monde, à tenter de se conquérir des têtes de pont utiles ou à se réserver les îles en lisière du continent pour en faire d'éventuels tremplins destinés à conquérir ultérieurement d'autres têtes de pont. L'histoire témoigne de cette stratégie : en 1898, les Américains s'installent aux Philippines ; en 1945, au Japon ; deux installations qui annoncent l'occupation ultérieure de la Corée du Sud et du Vietnam. En 1944, le débarquement des troupes US en Angleterre préfigure le débarquement en Normandie, l'ancrage américain en Allemagne et la satellisation de toute l'Europe occidentale.

Ces têtes de pont sur le corps du Vieux Monde sont des régions hautement développées sur le plan technique ; mais elles sont toutes sur les franges littorales du double continent afro-euro-asiatique, sur le littoral de l'Atlantique ou sur celui du Pacifique et non sur le littoral méridional mou, celui de l'Océan Indien. La région du Golfe se situe précisément sur ce littoral mou, au point d'intersection de l'Asie orientale et de l'Eurafrique, sur la voie qui mène aux Indes.

Dans la région du Golfe, le monde islamique, lui aussi, se partage en un pôle occidental arabe, qui s'élance vers l'Atlantique, et un pôle oriental persan-indien, qui part des hauts plateaux iraniens pour s'étendre du Pakistan au Bengla Desh et, de là, s'élancer jusqu'à l'Indonésie et aux Philippines. La puissance qui parvient à se nicher solidement dans la région du Golfe parviendra, en conséquence, à menacer toute l'Eurasie, tout en étant couverte sur les flancs et dans le dos. Elle contrôlera non seulement tout le Proche-Orient, mais aussi toute l'Europe, l'Inde et l'Asie du Sud-Est. De plus, cette puissance pourra, à sa guise, former un "front" contre la puissance militaire russe, non encore définitivement éliminée. Elle épaulera son alliée turque contre la Russie et fera pression sur l'Egypte, la Syrie et l'Iran. Par ricochet, elle fera pression également sur l'Europe et le Japon. Pour l'Amérique, le pétrole arabe est une source de puissance, qui lui permet d'exercer un chantage sur tous les pays qui dépendent du pétrole, notamment l'Europe (et surtout l'Allemagne) et le Japon. Car la puissance de l'Europe et du Japon est différente de celle de l'Amérique : elle ne repose pas sur la précision des missiles et sur la force destructrice des bombes ni sur l'absence totale de scrupules à utiliser les engins de destruction massive mais exclusivement sur les prestations des industries, prestations qui exigent deux garanties : les matières premières venues de l'extérieur et la protection d'armées étrangères.


Était-ce une guerre contre l'Europe ?


La guerre du Golfe a-t-elle été une guerre contre l'Europe ? Les observateurs non inféodés aux idéologies dominantes n'en ont jamais douté. Mais, à mon avis, c'est le journal trenta giorni, édité au Vatican, qui a le mieux répondu à cette question, par l'intermédiaire d'un professeur de sciences politiques de l'Université de Milan, Gianfranco Miglio : "Les États-Unis ont compris que s'ils ne voulaient pas connaître le même déclin que l'Union Soviétique, ils devaient faire front contre leurs adversaires de demain : notamment le Japon et l'Europe unie, dont le centre sera la puissance économique allemande. Personne n'aime se faire jeter en bas d'un trône. Les États-Unis ne peuvent tolérer une Europe comme celle d'aujourd'hui, une Europe qui est puissance sans même faire de gros efforts pour l'être et qui les dépasse sur les plans économique et technologique. Quand les Américains se sont aperçus qu'ils n'auraient un jour plus rien à dire en Europe, ils ont parié sur le Proche-Orient, sur la domination qu'ils pourraient exercer sur les robinets pétroliers d'Arabie, dont dépendront encore pendant des décennies l'Allemagne et le Japon, tant que Russes, Japonais et Allemands ne pourront pas exploiter sans difficultés les réserves sibériennes. Dès que les réserves sibériennes entreront sans plus aucun problème dans les calculs économiques européens et japonais, le Proche-Orient et la maîtrise de cette zone par toute puissance extérieure perdront de leur importance économique, ce qui ne signifie pas qu'ils perdront leur importance géopolitique : la position-clef qu'est le Proche-Orient ne changera pas. Les États-Unis ont profité d'une occasion, l'absence politique de l'URSS, et cette occasion momentanée n'allait sans doute plus jamais se représenter".

J'ajouterais que cette occasion à été créée de toutes pièces par la décision de Reagan de mettre Moscou à genoux par la course aux armements. L'occasion d'agir dans le Golfe a été provoquée par le prétexte offert par Saddam Hussein : tout s'est ensuite passé comme le prévoyait le scénario. Bush a joué le rôle que lui assignait le scénario. Le plan, dans son ensemble, a été jadis conçu par Kissinger. C'est sous son égide qu'il a été élaboré en 1975 et présenté dans la revue Commentary,  puis, un peu plus tard, dans Harpers Magazine,  sous le titre S'emparer du pétrole.


Les alliés des États-Unis sont leur véritable ennemi


Seuls ceux qui observent superficiellement les événements militaires pensent que l'ennemi militaire pilonné, attaqué, est le véritable ennemi. Dans une guerre, l'ennemi est celui auquel on veut nuire. Or la volonté de nuire a souvent pour objet un autre que l'ennemi déclaré. Cet autre n'est nullement agressé : au contraire, il est déclaré "allié". Cet autre ne riposte pas. Ces alliés doivent très souvent acter du fait qu'une guerre menée par un de leurs alliés, généralement le plus puissant, la puissance hégémonique, crée les conditions de leur dépendance future ou détruit les sources de leurs richesses, ou les deux à la fois. Le procédé qui consiste à faire des alliés des vassaux en menant des guerres communes est vieux comme le monde. Les Romains étaient passés maître dans cet art. Les Américains prennent aujourd'hui le relais. Les deux guerres mondiales se sont avérées telles. Dans les deux cas, le prétexte était de détruire la puissance allemande ; la raison réelle était d'asservir l'Europe. Cinquante ans plus tard, les États-Unis ont le plaisir de voir que leurs alliées et partenaires commerciaux contribuent financièrement à une campagne militaire déclenchée, en fait, pour mieux les juguler ! Et les Allemands, élèves-modèles de la classe atlantique, de faire du zèle à outrance !

Certes, la guerre du Golfe est arrivée un peu tard pour l'Amérique mais certainement pas trop tard. D'abord, parce que les milliards investis depuis des décennies dans l'armement vont enfin s'avérer quelque peu rentables ; ensuite, parce que le remplacement du matériel démoli ou utilisé apportera à l'économie la nécessaire injection de conjoncture et favorisera la relance. N'oublions pas que les vaincus de la Seconde Guerre mondiale, où les alliés qui se sont saignés sans rien avoir en retour, étaient prêts à contourner et à dépasser l'Amérique sur le plan économique.


Les illusions des impuissants


Il faut détruire les illusions des Européens ou des Japonais : sans une base de matières premières mise à l'abri de toute crise, sans un armement qui corresponde à leur richesse réelle, ils ne pourront pas s'affirmer sur la scène internationale. C'est pourquoi la guerre du Golfe était indispensable, aux yeux des Américains, pour les remettre à leur place de vassaux. L'Amérique leur a donné un avertissement, un signal, en occupant la région où jaillissent les sources de leur bien-être.

C'est toujours la puissance qui domine le territoire d'où proviennent les matières premières qui orchestre l'économie mondiale. Sur le long terme, est puissance de ce type toute puissance qui aligne les armées suffisantes qui interviendront en cas de besoin. Une telle puissance aura toujours le dessus face à la puissance économique dépourvues d'armées valables. Et pour étayer la puissance de l'armée, il est bon d'avoir un territoire qui recèle suffisamment de matières premières utiles à la vie quotidienne et à la guerre. Les puissances disposant de larges espaces possèdent généralement les matières premières nécessaires et ont donc une longueur d'avance sur les autres.

Le parallèle sud-africain


Il y a aussi les pays détenteurs de matières premières qui se montrent récalcitrants. On tente généralement de les faire fléchir par des campagnes de propagande, orchestrées dans le monde entier. De surcroît, cette propagande est épaulée par des groupes terroristes clandestins, souvent basés au-delà des frontières, et par un boycott économique constant. Tel est le scénario en vigueur en Afrique du Sud depuis des années. L'habillage idéologique de cette campagne n'est que pur instrument. Ce qui fait l'enjeu, en Afrique australe, c'est une bonne douzaine de minerais indispensables à l'industrie de guerre et la volonté de briser des monopoles émergeants.

L'économie ouest-européennes, telle qu'elle s'est développée depuis 1945, pourrait se fournir en métaux exclusivement en Afrique du Sud. Mieux, elle ne pourrait guère croître sans eux ni sans le pétrole arabe. Si la RSA fait faillite sous la direction d'un gouvernement ANC, toutes les sources de minerais tomberont inévitablement entre les mains de gros consortiums américains. Dans ce cas, la lutte anti-apartheid aura servi les desseins impérialistes des États-Unis, dirigés contre l'Europe, et la question de savoir si, humainement parlant, cette lutte était justifiée ou non, demeure en fait sans importance.

La décision prise par les Américains d'intervenir dans le Golfe, le boycott incessant contre l'Afrique du Sud - cette nouvelle Europe du Cap de Bonne Espérance, à l'extrême-sud de l'Eurafrique - ne profitent qu'aux États-Unis et sont des défaites politiques désastreuses pour l'Europe, qu'on le reconnaisse ou non. L'Europe a renoncé à la puissance pour se payer un plus haut niveau de consommation. Choix calamiteux qui lui retombe aujourd'hui sur le nez. Plus que jamais, l'Europe devra désormais se procurer ses matières premières indirectement, c'est-à-dire via les États-Unis.


Les possibles qui ne se sont pas réalisés


Non seulement à cause de la résistance américaine mais surtout à cause de la désunion des Européens, l'unification de la partie occidentale du Vieux Monde n'a pas pu se réaliser en ce siècle. Cette unification était un postulat de la raison pratique, dicté par l'histoire et la géographie. Elle aurait du se réaliser sous la direction de l'Europe et sur base des principes d'auto-détermination des peuples et non sur l'illusion américaine d'une nation building artificielle. L'Europe et l'Afrique se seraient construites juridiquement et économiquement. L'Afrique aurait été l'espace complémentaire de l'Europe.

De la même façon, à cause de la victoire américaine dans le Pacifique et de l'intransigeance des Japonais à l'égard des peuples est-asiatiques, le pôle oriental du Vieux Monde n'a pas pu s'unir et la "sphère de co-prospérité est-asiatique", annoncée par les Japonais, n'a jamais vu le jour.

Au Proche-Orient, les querelles et les jalousies des dirigeants locaux ont empêché l'unification des nations arabes. Résultat : les Américains contrôlent la région et imposent le respect des frontières artificielles, prévenant de la sorte tout processus d'unification ; les États-Unis refusent aux peuples opprimés de la région le droit à l'auto-détermination, notamment aux Kurdes.

Géopolitiquement parlant, le Proche-Orient appartient à la zone eurafricaine du Vieux Monde. Comme en Afrique noire, le retard politique qui affecte le Proche-Orient est dû aux négligences passées et actuelles des Européens. Car les Européens ont été jadis les maîtres dans la région. Leurs querelles incessantes, devenues de plus en plus anachroniques au fur et à mesure que montaient les puissances dotées de grands espaces, sont à la base du désordre général d'aujourd'hui.



Général Heinrich Jordis von Lohausen, Vouloir n°80-82 (sept-oct. 1991) [>o<] [texte issu de Staatsbriefe, Nr 6/7-1991, Munich].

 

Hommage au Général-Baron Heinrich Jordis von Lohausen à l'occasion de son 90ème anniversaire


La vie du Général von Lohausen reflète toutes les tragédies du XXe siècle qu'il a traversées. Fils d'un officier de l'armée impériale et royale austro-hongroise, il est né à Villach le 6 janvier 1907. Son avenir était tracé : fils de militaire, il serait lui aussi militaire. Mais un militaire-philosophe qui allait expliciter sa triple option historique et politique : fidélité géographique au continent européen, fidélité à l'institution impériale romaine et germanique, fidélité à la nation allemande au sein de laquelle il est né.

Théoricien militaire de la géopolitique, officier d'état-major, officier combattant, attaché militaire autrichien à Rome, Londres et Paris, Heinrich Jordis von Lohausen savait bien de quoi il parlait dans ses ouvrages, qui ont séduit le camp national-conservateur en Allemagne et en Autriche. L'espace, le sens de l'espace, le rapport à l'espace, autrement dit la géographie comme inéluctable destin, telles sont les thématiques de son oeuvre, couronnée par la parution en 1979 de son livre principal, Mut zur Macht (tr. fr. : Les empires et la puissance, éd. Le Labyrinthe, 1985, 2e éd. 1996). La démarche intellectuelle de la géopolitique de Lohausen repose sur la réception et l'assimilation des travaux d'Oswald Spengler, de Carl Schmitt et de Karl Haushofer. Lohausen a dépassé Haushofer en insistant sur la volonté de puissance, première vertu géopolitique, puis sur la nécessité de déployer toujours une vision impériale, deuxième grande vertu géopolitique, vertus qui façonnent l'histoire, vertus portées par des peuples libres, sains, sûrs de leur avenir. Sans ces vertus, les peuples basculent dans ce que Spengler nommait la "fellahité", soit la volonté de renoncer à ses potentialités, parce qu'on refuse les obligations qu'implique la liberté. Lohausen nous a appris à ne pas penser et agir à l'encontre des règles et des lois de la nature, et surtout à l'encontre des lois régissant les espaces et les rapports spatiaux.

Pour l'impulsion que la lecture de son livre nous a donnée, pour avoir ainsi initié involontairement l'aventure d'Orientations, Vouloir et Synergies Européennes, il nous reste à remercier bien humblement, mais avec toute la fierté d'être ses disciples, le Général von Lohausen ! Sachons poursuivre, chacun à notre manière, cette grande oeuvre, sachons garder bien vive la flamme qu'il nous a léguée. Et souhaitons-lui encore de nombreuses années de vie dans sa Carinthie natale ! Lang zal hij leven !


Robert Steuckers, Nouvelles de synergies européennes, 1997.