03.05.2007

LEXIKON

Un ouvrage de référence capital !

Le Lexikon des Konservatismus de Caspar von Schrenk-Notzig



schren10.jpgLe monde politique peut nous apparaître sombre, être à nos yeux l'espace de toutes les déficiences générées par les idéologies dominantes, il y a toutefois lieu de se réjouir aujourd'hui. Et j'ai ressenti de la joie lors de la dernière Foire du Livre à Francfort [octobre 1996], lorsque j'ai découvert, dans le stand de l'éditeur Leopold Stocker de Graz, l'ouvrage collectif, dirigé par Caspar von Schrenck-Notzing, Lexikon des Konservativismus. Pour la culture politique du monde germanophone, pour les germanistes qui s'intéressent aux idées politiques, ce livre de référence constitue indubitablement un enrichissement. Il y a peu, le journaliste et essayiste Claus Leggewie, qui publie la plupart de ses ouvrages dans la maison de gauche Rotbuchverlag, émettait un jugement : Der Geist steht rechts ! (L'esprit est [désormais] à droite !). Fallait-il une nouvelle preuve pour étayer ce jugement ? Alors, cette preuve magistrale, c'est le Lexikon de Schrenck-Notzing, le directeur de la revue munichoise Criticon. Il contient plus de 300 articles consacrés à des personnalités ou à des thématiques. Sa parution indique que les idées étiquettées "conservatrices" sont bien vivantes aujourd'hui dans l'espace linguistique germanique. Le tour d'horizon qu'offre cet ouvrage part de l'antiquité et aboutit à l'actualité : un véritable réexamen des idées qui inscrivent la durée et la continuité dans leurs démarches, un travail collectif qui réinterprète et réactualise ces corpus doctrinaux conservateurs avec une remarquable pertinence.

Objectif du Lexikon : rendre explicite la démarche conservatrice fondamentale, qui est d'organiser la résistance contre cette "pression de l'éphémère" (Botho Strauss) et remettre sans cesse en évidence "the permanent things" (T.S. Eliot).

Cette démarche est plus nécessaire que jamais, dans la mesure où tous peuvent constater dans leur vie quotidienne les conséquences catastrophiques de l'application politique des idées des Lumières. Heinrich Leo, qui appartenait à l'aile la plus radicale de la Burschenschaft, soit les Schwarzen de K. Follen à Iéna, polémiquait contre ces idéaux "éclairés" en les appelant auf-kläricht. Elles sont devenues une menace pour la vie sur la planète, pour la survie des peuples. Il est donc grand temps de retourner à des stabilités conceptuelles plus solides et plus ancrées dans les mémoire et dans l'histoire. Mais malgré l'ampleur des désastres économiques et écologiques provoqués par l'application du programme "illuministe", le danger le plus grave, suscité par les Lumières, reste indubitablement la destruction des valeurs et la mort de toute forme de spiritualité.

Je ne veux pas dire par là que le "conservatisme" est derechef un anti-rationalisme, il est bien plutôt l'opposition la plus conséquente de la rationalité traditionnelle à la rationalité moderne. Il revendique les droits de la religiosité et de la transcendance contre les prétentions de l'immanentisme, il s'oppose à toutes les destructions entraînées par une pensée qui propage sur la planète entière l'idée fallacieuse d'un individu totalement autonome, détruisant du même coup toute notion équilibrée d'un ordre social et communautaire viable, généreux et solidaire, sans proposer d'alternative sensée à ces legs de la tradition. Gadamer nous a évoqué cette problématique en nous expliquant que le préjugé fondamental de l'Aufklärung, était "le préjugé contre tous les préjugés, ce qui conduisait à dévaloriser toutes les formes traditionnelles".

Quant à l'essence du "conservatisme", Hans-Christof Kraus la définit de manière fort claire et explicite dans sa rubrique "Conservatisme allemand". La pensée conservatrice, explique-t-il, comprend "quatre éléments centraux" (p. 120) :

  1. Le Tout passe avant les parties, ce qui signifie que le bien commun passe avant le bien personnel et les intérêts de chaque individu qui appartient à cette communauté.
  2. L'ordre du monde a été créé par Dieu et est dès lors d'essence divine.
  3. L'ordre divin est en soi structuré hiérarchiquement, ce qui signifie que les individus isolés sont inégaux en tant que parties de ce Tout.
  4. Chaque partie du Tout est un microcosme dans un macrocosme, ce qui signifie qu'elle est un reflet d'un ordre supérieur qui l'englobe.

Si tels sont les axiomes du conservatisme [et non nécessairement de la "Révolution conservatrice", ndt], on ne s'étonnera pas que l'équipe rédactionnelle de ce Lexikon considère Platon "comme le philosophe conservateur le plus conséquent actuellement" (F. Romig dans la rubrique consacrée à ce philosophe grec, p. 425), car il démontre magistralement que "l'affinité intérieure entre l'Être, l'Homme et l'État (polis) ou, en d'autres termes, l'unité de l'Être, de l'Homme et de l'État (polis) est ce sur quoi repose toute justice et tout ordre juste" (p. 428). Cette perception platonicienne a été reprise d'une part par les grands penseurs politiques romains (notamment Cicéron) et d'autre part par les Pères et les doctrinaires de l'Église, pour aboutir à l'idée de "Saint-Empire romain [de la nation germanique]". Celle-ci est la forme apicale la plus élevée sur le plan politique qui ait existé jusqu'à présent (à ce propos, la rubrique Reich de Christoph von Thienen-Adlerflycht est très instructive !).

À l'ère moderne, ce fut surtout l'idéalisme allemand de Kant, Fichte, Schelling et Hegel qui a guidé la pensée conservatrice vers de nouveaux sommets intellectuels en Europe occidentale. Au XXe siècle, enfin, c'est l'Autrichien Othmar Spann et son école "révolutionnaire-conservatrice" qui offre le système de pensée le plus élaboré (p. 519).

Le Lexikon dresse véritablement un bilan de la pensée conservatrice, tout en annonçant son retour sous les feux de la rampe. Il nous explique comment fonctionnent les conservatismes des pays voisins de l'Allemagne (États-Unis, France, Suisse, Autriche) et évoque une quantité de figures de proue anglaises, russes, espagnoles, italiennes ou ibéro-américaines. L'équipe rassemblée par Schrenck-Notzing a réussi à démontrer clairement que le "conservatisme" n'est pas une simple réaction épidermique et momentanée contre les courants de pensée actuels, comme l'affirment bon nombre de dogmatiques inféodés à "l'Internationale des Libéraux éclairés", en prétendant que le conservatisme n'existe que dans la mesure où il s'oppose au libéralisme (c'est ce que tente de démontrer Stephen Holmes dans son ouvrage Anatomy of Antiliberalism). Bien au contraire, le conservatisme entend être le véhicule d'une force spirituelle agissante à travers toutes les époques historiques, une force qui tente de maintenir ce qui est éternel, ce qui transcende les âges, ce qui est immuable en dépit des contingences, une force qui cherche à orienter le temporel vers l'éternel.

Pour les conservateurs religieux, "l'Église", avec sa constitution fortement hiérarchisée, autoritaire et donc non démocratique, est "l'institution catéchonique" (p. 306) qui constitue, en tant que societas perfecta ou "société parfaite", l'archétype de toutes les autres structures sociales, donc également de l'État. Tant l'État que les autres "entités" sociales présentent, d'après la doctrine sociale des catholiques, des principes constitutifs analogues à ceux de l'Église (unité, totalité, pluralité, différences, inégalité, rangs, échelons, personnalité supra-individuelle, liberté, subsidiarité, sens du sacrifice, don total de soi et identité) (cf. pp. 303 à 306). Si tels sont les principes constitutifs de toute société viable, il est évident que l'idée motrice de la révolution soixante-huitarde, où un Willy Brandt entendait "démocratiser" toutes les aires sociales, est contraire à l'ordre naturel et est intrinsèquement fausse.

Cette affirmation d'un faisceau de principes constitutifs conduit à la vision conservatrice de la société, qui implique que toutes les structures sociales soient le reflet d'un ordre transcendant la temporalité, qui n'a pas été "fabriqué" par l'homme. Tous les 250 auteurs, philosophes et écrivains conservateurs, abordés dans ce Lexikon, témoignent, par leurs œuvres, de cet ordre éternel, réalisé dans la temporalité.

75_0.jpgCe Lexikon nous résume de manière parfaitement instrumentalisable dans le débat politique ou dans toute discussion à bâtons rompus, la portée et la pertinence des concepts-clefs de l'idéologie conservatrice, tels institution, corporatisme, État, Terroir (Heimat), nation, liberté, droit, constitution, légitimité, valeurs, bien commun, justice, holicité (Ganzheit), élite, hiérarchie, autorité, fédéralisme, subsidiarité, ou, dans une perspective critique, idéologie des Lumières (Aufklärung), libertarisme, totalitarisme. Avoir réécrit la définition de ces termes politiques essentiels et éternels est une belle gifle au visage des soi-disant "gardiens de la constitution", en réalité des doctrinaires de l'actuelle political correctness qui, dans le dernier rapport des services de sûreté allemands (1995, p.124), avaient désigné les termes de communauté populaire, de fidélité, d'héroïcité, de conscience de la liberté, d'honneur et de décence, comme des "vocables dépourvus de tout contenu de vérité". Cette assertion, pour le moins étonnante, se référait à un jugement de la Cour constitutionnelle fédérale (allemande) de 1952.

Ce Lexikon est le cadeau idéal pour toute personne qui s'intéresse aux jeux politiques, pour les étudiants qui préparent des examens, pour les vieux briscards qui ne capitulent pas devant les idéologies dominantes, mais ne parviennent toujours pas à mettre de l'ordre dans leurs pensées, pour les enseignants qui veulent communiquer à leurs élèves des définitions claires et précises. Bref, ce Lexikon est un instrument de combat indispensable, y compris pour orienter utilement ceux qui se sont engagés aujourd'hui dans la lutte politique immédiate dans les parlements ou pour les journalistes politiques, qui ont la volonté de discipliner leurs critiques de la gabegie ambiante.



Gerhoch Reisegger, Vouloir n°134/136, 1996
[>o<] (recension tirée de Aula, la revue des Burschenschaftler autrichiens, n°11, 1996).

 

Né à Munich le 23 juin 1927, Caspar von Schrenk-Notzing, dont l'arrière-grand-père, l'industriel Gustav von Siegle, fut député national-libéral au Reichstag, est surtout célèbre pour avoir fondé en juillet 1970 la revue Criticón, dont l'influence fut considérable dans la jeune génération des intellectuels  « de droite » d'après-guerre. Le premier numéro de cette revue contenait d'ailleurs un portrait d'Arnold Gehlen et un texte de présentation signé Armin Mohler. Caspar von Schrenk-Notzing, dont le premier livre (Hundert Jahre Indien) est paru en 1961, est aussi l'auteur de Charakterwäsche (1965), critique argumentée de la  « rééducation » du peuple allemand par les Américains. Il a ensuite publié Zukunftmascher (1968) et Demokratisierung (1972), avant de devenir en 1996 le maître d'œuvre d'un important Lexikon des Konservatismus.

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