03.07.2007
SOUVERAINETÉ
SOUVERAINETÉ
Fonction qui incarne les valeurs supérieures et fondatrices liées à l'histoire, dans la conception-du-monde indo-européenne. La souveraineté, dans notre optique, appartient à la fois, au religieux et au politique, celui-ci étant subordonné à celui-là. Elle assure le destin du peuple sur le long terme. Présente dans une institution suprême dont les formes peuvent varier, les valeurs souveraines peuvent s'incarner du haut en bas de l'échelle sociale dans diverses instances (holisme), relativisant, hiérarchisant et se soumettant les autres valeurs, parfaitement légitimes de ce fait (cf. organicisme). La souveraineté ne se confond donc pas necessairement pour nous avec un État central, unificateur, individualisateur et égalitaire ; elle est même tout à l'opposé de l'étatisme contemporain, qui rend impossible toute autorité souveraine. Une communauté qui oublie le sens de la souveraineté est, à terme, condamnée à mort.
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Le principe de souveraineté

L'une des premières définitions modernes de cette notion nous est donnée par Burlamaqui (1694-1748) dans ses Principes de droit politique. Celui-ci retient trois éléments essentiels :
- un DROIT de direction,
- assorti d'un POUVOIR de commandement, de contrainte,
- ayant une valeur UNIVERSELLE, c'est-à-dire que cette combinaison juridico-politique s'applique à tous les membres d'une collectivité politique donnée (cité, nation, monarchie, empire, etc.).
La notion est définie par conséquent indépendamment du type de régime dans lequel elle s'applique. Cette définition retient notre attention essentiellement par son aspect moderne : c'est qu'elle utilise deux concepts tirés du discours contemporains, à savoir le droit et le pouvoir politique. Il est à souligner cependant que la position originale de Burlamaqui constitue une rupture qui est à la fois historique et idéologique.
Le droit médiéval, fortement soumis aux règles du discours scolastique, ne pouvait concevoir une théorie de la souveraineté qui ne fut principalement théocratique et déiste. Or, alors que les légistes catholiques s'appliquaient à dégager une conception métaphysique, Bulamaqui propose une définition politique et juridique, renouant ainsi avec la tradition publiciste romaine. En introduisant dans sa recherche des principes et critères non-religieux (pour simplifier, disons "laïcisé", bien que le terme soit impropre de notre point de vue), ce penseur genevois revendique un acte contestataire.
L'originalité de cet "esprit contestataire" - qui va se développer au fil des siècles - peut être étudiée à travers deux exemples :
- d'une part, la théorie du mandat. Si l'on reconnaît la dichotomie souveraineté/ pouvoir divin, à qui peut-on alors attribuer cette souveraineté étant bien entendu que celle-ci n'est concédée qu'à titre relatif et provisoire au souverain ? Et, par ailleurs, qui est à l'origine de cette attribution ?
- d'autre part, le développement de l'idéologie démocratique de la souveraineté populaire. Cette idéologie, caractérisée par la notion de "contrat social", présente deux versions : l'une post-scolastique (la doctrine des jésuites en est la plus brillante des représentations), l'autre républicaine (Hobbes, Rousseau).
La théorie du mandat
De la théorie du mandat peuvent être dégagées les esquisses idéologiques de ce qui était appelé à engendrer les grands principes de la pensée politique contemporaine. On y reconnaîtra, entre autres choses, les valeurs sous-jacentes aux idéologies égalitaires : dualisme, mécanicisme inorganique, attachement aux cadres logiques du droit privé.
Cette théorie présente une structure trinaire évidente. Trois facteurs, trois niveaux, interviennent en effet : le mandataire, le mandaté et l'attribut du mandat. Le mandataire est Dieu, ou la puissance divine dans le langage des légistes de l'époque ; le mandaté, celui qui exerce le pouvoir en vertu d'un mandat explicite découlant d'une procédure historique (le pacte de Dieu et du roi prend la forme du baptême - Clovis - ou du sacre - les Bourbons -) ; enfin, l'attribut même du mandat est représenté par la souveraineté, qui est à la fois droit et pouvoir.
Cette dialectique trinaire s'inspire d'une idéologie dualiste, essentialiste, qui apparaît clairement dans le schéma suivant :
Élément originel : Le mandataire = Dieu (A)
Éléments dérivés : Le mandaté = Roi (B) ; L'attribut = Souveraineté (C).
La relation causale, telle qu'elle transparaît dans ce dessin, entre celui qui est la source de tout pouvoir (Dieu) et ce que nous avons appelé les "éléments dérivés" de la structure (le souverain et son attribut), est frappante.
Ainsi, il n'existe qu'un rapport unilatéral entre l'élément originel et les éléments dérivés. Qu'est-ce à dire ? C'est que le souverain (l'État) n'est considéré que comme une instance soumise, déterminée. Simple super-structure dans le rapport trinaire que nous avons défini, il ne peut être une instance suprême. Au même titre, la souveraineté est conçue ici comme un pur "objet". Il n'est pas question de la valoriser, dans la mesure où elle participera de Dieu et du pouvoir politique temporel.
Au fond, l'État est un "objet" divisé, la souveraineté politique une instance médiatrice ; seule la puissance divine est présentée comme "sujet" total, instance suprême parce qu'englobante. C'est ainsi qu'un légiste de l'époque médiévale a pu écrire que l'État n'était en tout et pour tout qu'un fidei commis...
Une logique essentialiste, inorganique et déterministe
Cette logique "essentialiste", selon laquelle Dieu serait l'essence de toute chose (cf. Saint Augustin, Thomas d'Aquin) conduit à dévaloriser le pouvoir politique, opération caractéristique du manichéisme chrétien. Non seulement l'État n'est qu'une structure objective, mais il représente chez les doctrinaires chrétiens, une anti-thèse, un mal nécessaire.
Bien évidemment, la coloration donnée au pouvoir politique est négative. Si l'État est en possession de la souveraineté, il n'en a pas la propriété pleine et entière. Il n'est pouvoir que par accident et non par essence. En termes civilistes, il n'exerce pas un droit réel parfait de propriété.
Qu'est-ce que cette souveraineté, émanée de Dieu et qu'il peut reprendre à tout instant ?
Philologiquement, elle est superanum, c'est-à-dire supériorité. Pétris de droit romain et de droit canonique, les légistes de l'âge d'or du catholicisme sont les ardents défenseurs d'un ordre théocratique. Leur discours est moins idéologique que politique. Au service du pouvoir ecclésiastique, ils donnent à ce dernier un alibi intellectuel (1). Soulignons que cette dialectique n'est nullement organique. Elle relève au contraire d'une pure mécanique déterministe, dans laquelle l'homme n'a aucun droit.
Logiquement, les rapports qu'entretient cette puissance divine avec le souverain sont purement hiérarchiques. L'influence platonicienne apparaît ici considérable. Si rien ne se conçoit hors de Dieu, le pouvoir politique n'est que titularisation et jamais propriété ab origine. C'est ainsi que l'écrivaient les frères Carlyle dans un essai intitulé A History of Political Medieval Theory in the West (1903-1936) en rappelant le vieil adage des barons anglais et saxons : Nolimus leges anglicae mutare.
La souveraineté du peuple
Il est inévitable que cette seconde partie apparaisse comme un raccourci par trop fulgurant d'une évolution qui, bien que sensible, fut lente. Cette dernière est typique des mouvements observables dans la vie des idées, qui passent successivement par des phases de contraction puis de décontraction. Rythme biologique que nous retrouvons dans notre analyse. À l'époque où nous reprenons notre étude, les discours touchant à la notion de souveraineté populaire se sont multipliés. L'émergence d'un État puissant, centralisateur et volontaire a favorisé une telle poussée. La théorie du droit divin est une expression de notre époque de changements. Elle fournit une base idéologique à l'absolutisme du XVIIe siècle.
Deux inspirations sont à distinguer : l'une est d'origine chrétienne et représentée par les Monarchomaques et certains intellectuels jésuites (dont Francisco Suarez). L'autre est plus franchement laïque, entendons par là non directement attachée aux intérêts ecclésiastiques (Hobbes et le Léviathan, Rousseau et le Contrat Social). Penchons-nous tout d'abord sur la doctrine jésuite à travers les idées développées par Francisco Suarez (1548-1617).
Fidèles aux tendances égalitaires de leur doctrine dualiste - et de la théorie du mandat qui en est une expression particulière - ce sont des penseurs jésuites qui vont enclencher le mouvement qui débouchera sur la théorie du contrat social. Ce n'est là qu'un des multiples paradoxes apparents de l'histoire des idées. Certains auteurs ont voulu voir dans cette évolution une "laïcisation" de la théorie du mandat et il est évident qu'une tentative de dégagement du discours théocratique se manifeste timidement. Lato sensu, ils demeurent tout de même dans la ligne des héritiers de la pensée augustinienne et thomiste. Si les scolastiques perdent du terrain, la conception du monde dominante chrétienne se maintient. Les valeurs restent identiques. Quelles sont-elles ?
Première idée : L'homme est un être social. L'ontologie sociale de la doctrine aristotélicienne est reprise dans l'augustinisme, par la reconnaissance de l'individu comme réalité politique. Comme valeur, l'homme est un absolu dans l'histoire et la Cité de Dieu est reliée à la Cité Terrstre par une "sphère de conciliation" qui n'est pas sans rappeler Socrate ou Chrysippe.
Deuxième idée : Le mandataire n'est plus Dieu. Les monarchomaques sont les premiers à opérer cette substitution : la source du pouvoir n'est plus divine mais réside dans le peuple.
Les intellectuels jésuites vont introduire une révolution dans les idées. Au vieux principes thomiste "nulla potestas nisi a Deo" est substitué l'idée selon laquelle "nulla potestas nisi a Deo per populum"... Il s'agit là de quelque chose de révolutionnaire puisque c'est reconnaître au peuple au moins un rôle égal à celui de Dieu. Le "grand absent" (entendons le peuple) est désormais placé au premier rang. Ainsi pour le Cardinal Bellarmin (1542-1621), "tous les citoyens sont civilement égaux", ajoutant dans De Membris Ecclesiae, "le pouvoir a été donné au peuple et les hommes y sont égaux".
Il est d'ailleurs suivi dans cette voie par Suarez, un autre père des jésuites : "la sphère de conciliation" est facteur de synthèse, synthèse de Dieu et du peuple. La souveraineté populaire est donc dans le cadre de cette "sphère" concrétisée par un contrat de tous entre tous. La filiation est incontestable (cf. J. Rouvier, Les grandes idées politiques, t. 1, Bordas).
Deux aspects sont à distinguer :
- La société, d'une part, fondée sur un rapport de droit privé, de nature synallagmatique. Cette influence du droit privé rejoint celle aperçue dans la théorie du mandat. Dans cette société, les hommes sont égaux, comme créatures de Dieu. Celle-ci est une exigence de la nature, devant être régie par une autorité, nécessité par le bien commun. Ce syllogisme thomiste réduit le pouvoir à un mal nécessaire et sa souveraineté à une simple délégation du souverain suprême (Dieu ; puis Dieu et le peuple ; le peuple enfin). Ce rapport autrefois nommé "pactum" induit une délégation de pouvoir.
- En effet, le pouvoir résulte de ce "pactum subjectionnis". Il est mal tempéré en vue du bien commun ! Définir ce dernier est une tâche ardue mais il existe comme objectif.
Le dualisme manichéen est conservé...
Le dualisme manichéen est cependant conservé : le pouvoir demeure ce mal nécessaire. La cité des hommes, reflet dégénéré de la Cité de Dieu, réclame une caricature de pouvoir. L'exécutif, l'État, quelle que soit son appellation, est cette dernière. Le pacte est limité et partiel. Face à la société des hommes (valeur du bien), fondée sur un accord consensuel naturel (influence du jusnaturalisme), le pouvoir représente le pôle négati. C'est ainsi que nous arrivons à la théorie du contrat social, dont les principaux théoriciens furent Thomas Hobbes et J.J. Rousseau.
Dans son ouvrage principal, Le Léviathan (1651), Hobbes (1588-1679) nous expose les principes qui l'ont inspirés. C'est surtout chez Spinoza qu'il a puisé son inspiration. Ce dernier, dans son Traité théologico-politique développe l'idée selon laquelle l'état originel de l'homme est celui de nature. L'état de nature se définit comme "la possession d'un droit qui s'étend jusqu'où s'étend la puissance déterminée qui lui appartient" et présente donc un caractère actif d'une pluralité de rapports de puissance (cette idée s'oppose en fait à l'idéalisme pacifiste et plat des intellectuels contemporains). La fin d'un tel état est la conséquence de l'apparition de ce que Spinoza appelle la "multitude", connaissant deux formes principales : la cité et la république.
À ce propos, Rousseau considérait que l'accroissement du nombre des individus est inversément proportionnel au degré de liberté dont ils jouissent. Cette conséquence du nombre en expansion (cf. chap. XVII du Léviathan), comme pure quantité arithmétique, produit inéluctablement une société de discipline qui trouve sa justification dans sa fonction d'assurance. Hobbes définit cette fonction comme celle consistant à "donner la pais et la sûreté".
La naissance de l'État totalitaire
Le problème qui se pose n'est plus alors de limiter ce pouvoir mais de l'organiser au mieux des intérêts collectifs. Le philosophe investit celui-ci d'un droit illimité d'action justifié par sa fonction. Chaque acte souverain a pour auteur l'ensemble des sujets. D'où l'apparition du Leviathan, "le plus grand des monstres froids" dont parle Nietzsche. En termes de sociologie politique, c'est l'acte de naissance intellectuelle de l'État totalitaire, de la dictature moderne, qu'elle soit nazie ou stalinienne.
On peut dégager chez Hobbes deux idées dominantes, d'une part une méfiance a priori du pouvoir réhabilité mais condamnable tout à la fois, d'autre part une vue prospective quant à l'apparition de l'État moderne et de sa rhétorique égalitaire (cf. l'analyse brillante de B. de Jouvenel, Du pouvoir).
Deux acteurs entrent en jeu : le pouvoir exécutif et l'individu, liés par un contrat en vertu duquel toute personne aliène, en toute connaissance de cause, la totalité de ses doits au profit d'avantages à terme. Dans ce jeu d'un genre nouveau, le providentialisme explicatif de la période médiévale disparaît au profit d'un style que nous qualifions de réalitaire. Le jeu n'est plus troublé par un tiers divin, il est immanent au monde d'ici-bas. L'émancipation est de ce point de vue radicale. Le rapport politique Pouvoir/ Peuple est valorisé, maladroitement. Il est encore contractuel, toujours marqué de la mauvaise conscience d'un péché originel, traduit par l'aliénation de l'individu. Notons pour finir que Hobbes insiste avec bonheur sur la dialectique du politique excluant toute métaphysique détemrinante.
La logique de Rousseau
Le second théoricien qui nous intéresse ici est J.J. Rousseau (1712-1778) et son Contrat Social (1762). L'idée de base du rousseauisme est le mythe du Contrat social, événement "historial" au sens de Martin Heidegger, marquant la naissance de l'humanité historique ; la logique de Rousseau présente deux aspects essentiels :
- une chronologie marquée par l'idée de rupture (historicisme). Le contrat social est un acte unique dans le temps, qui constitue la consommation première de l'aliénation. Telle est l'idée traditionnelle. Mais Rousseau est aussi le fondateur d'une doctrine historique. Il divise la genèse du contrat en deux étapes : le surgissement, sous la nécessité démographique (cf. Hobbes) puis la désignation des dirigeants par les cocontractants. Par là est introduit le mythe fondateur historique d'une société décomposée en époques significatives et distinctes. Au providentialisme déterminant des jésuites, Rousseau substitue l'homme-sujet de l'histoire. Le destin n'est plus le résultat d'une volonté divine, transcendante à la terrestre humanité. Il est volonté humaine. Nous avons affaire là à une doctrine du volontarisme historique et subjectiviste.
- La question soulevée par la notion de souveraineté populaire est la suivante : quel peut être le degré d'aliénation des droits individuels ?
École anglo-saxonne et école continentale
On trouve au XVIIIe siècle deux réponses, deux sensibilités. Pour l'école anglo-saxonne (Locke et Hobbes), cette aliénation ne devait être que partielle, les individus conservant un "droit de réserve". Pour l'école continentale, il ne peut y avoir de demi-mesure : l'aliénation est totale. Le souverain étant le peuple, "les hommes ne peuvent s'engager qu'à obéir à leur totalité". Cette dernière constitue une entité essentiellement différente d'une somme arithmétique : il s'agit de la Nation qui bénéficie d'un transfert de l'ensemble des droits des particuliers. La modération graduée d'un Hobbes ou d'un Bossuet (cf. le Cinquième avertissement aux protestants) est étrangère à la pensée rousseauiste pour laquelle le droit de souveraineté s'avère absolu.
Voilà pourquoi Rousseau est généralement présenté comme le précurseur de tous les régimes totalitaires modernes. Mais on trouve également chez Rousseau une distinction fondamentale : gouvernement et souveraineté ne sont point identiques. La souveraineté populaire attribue l'imperium aux dirigeants, c'est un fait, mais elle demeure spécifique "chose-en-soi" qui ne peut être confondue avec la fonction exécutive. Cette dichotomie est un des points remarquables de la science politique moderne (cf. Du contrat social, Livre III, chap. II).
Le danger provient alors de la dynamique du pouvoir, tendance propre à tout pouvoir politique à envahir la dimension souveraine, brisant ainsi les temres du contrat social. Selon Rousseau, "ce vice inhérent et inévitable" est lié à toute société humaine. Ce qui donne à Bertrand de Jouvenel l'occasion de qualifier cette idéologie d'évolutionnisme pessimiste (in Du Principat, Hachette).
La souveraineté populaire rousseauiste est un des concepts les plus ambigus que l'on puisse trouver. A priori démocratique et égalitaire, elle est à l'origine des systèmes idéologiques nationaux des XIXe et XXe siècles. Le style impérial de cette souveraineté essentiellement immanente, son caractère communautaire et politico-historique, joint à une philosophie pessimiste, font de Jean-Jacques Rousseau un des principaux fondateurs de la doctrine de la souveraineté post-chrétienne.
L'idée de souveraineté, de par ses origines, constitue un des concepts-clés de l'histoire politique européenne. Fortement marquée par l'influence du droit privé romain, elle fut durant toute l'époque d'expansion chrétienne, un concept directement rattaché au pouvoir divin. Cette idée connut, au gré des fluctuations idéologiques et politiques, des interprétations sensiblement divergentes. N'est-ce pas, d'ailleurs, le sort réservé à toute tentative de systématisation politique ?
► Ange Sampieru, Vouloir n°54-55, 1989.
Note 1 : L'Antiquité considérait la première fonction, dite souveraine, comme religieuse ET politico-juridique ainsi que Georges Dumézil l'a démontré dans maints ouvrages.
[Ill. : gravure de Gourmelin représentant la trifonctionnalité indo-européenne : force, souveraineté, fécondité].
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POUR DÉFINIR LES CORPS CONCRETS DE LA SOUVERAINETÉ
Il y a déjà longtemps, depuis des horizons différents, on a reconnu le fait que l'imaginaire moderne s'est constitué en bouleversant de fond en comble et en évidant radicalement le mode traditionnel de comprendre l'homme et sa place dans le monde. Selon ce mode traditionnel, l'homme tire ses qualités d'une appartenance à une communauté et les droits dont il dispose sont l'expression des statuts sociaux et des liens qui y correspondent.
Au contraire, pour l'imaginaire moderne, l'individu est par nature libre et auto-suffisant, avant même d'entretenir des relations sociales avec d'autres individus. Une telle (sur)valorisation de l'individu implique un rejet automatique de tous les fondements métaphysiques et religieux structurant l'ordre social et postule l'élimination implicite de tous les liens de dépendance à l'égard de pouvoirs personnels ou sociaux. C'est pour cette raison que la démocratie moderne, avant de représenter un certain régime politique, exprime surtout la force par laquelle se manifestent 1) l'exigence d'égalité des conditions et 2) la reconnaissance de cette égalité fondamentale pour tous les hommes.
Si tout cela constitue la conscience moderne telle qu'on la pressent encore aujourd'hui, quoique de façon moins vive, en revanche, on se rend parfaitement compte que l'imaginaire moderne a substitué au lien social l'idée d'un rapport juridique entre les hommes. De par cette substitution, l'individu peut entrer en rapport avec les autres seulement par le biais de lois ou d'un contrat juridiquement sanctionné. Ensuite vient "l'invention" de l'État, instance posée comme la représentante de la collectivité et conçue comme autorité abstraite et comme pouvoir impersonnel détenant le monopole légal de la violence. Le droit se pose alors comme le principe organisateur par lequel les individus singuliers entrent dans des rapports de réciprocité officiels, mais, simultanément, en dehors de tels rapports (juridiques), les individus n'entretiennent plus que des relations sociales désormais considérées comme dépourvues de significations et non sanctionnables normativement.
La "société des hommes", en somme, devient une société exclusivement juridique, une société qui s'identifie uniquement à l'institution juridique, laquelle impose des interdits et fixe le rapport qui relie entre elles les volontés individuelles. L'individu moderne peut être entièrement libre, mais seulement à condition qu'il exerce sa liberté sur le modèle de la liberté juridique, c'est-à-dire une liberté d'utiliser dans l'abstrait toutes les normes juridiques. En revanche, il lui est interdit de modifier par la force les conditions matérielles dont il dépend, ce qui a pour effet pratique de l'empêcher d'utiliser réellement ce qui lui est autorisé formellement. Tel est le caractère inédit de la modernité. D'une part, la société n'existe plus officiellement que dans la trame des rapports qui se sont institués par le truchement du droit contractuel. D'autre part, l'égalité juridique ne concrétise plus que la seule parité formelle, mais permet que se reproduisent les disparités économiques et sociales, sous prétexte que celles-ci seraient générées par des rapports privés, dépourvus, en tant que tels, de pertinence juridique.
L'égalité moderne, en fait, ne considère les individus que sur le seul plan abstrait et jamais dans leurs déterminations concrètes et particulières. Cela veut dire que l'égalité face à la loi ne garantit pas l'égalité face au pouvoir de disposer des moyens nécessaires à produire des ressources matérielles. Les règles juridiques qui fondent la citoyenneté politique sont - comme on l'a relevé maintes fois - des règles exclusivement instrumentales qui ne distribuent nullement des ressources mais définissent seulement des modalités d'action mises en théorie à la disposition de chacun, pour réaliser ses propres fins privées. Cette "systématisation" théorique et fonctionnelle :
1) occulte les profondes contradictions qui affectent la démocratie moderne (surtout la contradiction entre son aspiration à l'égalité et le maintien effectif d'une structure sociale qui produit et reproduit continuellement des inégalités)
2) cache ce processus pervers qui est à l'œuvre et où l'égalité formelle fait continuellement émerger des inégalités substantielles. Conséquence : "l'État de droit" est fortement mis en crise, de même que les formes du droit qui corrobore l'égalité et que l'équation sujet égal = droits égaux.
De l'égalité formelle à l'égalité substantielle par la participation
Dans un tel cadre, l'égalité substantielle trouve toutes les raisons qui lui permettent de se poser comme la finalité de l'ordre juridique et de réclamer la participation égale de tous dans la production des lois. Le formalisme de l'égalité doit dès lors être dépassé et complété par la pratique de la participation de tous aux décisions, de façon à :
1) ce que cette participation prenne concrètement le relais de l'idée d'égalité devant la loi
2) introduire dans la pratique la participation égale de tous à la production des normes.
On ne s'étonnera pas du fait que le problème de la citoyenneté - et des prérogatives et des contenus qu'elle implique - est aujourd'hui prêt à exploser et à libérer toutes sortes de tensions. Pour éviter cette explosion, on prétend que la citoyenneté-égalité doit se muer en citoyenneté-participation, une participation directe à la formation de la volonté générale. Parce qu'il est nécessaire que tous se voient attribuer des ressources et des biens nécessaires à leur auto-reproduction, on en arrivera obligatoirement au passage d'une citoyenneté politique à une citoyenneté économique et sociale. Mais seule une théorie de la démocratie-participation permettra aux citoyens d'élaborer et de choisir des fins communes, ce qui, en fait, pourra instituer une juste articulation entre droit et politique ainsi qu'entre droit et justice sociale.
Mais est-ce trop demander à ce droit-là, qui n'a jamais réussi qu'à assécher la démocratie, de se dépasser lui-même ? Peut-être. Mais nous ne saurions négliger aucune tentative de promouvoir une nouvelle vision de la démocratie, c'est-à-dire une démocratie capable de faire passer la souveraineté du peuple (?) de la dimension abstraite, dans laquelle elle est aujourd'hui confinée, à une "carnalité" citoyenne, qui tienne pleinement compte des spécificités des hommes et de leur concrétude existentielle. Si l'on se souvient brièvement de l'histoire de la souveraineté à l'époque moderne, on constatera qu'elle s'est déployée en deux séquences : elle a d'abord placé le détenteur de la souveraineté dans la personne du Prince, ensuite dans le Peuple. Et a assuré ainsi le passage d'une formulation personnelle et patrimoniale de la souveraineté, typique de l'autorité princière du XVe siècle, à une formulation impersonnelle, inaugurée à la fin du XVIIIe siècle par la révolution française. Mais s'il est vrai qu'en démocratie le peuple n'obéit plus à un roi, il est tout aussi vrai de dire que c'est seulement par un artifice rhétorique qu'en démocratie le peuple obéit à lui-même en obéissant aux lois.
En réalité, l'élément "peuple" introduit dans l'histoire de la souveraineté l'autonomie de la loi dans l'État. L'État justifie son existence par le "peuple" et, par la loi, il justifie l'autorité qu'il exerce sur ce même peuple. Dans un tel contexte, le "corps" par lequel vit la souveraineté, n'est plus celui du roi, mais n'est pas encore celui des citoyens. Formellement, l'État est la traduction juridique du peuple, mais cette entité abstraite qu'est le peuple, à ce niveau-ci, se matérialise dans des groupes restreints, des pouvoirs privés, qui confisquent de fait cette souveraineté au peuple, qui est théoriquement son seul dépositaire.
Citoyenneté effective ou barbarie
Il faut dès lors amorcer une nouvelle séquence dans l'histoire de la souveraineté et trouver une nouvelle "figure", dans laquelle la titularité personnelle et patrimoniale puisse s'incarner, cette fois dans des corps concrets de citoyens. Certes, bon nombre de difficultés surviennent quand on formule un projet de cette sorte. La marge d'aléas est grande, c'est certain, mais si les technocrates voulaient bien investir dans un tel projet une fraction minimale des énergies et du temps qu'ils consacrent à inventer des réformes mortes-nées, ils trouveraient très probablement - et très vite - des solutions acceptables aux multiples problèmes que pose la mise en œuvre d'une démocratie participative et substantielle. Il y a urgence. Nous sommes à la croisée des chemins et nous devons choisir : ou bien nous implantons rapidement une citoyenneté effective ou nous sombrons dans la barbarie.
► Giuliano Borghi, Nouvelles de Synergies Européennes n°29, Septembre, 1997 (texte paru dans Pagine Libere, n°10/1995).
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La souveraineté entre immanence et transcendance
Maurras affirmait que « la république est le règne de l’étranger et qu’elle ne peut vivre qu’en cultivant le mensonge et l’imposture ». La “démocratie” officielle, qui domine en Europe de nos jours, ne peut s’établir et durer que sur la généralisation du mensonge. Elle se contente d’une suffisance idéologique et doctrinale en proclamant l’excellence et la perfectibilité du régime parlementaire et le mythe de la souveraineté populaire, lesquels reposent sur la mystification rousseauiste du contrat social. Rousseau avouera lui même qu’ « on forcera l’homme à être libre ». Ainsi, en vertu de cette théorie contractualiste de la société, toute « association » entre les hommes aurait pour fondement une renonciation à des droits patents, une abdication , une délégation d’une partie de ses droits, de ses libertés fondamentales, en échange d’avantages qui deviennent contractuellement les droits du citoyen. La duperie consiste à réduire les droits du citoyen à la taille d’un bulletin de vote et en la foi prosélyte en une oligarchie partisane qui serait le porte parole, le fidèle représentant de leurs “belles idées”. Et voilà le tour est joué, une volonté populaire émanant du peuple lui-même, lequel serait intrinsèquement souverain mais serait représenté par procuration par une myriade de coteries d’intérêts constituants la trame du système partisan parlementaire. L’affirmation que seul le gouvernement légitime possible est le gouvernement de tous par la multitude est une totale utopie et n’aurait aucun sens, si on estimait que certains hommes seraient, indépendamment de la volonté de leurs semblables, investis du droit de gouverner. Ainsi, ce qui est sous jacent au dogme de la souveraineté populaire, c’est le dogme de l’illégitimité de tout pouvoir d’un homme sur un autre, c’est-à-dire de leur droit à l’indépendance les uns à l’égard des autres, c’est-à-dire encore de l’égalité des hommes, en un mot un totalitarisme niveleur de la multitude par le bas.
Le dogme de la souveraineté populaire équivaut à une sacralisation de l’égocentrisme et il devient la version la plus basse et la plus réductrice de l’anthropocentrisme. L’exigence de l’indépendance individuelle prend la forme d’une exigence de liberté radicale, le rejet de toutes normes autoritaires. Dès l’instant où la subjectivité est parfaite, la liberté individuelle est illimitée, l’égoïsme exacerbé. L’égalité prend la forme de l’uniformité et la réduction de l’homme au plus petit et plus banal commun dénominateur. La tyrannie des délégués du peuple devient la tyrannie de la majorité, le règne de la médiocrité et la souveraineté populaire n’est que l’instrument politique de l’instauration des régimes totalitaires. Par ailleurs, le contrat social est la thèse qui sert de trompe-l’oeil à la société libérale et permissive que tout le monde vénère hypocritement. La part naturelle des hommes dans le contrat social serait la sécurité, car il n’y a pas de liberté là où il n’y a pas de sécurité. Or la sécurité, comme toutes les autres libertés qui découlent du contrat social, liberté individuelle, liberté d’expression et liberté du travail, n’est pas assurée ou tout simplement bafouée dans les démocraties modernes . La liberté individuelle dérive vers un abus, un usage malsain de plus en plus délictueux de la liberté qui ne fait que brimer en toute impunité la liberté d’autrui et cela grâce au système judiciaire permissif ; la liberté de penser est aliénée par le système médiatico-idéologique de conditionnement, par un lavage de cerveau intensif et collectif.
Les grands groupes financiers qui tiennent l’industrie de la publicité et de la communication sont les principaux acteurs du viol des consciences quotidiens dont sont victimes les citoyens. L’avènement du mythe de la souveraineté populaire, fondatrice de nos sociétés libérales résulte d’une longue marche de la décadence et de la désubstantialisation de l’idée de souveraineté. Depuis le moyen âge, le peuple chrétien d’Occident était soumis à la seule « potestas » de l’empereur et l’unique « auctorictas » du Pape, puis, à partir de l’an 1200, les cités accèderont à l’indépendance et se substitueront à l’unité impériale qui faisait de l’empereur le seul titulaire de l’ «imperium mundi ». L’irrésistible processus de nationalisation de l’Europe qui stimulera la naissance d’États souverains au 18ème siècle s’accomplira par le transfert de la souveraineté impériale et sa concentration entre les mains d’un « Roi qui est empereur en son royaume » et trouvera son illustration dans les « Etablissements de Saint Louis » et le règne de Philippe le Bel (1285-1314). Petit à petit, la souveraineté royale assurait un glissement irréversible de la notion de « suzeraineté » avec sa hiérarchie féodo-vassalique à celle de souverainté qui concentre les pouvoirs entre les mains d’un seul et unique souverain.
Puis, progressivement, sous l’influence d’un vaste mouvement rationaliste et illuministe des Lumières, on assistera à une sécularisation progressive de la notion de souveraineté, et l’on passera à la notion de Bodin d’une souveraineté indivisible et absolue à une souveraineté partagée et populaire, processus où les légistes et les parlements ont joué un rôle majeur. La décadence de l’idée de souveraineté coïncide avec la substitution de la « légitimité horizontale » du pouvoir politique à la « légitimité verticale » des empires. De la sorte, depuis la révolte des « Gueux » de 1566 jusqu’à nos jours, en passant par la déclaration d’indépendance des États-Unis en 1776, le principe de toute souveraineté réside essentiellement dans la nation. Nul corps, nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément . Ainsi, à la souveraineté authentique de jadis, qui émanait d’en haut, d’essence aristocratique et verticale, souveraineté assimilée à une religion séculière, s’est substituée une souveraineté de type horizontal, plébéien, correspondant à l’avènement de la suprématie de l’économique sur le politique.
Le désenchantement du monde, selon Max Weber, correspondait avec la disparition des empires universalistes et des monarchies nationales. À l’âge démocratique, l’idée de souveraineté résulte d’une conception du monde individualiste et tire sa légitimité de la notion de raison et de rationalité. Mais la raison et la rationalité sont difficiles à fonder philosophiquement ; à ce sujet, tout reste discutable et relatif comme l’ont montré les controverses entre J. Habermas et le philosophe pragmatique R. Rorty. Par ailleurs, il existe des contradictions notoires entre, d’une part, la raison économique de l’homo oeconomicus des théoriciens libéraux, la raison d’État régulant le système inter-étatique de Metternich, Kissinger et Helmut Sonnenfeldt, qui puise en France sa référence majeure dans la figure historique du Cardinal Richelieu et du Prince Talleyrand, et, d’autre part, la raison hégélienne, qui voit, dans l’État et le droit, la raison d’une histoire divinisée.
Aujourd’hui, les théoriciens politiques estiment que, dans un monde d’une économie de grands espaces et de mondialisation, la souveraineté est illusoire et fictive. Fractionner un grand espace intégré serait un défi à l’entendement économique et défier la raison discursive de l’homo oeconomicus. Ce paradigme de l’économie mondiale néoclassique où tous les facteurs de production sont supposés mobiles et fluides , ce qui génère de fortes migrations de main-d’oeuvre, nie en réalité toutes les souverainetés, actuelles et potentielles. Cette conception économiciste suppose l’adhésion directe de l’individu dépolitisé, atome détaché de tous les liens sociaux, sans identité et ethnicité propres, à une économie-monde au sens où l’entendent Wallenstein et Fernand Braudel. La « mare Librum » au sens de Grotius, plus que la ferme domination du « limes » romain par « l’hegemon impérial » serait le terrain d’élection de ce modèle. Ce idéaltype, au sens où l’entendait Max Weber, nécessite des ancrages tribaux et ethniques : grandes dynasties capitalistes, souvent recrutées dans les diasporas multinationales, solidarités professionnelles des banques et des marchands. Ainsi le cours de l’histoire contemporaine, l’explosion des empires, la fin de la guerre froide, les conflits inter-ethniques, les revendications territoriales et les revendications micro-régionales de souveraineté paraissent défier la raison politique qui tend à créer une sociologie de relations internationales qui ne peut plus se prêter à une gestion rationnelle et prévisible du système dominant.
► Louis Vinteuil.

LA SOUVERAINETÉ SELON CARL SCHMITT
L'originalité de Carl Schmitt est de rompre avec le discours classique sur le pouvoir politique. Toute la tradition philosophique, de Platon à Hegel, pense le pouvoir dans un rapport de subordination aux valeurs du droit et de la raison. Tous les efforts du libéralisme consistent à limiter le pouvoir, toujours suspect de force et d'arbitraire, en le divisant et en le soumettant à une légalité impersonnelle. Carl Schmitt prend le parti inverse. Il rappelle contre le rationalisme politique et l’optimisme libéral que le pouvoir ne peut s'annuler dans un fonctionnement impersonnel de règles, dans la mesure où les hommes vivent dans un monde irréductiblement conflictuel. Carl Schmitt nous dit le contraire de ce que nous aimerions entendre. Il nous dit la face sombre et ténébreuse du pouvoir dans le droit fil d'un certain héritage d'un Machiavel ou d'un Hobbes.
Il est difficile de faire une présentation systématique de la pensée politique de C. Schmitt, car sa pensée a évolué des 1ères publications : Loi et Jugement (1912), Romantisme politique (1919), aux derniers ouvrages : Le Nomos de la terre (1950) et Théorie du partisan (1963). On peut expliquer cette évolution par son adaptation personnelle non dénuée d'opportunisme aux avatars de l'histoire. Toutefois certains concepts sont récurrents : le thème de la décision, au point que la théorie schmittienne est résumée dans le terme de "décisionnisme", la critique du libéralisme, et la définition de la politique pure. Ces trois thèmes convergent tous vers la notion de souveraineté.
Carl Schmitt commence par une réflexion sur le droit. Dans Loi et Jugement, il montre que le jugement judiciaire ne peut être compris comme une subsomption du cas particulier sous la règle générale telle que l’interprète l’École de l’exégèse. Dans le jugement il y a un élément aléatoire, quelque chose qui relève irréductiblement de l'individu. Carl Schmitt s'oppose plus généralement à la conception normativiste du droit développée par Kelsen. Pour Kelsen toute norme tire sa validité d'une norme supérieure, jusqu’à une norme suprême qui est la constitution. L'État est un ensemble pyramidal de normes qui se présupposent toutes les unes les autres.
Mais c'est faire abstraction de la volonté souveraine qui l'institue (dans un pouvoir constituant) et du fait que la vie de l'État ne peut pas être totalement encadrée par des règles juridiques. La souveraineté politique est un commencement absolu en dehors de toute règle et de tout ordre. "Est souverain celui qui décide de la situation exceptionnelle" (1). Le souverain apparaît là où il convient de décider s'il s'agit d'une situation d'urgence et ce qu'il faut faire dans cette situation. Dans la situation d'exception la forme régulière de la vie de l'État, le droit, est suspendue, et la décision politique apparaît dans sa pureté. "Avec l'exception, la force de la vie réelle brise la carapace d'une mécanique figée dans la répétition" (2).
C. Schmitt montre que la catégorie de l'exception a une dimension métaphysique et théologique comme tous les concepts politiques dans un de ses premiers livres, Théologie politique. L'exception a pour correspondant théologique le miracle par lequel Dieu intervient sans raison dans le cours régulier de la nature. En mettant en question la notion de miracle, le déisme et le rationalisme du XVIIIe siècle légitiment métaphysiquement l'élaboration de l'État de droit dont l'idéal est d'encadrer toutes les situations dans la légalité.
Le deuxième thème récurrent de la pensée schmittienne est la critique du libéralisme politique, ce qui fait plus particulièrement l'objet de Parlementarisme et Démocratie. Schmitt montre qu'il convient de distinguer la démocratie, telle que la définit Rousseau comme souveraineté du peuple, et le libéralisme, tel qu'il est défini par Benjamin Constant. La démocratie tend vers l'identité des gouvernants et des gouvernés en réalisant l'homogénéité des citoyens dans la communauté nationale. La démocratie est hostile à la représentation, comme l'a bien compris Rousseau, elle se réalise de manière privilégiée par l'acclamation. Le libéralisme définit l'État comme une association pacifique d'individus libres et égaux avec un centre politique minimal contrôlé par une élite représentative du peuple. Ces 2 principes politiques ont pu se mélanger au cours des XVIIIe et XIXe siècles, parce qu'associés dans leur lutte commune contre le principe monarchique, mais ils n'en ont pas moins des logiques profondément différentes dont la divergence apparaît clairement au XXe siècle (3).
Le parlement est essentiellement une institution libérale. Il se comprend comme une commission aristocratique du peuple qui définit à l'intérieur de lui-même une commission de second degré, le gouvernement, chargé de gérer les affaires publiques. Sa fonction principale n'est pas de désigner des personnes qui ont la confiance des citoyens, car cette fonction pourrait tout aussi bien être remplie par un césarisme antiparlementaire, mais d'organiser la discussion politique. L'échange des arguments dans la discussion doit permettre de faire émerger la vérité politique comprise comme vérité relative. C'est pourquoi la discussion ne s’arrête pas. Elle ne se confond pas en droit avec une négociation commerciale où ce qui prévaut est la lutte d’intérêts. Le député n'a pas un mandat impératif, il n'est pas le représentant d'un parti, mais de tout le peuple.
La recherche en commun de la vérité implique l'existence d'un espace publique où tout citoyen peut prendre connaissance des affaires politiques, ce qui nécessite la reconnaissance et la garantie de la liberté d'expression et de la liberté de la presse. Le parlementarisme s'appuie sur une véritable foi dans la vertu de la discussion, il suppose que les hommes sont capables de se laisser convaincre par des arguments et de vouloir la vérité. Le problème est de savoir si le parlementarisme qui a trouvé ses titres de noblesse dans l'Europe bourgeoise du XIXe s., particulièrement dans la France de la Monarchie de Juillet fondée sur un régime censitaire, est encore viable dans la démocratie de masse du XXe s. De fait l'État contemporain assume des responsabilités économiques et sociales de plus en plus importantes (ce que Schmitt appelle le virage vers "l'État total") et la vie politique est de plus en plus dominée par des partis qui agissent comme des groupes de pression en vue de la conquête du pouvoir en utilisant de puissants moyens de propagande.
C'est pourquoi C. Schmitt pense que le parlement est une institution désuète et inadaptée, qui affaiblit l'État par ses discussions perpétuelles. Il préconise le renforcement du pouvoir exécutif dans un régime présidentiel et le recours à une dictature provisoire (selon la définition romaine) pour répondre à l'urgence du moment et à la volonté suprême du peuple qui est la sauvegarde de son unité. "Le bolchevisme et le fascisme sont certes antilibéraux, comme toute dictature, mais pas nécessairement antidémocratiques... La volonté du peuple peut s'exprimer par acclamation, par sa présence évidente et non contestée, et par un processus démocratique encore meilleur que l'instrument statistique élabore avec un soin si minutieux depuis un siècle et demi" (4).
Le troisième thème est la définition du politique. Ce thème est développé dans le petit texte intitulé La Notion de politique (5), le livre le plus célèbre et le plus commenté de Carl Schmitt. Dans ce texte C. Schmitt recherche la définition précise de la réalité politique selon une méthodologie empruntée à Max Weber. Le domaine moral se reconnaît à travers la distinction du bien et du mal, le domaine esthétique à travers la distinction du beau et du laid, le domaine économique à travers les valeurs de l'utile et du nuisible ou du rentable et du non-rentable. C. Schmitt prétend identifier le critère qui définit la spécificité du politique à travers la discrimination de l'ami et de l'ennemi.
La politique n'est pas un domaine, elle ne se confond pas avec l'État, elle se définit par un degré d'intensité qui peut concerner n'importe quel domaine et diviser les hommes en 2 camps susceptibles de s'affronter. "Est politique tout regroupement qui se fait dans la perspective de l'épreuve de force" (6). L'ennemi n'est pas l'adversaire dans une discussion ou le concurrent dans une compétition économique, c'est l'ennemi public (hostis) et non l'ennemi privé (inimicus). La réalité politique tient au fait que l'homme est fondamentalement un être dangereux. C'est pourquoi le jus belli et le jus vitae ac necis sont les attributs permanents de la souveraineté. Il ne s'agit pas de dire que la guerre est normale ou souhaitable, il s'agit seulement de reconnaître la possibilité effective de la guerre et le sérieux existentiel que cela implique pour tout homme de perdre sa vie ou de donner la mort.
Un monde où la possibilité de la guerre serait complètement écartée, un monde de totale neutralisation, serait un monde sans activité politique. Le fait politique par excellence est la division de l'humanité en unités politiques. "Le monde politique n'est pas un universum, mais, si l'on peut dire, un pluriversum" (7). Si un peuple n'est pas capable de lutter, il perd à plus ou moins long terme sa souveraineté. C. Schmitt dénonce la foi libérale qui veut mettre la guerre hors la loi. Selon lui l'idée d'une société des nations est une notion polémique qui a permis de lutter contre l'Europe des princes. Quant à ceux qui font la guerre au nom de la morale, ils ne font que renforcer la violence en diabolisant l'adversaire. Le libéralisme est par essence antipolitique. "Il n'y a pas de politique libérale sui generis, il n'y a qu'une critique libérale de la politique... La pensée libérale élude ou ignore l’État et la politique pour se mouvoir dans la polarité caractéristique et toujours renouvelée de deux sphères hétérogènes : la morale et l'économie, l'esprit et les affaires, la culture et la richesse" (8). Le libéralisme ne supprime pas le politique, il n'a fait que le dissimuler dans un discours antipolitique.
C. Schmitt revendique la paternité de Hobbes pour étayer sa définition du politique. Mais la référence à Hobbes est pour le moins ambiguë, c'est ce que montre Leo Strauss dans son commentaire de La Notion de politique (9). Hobbes reconnaît l'état de guerre de tous contre tous à l'état de nature pour définir l'État comme condition d'une vie paisible entre les hommes permettant de développer l'économie et il définit le droit à la sûreté à la vie comme droit inaliénable, en ce sens Hobbes vise un au-delà du politique et fonde le libéralisme. Leo Strauss montre que Schmitt reste attaché au libéralisme malgré sa critique radicale.
La pensée schmittienne s'explique en grande partie par une philosophie de l'histoire inspirée par le catholicisme (10). C. Schmitt interprète le monde moderne comme un monde irreligieux et dépolitisé qui trouve son cri de ralliement dans la formule de Bakounine "ni Dieu, ni maître". Il voit dans le projet d'une société horizontale d'individus libres la destruction de la transcendance verticale du rapport de l'homme à Dieu. Les hommes semblent vouloir un bonheur confortable dans une société universelle avec comme seule idole la force neutre de la technique. À partir de son pathos religieux, sombre et exigeant, C. Schmitt rappelle de manière insistante aux bourgeois optimistes que nous sommes ("bourgeois" est pris ici au sens hégélien du terme, il désigne un homme uniquement préoccupé de sa vie privée) que nous vivons dans un monde dangereux où la division politique peut toujours atteindre des degrés extrêmes qui nous plongeront nécessairement dans la tragédie. De même que le sérieux de la vie personnelle se fait dans le choix entre Dieu et Satan, de même le sérieux de la vie publique tient à l'éventualité d'un choix entre deux camps irréductiblement opposés.
C. Schmitt a d'une part le mérite de faire ressortir en pleine lumière les principes des théories qu'il critique. Il montre clairement les insuffisances du normativisme kelsénien, les faiblesses internes du parlementarisme et la foi indémontrable du libéralisme en la discussion. D'autre part C. Schmitt a l'originalité de vouloir penser le pouvoir indépendamment de toute subordination à une valeur extra ou supra-politique, ce qui est pratiquement unique dans l'histoire. Alors que toutes les philosophies politiques pensent la politique comme réalisation de valeurs morales : la paix, la justice, la liberté, C. Schmitt veut faire une description libre de toute considération de valeur (wertfrei) du politique.
On peut se demander si ce projet n'implique pas malgré tout une morale, non la morale de l'universalité développée par Kant, mais une morale dont le pathos serait la décision existentielle voulue pour elle-même. Par quoi la notion schmittienne de décision serait bien proche de la notion heideggerienne de résolution (Entschlossenheit). Mais si ces nouveaux moralistes nous rappellent au sérieux de l'existence (privée ou publique) sous l'horizon de la mort, encore convient-il de discerner dans la réalité ce qui augmente la violence et ce qui la limite, s'il est vrai que les hommes ne veulent pas seulement se savoir libres et authentiques en face de la violence, mais libres dans une réalité sensée.
► Texte de JF Robinet issu du volume Analyses et Réflexions sur le pouvoir, vol. II, éd. ellipses.
- Thélogie politique (1922), Gal., 1988, p. 25.
- Ibid. p. 25.
- Dans son maître ouvrage Théorie de la Constitution (Verfassungslehre, 1928) [PUF, coll. Léviathan, 1993], C. Schmitt ramène toutes les formes politiques modernes à la composition de 2 principes purs : l'identité où l'État se confond avec le peuple (l'idéal de la démocratie rousseauiste) et la représentation où l’État incarne le peuple (l'idéal de la monarchie selon Hobbes).
- Parlementarisme et Démocratie (1923), Seuil, 1988, p. 115.
- La Notion de politique a fait l'objet de 3 versions successives. Le texte, né d'une conférence à la "Deutsche Hochschule für Politik" à Berlin, fut publié en 1927 dans la revue Archiv für Socialwissenschaft und Sozialpolitik. Il fut réédité en 1928 dans un ensemble de contributions intitulé Problème der Demokratie. Il fut ensuite édité de manière indépendante sous forme d'un ouvrage appelé 3ème édition en 1933. La traduction française actuelle se trouve chez Flammarion (coll. Champs), avec une préface de Julien Freund. L'édition française contient également un très beau texte de théorie et d'histoire politique, Théorie du Partisan, que C. Schmitt a publié à la fin de sa vie, en 1963.
- Ibid. p. 78.
- Ibid. p. 95.
- Ibid. p. 115.
- Les "Remarques sur La Notion de politique de C. Schmitt" (1932) se trouvent à la fin de Parlementarisme et Démocratie.
- Sur l'importance du catholicisme dans la pensée de C. Schmitt, voir Heinrich Meier : Carl Schmitt, Léo Strauss et la Notion du Politique, Un dialogue entre absents (Julliard, 1990) et la longue préface d'O. Beaud à la traduction française de la Verfassungslehre.
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03.05.2007
LEXIKON
Le Lexikon des Konservatismus de Caspar von Schrenk-Notzig
Le monde politique peut nous apparaître sombre, être à nos yeux l'espace de toutes les déficiences générées par les idéologies dominantes, il y a toutefois lieu de se réjouir aujourd'hui. Et j'ai ressenti de la joie lors de la dernière Foire du Livre à Francfort [octobre 1996], lorsque j'ai découvert, dans le stand de l'éditeur Leopold Stocker de Graz, l'ouvrage collectif, dirigé par Caspar von Schrenck-Notzing, Lexikon des Konservativismus. Pour la culture politique du monde germanophone, pour les germanistes qui s'intéressent aux idées politiques, ce livre de référence constitue indubitablement un enrichissement. Il y a peu, le journaliste et essayiste Claus Leggewie, qui publie la plupart de ses ouvrages dans la maison de gauche Rotbuchverlag, émettait un jugement : Der Geist steht rechts ! (L'esprit est [désormais] à droite !). Fallait-il une nouvelle preuve pour étayer ce jugement ? Alors, cette preuve magistrale, c'est le Lexikon de Schrenck-Notzing, le directeur de la revue munichoise Criticon. Il contient plus de 300 articles consacrés à des personnalités ou à des thématiques. Sa parution indique que les idées étiquettées "conservatrices" sont bien vivantes aujourd'hui dans l'espace linguistique germanique. Le tour d'horizon qu'offre cet ouvrage part de l'antiquité et aboutit à l'actualité : un véritable réexamen des idées qui inscrivent la durée et la continuité dans leurs démarches, un travail collectif qui réinterprète et réactualise ces corpus doctrinaux conservateurs avec une remarquable pertinence.
Objectif du Lexikon : rendre explicite la démarche conservatrice fondamentale, qui est d'organiser la résistance contre cette "pression de l'éphémère" (Botho Strauss) et remettre sans cesse en évidence "the permanent things" (T.S. Eliot).
Cette démarche est plus nécessaire que jamais, dans la mesure où tous peuvent constater dans leur vie quotidienne les conséquences catastrophiques de l'application politique des idées des Lumières. Heinrich Leo, qui appartenait à l'aile la plus radicale de la Burschenschaft, soit les Schwarzen de K. Follen à Iéna, polémiquait contre ces idéaux "éclairés" en les appelant auf-kläricht. Elles sont devenues une menace pour la vie sur la planète, pour la survie des peuples. Il est donc grand temps de retourner à des stabilités conceptuelles plus solides et plus ancrées dans les mémoire et dans l'histoire. Mais malgré l'ampleur des désastres économiques et écologiques provoqués par l'application du programme "illuministe", le danger le plus grave, suscité par les Lumières, reste indubitablement la destruction des valeurs et la mort de toute forme de spiritualité.
Je ne veux pas dire par là que le "conservatisme" est derechef un anti-rationalisme, il est bien plutôt l'opposition la plus conséquente de la rationalité traditionnelle à la rationalité moderne. Il revendique les droits de la religiosité et de la transcendance contre les prétentions de l'immanentisme, il s'oppose à toutes les destructions entraînées par une pensée qui propage sur la planète entière l'idée fallacieuse d'un individu totalement autonome, détruisant du même coup toute notion équilibrée d'un ordre social et communautaire viable, généreux et solidaire, sans proposer d'alternative sensée à ces legs de la tradition. Gadamer nous a évoqué cette problématique en nous expliquant que le préjugé fondamental de l'Aufklärung, était "le préjugé contre tous les préjugés, ce qui conduisait à dévaloriser toutes les formes traditionnelles".
Quant à l'essence du "conservatisme", Hans-Christof Kraus la définit de manière fort claire et explicite dans sa rubrique "Conservatisme allemand". La pensée conservatrice, explique-t-il, comprend "quatre éléments centraux" (p. 120) :
- Le Tout passe avant les parties, ce qui signifie que le bien commun passe avant le bien personnel et les intérêts de chaque individu qui appartient à cette communauté.
- L'ordre du monde a été créé par Dieu et est dès lors d'essence divine.
- L'ordre divin est en soi structuré hiérarchiquement, ce qui signifie que les individus isolés sont inégaux en tant que parties de ce Tout.
- Chaque partie du Tout est un microcosme dans un macrocosme, ce qui signifie qu'elle est un reflet d'un ordre supérieur qui l'englobe.
Si tels sont les axiomes du conservatisme [et non nécessairement de la "Révolution conservatrice", ndt], on ne s'étonnera pas que l'équipe rédactionnelle de ce Lexikon considère Platon "comme le philosophe conservateur le plus conséquent actuellement" (F. Romig dans la rubrique consacrée à ce philosophe grec, p. 425), car il démontre magistralement que "l'affinité intérieure entre l'Être, l'Homme et l'État (polis) ou, en d'autres termes, l'unité de l'Être, de l'Homme et de l'État (polis) est ce sur quoi repose toute justice et tout ordre juste" (p. 428). Cette perception platonicienne a été reprise d'une part par les grands penseurs politiques romains (notamment Cicéron) et d'autre part par les Pères et les doctrinaires de l'Église, pour aboutir à l'idée de "Saint-Empire romain [de la nation germanique]". Celle-ci est la forme apicale la plus élevée sur le plan politique qui ait existé jusqu'à présent (à ce propos, la rubrique Reich de Christoph von Thienen-Adlerflycht est très instructive !).
À l'ère moderne, ce fut surtout l'idéalisme allemand de Kant, Fichte, Schelling et Hegel qui a guidé la pensée conservatrice vers de nouveaux sommets intellectuels en Europe occidentale. Au XXe siècle, enfin, c'est l'Autrichien Othmar Spann et son école "révolutionnaire-conservatrice" qui offre le système de pensée le plus élaboré (p. 519).
Le Lexikon dresse véritablement un bilan de la pensée conservatrice, tout en annonçant son retour sous les feux de la rampe. Il nous explique comment fonctionnent les conservatismes des pays voisins de l'Allemagne (États-Unis, France, Suisse, Autriche) et évoque une quantité de figures de proue anglaises, russes, espagnoles, italiennes ou ibéro-américaines. L'équipe rassemblée par Schrenck-Notzing a réussi à démontrer clairement que le "conservatisme" n'est pas une simple réaction épidermique et momentanée contre les courants de pensée actuels, comme l'affirment bon nombre de dogmatiques inféodés à "l'Internationale des Libéraux éclairés", en prétendant que le conservatisme n'existe que dans la mesure où il s'oppose au libéralisme (c'est ce que tente de démontrer Stephen Holmes dans son ouvrage Anatomy of Antiliberalism). Bien au contraire, le conservatisme entend être le véhicule d'une force spirituelle agissante à travers toutes les époques historiques, une force qui tente de maintenir ce qui est éternel, ce qui transcende les âges, ce qui est immuable en dépit des contingences, une force qui cherche à orienter le temporel vers l'éternel.
Pour les conservateurs religieux, "l'Église", avec sa constitution fortement hiérarchisée, autoritaire et donc non démocratique, est "l'institution catéchonique" (p. 306) qui constitue, en tant que societas perfecta ou "société parfaite", l'archétype de toutes les autres structures sociales, donc également de l'État. Tant l'État que les autres "entités" sociales présentent, d'après la doctrine sociale des catholiques, des principes constitutifs analogues à ceux de l'Église (unité, totalité, pluralité, différences, inégalité, rangs, échelons, personnalité supra-individuelle, liberté, subsidiarité, sens du sacrifice, don total de soi et identité) (cf. pp. 303 à 306). Si tels sont les principes constitutifs de toute société viable, il est évident que l'idée motrice de la révolution soixante-huitarde, où un Willy Brandt entendait "démocratiser" toutes les aires sociales, est contraire à l'ordre naturel et est intrinsèquement fausse.
Cette affirmation d'un faisceau de principes constitutifs conduit à la vision conservatrice de la société, qui implique que toutes les structures sociales soient le reflet d'un ordre transcendant la temporalité, qui n'a pas été "fabriqué" par l'homme. Tous les 250 auteurs, philosophes et écrivains conservateurs, abordés dans ce Lexikon, témoignent, par leurs œuvres, de cet ordre éternel, réalisé dans la temporalité.
Ce Lexikon nous résume de manière parfaitement instrumentalisable dans le débat politique ou dans toute discussion à bâtons rompus, la portée et la pertinence des concepts-clefs de l'idéologie conservatrice, tels institution, corporatisme, État, Terroir (Heimat), nation, liberté, droit, constitution, légitimité, valeurs, bien commun, justice, holicité (Ganzheit), élite, hiérarchie, autorité, fédéralisme, subsidiarité, ou, dans une perspective critique, idéologie des Lumières (Aufklärung), libertarisme, totalitarisme. Avoir réécrit la définition de ces termes politiques essentiels et éternels est une belle gifle au visage des soi-disant "gardiens de la constitution", en réalité des doctrinaires de l'actuelle political correctness qui, dans le dernier rapport des services de sûreté allemands (1995, p.124), avaient désigné les termes de communauté populaire, de fidélité, d'héroïcité, de conscience de la liberté, d'honneur et de décence, comme des "vocables dépourvus de tout contenu de vérité". Cette assertion, pour le moins étonnante, se référait à un jugement de la Cour constitutionnelle fédérale (allemande) de 1952.
Ce Lexikon est le cadeau idéal pour toute personne qui s'intéresse aux jeux politiques, pour les étudiants qui préparent des examens, pour les vieux briscards qui ne capitulent pas devant les idéologies dominantes, mais ne parviennent toujours pas à mettre de l'ordre dans leurs pensées, pour les enseignants qui veulent communiquer à leurs élèves des définitions claires et précises. Bref, ce Lexikon est un instrument de combat indispensable, y compris pour orienter utilement ceux qui se sont engagés aujourd'hui dans la lutte politique immédiate dans les parlements ou pour les journalistes politiques, qui ont la volonté de discipliner leurs critiques de la gabegie ambiante.
Gerhoch Reisegger, Vouloir n°134/136, 1996 [>o<] (recension tirée de Aula, la revue des Burschenschaftler autrichiens, n°11, 1996).
Né à Munich le 23 juin 1927, Caspar von Schrenk-Notzing, dont l'arrière-grand-père, l'industriel Gustav von Siegle, fut député national-libéral au Reichstag, est surtout célèbre pour avoir fondé en juillet 1970 la revue Criticón, dont l'influence fut considérable dans la jeune génération des intellectuels « de droite » d'après-guerre. Le premier numéro de cette revue contenait d'ailleurs un portrait d'Arnold Gehlen et un texte de présentation signé Armin Mohler. Caspar von Schrenk-Notzing, dont le premier livre (Hundert Jahre Indien) est paru en 1961, est aussi l'auteur de Charakterwäsche (1965), critique argumentée de la « rééducation » du peuple allemand par les Américains. Il a ensuite publié Zukunftmascher (1968) et Demokratisierung (1972), avant de devenir en 1996 le maître d'œuvre d'un important Lexikon des Konservatismus.
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02.05.2007
SOLDAT POLITIQUE
Le soldat politique est au sens originel celui qui défend corps et âme ce qu'il estime le Bien commun. Le citoyen-soldat de la Grèce antique, au service de sa communauté-État, en est l'archétype. Le sens moderne débute à partir de la Révolution française, avec le peuple comme acteur historique et politique (thème de la « Nation en armes »). Plus largement, on peut dire que le soldat politique incarne une forme de résistance populaire qui revendique une légitimité comme telle, que ce soit dans dans les nationalisme de libération au XIXe siècle ou dans les luttes de décolonisation au XXe siècle. Il est donc réducteur de ramener ce type d'engagement à une militarisation du politique ou à un activisme attaché à un parti, à une cause, à une doctrine. Le soldat politique ne peut être que porteur d'une société donnée ou à venir et les formes de son action sont étroitement dépendantes des situations historico-politiques.
Polysémie ou polyvalence ?
Relative à une historicité, la caractérisation du soldat politique reste problématique. Une typologie ne nous donne qu'une approche descriptive qui suit les changements d'époque.
Jacques Marlaud retrace ainsi les vicissitudes du terme au siècle dernier, quoiqu'ici il soit circonscrit géographiquement : « L'éthique guerrière et aristocratique a sans doute été dans l'histoire européenne l'incarnation la plus vivace des anciennes valeurs païennes face à l'ascension au pouvoir de l'humanisme bourgeois. Au XXe siècle, le guerrier, chassé des guerres devenues de grandes boucheries insensées, écœuré par les écoles militaires devenues refuges pour fonctionnaire en uniforme, s'est converti en soldat politique, revêtant tantôt le masque du militant révolutionnaire, tantôt celui du chef de guérilla ou du capitaine de corps d'élite motivé par une vision du monde et de l'homme, et souvent par une idéologie politique. » (Le Renouveau païen de la pensée française, Labyrinthe, 1986, p. 220). Carl Schmitt entend serrer cette notion au plus près des enjeux contemporains. En 1963, il expose une « théorie du partisan », figure emblématique de la décomposition de l'ancien Nomos et de la montée de l'impérialisme. Le partisan est un irrégulier, pour qui le monopole de la violence légitime n'est plus une prérogative de l'État. Dans une série d'essais, La guerre civile mondiale, essais 1943-1978 (éd. Ère, nov. 2007), Schmitt considère que le « peuple en armes » est une notion qui a vieilli au même titre que l'idée de nation après la Seconde Guerre mondiale. Les conflits entre nations seront de plus en en plus marginaux et amenés à être remplacés par une « guerre civile mondiale ». Les guerres de l'avenir seront selon lui légitimés par l’idée de guerre juste, de « guerre contre la guerre », et non plus par l’idée de nation. L’âge de la désintégration du nationalisme n’est pas, loin de là, la fin de l’histoire. Reste à savoir par où l’histoire continue. Carl Schmitt donne des pistes pour penser le néo-absolutisme des institutions internationales. C'est confronté à celui-ci que peuvent être évalués les nouveaux modes de résistances.
Il semble donc que pour qualifier la nature du soldat politique, la distinction que fait Ernst Jünger entre Figure et Type se montre la plus appropriée. La Figure est une forme (Gestalt) émergeant de la configuration d'une époque, c'est pourquoi elle « peut être subie mais non posée », néanmoins elle sert de matrice de Types divers et variés. Si le soldat politique répond à une nouvelle Figure, c'est seulement à travers la refonte de ses anciennes figures, à l'instar d'un processus alchimique, que pourra se révéler la capacité à concevoir des Types nouveaux.
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Réflexions sur la notion de "soldat politique"

L'appel au peuple et à son passé héroïque a sauvé Staline de la défaite.
[Cette affiche soviétique de 1942 (par Iraklij Toidze) fait appel au sentiment national contre l’armée allemande pour galvaniser le peuple, n'hésitant pas à invoquer les héros de l’histoire de l’empire russe. Elle a pour slogan "En avant, héros, pour le salut de la mère-patrie !" L’effort de guerre des Russes transformés en soldats politiques contribuèrent ainsi à sauver Staline de la défaite. L'interpénétration du passé héroïque et des batailles du jour présent est au demeurant une déclinaison du thème de la piété patriotique, fréquent dans les affiches de propagande de la période stalinienne. Cette orientation "nationale" ne doit pas surprendre : Staline souhaitait faire de l'Union soviétique la "patrie des travailleurs", opposé en cela aux thèses de Trotsky sur la "révolution mondiale". La femme active, la famille, la jeunesse, le sport et l’industrie, symbolisant la nouvelle nation révolutionnaire, étaient déjà utilisés pour renforcer les sentiments patriotiques des citoyens et, par là, le souci de servir l’État-parti.]
Durant dix ans, au Vietnam, la machine de guerre des États-Unis d’Amérique, dotée de la meilleure capacité destructive que l’histoire ait jamais connue, a répondu avec une violence sans égal aux attaques d’une armée de paysans pour la plupart analphabètes. La capacité dévastatrice des bombardements américains a montré sa terrible réalité sans aucun masque : l’aviation américaine a, durant les 3 premières années de son intervention, arrosé le Vietnam d’une plus grande quantité d’explosifs que durant son intervention contre l’Allemagne et les Pays de l’Axe au cours de la IIe Guerre mondiale. Presque chaque jour, le napalm boutait le feu à des villages, les brûlant en entier ; sur le terrain, les marines en rasèrent des centaines. La VIIe Flotte pilonna jusqu’à l’écrasement toute la côte du Golfe du Tonkin. En 5 ans, le contingent US passa de 15 000 à 500 000 hommes. Les armes les plus performantes de la technologie la plus récente furent employées sur cet excellent terrain de manœuvres et d’essais que constituait le Vietnam. Et cependant, cette armée fut mise en déroute.
Certaines choses résistent à la logique. L’intervention US au Vietnam en est une. Les guerilleros du Vietcong bien qu’approvisionnés d’armes de fabrication soviétique et chinoise restaient néanmoins, en tous points, en état d’infériorité face à la toute puissante machine de guerre américaine. En tous points effectivement excepté un : le moral. Les combattants de Pathet-Lao savaient pourquoi ils luttaient : ils étaient des Soldats Politiques et si la mort était leur destin, ils ne se posaient aucune question sur la vérité ontologique de l’être. Les 56.000 Américains qui laissèrent leur vie dans les marais du Viet-nam auraient-ils pu penser de même ? "Pour les Américains, ce fut une expérience tragique et purificatrice. Le géant industriel et la puissance militaire de l’Amérique ne purent atteindre la victoire. Contrairement à la Guerre de Corée où des forces réguliéres luttèrent sur des frontières reconnues, au Vietnam la supériorité technologique en armements et la puissance de la flotte aérienne se sont révélées insuffisantes contre un ennemi spécialisé dans la guerre insurrectionnelle et pénétré de ferveur révolutionnaire" (Pallmer & Colton in Histoire contemporaine). Cet exemple de ferveur ne fut pas d’ailleurs le premier de l’histoire. Les 300 Spartiates de Léonidas, les légions de Scipion, les Croisés de Richard Cœur de Lion firent montre d’une même fermeté morale. Nous sommes devant le phénomène du Soldat Politique.
Soldat national contre soldat international
Machiavel considérait que l’une des causes de la ruine de l’Empire romain réside dans cet égarement qui consiste à vouloir grossir ses troupes, jusqu’alors invaincues, de mercenaires. Pour Machiavel, un mercenaire, quelque soit l’importance de la solde reçue, manquera toujours d’une valeur suffisante devant l’adversité. Par contre, les troupes de nationaux, enrôlés dans des contingents nationaux, seront capables de donner leurs vies pour un Prince : "L’expérience nous enseigne que seuls les princes défendus par des armées qui leur sont propres et les républiques qui jouissent de ce même bénéfice font de grands progrès, tandis que les républiques et les princes qui s’appuient sur des armées de mercenaires ne récoltent que des revers" (in Le Prince). Toujours selon Machiavel, les mercenaires seraient des gens souvent sans idées précises, ambitieux, sans discipline, peu fidèles, fanfarons et couards. La raison sautait aux yeux : "ils n’ont pas d’autre amour ni motif qui les attachent au Prince que ceux de leur petite solde".
Il est bien évident que le mercenaire est tout l’opposé du soldat politique. Pour le moins, les raisons de Machiavel sont convaincantes. Mais il laisse néanmoins sans explication le pourquoi de la milice nationale. En effet, pourquoi une armée formée par des hommes ressortissant d’une même communauté ethnique et culturelle était-elle supérieure à toute autre armée, par ex., celle composée d’hommes sous contrat ? Machiavel supposait que des hommes liés à un sol, parlant la même langue et partageant la même tradition, auraient de raisons de savoir ce qu’ils défendaient : patrie, coutume, norme, en somme, ce que nous appelerions une "unité philosophique". Nous savons bien que l’armée nord-américaine n’était pas composée de mercenaires, mais, en revanche, peut-on dire qu’ elle s’appuyait sur une unité philosophique ? Nous pouvons répondre sans hésitation : non.
La morale des "pilgrims" se vida de son contenu lorsqu’entra en scéne la "diversité philosophique" : "elle représente un indice de l’état de dissociation, de cohésion insuffisante du corps social. Ceci est déjà plus grave qu’une simple divergence dans les manières de penser" (in Pasado y Porvenir para el Hombre actual). Vu ainsi, par Ortega, la "diversité philosophique" scinde les nations en cassant les normes morales établies au cours des siècles. Elle fut, à première vue, l’écueil le plus important que rencontra la démocratie américaine. Se battre contre quelque chose, lorsque l’on ne sait pas avec exactitude ce que l’on édifiera lorsque les volutes de brume se dissiperont, est décourageant. Mettre en déroute un Vietcong composé de partisans fanatiques alors qu’au pays, la presse, l’opinion publique et les milieux artistiques réclament à cor et à cri le retrait, est une tâche de titans. Jamais ne pourraient naître dans de telles circonstances des soldats politiques.
Les trois clés de la victoire
Il semble qu’il faille trois causes pour qu’un soldat commun se transforme en soldat politique : une injustice, un ennemi et une mission. Les forces de frappe se mesureront alors par le nombre des individus qui participent ouvertement et librement à ces trois causes. Les Espagnols de la guerre d’Indépendance (1808) les reçurent servies sur un plateau : l’injustice : l’invasion du pays ; l’ennemi : Napoléon ; la mission : l’expulsion de leur territoire de toutes les troupes françaises. Voilà des motifs plus que suffisants pour soutenir un moral de lutte.
Bismarck donna aux peuples germaniques 3 autres motifs pour la consolidation de l’unité de l’Empire : une injuste atomisation de la communauté allemande, une Autriche décadente et oppresseuse et le devoir du soldat prussien à rétablir l’unité. Pour le cas où l’on se heurterait à un ennemi ayant les mêmes arguments, on aurait alors recours à ce que Napoléon appela, en l’adptant, "la logique des baïonnettes". Le reste est question de persévérance.
Le Manifeste du Parti Communiste rédigé par Marx et Engels fut le premier manuel contemporain du Soldat Politique, avec la particularité de ce que l’ennemi n’était pas extérieur mais intérieur, aussi intime à une communauté nationale que la corporation patronale. La mission des ouvriers fut dès lors et inexorablement de renverser "par la violence tout l’ordre social existant. Les classes dominantes peuvent trembler devant une Révolution Communiste". Et en plus des 3 clés, une consigne : "Prolétaires de tous les pays, unissez vous !"
Jusqu’alors, les "soldats politiques", les "forces autochtones" s’étaient distinguées par l’accomplissement d’une mission contre une entité étrangére à la communauté. Les campagnes militaires étaient capables de réunir coude à coude le valet de ferme et le propriétaire terrien. L’entrée en lutte unissait en un seul bastion celui-ci et celui-là. L’arrivée du Manifeste mit un terme à ce genre de pacte.
Et comme si les siècles précédents eussent servi de banc d’essai à la mise en scéne la plus tourmentée, le XXe siècle fit office de théâtre pour représenter la consécration définitive du soldat politique. Ce qui s’était répété de temps à autre le devint de manière soutenue. Dans un implacable bombardement idéologique, les gouvernements endoctrinèrent leurs fantassins aux consignes et motifs de leur mission dans le monde : effacer l’injustice, annihiler l’ennemi, accomplir son devoir.
De cette manière surgit la redoutable Garde Rouge de Trotsky, le "justicier" Fascio di combattimento de Mussolini, la SS, fer de lance de Hitler, et aussi les obsédants "Bo-Doi" de Hô Chi Minh. Toutes de puissantes armées politiques. Si leurs objectifs étaient différents, leurs fondements étaient communs. La Phalange macédonienne aurait fait long feu devant ces vives machines de guerre.
Le phénomène du soldat politique était-il réellement un phénomène aussi récent ? Dans la protohistoire humaine, la lutte pour la nourriture quotidienne ne donnait pas lieu à philosopher. L’instinct de survie était l’ordre du jour permanent. Il n’était pas nécessaire d’éduquer "politiquement" les jeunes car tous comprenaient instinctivement ce que pouvait signifier la perte du territoire. Les calamités naturelles et les agressions des tribus hostiles étaient les maîtres idéologiques" du clan. Mais avec l’avance de la technique, cet instinct de survie perdit l’impulsion protectrice des premiers temps. L’application de châtiments devint nécessaire afin que l’homme se souvienne en permanence de cet instinct primordial. Dans sa campagne des Gaules, César vérifia un usage qui naquit probablement de ce souvenir forcé : "Tel est l’usage des Gaulois. Pour entreprendre la guerre, ils obligent par la loi tous les jeunes hommes à se présenter armés et celui qui arrive le dernier au lieu de rassemblement, ils l’écartèlent" (in La Guerre des Gaules). Leçon terrifiante aux yeux d’un contemporain, mais vitale pour éviter la relâche de la troupe. Certaines tribus de l’Europe d’alors interdisaient l’approche des marchands auprès des troupes car le vin et les fastes pouvaient amoindrir l’esprit viril des soldats : "Aucun marchand ne pouvait entrer, ils ne permettaient pas l’introduction des vins ni de denrées semblables destinées au plaisir, persuadés que ces articles efféminent l’esprit et font perdre la vigueur, car ces soldats sont d’un naturel brave et fort". La religion et la politique se confondaient chez eux dans un même état d’esprit, en une norme morale héritée de leurs ancêtres.
Mais les communautés modernes, denses et complexes, se sont éloignées de manière radicale de cette connaissance primordiale. Faudrait-il affiner l’art gaulois de l’écartèlement ? Au moins en tout cas éduquer politiquement les jeunes recrues. Autrement dit, leur inculquer un moral.
Du moral du soldat
Tout bon stratége militaire apprécie comme une des armes les plus puissantes celle qui confére cette force animique qui a pour nom : le moral. Avec une forte dose de moral, on peut en une certaine mesure pallier même aux insuffisances de l’armement et aussi à celles du nombre d’hommes alignés. Le fondement d’un moral guerrier est le même dans toutes les armées ; seule varie la "tonalité" avec laquelle se manifeste cette puissance en un caractére déterminé. Mais dans le fond, il consiste à reconnaître que le droit que l’on a à l’existence est plus juste pour soi que pour l’ennemi. Lorsque le soldat perçoit chez autrui que ce droit à autant sinon plus de raison de s’exercer que chez lui, la guerre peut dès lors être considérée comme perdue.
Un Soldat politique est une totalisation du moral. Bien que sans épée, sans possibilité de sortir vivant du combat, le Soldat politique existera tant que survivra l’esprit de lutte et de victoire. Les exemples historiques ont été suffisants où l’on peut voir un groupe d’intrépides affronter avec héroïsme leur destin sachant que leurs vies s’éteindraient avec la fin de la bataille. Un colonel européen contemporain, Hans Frick, décrivait ainsi le moral du guerrier : "Cet esprit du combattant dépend des aptitudes guerrières d’un peuple, de la conviction qu’il a d’avoir la raison et le droit de son côté, de son éducation militaire, de la confiance qu’il met en ses chefs et en sa propre capacité, et, enfin, de l’état physique du soldat." (in Bréviaire tactique)
Les Spartiates de Léonidas, les Kamikazes nippons et certains Feddayims de la Jihad participent de ces particularités. Dans ces deux derniers cas, la technique de convertit en une simple comparse devant le destin tragique du soldat.
Ce fut le génie de Clausewitz qui pressentit comme personne auparavant l’importance du moral dans ce qu’il dénomma "l’art de la Guerre". Celui qui exclurait de ses règles et de ses principes les facteurs du moral serait un mesquin et un maladroit. Si ces "agents moraux" échappent au savoir livresque, l’on ne peut oublier que leur influence confére le triomphe ou la déroute. "L’alliage" du physique avec ce qui relève du moral est inséparable car ils constituent un tout : "nous pourrions bien dire que ce qui relève du physique est la poignée en bois alors que ce qui reléve du moral est le métal noble de la lame. Par conséquent, le moral est la vraie et authentique arme à devoir manipuler" (in De la guerre). Clausewitz qualifia les facteurs moral comme étant la question la plus importante de la guerre, il se désolait de ce qu’on ne pouvait les quantifier, les classer et les chiffrer : "Ils forment l’esprit qui pénètre jusqu’au plus petit détail de la guerre ; ce sont eux qui s’unissent en premier en une étroite affinité à la volonté, laquelle dirige et met en mouvement toute la mase des forces."
Tels sont les piliers du moral. Il serait donc vain d’établir un tribunal pour décider qui détient la raison en une guerre. De même, il serait sot de soutenir le moral sur la base de démonstrations alignant causes et effets. En fin de compte, ce qui incite à la guerre totale est l’incertitude dans laquelle l’on est : continuerons-nous demain à exister ou disparaîtrons-nous ? Il est très vrai que le moral est fils de cet axiome naturel et non de déductions syllogistiques. C’est pour cette raison qu’il est déprimant d’entendre d’une armée, lorsqu’elle est devant une situation extrême comme l’est la guerre, qu’elle n’est pas empreinte d’un moral à toutes épreuves. La guerre, cette terrible circonstance, oblige qu’on lui fasse face comme le lion au combat et non à la manière de l’autruche qui plonge sa tête dans le sable.
Presse, Propagande et Persuasion
Il existe une infinité de moyens pour doter une armée d’un moral à l’épreuve des bombes. César, qui connaissait à fond la nature de ses légionnaires, avait pour habitude de se poster au sommet d’une colline non seulement pour voir mais aussi pour être vu de ses combattants. De cette manière, chaque Romain se sentait naturellement un héros et était mu par une force combative difficile à contenir par l’ennemi. La Guerre des Gaules posséde plus de valeur comme précis de propagande de guerre que comme ouvrage historique. Grâce à son sens pénétrant de l’observation, César notait rapidement les points faibles tant de ses hommes que de l’ennemi. Lorsqu’en pleine bataille, l’une de ses légions fléchissait, il se lançait à son secours afin de l’aider. Sa présence et deux coups d’épée rétablissaient le. moral et l’ordre de la troupe : "César était si pressé qu’il arriva sans bouclier, en arracha un à l’un de ses soldats en poste au dernier rang, pour ensuite aller se mettre en première ligne. Appelant les centurions par leurs noms, les exhortant à plus d’efforts, il ordonna d’avancer et d’élargir les rangs pour que les coups d’épées soient plus aisés et efficaces. Par sa seule présence, à la vue de leur général au milieu d’un danger extrême, les soldats reprirent espoir et s’illustrèrent à nouveau" (Clausewitz in De la guerre). La lecture de ce passage nous dit combien le moral du soldat est la clé de la victoire.
De nos jours, l’harangue est devenue la propagande. Les immenses armées humaines se nourrissent jour aprés jour de cette harangue moderne dont la chaire de vérité est le journal. En temps de guerre, il est l’appui inconditionnel du soldat, lui donnant foi en son combat, lui rappelant ses devoirs, bref le formant comme Soldat Politique.
Au cours des XVIIIe et XIXe siècles, la vulgarisation rapide de la presse servit tout autant à la division des Français qu’à les lancer dans des campagnes des plus audacieuses. Au début, chaque révolutionnaire possédait sa "feuille" déblatérant même contre ceux qui devaient être des siens. Le résultat fut cet infernal carrousel de prises de pouvoir et de chutes de gouvernements. La patience militaire à bout, ce fut le 18 Brumaire. Ces mêmes machines imprimantes furent alors employées à mouler la conscience des Français dans un droit unique, une seule administration, une seule éducation et un code civil, une "Grande Armée" - tout cela sous le sceau d’une seul esprit : Napoléon. Le soldat napoléonien parcourut l’Europe quinze années durant. Il put admirer les coupoles du Kremlin ; il vint à bout de la machine de guerre prussienne ; il pilla les pinacothéques italiennes et tint en un suspens angoissant les habitants des Iles Britanniques. Napoléon put proclamer à la fin de sa vie avec orgueil : "La France est une mine inépuisable. J’en ai été témoin en 1812 et en 1815. Il suffit de mettre le pied sur son sol pour que jaillissent armées et trésors. Un tel peuple ne sera jamais subjugué" (in Mémorial).
Ceci vu, on constate que la Presse et la Propagande qui se mettent au service d’une idée ont le même effet qu’une injection de béton armé dans la structure d’un édifice. Cette structure chez l’humain est "l’unité philosophique" ; une unité - peu importe laquelle – du moment qu’elle soit unique, indivisible et absolument intègre.
Alexis de Tocqueville, panégyriste de la démocratie américaine, vit en ce systéme une immense faille : "Dans les nations démocratiques, en temps de paix, la carrière militaire est peu suivie et estimée. Ce discrédit public pèse fort sur le courage de l’armée ; les esprits sont comme opprimés. Et lorsque survient un conflit, ils ne sont point capables de retrouver leur mobilité et leur vigueur" (in De la démocratie en Amérique).
Lorsqu’il y a divergence entre le sentiment militaire et civil, phénoméne qui apparaît quand une société est pénétrée de "divisions philosophiques", les nations en souffrant auront moins de poids spécifique à l’heure des grandes décisions. Un affrontement armé inattendu dévoilerait leur pusillanimité au grand jour. Probablement que c’est dans l’intention de se débarasser de ce "cercueil" que les premières mesures d’un gouvernement révolutionnaire marxiste sont le contrôle de presse et l’éducation. Le projet de base a toujours été composé de vastes plans d’éducation et de politisation populaires pour convertir les jeunes en Soldats Politiques et ce, en moins d’une génération. La différence entre ce systéme et ceux appliqués en Europe occidentale et dans ce qu’il est convenu d’appeler "Occident" est que, sous l’hégémonie marxiste, l’unité de la presse et de l’éducation populaire sont constantes alors que les démocraties occidentales ne sortent ces méthodes du tiroir que lorsqu’elles sont acculées à un conflit. Alors seulement l’on tente de doter le soldat d’un moral de lutte qui ne puisse être contredit sur ses fondements. Alors aussi, on tente d’arrêter les déviations fatales de la presse devant la nécessité d’une "unité philosophique".
Il y a peu, un journaliste français, JF Revel, publia un livre dans lequel il dévoila cette mortelle insuffisance des démocrates face aux systèmes totalitaires. Le problème reste en suspens : les démocraties sont le système le moins mauvais pour que d’autres États aux intentions douteuses en tirent profit. Mais si les démocrates prennent des mesures préventives, elles cessent d’être des démocraties car elles appliqueraient alors des méthodes totalitaires. Plus qu’une énigme, c’est un paradoxe digne de Zénon.
Ce journaliste dénonce les totalitarismes, plus particuliérement le soviétique, introduisant, selon lui, des "taupes idéologiques" dans la philosophie de l’Occident. Il secoue encore les consciences de l’Occident, piquant au vif leur infériorité idéologique : "La guerre idéologique est une nécessité pour les totalitarismes et une impossibilité pour les démocraties. Cela est consubstantiel à l’esprit totalitaire et inaccessible à l’esprit démocratique. Pour faire la guerre idéologique, il faut avant tout avoir une idéologie. Et les démocraties n’en ont pas une, mais mille, cent mille"(in Ainsi meurent les démocraties).
L’Europe devant sa IVe Guerre Punique
En résumé, le problème que l’on traite est éminemment stratégique. Le soldat politique se révèle l’arme la plus efficace d’une nation. Peu importe si ses principes s’accordent avec les normes philosophiques qu’accepte la nouvelle science. Peu importe la causalité, la non-contradiction, l’identité, la raison suffisante et le tiers exclu. Au moment décisif, celui que Clausewitz définit comme le moment de la "friction", il "faut y aller" avec une fermeté morale à toutes épreuves, celle qui est le propre des soldats politiques.
L’Europe se trouve actuellement à la veille de ce qui survint en des situations analogiques en 480 et en 216 avant notre ère, la première lorsque les Perses mirent Athènes à sac et la seconde, lorsque l’Empire romain souffrit la déroute la plus grave de son histoire devant Carthage. Seule l’audace d’un Thémistocle et la patience d’un Fabius Cunctator arrivérent à protéger la culture que le destin s’obstinait à condamner.
Le plus délicat du "dossier" européen de l’heure présente est que, loin de former des soldats politiques, on répugne plutôt à le faire. À défaut, il pourrait bien arriver à l’Europe ce qui arriva, lors de son interrogatoire, à ce soldat français prisonnier du Viêt-minh : une impossibilité de répondre.
- "Répondez ! Pourquoi ne vous êtes-vous pas laissé tuer en défendant votre position ?"
Glatigny se posait lui-même la question...
- "Moi, je peux vous l’expliquer - poursuivit le commissaire du Viêt-minh – vous avez vu comment nos soldats, qui vous paraissent menus et fragiles, montaient à l’assaut de vos tranchées, malgré vos mines, votre artillerie et vos barbelés, et toutes ces armes offertes par les américains. Les nôtres se sont battus jusqu’à la mort parce qu’ils savaient, parce que nous tous savons, que nous sommes les détenteurs de la vérité, de l’unique vérité. C’est elle qui rend nos soldats invincibles. Et comme vous n’aviez pas ces mêmes raisons,. vous êtes ici, devant moi, prisonnier et vaincu. Vous, officiers bourgeois, appartenez à une société dévastée et pourrie par les intérêts égoïstes de votre classe. Vous avez contribué à maintenir l’humanité dans les ténèbres. Vous n’êtes que des obscurantistes, des mercenaires, incapables de dire pourquoi vous vous battez" (Jean Lartéguy in Les centurions).
► Carlos Salas, Vouloir n°80-82 (sept.-oct. 1991) [>o<] (texte issu de Fundamentos n°2/1984 ; tr. fr. Rogelio Pete).

pièce-jointe : cas d'étude d'un soldat irrégulier
La guérilla espagnole contre l'armée napoléonienne sous l'éclairage de Carl Schmitt

C’est dans le contexte des guerres napoléoniennes, et plus précisément à l’occasion de la guerre de résistance espagnole contre l’occupation française, entre 1808 et 1813, que va émerger pour le juriste politique allemand Carl Schmitt (1888-1985) la figure conceptuelle du "partisan" moderne, à savoir d’un "soldat irrégulier" pensé en tant que tel ; à cette occasion, pour la première fois, un cadre juridico-politique explicite lui est conféré. Ce qui ne sera pas sans conséquences quant au droit de la guerre classique qui avait prévalu jusque-là.
LE CONTEXTE HISTORIQUE DU SOULÈVEMENT ESPAGNOL
Rappelons brièvement les faits : pour établir un « blocus continental » efficace contre la Grande-Bretagne, puissance maritime et commerciale et principale ennemie de la France, Napoléon entendait contrôler l’ensemble de la péninsule ibérique. Il envoya donc Murat avec des troupes en Espagne en 1808, sans provoquer de véritables réactions de la part d’une famille royale espagnole par trop affaiblie. Dans ce contexte de décomposition du pouvoir royal légitime, une première émeute populaire à Aranjuez poussa d’ailleurs le roi Charles IV à abdiquer au profit de son fils Ferdinand VII dans l’espoir de stabiliser la situation politique.
Mais l’entrée de Murat dans Madrid provoqua une véritable insurrection, celle du 2 mai, que le général français réprima durement. Sous la pression de Napoléon, Ferdinand VII abdiqua à son tour au profit, cette fois, de Joseph Bonaparte, frère aîné de l’Empereur, qui fut reconnu par une assemblée de notables Afrencesados (1). Mais le soulèvement du peuple était déjà quasi général. Il fut formellement encadré par des Juntas (juntes militaires) auto constituées qui refusèrent de reconnaître le coup de force français et qui, au nom du roi pourtant déposé, allaient diriger une résistance à l’occupant. Cette résistance héroïque rassembla, dans un premier temps, troupes régulières et civils en armes, ces derniers devant progressivement en constituer l’âme. Dès juin 1808, en effet, commença ce qu’on appellera bientôt une « guérilla » – le terme en tant que tel n’apparaîtra qu’en 1812 – qui se développa au fur et à mesure des défaites de l’armée régulière espagnole face à Napoléon. Ces défaites successives pousseront d’ailleurs de nombreux déserteurs à accroître le nombre de ces partisans. Ce qui va intéresser au premier chef Carl Schmitt dans la guerre de résistance espagnole à Napoléon, c’est précisément le fait que « le partisan de la guérilla espagnole de 1808 fut le premier à oser se battre en irrégulier contre les premières armées régulières modernes » (La notion de Politique – Théorie du Partisan, Calmann-Lévy, 1972, p. 214). Par « armées régulières modernes », il convient ici d’entendre celles issues des expériences de la Révolution française qui sont à l’origine d’une reformulation radicale du concept de « régularité » hérité de l’âge classique, et dont – aussi paradoxal que cela puisse paraître de prime abord – le « partisan », en tant que combattant irrégulier, constitue en quelque sorte le produit.
DE LA NOTION PROBLÉMATIQUE D’« IRRÉGULARITÉ »
Comme le relève Schmitt, il se trouve que « la différence entre combat régulier et combat irrégulier est fonction de la nette définition de ce qui est régulier et une antinomie concrète donnant lieu à une délimitation du concept n’apparaît qu’avec les formes modernes nées des guerres de la Révolution française » (op. cit., p. 213). Jusque-là avait prévalu un droit interétatique classique – le Jus Publicum Europaeum – au sein duquel le phénomène de l’hostilité était maintenu dans le cadre de guerres limitées, apanage exclusif des princes contre un ennemi stricto sensu « conventionnel ». La principale caractéristique de ce droit classique résidait dans le fait qu’il comportait des distinctions nettes entre guerre et paix, entre combattants et non-combattants, entre un ennemi et un criminel. Et, comme le souligne Schmitt, « en regard de cette régularité toute classique » (op. cit., p. 218), l’idée même de soldat irrégulier était tout simplement inconcevable : « Le droit classique de la guerre (…) ne laisse pas de place au partisan au sens moderne. Ou bien celui-ci est, comme dans la guerre au XVIIIe siècle, qui est une affaire entre cabinets, une espèce de troupe légère, particulièrement mobile mais régulière, ou bien il est un criminel particulièrement méprisable, et il est alors tout simplement un hors-la-loi » (op. cit., p. 219).
Cette alternative tranchée est remise en cause à l’issue des bouleversements révolutionnaires, sur la base d’une délimitation nouvelle de la notion de « régularité », lorsque la notion d’État dynastique est reformulée comme État national et que l’armée des princes est conduite à se transformer en armée nationale. Schmitt discerne d’ailleurs la faillite du droit classique dans cette configuration juridico-politique qui voit la « victoire du civil sur le soldat le jour où le citoyen passe l’uniforme tandis que le partisan le quitte pour continuer à se battre sans uniforme » (op. cit., p. 306). À cet égard, loin de constituer une anomalie, l’émergence de la figure du partisan, en tant que combattant irrégulier, face à cette nouvelle « régularité » post révolutionnaire, ne constitue somme toute que l’une des deux faces d’un même Janus, celle du soldat-citoyen. En déferlant sur toute l’Europe continentale, le nouvel art militaire de l’armée napoléonienne, comme héritier de cette mutation fondamentale, va se trouver être, à la fois, vecteur et victime de ce nouveau modèle, dans la mesure où la guerre de l’âge classique, qui ne peut plus que faire figure de jeu conventionnel, va laisser la place à de véritables guerres des peuples, dont la guerre de résistance espagnole n’est que le premier d’une longue suite d’avatars. Ce qui intéresse Schmitt, c’est précisément de montrer que l’apparition du partisan en Espagne entérine une situation inédite qui a transformé l’ennemi « conventionnel », au cœur des guerres limitées que se livraient les princes dans le droit classique, en ennemi pour le coup bien « réel », au cœur de guerres devenues nationales : « L’élément principal de la situation du partisan de 1808 est qu’il risque le combat sur le champ limité de son terroir natal, alors que son roi et la famille de celui-ci ne savaient pas encore très bien quel était l’ennemi réel » (op. cit., p. 215).
En dépit de l’aura involontaire dont Ferdinand VII bénéficiait auprès de son peuple et qui l’a préservé, malgré lui, d’une condamnation sans appel de l’Histoire, ses hésitations devant l’événement majeur qui se joue s’expliquent sans doute par le fait qu’il se situe toujours par rapport à un droit classique de la guerre dérivé du Jus Publicum Europaeum. En revanche, le partisan espagnol, lui, appartient déjà au monde nouveau qui est en train d’advenir en matière stratégico-politique.
« Seul le partisan espagnol rétablit le sérieux de la guerre, et ce fut contre Napoléon, c’est-à-dire dans le camp défensif des vieux États continentaux européens dont la vieille régularité devenue convention et jeu n’était plus en mesure de faire face à la nouvelle régularité napoléonienne et à son potentiel révolutionnaire. De ce fait, l’ennemi redevint un ennemi réel, la guerre, une guerre réelle. Le partisan défenseur du sol national contre le conquérant étranger devint le héros qui se battait réellement contre un ennemi réel » (op. cit., p. 304-305).
Mais l’apparition du phénomène du partisan n’allait pas forcément de soi pour des esprits encore largement imprégnés de l’idée de la vieille « régularité » militaire. Paradoxalement, c’est peut-être dans cette perspective qu’on peut saisir la portée des diverses tentatives juridiques de « régularisation » de la guerre de partisans par ce qui restait de l’État espagnol légitime ou de ce qui s’en réclamait alors, en l’occurrence les Juntas militaires.
LE PRÉCÉDENT EN 1808 D’UNE LÉGITIMATION DE LA GUERRE DE PARTISANS PAR LA JUNTA DE SÉVILLE
Ce qui est en effet capital dans l’apparition de cette forme de guerre irrégulière espagnole, c’est qu’elle va recevoir de la part de Juntas militaires régionales et/ou nationales, une sorte de réglementation juridico-politique – fait sans précédent dans l’Histoire – lui conférant une légitimité inédite rendue nécessaire par les circonstances. La passivité, face à l’envahisseur français, d’un gouvernement dépassé par les événements devait mettre au premier plan ces Juntas militaires, d’une part, les guérillas, d’autre part. Un premier cadre juridico-politique est donné dès le 6 juin 1808 par la Junta Suprema de Gobierno de Espana e Indias (Junte de Séville), auto-constituée le 28 juin 1808, et qui déclare la guerre à l’Empereur Napoléon en ces termes : « … Nous déclarons la guerre sur terre et sur mer à l’Empereur Napoléon Ier et à la France, dont nous supportons la domination et le joug tyrannique ; et nous demandons à tous les Espagnols d’œuvrer hostilement à leur encontre et de leur causer le plus de dommages possibles selon les lois de la guerre » (Blanch, Historia de la guerra de la Independencia en Cataluna, Barcelone, 1968, p. 64).
Cette dernière précision a ceci de paradoxal et d’étrange qu’elle méconnaît le fait que la guerre patriotique espagnole n’est déjà plus une guerre de l’âge « classique ». Lesdites « lois de la guerre », selon la conception classique dans laquelle, comme le rappelle Schmitt, « l’ennemi a son statut », et dans laquelle « il peut être imposé des limites à la guerre » (Schmitt, op. cit., p. 12), sont d’ores et déjà sapées par la nouvelle forme d’hostilité « réelle » développée par la guerre de partisans qu’on cherche illusoirement à réglementer. Sans que ces auteurs en mesurent peut-être toutes les conséquences à terme, cette déclaration de juin 1808 apparaît comme le précédent le plus direct de légitimation de la guerre irrégulière. Il est complété le jour même par un second texte. Celui-ci, intitulé Prevenciones, s’adresse au peuple espagnol pour qu’il sache que certaines mesures sont indispensables à la bonne conduite de la lutte contre l’ennemi : « Il faut éviter les actions générales et privilégier les initiatives individuelles. Il est nécessaire de ne pas laisser l’ennemi se reposer un instant, de harceler sans répit ses flancs et son arrière-garde, de l’affamer, d’intercepter ses convois de vivres, de détruire ses entrepôts et de lui couper toutes les voies de communication entre l’Espagne et la France d’autre part » (Queipo de Llano, Historia del Levantamiento, Guerra y Revolucion de Espana, Madrid, 1835-1837, p. 232-233).
Ainsi est en train d’être « régularisée » une guerre de partisans dont la Junta pressent pourtant d’ores et déjà les éventuelles dérives, ce qui apparaît clairement dans l’article final des Prevenciones : « Il s’agira de faire comprendre et de persuader la nation que libérés, comme nous l’espérons, de cette guerre cruelle, et le trône à nouveau entre les mains de notre seigneur et Roi Ferdinand VII, les Cortes, sur sa convocation, réformeront les abus et établiront les lois dictées par l’expérience, pour le bien et la félicité publics ; deux notions que les Espagnols connaissent sans que les Français aient eu à les leur enseigner » (Queipo de Llano 1835, p. 233).
Pour l’heure, la Junta de Séville fait figure localement de pouvoir suprême, à l’image d’un organe de souveraineté nationale (comme les autres Juntas provinciales), et apparaît donc pour les Espagnols politiquement « compétente », dans la mesure où elle se réclame de l’ancien pouvoir légitime du roi Ferdinand VII. C’est bien à ce titre qu’elle ordonne d’ailleurs l’enrôlement massif de partisans comme auxiliaires des dernières troupes régulières espagnoles combattant encore Napoléon.
LE TOURNANT DE L’AUTOMNE 1808
La méthode paraît pour un temps donner de bons résultats puisque, le 19 août 1808, advient la première défaite française, celle de Baylen, face à 40.000 hommes de troupes régulières espagnoles unies à un noyau de volontaires et de francs-tireurs et au peuple andalou en armes. Ce succès ponctuel entretient en fait l’illusion sur les capacités réelles de l’armée régulière espagnole de résister durablement à l’armée napoléonienne. En effet, à l’automne 1808, devant les mauvais résultats de son armée, Napoléon, pour résoudre rapidement le problème espagnol avant de se mesurer à l’Autriche, décide de prendre en personne, le commandement des troupes le 6 novembre 1808. En virtuose militaire qu’il est, il retourne la situation en très peu de temps, remportant victoire sur victoire, et entre à Madrid le 4 décembre 1808 où il réinstalle aussitôt son frère Joseph. En Catalogne, le 15 décembre, le général Vivès est battu et lève le siège de Barcelone. Saragosse, assiégée pour la seconde fois par les Français le 20 décembre, capitule le 20 février 1809 en dépit d’une résistance héroïque.
La confiance relative qui perdurait dans ce qui restait de l’armée « régulière » espagnole née de la bataille de Baylen, s’en trouva considérablement altérée. La guérilla espagnole reste alors seule à s’opposer à l’envahisseur français et va, pour cette raison, prendre une ampleur inégalée. Comme le souligne Schmitt : « À l’automne de 1808, Napoléon avait vaincu l’armée régulière espagnole ; la guérilla espagnole proprement dite ne se déclencha qu’après cette défaite de l’armée régulière » (op. cit., p. 214). C’est à partir de là, en effet, que les Espagnols commencèrent véritablement à organiser des bandes de partisans sur une grande échelle pour continuer la résistance à Napoléon.
LE MANIFESTE DU 28 DÉCEMBRE 1808
Dans ce contexte d’échecs militaires retentissants pour ce qui se réclamait encore de l’armée régulière espagnole, la Junta Centrale , abasourdie, se réunit à Séville et publie le 28 décembre 1808 le Reglemento de partidas y cuadrillas, qui reprend en l’accentuant l’esprit du règlement de juin 1808. Ce règlement du 28 décembre 1808, en trente-quatre articles, est le premier texte réglementaire de portée nationale. On n’y parle cependant pas encore de « guérillas » ni de « guérilleros ». À cette époque, le terme « guérilla » n’est pas encore intégré dans la terminologie de la guerre patriotique espagnole. Il a toujours sa signification technique, dérivée de la guerre classique, de « ligne de tirailleurs devant attaquer l’ennemi de front et sur ses flancs, ou troupe légère utilisée pour les reconnaissances et les escarmouches ». Il renvoie encore au « partisan » du XVIIIe siècle, celui qui appartient à un « parti », ou détachement battant la campagne, à l’un de ces détachements dont le maréchal de Saxe écrivait qu’ils pouvaient traverser un royaume entier sans être repérés.
Dans le règlement de décembre 1808, on parle plus spécifiquement de partida, (« bande »), qui signifie, d’après Almirante dans le Dictionnaire Militaire, « toute troupe peu nombreuse », aussi bien régulière qu’irrégulière, et de cuadrilla , littéralement « troupe », « bande ». Les partidas, sans spécification notable quant à leurs effectifs, rassemblent toutes sortes d’individus à l’exclusion des alistados ou solteados (les appelés aux armées). Les cuadrillas sont, quant à elles, des bandes de contrebandiers de « mer et de terre ». Lorsque ce règlement est publié, des actions de partisans existent déjà depuis huit mois. Mais elles sont appelées à se développer. Ces dispositions légales tendent, en fait, à les assujettir autant que faire se peut à des règles dans lesquelles l’esprit militaire dominerait. Les principaux points abordés dans le règlement ont trait à la finalité de la guerre de partisans, à la composition des unités, à la collation des grades, à l’armement, aux soldes, aux règles de discipline et au butin.
Les deux types d’unités distinctes que sont les partidas et cuadrillas se trouvent donc mises sur pied avec pour mission d’assurer la sécurité du pays en semant la terreur et la désolation chez l’ennemi. Les partidas, d’abord, forment des groupes d’environ une cinquantaine d’hommes à pied et à cheval. Le commandement, et c’est important, est assuré par un chef du grade de commandant, un second, deux subalternes à cheval et trois à pied, ayant respectivement les grades militaires réguliers de lieutenant de cavalerie, sergent, et ainsi de suite. Les articles 24 et 28 visent à encadrer avec une certaine souplesse ces unités « irrégulières » en adoptant la structure des armées opérationnelles, à la fois pour éviter une trop grande anarchie et pour opérer sur l’ennemi avec le plus de rapidité et d’efficacité possibles. On retrouve là deux des traits essentiels dans la perspective d’une « théorie du partisan » selon Carl Schmitt, traits le plus souvent liés, sinon indissociables, et qui font figure de critères pour définir le partisan moderne en train d’advenir en Espagne ; à savoir : « l’irrégularité » et « le haut degré de mobilité du combat actif » (op. cit., p. 229) – la mobilité n’impliquant pas l’irrégularité, mais celle-ci impliquant nécessairement celle-là. Il est en outre prévu de répartir ces unités « irrégulières » dans les différentes divisions de l’armée en les soumettant aux ordres des généraux respectifs qui leur sont donnés comme chefs, ainsi qu’un adjoint. On voit bien l’intention des autorités de faire des partidas une émanation de l’armée « régulière ». Pourtant, en contraste avec les règles militaires précitées, l’article 26 précise : « Les chefs locaux [ceux de l’armée qui encadrent les bandes de partisans] devront laisser agir les partisans avec le plus de liberté possible, tout en les gardant à leur disposition, pour la bonne conduite des opérations » (Horta Rodriguez, « La législation de la guérilla espagnole dans l’Espagne envahie (1808-1814) », in Revue historique des Armées, 1986/3, p. 33).
Il convient ici de s’interroger sur la raison d’être du cadre juridico-politique conféré aux bandes de « partisans ». Les rédacteurs du règlement savent pertinemment qu’il existe déjà depuis juin des groupes de partisans plus ou moins nombreux. Le règlement « reconnaît » donc une nouvelle fois leur existence et légitime leur lutte au regard de l’occupation française. Mais à cela s’ajoutent d’autres motivations ou plutôt, devrait-on dire, d’autres soucis. Il est intéressant de savoir que « ceux qui auront accompli leur temps de service obtiendront une place dans la Renta (2) ou d’autres postes selon les circonstances » (Horta Rodriguez, p. 33).
Cela prouve le souhait déclaré de réintégrer à moyen terme le « partisan » dans l’armée « régulière », ou à défaut dans une forme de « régularité » quelconque. Enfin, le butin fait l’objet d’une réglementation minutieuse. La répartition du butin sera proportionnée à la solde et personne ne pourra s’immiscer dans sa distribution pour prévenir de la sorte toute forme éventuelle de contestation.
Les mêmes règles s’appliquent aux cuadrillas. Dans les faits, on tente bel et bien d’organiser, par ce biais, les contrebandiers qui agissent « au grand préjudice du trésor royal » (Horta Rodriguez, p. 34). L’article 19 est directement conçu à leur intention. Avant tout, il apparaît nécessaire de leur reconnaître une légitimité « politique » en louant leur valeur, leur intrépidité, leurs talents militaires pour conclure que, « n’ayant pu trouver une activité qui leur permette de s’épanouir, ils se sont lancés dans la contrebande ». On leur promet, en tout cas, désormais « une carrière glorieuse et utile à l’État dans les circonstances actuelles » (Horta Rodriguez 1986 : 34). C’est leur statut qui s’en trouve ainsi radicalement modifié. On attribue en effet à cette activité « irrégulière », voire illégale en d’autres temps, mais si populaire en Espagne, le privilège en quelque sorte juridique de s’exercer en toute quiétude puisque cela sert la fin politique de la résistance à l’envahisseur français. Le péril couru par la Nation espagnole autorise en quelque sorte le recours à tous les palliatifs. En conséquence, on pardonne les crimes passés aux contrebandiers se présentant dans les huit jours devant le chef militaire ou politique, et qui se verront accorder une reconnaissance politique faisant d’eux des « partisans » et non de simples bandits de grand chemin.
Pour Schmitt justement, outre l’irrégularité, « un autre critère distinctif qui s’impose aujourd’hui à notre attention réside dans l’engagement politique qui caractérise le partisan de préférence à d’autres combattants » (op. cit., p. 224). Et c’est ici qu’il faut souligner l’importance cardinale du « tiers intéressé », qui se trouve être un « tiers régulier », dont parle Schmitt : en l’occurrence, les Juntas militaires qui se réclament de la légitimité royale et, au-delà, la puissance anglaise qui reconnaît le « partisan » comme un allié. C’est en effet ce tiers « qui procure cette sorte de reconnaissance politique dont le partisan qui combat en irrégulier a besoin pour ne pas tomber, tel le bandit et le pirate, dans le domaine non politique, ce qui signifie ici : dans le domaine de la criminalité » (op. cit., p. 290). C’est toute la subtilité de cette dimension politique qui confère au « partisan » son statut et qui a rendu le sujet tellement polémique jusqu’à nos jours.
LES NOUVELLES DISPOSITIONS RÉGLEMENTAIRES DE 1809
« L’institutionnalisation » de la guérilla va se renforcer avec l’adoption de plusieurs dispositions. Elles sont au nombre de trois, en date respectivement du 1er janvier, du 28 février, et du 20 mars 1809. Elles contiennent les soubassements d’une guerre de partisans strictement définie, tout autant que les problèmes que celle-ci ne cessera de soulever.
La première disposition entend contrôler étroitement les Juntas provinciales qu’elle transforme en simple Juntas « d’observation et de défense ». Celles-ci constituaient un des supports les plus efficaces pour l’esprit de résistance alimenté par des hommes qui défendaient avec ardeur la patrie de leurs ancêtres, le foyer familial, la terre qu’ils travaillaient, leur religion, et un mode de vie fermé aux ingérences étrangères. C’est là qu’on saisit avec une acuité toute particulière « le quatrième critère distinctif du partisan authentique » selon Carl Schmitt, « ce que Jover Zamora (3) a appelé son caractère tellurique. Celui-ci est très important pour la situation fondamentalement ‘défensive’ du partisan… » (op. cit., p. 229). Au reste, ces partisans étaient bien, comme le souligne encore Schmitt, « les défenseurs autochtones de la terre natale qui mouraient pro aris et focis, les héros nationaux et patriotiques (…) tout ce qui était réaction d’une force élémentaire, tellurique vis-à-vis d’une invasion étrangère (…), légitimité de son irrégularité de partisan » (op. cit., p. 288).
La seconde disposition, celle du 28 février, est un ordre royal émanant de la Junta Centrale : « La junte souhaitant donner une impulsion puissante en faisant appel à l’intérêt individuel, aux grandes motivations qui entraînent les habitants du royaume dans la lutte contre l’ennemi afin de lui causer le plus de tort possible, il a été décrété que les armes de toutes espèces, les chevaux, les vivres, les bijoux et l’argent qui seront pris à l’ennemi, par quelque particulier que ce soit, seront la propriété de celui qui les aura pris. Le droit de préférence dans l’achat des canons, armes, chevaux resteront à Sa Majesté ou au Trésor Royal ; le montant de ces choses leur sera payé avec ponctualité » (Horta Rodriguez, op. cit, p. 36).
La dernière des trois dispositions est le Manifeste édicté par la Junta Centrale le 20 mars 1809. Il reproche notamment aux généraux français les mauvais traitements infligés aux prisonniers et leur enjoint de considérer que tout Espagnol en mesure de prendre les armes est, aux yeux de la Junta un soldat de la patrie et doit être traité en conséquence par l’armée française – mais de manière unilatérale, et c’est précisément là tout le problème. Ce manifeste laisse entrevoir les conséquences et les difficultés insurmontables que fait surgir le « partisan » dans le droit classique de la guerre dont la Junta se réclame, alors même qu’elle légitimise ce type de combattant irrégulier. Comme l’explique Schmitt, en effet, « plus la discipline d’une armée régulière est stricte, plus elle est scrupuleuse dans sa distinction entre militaires et civils en ne considérant comme un ennemi que le seul adversaire en uniforme, et plus elle deviendra ombrageuse et irritable si, dans l’autre camp, une population civile qui ne porte pas l’uniforme participe, elle aussi, au combat. Les militaires réagiront par des représailles en fusillant, en prenant des otages, en détruisant des localités et ils tiendront ces mesures pour légitime défense face à des manoeuvres perfides et sournoises » (op. cit., p. 246-247). À cet égard, l’armée française est effectivement confrontée au problème du « traitement » à accorder à tout Espagnol pris les armes à la main, problème qu’elle ne parvient pas à résoudre, sinon le plus souvent par des exécutions sommaires, faisant de cette guerre d’Espagne l’une des plus cruelles et des plus horribles, et déjà perçue comme telle par ses contemporains. Le Manifeste poursuit en faisant allusion à la lutte de tout un peuple contre la tyrannie et l’envahisseur en ces termes : « Tout membre de cette nation doit trouver la protection des lois de la guerre, le général qui ne les respecte pas est un bandit qui s’expose à la colère du ciel et à la vengeance des hommes » (Canga-Arguelles, p.107).
Mais cela relève de l’anathème pur et simple dans la mesure où l’on touche là à une espèce de paradoxe : ce paradoxe réside dans le fait d’en appeler à des « lois de la guerre » d’un droit classique de la guerre, alors même que l’émergence de la figure du « partisan » les rend, de fait, caduques. Ces problèmes insolubles vont prendre une ampleur sans précédent avec le dernier règlement de 1809, intitulé « Instruction sur le corso terrestre ».
L’ « INSTRUCTION SUR LE CORSO TERRESTRE » D’AVRIL 1809
Le second grand texte réglementaire de portée nationale, « l’Instruction sur le corso terrestre » (4) du 17 avril 1809 suit le même esprit que les trois dispositions du début de l’année 1809. Ce texte, comportant dix-huit articles, a pour but de donner des directives concrètes aux « partisans », et, ipso facto, en détermine la figure « irrégulière ». Le terme de « corso terrestre » est une alliance de mots circonstancielle (5), celle-là même qui consisterait à parler d’un « corsaire de terre », par opposition à un « pirate de terre ».
D’après la doctrine traditionnelle espagnole, le corso a pour but d’empêcher l’ennemi de pouvoir se servir, lorsqu’il en a besoin, des voies de communication sur mer. Le corso est donc l’oeuvre du combattant qui, en état d’infériorité, ne peut livrer une bataille décisive ni détruire la force armée de l’ennemi. Ces similitudes avec ce que sera la guerre de partisan ne s’arrêtent pas là. Ce sont des forces peu nombreuses qui luttent contre un ennemi omniprésent et qui, en l’absence d’une lettre de patente, comme celle qui était accordée au corsaire des siècles précédents, risquent constamment de sombrer dans le brigandage. La distinction entre corsaire et pirate s’avère essentielle. Schmitt insiste sur l’importance discriminante du critère politique : « le caractère politique a (dans l’ordre inverse) la même structure que chez le pirate du droit de la guerre maritime dont le concept inclut le caractère non politique de son aspect néfaste qui vise le vol et le gain privé » (op. cit. p. 224). Par conséquent, poursuit Schmitt, il faut éviter de désigner le partisan, « de le définir comme un pirate de la terre ferme ». Le comportement du « pirate » est sans référence aucune à une quelconque « régularité ». Et d’ajouter : « Le corsaire, au contraire, court la prise de guerre sur mer et est muni de lettres par le gouvernement d’un État ; son irrégularité à lui n’est donc pas sans lien avec la régularité et c’est ainsi qu’il resta jusqu’à la déclaration de Paris de 1856 une figure juridiquement reconnue du droit international européen. De ce fait, une certaine comparaison est possible entre le corsaire de la guerre sur mer et le partisan sur terre… » (op. cit., p. 284).
Les projets et motivations de ce « corso terrestre » de 1809 se trouvent, pour l’essentiel, exposés dans le préambule de « l’Instruction » : à l’instar du « corso maritime », le « corso terrestre » a pour but principal d’anéantir les communications terrestres de l’ennemi. Ordre est donné d’entraver « l’approvisionnement en vivres et en moyens de subsistance de l’armée française dans le pays (…), de faire de même avec les courriers, d’observer leurs déplacements (…), de tenir les Français dans un état d’alerte et de fatigue permanentes (…) en leur faisant le plus de mal possible » (Horta Rodriguez , p. 37).
De cet ensemble de projets visant à durcir la conduite de la guerre en Espagne se détache la motivation qui justifie et légitime aux yeux des Espagnols cette guerre d’un nouveau type. Le préambule de « l’Instruction » stipule d’emblée : « Maintenant que nous connaissons la manière la plus vile que Napoléon a utilisée pour détruire et désorganiser la force militaire espagnole (…), n’est-il pas évident qu’il revient aux paysans de se regrouper pour combattre ses armées ? » (Horta Rodriguez, p. 38).
Les autorités n’ont pas eu le temps d’enrégimenter les Espagnols ni de leur donner un uniforme ; mais tous sont néanmoins des soldats pour ces mêmes autorités. Si le règlement de 1808 cherchait à « militariser » les bandes de « partisans », « l’Instruction sur le corso terrestre », de son côté, met plutôt l’accent sur les représailles qui entendent constituer la réponse aux actions ennemies. Dans le même texte, on souligne d’ailleurs le fait que l’ennemi ne reconnaît pas un statut de combattants aux paysans et en fait « d’innocentes victimes » (Horta Rodriguez, p. 37). On retrouve – posé de manière de plus en plus nette – le problème précédemment évoqué par le Manifeste de la Junta Centrale du 20 mars 1809 sur le « statut » des combattants lorsqu’apparaît la figure du « partisan », lequel ne permet plus de faire une distinction nette entre le combattant et le non-combattant. En 1809, les paysans majoritaires dans les rangs des partisans ne pratiquent pas une guerre « réglée », avec des limites bien définies. L’ennemi le lui rend d’ailleurs bien. Cette relation d’inimitié absolue tend à l’anéantissement mutuel. C’est ce danger de la « guerre folle », inhérente à la faillite du droit classique, sur lequel insiste Schmitt : « Le partisan moderne n’attend de son ennemi ni justice, ni grâce. Il s’est détourné de l’hostilité conventionnelle de la guerre domptée et limitée pour se transporter sur le plan d’une hostilité différente qui est l’hostilité réelle dont l’escalade de terrorisme en contre-terrorisme va jusqu’à l’extermination » (op. cit., p. 219).
L’objectif principal consiste de fait à mener une guerre « à outrance », susceptible de devenir une guerre encore plus inhumaine. Fait sans précédent, on arme tous les habitants des provinces occupées afin « d’assaillir et de dépouiller » les soldats français « chaque fois qu’une occasion favorable se présentera ». Et ce, avec toutes les armes, quelles qu’elles soient, même les « interdites » (Horta Rodriguez, p. 37), ce que ne mentionnait pas le règlement de 1808. C’est de cette manière qu’on souhaite résoudre le problème de la disproportion des forces en présence pour être en mesure de se battre « à armes égales », imitant ainsi « la conduite barbare du satellite de Buonaparte » – pour reprendre les termes du texte – afin de « guérir le mal par le mal » (Horta Rodriguez, p. 37). La forme inhumaine que va prendre cette guerre est inhérente à la justification que tous les moyens sont bons pour pouvoir lutter « à barbarie égale ». Le fait sans précédent, c’est de l’institutionnaliser. Il n’échappe naturellement pas à Alcano Galiano, l’auteur du « corso », que les raisons qui le sous-tendent sont dépourvues de noblesse, mais son règlement qui, pour la première fois, préconise la guerre totale, est présenté comme une réponse imposée par l’adversaire et un mode de combat induit par les circonstances. C’est pourquoi, « l’Instruction sur le corso » est, par nécessité, plus expéditive, plus cruelle et moins « militaire » que le règlement de 1808.
Après les motivations, examinons plus en détail l’organisation. Les paysans peuvent se regrouper en « cuadrillas d’infanterie et de cavalerie ». La plupart des combattants « irréguliers » peuvent se grouper en cuadrillas, même loin du territoire occupé, dans les provinces limitrophes, ou proches de celles qui sont occupées. Mais, dans ce dernier cas, les cuadrillas ayant moins de raison d’être que celles de la zone occupée, doivent demander la « permission de justice » pour se constituer. Cette limitation témoigne du fait qu’on tente, dans cette guerre « irrégulière » sans règles fixes, de poser un cadre juridique minimal susceptible d’éviter, malgré tout, de véritables dérives « criminelles ». De même, si la « bonne conduite » des membres de ces cuadrillas est reconnue, un passeport leur est alors délivré, lequel est censé les garantir des mauvais traitements par l’ennemi en zone occupée. Signalons enfin que, si la part du butin, dans le règlement de 1808, était accordée proportionnellement à la solde, en 1809, il n’y a dans ces cuadrillas ni solde, ni grade. Le butin est réparti d’un « commun accord », ce qui apparente davantage ce type de guerre au corso maritime auquel il se réfère.
LES DERNIERS TEXTES DE LA GUERILLA
Les derniers textes officiels de l’époque relatifs à une réglementation de la guérilla interviennent en 1812 et 1814. Entre 1809 et 1812, beaucoup de choses ont changé pour « l’envahisseur français ». Et 1812 constitue d’une certaine manière l’année de la fin pour « l’ordre français » en Europe, et en Espagne plus particulièrement. Certes, le 9 janvier 1812, Valence tombe aux mains des troupes napoléoniennes, mais la guerre entre dans une phase d’offensive de grande envergure du côté des forces hispano-britanniques. Le 19 janvier, les troupes de Wellington conquièrent Ciudad Rodrigo, puis Badajoz, le 7 avril.
En 1812, Napoléon, alors en pleine campagne de Russie, se voit contraint d’ordonner, pour la première fois, le retrait de 30.000 hommes de la péninsule. Ils feront largement défaut sur le front espagnol. De fait, l’offensive de Wellington, le 22 juillet 1812, permit à celui-ci de remporter sur le général français Marmont la victoire des Arapiles. C’est à la suite de ce succès hispano-britannique que fut publié un nouveau règlement. Il prouve combien les Espagnols étaient conscients des dangers pour l’avenir de la nouvelle forme de guerre irrégulière qu’ils venaient pourtant de prôner. Il s’agit d’un reglemento para las partidas de guerillera, en date du 11 juillet 1812. Dans le même esprit, un dernier règlement sera publié en juillet, alors que la guerre était pratiquement terminée : le reglemento para los cuerpos francos o partidas de guerilla.
Le premier règlement du 11 juillet 1812, comportant un préambule et sept chapitres, entend apparaître comme une structure légale (6). Il n’a pas été établi avec précipitation, comme celui de 1808, ou dans le feu de l’action, comme « l’Instruction sur le corso terrestre ». Il annonce la « normalisation », qui sera nettement édictée en 1814, lorsque se posera le problème de la réinsertion des guérilleros dans la société.
La stratégie demeure inchangée : « harceler l’ennemi et soutenir l’esprit patriotique des régions envahies (…) ». Il faut « couper les routes militaires de l’ennemi, intercepter ses courriers et ses convois, attaquer ses hôpitaux et ses entrepôts » (Horta Rodriguez, p. 39). Le fait de souligner l’attaque des hôpitaux montre à quel point cette guerre est cruelle, faute de règles à respecter. Cela ne signifie pas que tous les guérilleros fussent toujours cruels : la guerre, la conduite de l’ennemi qui ne pouvait être indulgente par ces raisons mêmes, la personnalité des chefs des guérilleros, déterminaient bien souvent leur attitude. Notons, toutefois, qu’aucun des règlements de la guérilla n’a jamais fait allusion aux prisonniers, sujet épineux et vaste s’il en est.>
Peut-être en contrepoint des dangers induits par cette forme de guerre sans limites, on cherche désormais à souligner le caractère « militaire » des guerillas de manière bien plus nette que dans le règlement de 1808. Ce caractère « militaire » se concrétise par la dépendance accrue des groupes de « partisans » vis-à-vis du général-en-chef ou du commandant de district, la soumission à la discipline et aux lois militaires, la suspension de fonction en cas de mauvaise conduite. On a le sentiment d’une reprise en main du phénomène par les instances « régulières ». Fait capital, la collaboration avec l’armée s’établit dorénavant pour « chaque opération militaire importante ». Le commandant a toute liberté d’action avec sa bande de « partisans » dans « l’attente des ordres du général en chef ». L’élément nouveau, c’est que, lorsque ces troupes reçoivent des ordres des autorités citées, elles sont tenues de leur obéir en « allant jusqu’à abandonner leurs projets » (Horta Rodriguez, p. 39).
Les problèmes apparaissent lorsqu’on aborde la question du butin des bandes de « partisans », en particulier lorsqu’il s’y trouve des biens appartenant à des Espagnols. Il est établi que tout ce qui est pris devient la propriété exclusive des « partisans », exception faite de ce qui appartient « aux corps constitués de l’armée » ou aux « bons » Espagnols. Les biens pris et abandonnés par l’ennemi doivent, en effet, être rendus à leurs propriétaires, en laissant cependant aux « corps-francs » un quart de la valeur de ces biens.
Un élément inquiétant apparaît dans ces articles : c’est la notion problématique de « bons » Espagnols, ce qui suppose qu’il y en a de « mauvais » (Horta Rodriguez, p. 40). C’est l’un des aspects inévitables et tragiques de cette guerre patriotique qui tourne parfois à la guerre civile. Sont considérés comme « bons » Espagnols ceux qui soutiennent la lutte contre l’occupant français, et comme « mauvais » Espagnols les Afrancesados, autrement dit appartenant au parti pro-français et considérés comme de vulgaires collaborateurs. Mais, comme toujours dans de tels cas, les abus et les dérapages risquent d’être nombreux.
Immanquablement se pose la question de savoir si cela n’est pas susceptible de favoriser un banditisme pur et simple. Cela constitue un vrai problème dès lors que le contrôle du « tiers régulier » dont parle Carl Schmitt s’amenuise. De fait, l’article de 1812 enjoint de manière assez problématique, celui qui procède à l’arrestation, d’agir « avec justice », à l’instar du « bandit généreux ». On mesure les dangers qui risquent, à terme, de surgir. Par définition, toute « justice » ne peut relever que d’une institution étatique, seule compétente en la matière : en d’autres termes, tout particulier n’est justiciable que devant une institution politique dont la régularité dérive du caractère souverain du pouvoir étatique constitué. Or, le texte autorise un particulier à la rendre en faisant appel à sa « bonne volonté » individuelle. Le règlement de 1812 insiste d’ailleurs sur les relations entre le peuple et les « bandes » (7). Violences et abus sont énumérés, ainsi que les sanctions que leurs auteurs peuvent encourir. Pour chercher à prévenir des dérapages, on interdit d’arrêter ou de poursuivre qui que ce soit, hormis les déserteurs. On révèle ainsi en creux les cas de détention arbitraire commis par quelques bandes qui s’érigent en juges des « mauvais Espagnols ».
La comparaison des deux règlements de 1812 et 1814 s’avère particulièrement intéressante pour saisir l’évolution des esprits quant au problème du partisan espagnol. Pour la première fois, en effet, le terme de guerilla apparaît en tant que tel dans une réglementation. L’article II du règlement de 1812 précise que les partidas devront désormais porter le nom de « corps-francs » ; ces derniers préfigurent ceux qui existeront par la suite, notamment en France durant la guerre de 1870. Le règlement de 1814 s’intitule, pour sa part, « Règlement sur les corps francs et les partis de guérilla » – un substantif promis à la postérité.
La reconnaissance des services rendus par les « partisans » est, certes, explicite dans le préambule des deux règlements. Mais des différences entre les deux textes sont manifestes, en partie à cause du changement de conjoncture politique entraînée par la défaite de Napoléon (8) et le désir d’un retour à une normalisation politique. Ainsi, dans le premier règlement, celui du 11 juillet 1812, on exalte encore l’esprit patriotique et on préconise toujours l’augmentation du nombre des guérilleros, en accord toutefois avec les décisions prises aux Cortes, à savoir le parlement espagnol. Mais le préambule de 1812 reconnaissait déjà l’existence de guérillas qui, « profitant du désordre et de la confusion engendrée par les malheurs de la nation, ont abusé de la confiance qu’on avait mise en elles » (Horta Rodriguez, p. 41).
Le règlement du 28 juillet 1814, quant à lui, va jusqu’à porter un jugement très critique sur les précédents règlements et sur la guérilla dont « les circonstances et les troubles passés n’ont pas permis de fixer les règles avec discernement… » (Horta Rodriguez, p. 41). Ce dernier règlement est clairement dicté par le désir de dissoudre les guérillas. De fait, on se prépare à « réformer et dissoudre les bandes de partisans dont la conduite n’a pas été des plus brillantes » (Horta Rodriguez, p. 41). On abandonne non seulement la création de ces « corps », mais aussi l’idée de leur intégration éventuelle dans l’armée, comme cela avait pu être envisagé antérieurement.
Ainsi, les autorités renforcent des positions héritières de l’Ancien Régime qui trouveront leur consécration lors de la tenue du Congrès de Vienne, entre novembre 1814 et juin 1815. Schmitt considère d’ailleurs que ce Congrès peut se présenter comme une gigantesque œuvre de « Restauration », au sens propre comme au sens figuré : par-delà la « restauration » du principe de légitimité dynastique en Europe se trouve induit celui du droit classique de la guerre, mis à mal par la tornade révolutionnaire. C’est bien ce qu’annonce le règlement espagnol de 1814, qui sonne en fait comme une reprise en main, avec un retour à travers la « régularité » de l’armée, à la légitimité royale, une fois le danger passé.
Le problème délicat entre tous est celui de la réintégration de ces hommes dans la vie civile. Le règlement de 1812 avait prévu d’une manière imprécise mais néanmoins généreuse, la possibilité pour les officiers de la guérilla d’entrer dans l’armée. Le règlement de 1814 réaffirme encore cette possibilité, mais avec beaucoup plus de réserves. Il est stipulé que, « afin de ne pas porter préjudice en aucune manière aux classes méritantes de l’armée, ils occuperont, lorsqu’ils l’auront obtenu, à grade égal, un poste inférieur » (Horta Rodriguez, p.41). On ne saurait être plus explicite.
Les conséquences sur le plan européen induites par l’exemple espagnol de la guérilla et la légitimation juridico-politique qui lui est donnée sont considérables. Les différents règlements pour la guérilla espagnole constituent un précédent et un exemple décisif qui sera repris par d’autres pays en lutte contre Napoléon, notamment à travers l’Édit royal prussien d’avril 1813 – le Landsturm Ordnung –, puis lors de la campagne de Russie, voire bien au-delà.
Le Congrès de Vienne qui suit la défaite de Napoléon apparaît certes comme une tentative inédite de Restauration de l’ancien nomos européen de la terre et du droit classique qui lui était afférent. Il semble même renvoyer le "partisan" aux oubliettes de l’Histoire. Mais, pour Carl Schmitt, c’était mal mesurer l’importance de ce qui venait de se passer. L’émergence de la figure conceptuelle du partisan au sein d’un cadre juridico-politique sans précédent avait irréversiblement sonné le glas du droit "classique", et le fait est qu’il sera appelé au destin extraordinaire que l’on sait au XXe siècle.
► David RIGOULET-ROZE, Cahiers du Centre d'Etudes d'Histoire de la Défense n°18 (2002).
NOTES :
- 1) Littéralement "afrancisés", c'est-à-dire membres du parti pro-français.
- 2) L'armée royale.
- 3) Cf. Jover Zamora (José Maria), « La guerra de la Independencia Espanola en el marco de las guerras europas de liberacion (1808-1814) », in Historia de la guerra 1. La guerra de la Independencia Espanola y los sitios de Zaragoza, Universidad Ayuntamiento de Zaragoza, Saragosse, 1958, 636 pages, p. 41-165.
- 4) Instruccion que Sa Majestad se ha dignado aprobar par el Corso terrestre contra los exécritos francesos, soumis par V. Alcala Galiano à la Junte Centrale.
- 5) Selon le dictionnaire de la langue espagnole, le corso est « la campagne que les marchands, patentés par leur gouvernement, mènent contre les pirates ou les embarcations ennemies » ; la patente du corso, quant à elle, est une « cédule ou un brevet par lequel le gouvernement d'un État qui autorise un sujet à participer à l'expédition maritime contre les ennemis de la nation ». Cf. Dictionario de la lengua espanola, Real Academia Espanola, Madrid, 1956, p. 374.
- 6) Le règlement de 1812 fut publié à Cadix par Don Nicolas Gomez Requena.
- 7) La régence avait déjà tenté de corriger par des décisions de portée limitée les abus que les règlements
antérieurs n'ont pu que favoriser. Ainsi, le 15 septembre 1811, elle avait donné des instructions pour
dissoudre les cuadrillas qui causent des torts à la population. - 8) La campagne de Russie s'achève en novembre 1812 par la Bérézina, et 1813 est l'année de la coalition générale contre Napoléon (Autriche, Russie, Prusse), lequel sera vaincu à la bataille de Leipzig en octobre 1813.
Liens externes
- Les « Milices », un phénomène libertaire ?
- Pourquoi nous sommes des soldats politiques
- État et généalogie de la guerre chez Deleuze
- TE Lawrence ou les principes de l'insurrection
- La guerre asymétrique
- Tradition & révolution
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Guerre du Golfe I
L'Europe fracturée
Entretien avec Antonio Gambino, chroniqueur politique à L'Espresso
"La Guerre du Golfe [1990-1991] ne nous a rien appris de neuf sur la totale incapacité de l'Europe à assumer un rôle politique autonome par rapport aux États-Unis sur la scène internationale. Cette guerre a tout simplement confirmé ce que nous savions déjà". Antonio Gambino n'utilise pas de circonlocutions verbales pour définir la condition minoritaire qui caractérise notre continent ; depuis des années, dans ses rubriques hebdomadaires de l'Espresso, et avec ses livres (le dernier en date est Europa invertebrata, publié chez Mondadori), il s'est révélé l'un des observateurs les plus attentifs et les plus critiques de la politique européenne. (propos recueillis par Roberto Zavaglia)

Q. : Depuis la Guerre du Golfe, il n'y a plus lieu d'espérer voir la CEE se transformer en un pôle politique qui serait en mesure de dialoguer sur un pied d'égalité avec la superpuissance américaine ?
AG : La faiblesse de la position européenne était déjà parfaitement perceptible avant que n'éclate ce conflit. Les problèmes ne sont pas apparus avec lui ; ils proviennent de la vaste pluralité des cultures et des parcours historiques qui caractérisent le Vieux Continent. Mais si au cours des dernières décennies, les liens nationaux se sont atténués, de profondes différences subsistent, auxquelles sont liées des intérêts de natures diverses. La CEE a vu le nombre de ses adhérants augmenter au cours des années mais au détriment de sa cohésion. L'Angleterre y est entrée en conservant une bonne part de ses réflexes insulaires et avec l'intention de garder ses liens privilégiés avec les États-Unis. Le Portugal et la Grèce ont apporté le poids de leur développement économique, inférieur par rapport au noyau des pays fondateurs. Il est difficile de penser que de tout cela découlera une homogénéité suffisante. En fait, cette homogénéité n'arrivera jamais...
Pour quelle raison les Européens, pendant la crise du Golfe, n'ont-ils pas pu se différencier de façon tranchée de l'Amérique, au moins en tentant de soutenir les propositions de paix de Gorbatchev ?
L'initiative diplomatique de la CEE, pendant la présidence italienne a été désastreuse de ce point de vue. Le ministre De Michelis s'est emballé pour l'idée d'une "Conférence pour la Sécurité en Méditerranée", basée sur le modèle de celle d'Helsinki. Comme si la réalité européenne et celle d'un Moyen-Orient agité par une crise profonde étaient comparables ! Ce fut une position totalement dénuée d'impact qui a d'office remis les discussions relatives à tous les problèmes à l'après-guerre, ce qui a eu pour effet de laisser les mains encore plus libres aux États-Unis. Ceux-ci, pour leur part, avaient déjà choisi la solution militaire. En fait, les Américains ont fait semblant, au début, d'accorder quelque crédit à cette idée, puis l'ont complètement laissé tomber. C'est ainsi que l'Italie, par servilité et esprit velléitaire, a été la puissance qui a fait la plus triste figure dans l'affaire. Quant à la France, elle n'a pas fait meilleur effet : il est vrai qu'elle a pu esquisser quelques pas en toute autonomie mais de façon si ambigüe, sans exprimer une ligne cohérente. L'Angleterre, en revanche, a cherché à renforcer ces rapports privilégiés avec les États-Unis et s'est redécouvert sa vocation d'ancien pays colonialiste, en envoyant un puissant corps expéditionnaire.
Est-il de correct de dire qu'après la Guerre du Golfe le monde est encore plus monopolaire ? Que les États-Unis peuvent imposer leur volonté propre à tout le monde sans avoir à négocier préalablement avec un interlocuteur ?
Sans nul doute le bipolarisme est fini. Et avec lui s'achève la tendance à transformer toute crise locale en une opposition entre l'Amérique et l'Union Soviétique. Mais cela ne signifie pas pour autant que nous sommes entrés dans une phase de monopolarisme autosuffisant. Le monde est trop complexe et, en toute zone, nous trouvons des foyers de crise potentiels qui plongent leurs racines dans des questions historiques ultra-complexes et tellement emmêlées qu'ils ne pourront pas être maîtrisés par un et un seul pays, lequel, qui plus est, cultive une dangereuse tendance à tout simplifier à outrance et s'est, plus d'une fois, montré incapable de distinguer en toute lucidité les causes profondes des tensions qui se développaient dans les diverses aires soumises plus ou moins directement à son contrôle. Les événements de cette année l'ont confirmé. La guerre finie, les États-Unis devront gagner la paix, comme nous l'entendons dire un peu partout, en forgeant un ordre nouveau pour le Moyen-Orient. Or ils n'en sont pas capables, parce qu'en réalité ils n'en contrôlent qu'une très petite partie, quasi rien. Ils n'ont rien pu faire pour arrêter l'ignoble massacre des Kurdes, parce qu'ils craignent l'étranglement définitif de l'Irak et le renforcement du fondamentalisme chiite dans la région, qui ne manquerait pas de s'ensuivre. Ils devraient normalement résoudre la question palestinienne mais leur influence sur le gouvernement israëlien est assez limitée. Nous vivons donc une époque de monopolarisme imparfait, surtout parce que les autres protagonistes sont absents. L'Europe a démontré qu'elle n'était pas à la hauteur ; l'URSS est déchirée par une profonde crise interne de laquelle, au bout de 10 ou 20 ans, réémergera peut-être une nouvelle Russie, dont se seront détachées les républiques qui, aujourd'hui, aspirent à la sécession ; cette Russie représentera alors une nouvelle réalité stratégique en Europe orientale. Il est difficile de faire des prévisions, mais nous devons nous rappeler que la Russie, à elle seule, représente plus de 50% de l'Union Soviétique et pourrait très bien, après avoir passé par les transformations nécessaires, se révéler un nouveau protagoniste.
Le concept d'Occident implique qu'il existe entre l'Europe et les États-Unis une parfaite identité quant au modèle de civilisation et surtout quant aux intérêts stratégiques. Ne croyez-vous pas que cet axiome est largement discutable ?
Oui. Et je l'ai écrit à plusieurs reprises. L'Europe occidentale, pendant des décennies, a été traumatisée par la menace soviétique. Il s'agissait d'une menace de type absolument nouveau : l'ennemi non seulement possèdait les moyens militaires pour tenter une invasion mais aussi l'idéologie qui permettait de subvertir le système politique et social en place. De ce fait, on comprend pourquoi l'Europe s'est docilement inféodée à une autre grande puissance, issue de la Seconde Guerre mondiale. L'Amérique a beaucoup de choses en commun avec les peuples européens, mais il y a aussi beaucoup de différences qui les séparent. En fait, Européens et Américains se sentent différents et, parce qu'ils occupent des positions géographiques différentes, ils voient le monde de manières différentes. Or, même si l'URSS ne fait plus peur à personne, notre continent ne parvient pas à retrouver son identité et sa liberté d'action. Les Européens sont comme les vieilles personnes qui, après avoir subi une fracture grave à la jambe, ne se croient plus capables de marcher même quand elles sont guéries et ont la possibilité de le faire ; elles préfèrent rester dans une petite charette. N'oublions pas que l'Europe se croit très vieille et pense qu'elle n'est plus capable d'agir seule.
Mais, alors, tous ces sommets communautaires où l'on parle de cette union économique et politique de l'Europe en voie de réalisation, à quoi servent-ils, si les Européens sont les premiers à ne pas croire en la possibilité d'une véritable autonomie de leur continent ?
Une bonne norme de comportement, c'est de ne pas trop croire à ce que disent les hommes politiques, surtout lorsqu'ils se mettent à disourir à la fin des grands sommets internationaux. Je suis convaincu que tous ces beaux projets d'unité européenne ou ne déboucheront sur rien ou seront largement édulcorés. Les différences entre les économies des pays de la Communauté empêchent d'avancer fort loin dans le processus d'intégration. Du reste, le gouverneur de la banque centrale allemande, Mr. Pöhl, a tapé une nouvelle fois sur le clou : il a dit sans ambages que l'Italie, vu la situation de ses finances publiques, n'est pas mûre pour l'union monétaire européenne. Comment peut-on penser que les Allemands, qui doivent déjà affronter les problèmes économiques de la réunification, vont encore se mettre sur le dos les frais entraînés par les gaspillages absurdes de notre administration ?
Revenons à la Guerre du Golfe. Ne pourrait-on pas avancer l'hypothèse que les Américains ont pris prétexte de la première crise internationale venue pour faire sentir au monde entier, et surtout aux Européens, que depuis l'écroulement de l'imperium communiste, ils sont les seuls à décider du sort de l'univers ?
Oui. Il est très possible que les Américains aient éprouvé une nécessité de ce type. Plusieurs éléments nous permettent ensuite de penser que le gouvernement américain a attiré Saddam Hussein dans un piège colossal, en faisant croire qu'ils tolèreraient l'annexion du Koweit : le comportement ambigu de l'ambassadrice américaine à Bagdad le laisse supposer. La vérité, nous ne la connaîtrons sans doute jamais. Une chose est sûre : les États-Unis ont choisi d'emblée le terrain militaire (car qu'est-ce qu'un ultimatum, sinon la première démarche de toute guerre ?), poussés qu'ils étaient par leur tendance à tout simplifier outrancièrement. Ils ont inversé la théorie de Clausewitz : pour eux, la guerre n'est pas la continuation de la politique par d'autres moyens mais la guerre se substitue à la politique. Ils ont choisi l'affrontement parce qu'ils ne savent pas faire de la politique. Les événements de ces derniers mois au Moyen-Orient confirment amplement cette incapacité américaine.
Monsieur Gambino, nous vous remercions de nous avoir accordé cet entretien.
► Vouloir n°80-82 (sept.-oct. 1991) [>o<] [entretien paru dans Elementi n°3, mai 1991].
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La guerre du Golfe a-t-elle été une
guerre contre l'Europe ?
L'Eurafrique et l'Australasie font face aux deux côtes pacifique et atlantique de l'Amérique. La Russie est la puissance qui soude les deux "ailes" du continent eurasien. La russéité est l'esprit qui opérera la fusion. La zone du Golfe est stratégiquement importante parce qu'elle constitue la pointe la plus avancée des eaux océaniques vers l'intérieur des terres. Les États-unis ont intérêt à occuper car, ainsi, ils menacent plus directement la "terre du milieu" sibérienne.
Le centre du centre
Quand nous jetons un œil sur la carte du monde, nous apercevons que les masses continentales du globe sont partagées en trois bandes territoriales rassemblées selon un axe nord-sud :
- la première de ces bandes territoriales part de l'Alaska pour atteindre la Terre de Feu ; elle est le Nouveau Monde, l'Amérique ;
- la seconde part du Cap Nord et aboutit au Cap de Bonne Espérance ; c'est la partie occidentale du Vieux Monde, l'Eurafrique ;
- la troisième part du Kamtchatka, traverse la Chine, l'Asie du Sud-est et l'Indonésie pour aboutir en Tasmanie ; c'est la partie orientale du Vieux Monde, l'Australasie.
Entre l'Eurafrique et l'Australasie, mais plus proches finalement de l'Eurafrique, intercalées entre ces deux masses territoriales du Vieux Monde, se trouvent des régions-charnières : au Nord, la masse continentale russo-sibérienne ; au Sud, le Proche-Orient, territorialement lié à la Russie-Sibérie. Ce territoire constitue le centre du Vieux Monde pris dans son ensemble ; et, au centre de ce centre, se trouvent les pays que baigne le Golfe Persique.
La région du Golfe est le talon d'Achille du Vieux Monde ; c'est une région que les lecteurs de la Chanson des Nibelungen compareront au point vulnérable de l'épaule de Siegfried, là où tomba la feuille de tilleul quand il se trempa dans le liquide qui devait le rendre invulnérable. Mais cette vulnérabilité n'est pas seulement due au pétrole. Nulle part ailleurs dans le monde, les océans ne pénètrent aussi profondément à l'intérieur de la masse continentale afro-euro-asiatique ; l'Océan Indien y pénètre par deux bras de mer, la Mer Rouge et le Golfe Persique ; l'Atlantique y pénètre par la Méditerranée.
Entre ces trois mers, à l'intérieur des terres, entre les côtes écartelées de l'Afrique et de l'Asie, immédiatement au fond du Golfe Persique, nous trouvons le vieux pays d'Ur, à l'embouchure des deux grands fleuves, le Tigre et l'Euphrate : c'est le centre du centre, donc la partie la plus sensible de tout le double continent eurasiatique. Tout trouble qui affecte cette région, toute intervention venue de l'extérieur, a un impact immédiat sur l'ensemble de la masse continentale eurasiatique et africaine.
Le Golfe comme tête de pont
Depuis 1854, année où les navires de guerre américains ont obligé par la force les ports japonais à s'ouvrir au commerce des États-Unis, la politique américaine consiste à tester les côtes du Vieux Monde, à tenter de se conquérir des têtes de pont utiles ou à se réserver les îles en lisière du continent pour en faire d'éventuels tremplins destinés à conquérir ultérieurement d'autres têtes de pont. L'histoire témoigne de cette stratégie : en 1898, les Américains s'installent aux Philippines ; en 1945, au Japon ; deux installations qui annoncent l'occupation ultérieure de la Corée du Sud et du Vietnam. En 1944, le débarquement des troupes US en Angleterre préfigure le débarquement en Normandie, l'ancrage américain en Allemagne et la satellisation de toute l'Europe occidentale.
Ces têtes de pont sur le corps du Vieux Monde sont des régions hautement développées sur le plan technique ; mais elles sont toutes sur les franges littorales du double continent afro-euro-asiatique, sur le littoral de l'Atlantique ou sur celui du Pacifique et non sur le littoral méridional mou, celui de l'Océan Indien. La région du Golfe se situe précisément sur ce littoral mou, au point d'intersection de l'Asie orientale et de l'Eurafrique, sur la voie qui mène aux Indes.
Dans la région du Golfe, le monde islamique, lui aussi, se partage en un pôle occidental arabe, qui s'élance vers l'Atlantique, et un pôle oriental persan-indien, qui part des hauts plateaux iraniens pour s'étendre du Pakistan au Bengla Desh et, de là, s'élancer jusqu'à l'Indonésie et aux Philippines. La puissance qui parvient à se nicher solidement dans la région du Golfe parviendra, en conséquence, à menacer toute l'Eurasie, tout en étant couverte sur les flancs et dans le dos. Elle contrôlera non seulement tout le Proche-Orient, mais aussi toute l'Europe, l'Inde et l'Asie du Sud-Est. De plus, cette puissance pourra, à sa guise, former un "front" contre la puissance militaire russe, non encore définitivement éliminée. Elle épaulera son alliée turque contre la Russie et fera pression sur l'Egypte, la Syrie et l'Iran. Par ricochet, elle fera pression également sur l'Europe et le Japon. Pour l'Amérique, le pétrole arabe est une source de puissance, qui lui permet d'exercer un chantage sur tous les pays qui dépendent du pétrole, notamment l'Europe (et surtout l'Allemagne) et le Japon. Car la puissance de l'Europe et du Japon est différente de celle de l'Amérique : elle ne repose pas sur la précision des missiles et sur la force destructrice des bombes ni sur l'absence totale de scrupules à utiliser les engins de destruction massive mais exclusivement sur les prestations des industries, prestations qui exigent deux garanties : les matières premières venues de l'extérieur et la protection d'armées étrangères.
Était-ce une guerre contre l'Europe ?
La guerre du Golfe a-t-elle été une guerre contre l'Europe ? Les observateurs non inféodés aux idéologies dominantes n'en ont jamais douté. Mais, à mon avis, c'est le journal trenta giorni, édité au Vatican, qui a le mieux répondu à cette question, par l'intermédiaire d'un professeur de sciences politiques de l'Université de Milan, Gianfranco Miglio : "Les États-Unis ont compris que s'ils ne voulaient pas connaître le même déclin que l'Union Soviétique, ils devaient faire front contre leurs adversaires de demain : notamment le Japon et l'Europe unie, dont le centre sera la puissance économique allemande. Personne n'aime se faire jeter en bas d'un trône. Les États-Unis ne peuvent tolérer une Europe comme celle d'aujourd'hui, une Europe qui est puissance sans même faire de gros efforts pour l'être et qui les dépasse sur les plans économique et technologique. Quand les Américains se sont aperçus qu'ils n'auraient un jour plus rien à dire en Europe, ils ont parié sur le Proche-Orient, sur la domination qu'ils pourraient exercer sur les robinets pétroliers d'Arabie, dont dépendront encore pendant des décennies l'Allemagne et le Japon, tant que Russes, Japonais et Allemands ne pourront pas exploiter sans difficultés les réserves sibériennes. Dès que les réserves sibériennes entreront sans plus aucun problème dans les calculs économiques européens et japonais, le Proche-Orient et la maîtrise de cette zone par toute puissance extérieure perdront de leur importance économique, ce qui ne signifie pas qu'ils perdront leur importance géopolitique : la position-clef qu'est le Proche-Orient ne changera pas. Les États-Unis ont profité d'une occasion, l'absence politique de l'URSS, et cette occasion momentanée n'allait sans doute plus jamais se représenter".
J'ajouterais que cette occasion à été créée de toutes pièces par la décision de Reagan de mettre Moscou à genoux par la course aux armements. L'occasion d'agir dans le Golfe a été provoquée par le prétexte offert par Saddam Hussein : tout s'est ensuite passé comme le prévoyait le scénario. Bush a joué le rôle que lui assignait le scénario. Le plan, dans son ensemble, a été jadis conçu par Kissinger. C'est sous son égide qu'il a été élaboré en 1975 et présenté dans la revue Commentary, puis, un peu plus tard, dans Harpers Magazine, sous le titre S'emparer du pétrole.
Les alliés des États-Unis sont leur véritable ennemi
Seuls ceux qui observent superficiellement les événements militaires pensent que l'ennemi militaire pilonné, attaqué, est le véritable ennemi. Dans une guerre, l'ennemi est celui auquel on veut nuire. Or la volonté de nuire a souvent pour objet un autre que l'ennemi déclaré. Cet autre n'est nullement agressé : au contraire, il est déclaré "allié". Cet autre ne riposte pas. Ces alliés doivent très souvent acter du fait qu'une guerre menée par un de leurs alliés, généralement le plus puissant, la puissance hégémonique, crée les conditions de leur dépendance future ou détruit les sources de leurs richesses, ou les deux à la fois. Le procédé qui consiste à faire des alliés des vassaux en menant des guerres communes est vieux comme le monde. Les Romains étaient passés maître dans cet art. Les Américains prennent aujourd'hui le relais. Les deux guerres mondiales se sont avérées telles. Dans les deux cas, le prétexte était de détruire la puissance allemande ; la raison réelle était d'asservir l'Europe. Cinquante ans plus tard, les États-Unis ont le plaisir de voir que leurs alliées et partenaires commerciaux contribuent financièrement à une campagne militaire déclenchée, en fait, pour mieux les juguler ! Et les Allemands, élèves-modèles de la classe atlantique, de faire du zèle à outrance !
Certes, la guerre du Golfe est arrivée un peu tard pour l'Amérique mais certainement pas trop tard. D'abord, parce que les milliards investis depuis des décennies dans l'armement vont enfin s'avérer quelque peu rentables ; ensuite, parce que le remplacement du matériel démoli ou utilisé apportera à l'économie la nécessaire injection de conjoncture et favorisera la relance. N'oublions pas que les vaincus de la Seconde Guerre mondiale, où les alliés qui se sont saignés sans rien avoir en retour, étaient prêts à contourner et à dépasser l'Amérique sur le plan économique.
Les illusions des impuissants
Il faut détruire les illusions des Européens ou des Japonais : sans une base de matières premières mise à l'abri de toute crise, sans un armement qui corresponde à leur richesse réelle, ils ne pourront pas s'affirmer sur la scène internationale. C'est pourquoi la guerre du Golfe était indispensable, aux yeux des Américains, pour les remettre à leur place de vassaux. L'Amérique leur a donné un avertissement, un signal, en occupant la région où jaillissent les sources de leur bien-être.
C'est toujours la puissance qui domine le territoire d'où proviennent les matières premières qui orchestre l'économie mondiale. Sur le long terme, est puissance de ce type toute puissance qui aligne les armées suffisantes qui interviendront en cas de besoin. Une telle puissance aura toujours le dessus face à la puissance économique dépourvues d'armées valables. Et pour étayer la puissance de l'armée, il est bon d'avoir un territoire qui recèle suffisamment de matières premières utiles à la vie quotidienne et à la guerre. Les puissances disposant de larges espaces possèdent généralement les matières premières nécessaires et ont donc une longueur d'avance sur les autres.
Le parallèle sud-africain
Il y a aussi les pays détenteurs de matières premières qui se montrent récalcitrants. On tente généralement de les faire fléchir par des campagnes de propagande, orchestrées dans le monde entier. De surcroît, cette propagande est épaulée par des groupes terroristes clandestins, souvent basés au-delà des frontières, et par un boycott économique constant. Tel est le scénario en vigueur en Afrique du Sud depuis des années. L'habillage idéologique de cette campagne n'est que pur instrument. Ce qui fait l'enjeu, en Afrique australe, c'est une bonne douzaine de minerais indispensables à l'industrie de guerre et la volonté de briser des monopoles émergeants.
L'économie ouest-européennes, telle qu'elle s'est développée depuis 1945, pourrait se fournir en métaux exclusivement en Afrique du Sud. Mieux, elle ne pourrait guère croître sans eux ni sans le pétrole arabe. Si la RSA fait faillite sous la direction d'un gouvernement ANC, toutes les sources de minerais tomberont inévitablement entre les mains de gros consortiums américains. Dans ce cas, la lutte anti-apartheid aura servi les desseins impérialistes des États-Unis, dirigés contre l'Europe, et la question de savoir si, humainement parlant, cette lutte était justifiée ou non, demeure en fait sans importance.
La décision prise par les Américains d'intervenir dans le Golfe, le boycott incessant contre l'Afrique du Sud - cette nouvelle Europe du Cap de Bonne Espérance, à l'extrême-sud de l'Eurafrique - ne profitent qu'aux États-Unis et sont des défaites politiques désastreuses pour l'Europe, qu'on le reconnaisse ou non. L'Europe a renoncé à la puissance pour se payer un plus haut niveau de consommation. Choix calamiteux qui lui retombe aujourd'hui sur le nez. Plus que jamais, l'Europe devra désormais se procurer ses matières premières indirectement, c'est-à-dire via les États-Unis.
Les possibles qui ne se sont pas réalisés
Non seulement à cause de la résistance américaine mais surtout à cause de la désunion des Européens, l'unification de la partie occidentale du Vieux Monde n'a pas pu se réaliser en ce siècle. Cette unification était un postulat de la raison pratique, dicté par l'histoire et la géographie. Elle aurait du se réaliser sous la direction de l'Europe et sur base des principes d'auto-détermination des peuples et non sur l'illusion américaine d'une nation building artificielle. L'Europe et l'Afrique se seraient construites juridiquement et économiquement. L'Afrique aurait été l'espace complémentaire de l'Europe.
De la même façon, à cause de la victoire américaine dans le Pacifique et de l'intransigeance des Japonais à l'égard des peuples est-asiatiques, le pôle oriental du Vieux Monde n'a pas pu s'unir et la "sphère de co-prospérité est-asiatique", annoncée par les Japonais, n'a jamais vu le jour.
Au Proche-Orient, les querelles et les jalousies des dirigeants locaux ont empêché l'unification des nations arabes. Résultat : les Américains contrôlent la région et imposent le respect des frontières artificielles, prévenant de la sorte tout processus d'unification ; les États-Unis refusent aux peuples opprimés de la région le droit à l'auto-détermination, notamment aux Kurdes.
Géopolitiquement parlant, le Proche-Orient appartient à la zone eurafricaine du Vieux Monde. Comme en Afrique noire, le retard politique qui affecte le Proche-Orient est dû aux négligences passées et actuelles des Européens. Car les Européens ont été jadis les maîtres dans la région. Leurs querelles incessantes, devenues de plus en plus anachroniques au fur et à mesure que montaient les puissances dotées de grands espaces, sont à la base du désordre général d'aujourd'hui.
► Général Heinrich Jordis von Lohausen, Vouloir n°80-82 (sept-oct. 1991) [>o<] [texte issu de Staatsbriefe, Nr 6/7-1991, Munich].
Hommage au Général-Baron Heinrich Jordis von Lohausen à l'occasion de son 90ème anniversaire
La vie du Général von Lohausen reflète toutes les tragédies du XXe siècle qu'il a traversées. Fils d'un officier de l'armée impériale et royale austro-hongroise, il est né à Villach le 6 janvier 1907. Son avenir était tracé : fils de militaire, il serait lui aussi militaire. Mais un militaire-philosophe qui allait expliciter sa triple option historique et politique : fidélité géographique au continent européen, fidélité à l'institution impériale romaine et germanique, fidélité à la nation allemande au sein de laquelle il est né.
Théoricien militaire de la géopolitique, officier d'état-major, officier combattant, attaché militaire autrichien à Rome, Londres et Paris, Heinrich Jordis von Lohausen savait bien de quoi il parlait dans ses ouvrages, qui ont séduit le camp national-conservateur en Allemagne et en Autriche. L'espace, le sens de l'espace, le rapport à l'espace, autrement dit la géographie comme inéluctable destin, telles sont les thématiques de son oeuvre, couronnée par la parution en 1979 de son livre principal, Mut zur Macht (tr. fr. : Les empires et la puissance, éd. Le Labyrinthe, 1985, 2e éd. 1996). La démarche intellectuelle de la géopolitique de Lohausen repose sur la réception et l'assimilation des travaux d'Oswald Spengler, de Carl Schmitt et de Karl Haushofer. Lohausen a dépassé Haushofer en insistant sur la volonté de puissance, première vertu géopolitique, puis sur la nécessité de déployer toujours une vision impériale, deuxième grande vertu géopolitique, vertus qui façonnent l'histoire, vertus portées par des peuples libres, sains, sûrs de leur avenir. Sans ces vertus, les peuples basculent dans ce que Spengler nommait la "fellahité", soit la volonté de renoncer à ses potentialités, parce qu'on refuse les obligations qu'implique la liberté. Lohausen nous a appris à ne pas penser et agir à l'encontre des règles et des lois de la nature, et surtout à l'encontre des lois régissant les espaces et les rapports spatiaux.
Pour l'impulsion que la lecture de son livre nous a donnée, pour avoir ainsi initié involontairement l'aventure d'Orientations, Vouloir et Synergies Européennes, il nous reste à remercier bien humblement, mais avec toute la fierté d'être ses disciples, le Général von Lohausen ! Sachons poursuivre, chacun à notre manière, cette grande oeuvre, sachons garder bien vive la flamme qu'il nous a léguée. Et souhaitons-lui encore de nombreuses années de vie dans sa Carinthie natale ! Lang zal hij leven !
► Robert Steuckers, Nouvelles de synergies européennes, 1997.
16:00 Publié dans GÉOPOLITIQUE | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : politique, europe, usa


