26.09.2007

Tintin

26 septembre 1946 : Le premier numéro du Journal de Tintin, hebdomadaire, sort dans les kiosques belges. Quatre dessinateurs œuvrent dans cet hebdomadaire : Hergé (George Rémi), bien sûr, Edgar-Pierre Jacobs, Paul Cuvelier et Jacques Laudy. Jacobs y publie les premières planches de sa fameuse aventure de Blake et Mortimer, « Le Secret de l’Espadon ».


Couverture du Journal de Tintin n°1


Il a fallu batailler contre toute une cohorte d’excités, haineux et profondément stupides, pour pouvoir autoriser Hergé à republier son œuvre et à la poursuivre.
Le mérite de ce combat tenace revient au résistant national-royaliste Raymond Leblanc, qui souhaitait que le cataclysme de 1939-1945 n’ait pas pour effet complémentaire de ruiner les bonnes valeurs au sein de la jeunesse de notre pays. Il a réussi là un brillant combat d’arrière-garde, permettant de les conserver, presque intactes, jusqu’au seuil des années 70, où tout a commencé à partir en quenouille. Les ennemis de Hergé en 1945, ces individus écervelés et échaudés par des propagandes ineptes, lui reprochaient d’avoir publié le « Secret de la Licorne », « Le Trésor de Rackham le Rouge » et « Les Sept boules de cristal » (l’histoire fut interrompue lors de l’arrivée des troupes anglo-saxonnes) en feuilleton dans le quotidien le « Soir », qui avait été non pas réquisitionné par l’occupant allemand, mais cédé en bonne et due forme par l’héritière de la famille qui possédait le quotidien !

On a beau écarquiller les yeux, mais on ne trouve aucune allusion politique aux événements de la Seconde Guerre mondiale dans ces albums. Hergé fut arrêté à plusieurs reprises, chaque fois relâché et ne fut jamais traîné devant un tribunal de ces terrifiants « auditorats militaires » de l’époque, qui suscitaient, disait un ministre d’alors, une « justice de roi nègre ». Rien n’y fit : la hargne obsessionnelle de ses adversaires n’a jamais cessé de se manifester, jusqu’à nos jours, où récemment l’affaire « Tintin au Congo » [cf. article ci-bas] a suscité quelques émois, en Angleterre d’abord, en Belgique ensuite, avec la plainte déposée par un pitre congolais auprès du Tribunal de Première Instance de Bruxelles, sans oublier l’odieux pamphlet, heureusement peu commenté et commis par un gauchiste échevelé, un certain Maxime Benoît-Jeannin (« Les guerres d’Hergé. Essai de paranoïa-critique », janvier 2007).

Dans cette période peu glorieuse de l’histoire belge, entre 1944 et 1951, Hergé a cherché un moment refuge en Suisse, sur les bords du Léman, puis a montré une belle fidélité à bon nombre de proscrits, tels Robert Poulet, Raymond De Becker, Paul Jamin (alias « Jam » puis « Alidor »), Paul Werrie, Soulev S. Kaya, J. van den Branden de Reeth, etc. Et n’oubliait pas non plus, dans ses chagrins, l’exécution d’un journaliste, Victor Meulenijzer, dont le pire crime fut sans doute d’avoir publié, avant-guerre, un livre sur les coups bas des services secrets britanniques… Et se révoltait contre le sort que l’on fit à son ami Jacques Van Melkebeke, inspirateur de bon nombre d’albums. Hergé n’avait rien d’un fasciste ou d’un nazi, comme tente de le démontrer le délirant Maxime Benoît-Jeannin, mais un homme qui avait été élevé dans le vaste monde intellectuel du catholicisme belge d’entre les deux guerres, où, comme l’a dit une romaniste avisée, qui a étudié le phénomène dans toute son ampleur, « on écrivait sous le regard de Dieu », et où communiaient des idéologèmes conservateurs et sociaux-justicialistes.

N.B. : D’abord publié en Belgique et tiré à 60.000 exemplaires, l’hebdomadaire paraît en France en 1948. Au plus fort de son succès, le titre phare de la BD progressera jusqu’à atteindre 600 000 exemplaires pour le plus grand bonheur des éditions du Lombard ! Qui mettront fin au titre en 1993. Il reste la matrice de fabuleux succès d’édition, de Blake et Mortimer à Ric Hochet en passant par Alix et bien d’autres.

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Dans Le Journal Tintin, les coulisses d’une aventure (éd. Moulinsart, 2006, 16 €) Dominique Maricq, Patrick Gaumer et Christian Marmonnier nous racontent dans ses moindres détails la chronologie des événements qui ont suivis la naissance du Journal Tintin, de 1946 à 1988.

Ce journal pour la jeunesse, créé dans l’euphorie de l’après-guerre, deviendra un point tournant pour la reconnaissance et l’évolution du 9e art en Europe, dans la seconde moitié du vingtième siècle. Le succès dépasse toute attente : dès le troisième numéro, le tirage passe de 60.000 à 80.000 exemplaires. Le design graphique et la lisibilité ont un impact considérable et durable sur un lectorat qui deviendra de plus en plus fidèle. Ce nouveau journal innove, étonne et séduit.

C’est en 1945, juste après la libération, que débute une époque florissante en publications pour les jeunes où l’audace, le talent pur et la détermination remplacent tous les diplômes. Les auteurs rendent justice à l’un des fondateurs longtemps ignoré, André Sinave, qui a précédé le rôle de Raymond Leblanc dans la conception du journal en misant le premier sur la popularité d’Hergé. C’est l’active collaboration Leblanc-Hergé qui donna au journal sa réussite exemplaire, malgré les turbulences et les remises en question. L’homme d’affaires et l’artiste ont imposé de manière fulgurante l’identité forte de leur hebdomadaire qui caractérisa le style de la BD franco-belge, après la fondation du Journal Spirou en 1938. Outre Hergé, on retrouve E-P Jacobs comme deuxième atout majeur de la nouvelle équipe éditoriale pour le premier numéro paru à Bruxelles, le 26 septembre 1946. Sur la couverture, inspirée du Temple du Soleil, on utilise le procédé héliogravure, malgré son prix onéreux, pour donner une qualité d’impression chromatique jamais vue pour un illustré, avec des noirs et des couleurs intenses. En encarté du présent ouvrage, nous pouvons parcourir le fac-similé du premier numéro, avec en double page le début du Temple du Soleil, Le Secret de l’Espadon (Blake & Mortimer par E.-P. Jacobs), L’Extraordinaire odyssée de Corentin Feldoé (de P. Cuvelier) et La Légende des Quatre Fils Aymon de J. Laudy.

Le 3 avril 1947, apparaît le slogan qui deviendra accrocheur pour les générations à venir : « Tintin est le journal de tous les jeunes de 7 à 77 ans ». Hergé fournit une création originale pour toutes les couvertures qu’il dessine. Il est intéressant d’observer que de nombreuses couvertures ont une connotation religieuse, sans tomber dans l’hagiographie. Les passages les plus intéressants et inédits de l’analyse concernent les secrets de fabrication d’un grand journal de BD. Au point de départ, des principes importants pour garantir un hebdomadaire sans vulgarité, instructif et amusant. Durant les premières années, les éditoriaux, accompagnés de la signature de Tintin lui-même, constitueront l’ossature morale du journal. Dans chacune des pages soigneusement montées, abondent illustrations et photos. Progressivement les bonnes surprises se multiplient avec l’arrivée des futurs grands auteurs comme Jacques Martin, Willy Vandersteen, François Craënhals, Raymond Macherot, Tibet... et même l’irruption singulière de Franquin avec les gags de Modeste et Pompon, sans oublier celle de Goscinny et Uderzo avec Oumpah-pah. Un judicieux équilibre de séries humoristiques et réalistes qui deviendront des classiques du genre, assure au journal un succès solide.

Le début des années 1950 marque un tournant important avec le journal diffusé à travers le monde francophone, du Québec au Vietnam, et la sortie des premiers albums du Lombard qui annoncent l’aube des collectionneurs et des bédéphiles. Avec l’arrivée des timbres Tintin (chèques en France), apparaissent les produits dérivés à l’emblème du reporter ; pour Hergé c’est l’occasion de concrétiser nombre de projets que les éditions Casterman ont toujours refusés. C’est dans le journal que l’on retrouve toute l’effervescence de la génération des « baby boomers » avec des rubriques pour le nouveau lectorat féminin, des interviews exclusives avec les vedettes de l’époque, tels Alain Bombard et Haroun Tazieff. Hergé colle de plus en plus avec l’actualité et même la dépasse avec son voyage sur la lune. Le 3 février 1953 apparaît un logo flambant neuf, inspiré des hebdomadaires américains : un titre réduit, encadré et placé dans le coin gauche de la couverture.

L’année 1958 sera placée sous le signe de l’Exposition universelle de Bruxelles, le journal y aura son propre pavillon. Aussi spectaculaire, le building Tintin se prépare à illuminer le ciel dans un immeuble au coeur de la capitale. Désormais, Tintin est un journal de poids qui s’expose et veille sur sa ville natale. Avec l’arrivée du journal Pilote, le 29 octobre 1959, le Journal Tintin change discrètement son logo et passe de 32 à 48 pages, puis à 52 pages, en ajoutant plus d’humour. L’arrivée de Greg, en octobre 1965, donne un second souffle pour traverser les radicaux changements culturels et sociaux des années 1960. Ce nouveau rédacteur en chef aux talents multiples contribuera au renouveau du journal en introduisant une nouvelle génération d’auteurs : Hermann, Dany, William Vance, Dupa, Turk et de Groot... Les personnages de papier deviendront plus humains, en compagnie d’héroïnes à part entière. Après le départ de Greg en 1974, le journal commence sa lente régression pour mettre fin à la belle aventure avec le dernier numéro, le 29 novembre 1988.

Cet ouvrage sur un journal exceptionnel est d’autant plus important qu’il trace, en parallèle, l’histoire de la maison d’édition du Lombard qui fêtait ses soixante ans d’existence en 2006 au service du rêve par l’image. Pour les 7 à 77 ans, l’année 2007 s’est montrée prospère et enrichissante avec tous les autres ouvrages parus pour célébrer le centième anniversaire d’Hergé, né en 1907.



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L’affaire « Tintin au Congo » : la voix du peuple


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On sait qu’un pitre Congolais bien dodu et largement trentenaire, qui vit en nos murs et y est « étudiant », s’est mis récemment dans la boule de porter plainte comme les éditeurs de « Tintin au Congo » sous prétexte que l’album serait « raciste ». Ce pitre Congolais prenait le relais d’une brochette de pitres britanniques, qui avaient déclenché un scandale équivalent en Grande-Bretagne, il y a quelques semaines. En l’année du centenaire d’Hergé, les ennemis tenaces du dessinateur ne désarment pas, tous des bougres de méchants blancs, qui ont enfin trouvé un gros noir naïf pour faire leur vilain boulot (tiens, ne serait-ce pas du « racisme » larvé ? Faire monter au front un « tirailleur congolais », dans une entreprise où le ridicule risque fort bien de tuer ceux qui l’ont déclenché ?).

La persécution contre Hergé date de fin 1944, et n’a finalement connu aucun succès réel, s’est toujours enlisée dans la fange de sa propre sottise. On ne va pas revenir sur le triste bilan des faits et gestes des ennemis d’Hergé, tous aussi ridicules les uns que les autres, à commencer par un clown résistancialiste de l’immédiat après-guerre, qui fut jadis épinglé par Paul Sérant, un clown coléreux et atrabilaire qui avait écrit, sans rire, qu’il fallait, pour purifier la Belgique débarrassée de la présence allemande, que disparaissent « Quick et Flupke », avec leurs « relents de feldgrau ». Ce clown résistancialiste devait souffrir d’une forme de daltonisme « felgrauïsateur ». Il voyait du feldgrau partout, le pauvre, y compris dans le pull rouge vif de Quick et dans la veste verte fluo de Flupke. Son épigone congolais voit, non plus du feldgrau, mais du « racisme ». Les termes qui font aboyer les chiens de Pavlov ont changé, la même bêtise crasse est restée.

Bien évidemment, le peuple en rit ou s’insurge. Le 9 août 2007, le quotidien « Het Laatste Nieuws » y consacrait sa rubrique « courrier des lecteurs ». Qu’on en juge :
  • Paul Duribreux, d’Ostende, écrit : « Un étudiant congolais a déposé une plainte pour racisme contre la bande dessinée « Tintin au Congo » d’Hergé. L’album regorge de stéréotypes sur les Congolais, prétend-il. Nonobstant le fait que les albums d’Hergé regorgent de stéréotypes sur tous et sur chacun, cet étudiant ferait mieux de s’occuper et de se soucier du champ de ruines que sont devenus le Congo et le reste de l’Afrique. Et si l’Afrique est en train de retourner à un moyen âge des plus sombres, les anciens coloniaux n’y peuvent rien, cinquante après, et ne sauraient en être tenus pour responsables. La faute incombe plutôt à des dictateurs africains stéréotypés et non pas à un humoriste fin et subtil tel Hergé ».
  • Kurt Demaria, de Coq-sur-mer, écrit, quant à lui : « Qui peut bien avoir dans la boule l’idée saugrenue de fouler aux pieds l’un de nos monuments belges. Cette bande dessinée, mon cher, a été rédigée il y a 70 ans, et, ne le prenez pas mal, mais des choses bien pires se sont déroulées depuis lors… (…). Je pense que c’est là du petit esprit, de la courte vue, mille millions de mille sabords, qui vous tiennent là. Lorsque j’ai appris que plainte avait été déposée en Grande-Bretagne, j’ai haussé les épaules. Mais que cela se passe dans notre propre Belgenland, que l’on y foule ainsi aux pieds l’un de nos grands monuments, je ne l’accepte pas ! Avez-vous au moins lu ces histoires ? Chacune d’entre elles est une petite œuvre d’art qui doit forcer le respect et ne mérite pas d’être écrasée et enfoncée dans le sol. Je suis un fan de Tintin et voilà pourquoi j’ai voulu exprimer ici ce que j’avais sur le cœur ».
  • Lucien Wouters, de Lierre : « L’album « Tintin au Congo » reflète l’esprit d’une époque et n’est nullement raciste ! Ou doit-on faire de Saint Nicolas un Noir ? ».
  • Philippe Proost, de Bruxelles : « Voilà qui est renversant ! Une plainte contre Tintin pour racisme ! Mbutu Mondondo Bienvenu a certes un océan de temps à perdre pour s’occuper de telles futilités. Il s’agit d’une bande dessinée de plus de 70 ans d’âge ! ».
  • J. L., de Ninove : « Une plainte pour racisme contre un album de Tintin ? Alors, nous y sommes, la fiction et la réalité ne font plus qu’un ! ».
  • Michel Guns, de Putte : « Pourquoi un étudiant congolais vient-il ici pour s’opposer à l’édition d’un livre qui date de plus de cinquante ans et qui fut écrit dans l’esprit de son temps. Il insulte, par sa plainte, et notre créateur national de bandes dessinées et l’héritage historique de notre pays. S’il lisait les ouvrages plus récents d’Hergé, il remarquerait que le ton s’est adapté à l’esprit du temps, et qu’Hergé ne s’avère plus du tout raciste. Le Tribunal ne pourrait-il pas déclarer cette plainte d’emblée irrecevable, avant que l’on ne consacre temps et argent à une enquête sur pareilles futilités ? ».

25.09.2007

GRUNDTVIG

PAGANITÉ CHEZ N.F.S. GRUNDTVIG

Arbres de la Liberté, cultes druidiques et révolution culturelle chez Nicolaï Frederik Severin Grundtvig

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NFS Grundtvig (1783-1872), pasteur et écrivain danois, est considéré comme "le fondateur de l'éducation des adultes" dans les pays nordiques. Il est à l'origine des idées pédagogiques fondamentales ayant conduit à la création de la "folkehojskole" danoise. Il était convaincu que la connaissance était indispensable à l'épanouissement personnel et que l'ensemble des citoyens devait avoir accès à l'éducation tout au long de la vie.


Dans le contexte européen à la fin du XVIIIe et au début du XIXe, le renouveau païen allemand n'était pas isolé. En France, dans la seconde moitié du XVIIIe, la déchistianisation avait fait des progrès considérables, touchant même le petit paysannat, les artisans et les boutiquiers. Ce changement de mentalité est considéré comme un signe avant-coureur important de la Révolution de 1789. Dès les premières années de l'ère révolutionnaires, on assiste à la naissance d'un culte non chrétien de la liberté, qui s'exprime à travers le calendrier révolutionnaire, les fêtes populaires et les temples bâtis dans un style allégorique et abstrait, assez pédant et imitant sans grande originalité l'architecture de la Rome antique. Dans toutes ces innovations, la plus intéressante, à nos yeux, est le culte de l'arbre de la liberté, qui renoue avec le vieux culte européen de l'Arbre de Mai.

Préparés par le romantisme celtisant d'Ossian et par certains courants du déisme qui se revendiquait une religion de la nature, les cultes néo-druidiques ressurgissent en Grande-Bretagne, renouant avec des traditions bardiques héritées du Moyen-Âge. À partir de 1781, apparaissent des ordres druidiques-maçonniques. À partir de 1792, on assiste en Angleterre à des cérémonies tenues par des druides vêtus de blanc et proférant d'antiques prières autour de cercles de pierres dressées et d'autels celtiques. En 1819, des cérémonies semblables animent le rassemblement des bardes gallois, lors de la fête celtique traditionnelles de l'Eisteddfod.

En Suède, le romantisme d'inspiration germanique trouve son principal écho dans la Ligue Gothique, constituée en 1811. Étudiants et intellectuels affiliés à ce cercle, parmi lesquels se rangent les poètes E. J. Geijer et Esaias Tegner, ainsi que le fondateur de la gymnastique suédoise P. H. Ling, se donnent des noms tirés de l'ancienne mythologie germanique ou des sagas norroises, se rassemblent sur des places entourées d'un cercle de pierres et y tiennent le thing. Ils se réfèrent aux dieux anciens, ils se livrent à des recherches historiques et à l'actualisation littéraire du passé gothique, à partir duquel ils veulent refonder l'identité nationale suédoise.

Mais c'est au Danemark que renaissent des références plus durables à la mythologie nordique. Les bases jetées à l'époque ont permis de forger une conscience mythologique, identitaire et politique dont l'effet se fait encore sentir aujourd'hui, surtout dans les milieux dits de "gauche". Cette tradition identitaire de la gauche révolutionnaire danoise débute avec Jens Baggesen qui effectue en 1789, année de la Révolution à Paris, un voyage en Allemagne. Il se rend en lisière de la forêt de Teutoburg, où, sur une hauteur, on célèbre le souvenir de Hermann/Arminius, vainqueur des Romains et des légions de Varus. Dans ses souvenirs, Baggesen nous a laissé ce texte :

« Nulle part je ne me suis senti plus libre, plus citoyen du Nord, plus frère dans la grande famille des peuples de notre côté des Alpes qu'ici, au sommet de la forêt chérusque où, pour la première fois, la puissance du Sud a plié devant celle du Nord. J'ai vu la naissance de la liberté en Europe dans le ravivement du souvenir d'Arminius ; et j'ai suivi d'un regard ivre de joie sa course vers l'Ouest. Avec les Anglo-Saxons, elle est passée en Albion, avec les Francs, en Gaule. Et maintenant elle brille d'un double éclat dans l'assemblée française ».

 

Explorer à fond l'Antiquité scandinave

 

Au début de son itinéraire, la gauche identitaire et romantique danoise a donc tourné son regard vers la Révolution française, puis, quelques années plus tard, elle a approfondi son corpus doctrinal en explorant à fond l'Antiquité scandinave. En 1819, on trouve très nettement la trace de cet engouement dans le livre Nordens guder (Dieux nordiques) d'Adam Gottlob Œhlenschläger. En 1808, la première édition de Nordens Mythologi (Mythologie nordique) de N. F. S. Grundtvig est encore toute imprégnée de l'esprit romantique. Son édition augmentée de 1832 révèle une démarche nouvelle, très intéressante, qui annonce déjà l'anthropologie contemporaine et une sorte de pré-structuralisme. À l'époque, ces premières manifestations de notre philosophie contemporaine était qualifié de "fantaisiste" et de "subjective".

Au lieu de fuir dans une empyrée poétique, à la façon de beaucoup de romantiques, Grundtvig, dans son interprétation de la mythologie nordique, dévoile un projet proprement politique. Le conflit entre les géants et les Ases n'apparaît plus comme un conflit entre forces imprévisibles de la nature et quiétude culturelle, mais comme les combats successifs entre deux types de culture : Rome contre le Nord, les érudits et les élites contre le peuples, le savoir livresque contre la parole vivante, la vieillesse contre la jeunesse.

Cette approche correspondait avec les fronts politiques qui se dessinaient au Danemark de l'époque. Le nationalisme et le socialisme s'opposaient de concert à l'ancien régime qui vivait ses derniers moments. Les paysans se révoltaient contre les grands propriétaires terriens et contre une élite culturelle, politique et académique imprégnée de latin et d'allemand. Le mouvement national danois, issu du mouvement paysan et se définissant comme de "gauche", comprend tout de suite l'enjeu de cette nouvelle interprétation de la mythologie nordique. Les bases mythologiques données par Grundtvig donne à la conscience révolutionnaire danoise et au mouvement social une épine dorsale culturelle. De cette fusion émerge une contre-culture aux formes multiples : des organisations de masses, des œuvres personnelles originales, un mouvement didactique créateur d'un réseau de « hautes écoles populaires » accessibles à tous, des paroisses chrétiennes non orthodoxes en rupture de ban avec le luthérianisme officiel de l'État danois, des sociétés de gymnastique, des clubs de tir visant à armer le peuple, des coopératives en tous domaines.


Avatars du mythologisme de Grundtvig

Dans les années de 1870 à 1880, les références directes à la mythologie scandinave perdent de leur influence dans les milieux populaires, socialistes et prolétariens. Elles ne reviendront que dans les années 1920, cette fois dans des milieux plus conservateurs. En dépit de la variante de la mythologie nordique véhiculée par l'Allemagne nationale-socialiste, les références nordiques joueront un rôle dans la résistance à l'occupation nazie de 1940 à 1945. Après la dernière guerre, elles sont tombées en désuétude.

Mais, à la fin des années 60, le mouvement contestataire étudiant danois reprend à son compte la mythologie nordique telle qu'elle avait été présentée par Grundtvig. Certaines modulations de la culture alternative soixante-huitarde sont marquées par ces références scandinavisantes. Des auteurs comme Ejvind Larsen et Ebbe Klovedahl Reich, ainsi que, plus récemment, Paul Engberg, ont joué un rôle important dans ce processus. Citons notamment cette chanson burlesque contre la technocratie, où le loup Fenris de la mythologie scandinave apparaît comme un bourgeois dévorateur. Agit-prop par la mythologie nordique !

Chez l'éditeur d'un journal de gauche, Information,  paraissait pour les communes rurales un supplément intitulé Freya, imprégné de romantisme paysan. Dans un tel contexte, les « hautes écoles populaires » acquièrent une popularité nouvelle, et se placent souvent sous le signe de l'écologie : elles remettent en marche des moulins à vent, pour substituer une énergie éolienne douce aux énergies habituelles de la civilisation industrielle capitaliste contemporaine. Elles étudient la création d'énergie à partir de la biomasse. Elles enseignent le yoga et le méditation indiennes. On s'y réfère à nouveau directement à Grundtvig et à sa mythologie nordique. À Arrhus, le magasin de la contre-culture s'appelle "Yggdrasill".

Jahn.jpgRappelons toutefois que Grundtvig et ses prédécesseurs romantiques ne voyaient pas de contradiction entre le christianisme et la mythologie nordique, tout comme les Allemands Arndt et Jahn. En revanche, la version alternative contemporaine de ce filon nordicisant développe une critique fondamentale du christianisme. Reich et Larsen voient en lui, surtout dans sa forme protestante, le prélude structurel au capitalisme, à l'écrasement de la nature par l'industrie, à la crise de l'environnement. La Réforme apparait donc comme « un mélange d'absolutisme et de rapacité » (Reich). Quant à Larsen, il a écrit : « Ce n'est pas seulement avec Luther que nous devons engager le débat critique, mais avec le christianisme dans son ensemble. Peut-on imaginer pouvoir changer quelque chose aux maux sociaux de notre époque avant d'avoir éliminé le christianisme ».

Se référant à Herder et à Gœthe, le mouvement pacifiste danois du début des années 80, se pose comme une résistance populaire contre l'advenance problable d'un terrible Ragnarök nucléaire. Derrière l'hyper-conscience des enjeux qu'a développé le mouvement pacifiste danois, c'est l'Europe toute entière qui s'est brièvement dressée contre son asservissement séculaire par les confessions chrétiennes, puis par le système de pensée scientiste et enfin par les programmes politiques conventionnels. Nous pouvons dès lors constater que le filon mythologisant danois, et son pendant allemand, permettent de structurer une véritable alternative culturelle, pour une nouvelle gauche contestatrice capable de remettre en question le système industriel.

Les diverses formes nationales de néo-paganisme, le mouvement mythologiste, etc. font certes apparaître des profils nationaux très différents les uns des autres. Il n'empêche qu'ils sont toujours une révolte du réel-charnel contre les artifices du pouvoir, contre les manipulations des puissants qui étouffent pour mieux s'imposer. L'arbre de la liberté dans la France révolutionnaire, le mouvement druidique gallois et les fêtes de l'Eisteddfod celtisant, le gothisme suédois du début du XIXe, la contre-culture théorisée et chantée par Grundtvig apparaissent entre les révolutions de 1789 à Paris et de 1848 à Berlin, Francfort et Vienne : ce n'est pas un hasard !


Hennig Eichberg, Vouloir n°142/145, 1998 (tr. fr. : R. Steuckers) [>o<].

Grundtvig et ses doctrines (Revue des deux mondes, p. 524, 1876).
Grundtvig le Danois, Kaj Thaning, éd. Det danske Selskab, 1972.

F. L. Jahn : "Turnkunst" et patriotisme allemand [cf. aussi article Sport sur Métapédia]

 

Life's Tree

 

 

OIL

Deux concepts divergents :

« Big Oil » et « Peak Oil »


Le débat sur l’exploitation internationale des champs pétrolifères


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Depuis quelques années, une querelle oppose les analystes, les écrivains et les représentants de l’industrie pétrolifère sur la quantité des réserves de pétrole conventionnelles et potentielles dans le monde et sur la possibilité des pays exploiteurs à développer encore davantage et sur la langue durée. Ce débat est devenu plus acerbe au fil du temps car les connaisseurs de l’univers pétrolier ont fait référence à d’autres sources de pétrole et à d’autres pays potentiellement exploiteurs ; ces connaisseurs sont bien convaincus que l’exploitation du pétrole dans le monde à déjà atteint son maximum, son « peak » (en anglais), ou l’atteindra d’ici très peu d’années. On spécule que ce peak sera atteint d’ici 2010 et, comme nous sommes en 2007, ce point fatidique dans le temps n’est plus guère éloigné.

À partir de ce moment-là, 50 % des réserves disponibles et exploitables auront été mises en œuvre et la diminution annuelle de la production pétrolière sera de 2 à 3 %, ce qui contribuera effectivement à rendre la situation de plus en plus préoccupante. Des livres paraissent sur cette thématique, tel « Twilight in the Desert » de Matthew Simmons qui aborde la question des champs pétrolifères saoudiens, posés comme étant les plus riches de la planète et fait allusion à tous les effets négatifs que pourrait avoir un recul nettement perceptible de la production ; ou encore, tel « The Coming Oil Crisis » de Colin Campbell, paru en 1997 ; Campbell a été géologue et a passé plusieurs longues années de sa carrière dans le secteur pétrolier, ce qui lui a conféré une expérience considérable dans le domaine. Il a fait plusieurs tournées de conférences dans le monde sur la notion de « Peak Oil » [pic pétrolier] et sur la fin du pétrole bon marché. Selon Campbell, cette situation est potentiellement dangereuse et commence à éveiller plus régulièrement l’attention du grand public.

Autre raison pour avoir peur d’une raréfaction de l’offre pétrolière dans un futur somme toute assez proche : tous les pronostics de la demande, à l’échelle du globe, sont nettement en hausse. Si la consommation mondiale en 2005, selon le « Oil Market Report » de l’Agence Internationale de l’Energie (IEA), était de 83,68 millions de barils et en 2006, de 84,48 millions par jour, l’agence prévoit d’ores et déjà une augmentation de la consommation de 1,6 millions de barils pour 2007, ce qui portera la consommation à quelque 86 millions quotidiens. Cette augmentation est due à une économie mondiale en expansion. Celle-ci a augmenté de 4,9 % en 2005 et de 5,4 % en 2006 et le FMI, dans son rapport du printemps, prévoit de nouvelles augmentations pour 2007 et 2008, de l’ordre de 4,9 %.

 

Les arguments des sceptiques

 

Mais ce sont surtout les prévisions à long terme qui suscitent le débat sur la raréfaction du pétrole. Car si le sommet, le « peak », de la production pétrolière est atteint, comment fera-t-on pour satisfaire, dans l’avenir, une demande sans cesse croissante de pétrole ? D’après « International Energy Outlook 2007 », on prévoit pour les années références 2010, 2020 et 2030 des demandes respectives de 90,7 millions, de 103,7 millions et de 117,6 millions de barils par jour. Cela correspond à une croissance annuelle de 1,4 %. Si l’on compare tout cela aux chiffres de 2006, la demande augmentera donc de 6,2 millions, 19,2 millions et 33,1 millions de barils par jour. Si l’on tient compte des faits suivants, on se rend parfaitement compte des défis auxquels l’industrie pétrolière devra faire bientôt face : l’Arabie Saoudite a produit en 2005, 9,55 millions de barils par jour ; or une demande de 33 millions de barils par joue en plus excède tout ce que produisent les pays de l’OPEP quotidiennement. À cela s’ajoute un faisceau de faits complémentaires : les chiffres avancés quant aux réserves disponibles sont sérieusement mis en doute par Simmons, Campbell et d’autres analystes. Les réserves pétrolières de l’Arabie Saoudite sont estimées, depuis la fin des années 80, à 260 milliards de barils, mais les estimations plus critiques pensent qu’elles ne s’élèvent en réalité qu’à 175 milliards. Notons enfin que Ghawar, le plus grand champ pétrolifère du monde, qui fournit près de 50 % du pétrole saoudien, produit de 4,5 à 5 millions de barils par jour. Une telle concentration de la production sur un seul champ pétrolifère, fût-il énorme, n’est pas tenable à terme. La production de l’Arabie Saoudite diminuera donc fortement dans les prochaines décennies. Voilà les arguments des sceptiques aujourd’hui.

Ce qui vaut pour Ghawar en Arabie Saoudite, vaut également pour le champ pétrolifère de Burgan au Koweït. Cette année, bon nombre d’articles sont parus sur l’éventualité que les réserves pétrolières koweitiennes ne seraient que la moitié de celles annoncées officiellement ; quoi qu’il en soit, l’exploitation du champ de Burgan a déjà fortement baissé. Question : tout cela est-il vrai ? La prochaine crise pétrolière est-elle imminente ? À ce stade de notre démonstration, il convient de rappeler que Campbell a commencé à prévoir le « peak » pétrolier mondial dès 1988 et a toujours affirmé, par exemple, que la production pétrolière atteindrait 50 millions de barils par jour en 2007, ce qui indiquerait, d’après ses chiffres un recul. Or nous en sommes en réalité à 85 millions de barils par jour. Il pense aujourd’hui que le peak pétrolier sera atteint en 2011.

Devons-nous croire les sceptiques ? Au doute portant sur l’ampleur réelle des réserves pétrolières sûres, il faut ajouter une population mondiale en pleine croissance. D’ici à 2030, la population du monde passera de 6,4 milliards d’êtres humains à 8,2 milliards. Cette augmentation démographique conduit tout naturellement à un besoin accru d’énergie (60 %) et donc à une augmentation de la demande de pétrole que l’on peut effectivement chiffrer à 117,6 millions de barils par jour. Deux tiers de cette augmentation iront au secteur du transport, qui sera donc responsable pour une part bien solide de cette demande en pleine croissance ; dans les pays de l’OCDE la part du secteur du transport est de 55 % ; dans les pays en voie de développement en dessous de la barre des 40 %. Mais dans les pays en voie de développement le nombre des véhicules, d’ici à 2030, passera de 55 à 420 millions. Les autres secteurs augmenteront également leur demande : l’industrie, qui sera responsable de 21 % de l’augmentation de la demande de pétrole ; les ménages (14 %) et la production d’électricité (7 %). Pourrons-nous maîtriser ce défi ?

 

De nouveaux gisements

 

Les consortiums pétroliers et les instituts habitués à établir les prévisions quant aux besoins d’énergie et/ou de pétrole voient l’évolution des choses de manière plus optimiste. Dans certains pays de l’OPEP, l’exploitation des gisements pétrolifères se verra considérablement étendue. En Irak, d’ici 2030, la production pétrolière passera à 5,3 millions de barils par jour ; au Nigéria à 5,2 millions ; en Iran à 5 millions ; au Koweït, à 4,1 millions ; en Angola à 4 millions ; en Algérie à 3,1 millions et en Arabie Saoudite à 16,4 millions. Ensuite, le Kazakhstan en produira 3,7 millions par jour et le Brésil 3,9 millions, mais pourront encore augmenter leurs capacités de production. Par ailleurs, la production non conventionnelle, c’est-à-dire l’obtention de carburants au départ de pétroles lourds (Venezuela), de carburants biologiques ou éthanol (Brésil, Allemagne) ou de bitumes (Canada) s’avèrera toujours plus importante et permettra, augure-t-on, de produire 10,5 millions de barils par jour. Dans le cas où les prix du pétrole deviendraient très élevés, l’« Energy Information Administration », dans son rapport intitulé « International Energy Outlook 2007 », évoque même le chiffre hallucinant de 14,3 millions de barils quotidiens. Dans ce cas, l’Arabie Saoudite n’augmenterait sa production, d’ici 2030, que de 11,6 millions de barils par jour ; les autres pays de l’OPEP n’augmenteront guère leur production. Le sommet, le fameux « peak », ne serait atteint que vers 2030, selon cette institution (source : « Energy Information Administration » /  « International Energy Outlook », 2005, p. 29).

Saudi Aramco, la plus grande entreprise pétrolière du monde qui n’est pas notée en bourse, a aussi répondu au cours de ces dernières années aux critiques concernant les réserves de pétrole et l’exploitation par une offensive stratégique. Ainsi, Saudi Aramco évoque dans ses rapports annuels les réserves pétrolières et sur les projets qu’elle cultive pour augmenter la production pétrolière grâce à de nouveaux investissements. D’ici 2010, Saudi Aramco veut accroître les capacités d’exploitation de 10,5 à 12 millions de barils par jour. Ensuite, Saudi Aramco prétend, qu’après sept décennies d’exploitation pétrolière, seuls 28 % des réserves de pétrole connues ont été épuisées (et non pas plus de 60 % comme on l’a écrit dans certains articles). L’entreprise ajoute qu’à côté des réserves certaines de 260 milliards de barils, il existe sûrement 200 autres milliards de barils inconnus mais, in fine, disponibles. Exxon Mobil, qui, elle, est la plus grande entreprise pétrolière notée en bourse, se montre encore plus optimiste en ce qui concerne les réserves subsistantes. Exxon Mobil perçoit les besoins pétroliers en augmentation constante comme une chance et est parfaitement convaincue que les réserves pétrolières suffiront pour faire face aux besoins croissants des prochaines décennies. On peut lire les estimations d’Exxon dans un document stratégique intitulé « The Outlook for Energy – A View to 2030 ».

Le 19 avril 2007, le « Financial Times » a provoqué la surprise à Londres en titrant, cinq colonnes à la une, que les réserves pétrolières de l’Irak, d’après une étude très récente de l’ « IHS Consultancy » américain, s’élève au double de ce que l’on avait cru jusqu’ici, et notamment de ce qu’avait affirmé BP en disant qu’elles s’élevaient à 115 milliards de barils (cf. « BP Statistical Review of World Energy », 2006). Si cette affirmation est exacte, alors l’Irak pourra prendre la deuxième place, immédiatement derrière l’Arabie Saoudite, dans la liste des pays disposant d’énormes réserves pétrolières. Seuls 27 des 78 champs pétrolifères irakiens sont activement exploités. 25 champs sont en train d’être mis en œuvre, à l’heure actuelle, et le pompage réel pourra commencer à moyen terme. Des investissements, de l’ordre de milliards de dollars, seront nécessaires pour remettre sur pieds l’industrie irakienne du pétrole et pour qu’elle produise un, deux voire trois millions de barils par jour en plus pour atteindre le chiffre de 5 millions qu’on lui a fixé. L’industrie pétrolière en Irak dispose fort probablement de grandes potentialités, mais les conditions nécessaires à la faire fonctionner dans un cadre normal doivent encore émerger : pour cela la situation politique doit être sécurisée, condition sine qua non, évidemment, pour que cette industrie puisse fonctionner à plein rendement. L’exploitation à grande échelle ne pourra commencer qu’une fois la paix définitivement établie.

La Chine, pour sa part, a annoncé en mai 2007 qu’elle avait découvert sur son sol les plus importants gisements de pétrole découverts depuis cinquante ans. Les champs pétrolifères de Jidong Nanpu dans la Baie de Bohai recèleraient, d’après les premières estimations, des réserves s’élevant à environ 7,5 milliards de barils. Ils constitueraient alors le deuxième gisement en importance sur le sol chinois.

 

Où se trouve le nouveau pétrole ?

 

Entre 2000 et 2007, les plus grandes réserves pétrolières réévaluées à la hausse l’ont été au Canada (où l’on est passé de 174,3 milliards de barils à 179,2, grâce à une réévaluation des bitumes canadiens) ; en Iran (où l’on est passé de 46,6 milliards de barils à 136,3 milliards) ; au Kazakhstan (de 24,6 milliards à 30 milliards) ; au Nigeria (de 13,7 milliards à 36,2 milliards) et en Libye (de 12 milliards à 41,5 milliards). Ces pays sont suivis du Qatar qui est passé de 11,5 milliards à 15,2 milliards de barils et la Russie, de 11,4 milliards à 60 milliards. Si l’on additionne tous ces chiffres correspondant aux réserves disponibles, on obtient, en date du 1 janvier 2007, une somme de 1.310 milliards de barils (cf. « Oil & Gas Journal »). La somme a donc encore augmentée au cours de ces dernières années. Dans son rapport de l’année 2006, soit à la date du 31 décembre 2005, BP annonce que les réserves mondiales s’élèvent à 1.200 milliards de barils. La différence de chiffres entre « Oil & Gas Journal » et le rapport de BP vient que les rédacteurs des deux documents classent différemment les bitumes canadiens. Mais il existe encore d’autres arguments pour faire des estimations qui iraient encore à la hausse. Ainsi, au Kazakhstan, d’après l’ « US-Kazakhstan Business Association », on n’hésite pas à évaluer les réserves potentielles à un chiffre allant de 100 à 110 milliards de barils, du même ordre de grandeur que les réserves koweïtiennes. L’Irak aussi, d’après des études plus récentes, pourraient réévaluer ses réserves. Tous ces chiffres ne permettent donc pas de jouer la comédie de la panique devant des puits à sec.

 

La situation géopolitique


Ce contexte nous renvoie à la situation géopolitique. Elle est bien trop complexe pour qu’une analyse aussi courte que celle-ci puisse réellement faire le tour du problème ; il n’en demeure pas moins que la « lutte pour le pétrole » a commencé depuis belle lurette. Les besoins énergétiques globaux ont initié une lutte âpre entre acteurs concurrents pour l’accès au pétrole disponible. Tous constatent que la Chine est en pleine croissance et devient une nouvelle grande puissance mondiale. Les pays producteurs de pétrole constatent clairement, pour leur part, qu’ils pourront, prochainement, vendre leur pétrole à des puissances autres qu’occidentales. Désormais, des puissances montantes en Orient deviennent d’ores et déjà des clients potentiels. Au cours de ces deux dernières années, la Chine a suscité, à elle seule, 30 % de l’augmentation de la demande de pétrole dans le monde. Les prévisions estiment que l’accroissement de la demande chinoise passera de 6,4 à 15,7 millions de barils par jour d’ici à l’année 2030. La Chine s’efforce depuis déjà pas mal d’années à consolider ses relations commerciales avec quelques pays pétroliers comme le Kazakhstan, le Venezuela, le Soudan et l’Angola. La Chine s’intéresse aussi à l’Iran. Des projets communs en matières pétrolière et gazière voient le jour mais leur réalisation est freinée par les stratégies occidentales, notamment celles qui cherchent à isoler l’Iran.

Pour sa part, l’Iran tente de vendre son pétrole et son gaz où ceux-ci sont urgemment nécessaires. Les exportations pétrolières et gazières de l’Iran vont donc en priorité vers les régions d’Asie en pleine croissance. Les accords commerciaux portent sur des milliards de dollars ; ils concernent certes la Chine, en premier lieu, mais aussi l’Inde, que l’Iran tente d’avoir pour client. Dans ce contexte, les États-Unis ne cessent d’exercer des pressions diplomatiques sur les pays concernés par la stratégie commerciale et pétrolière iranienne, pour faire échouer les transactions. La Russie semble s’intéresser à une coopération renforcée avec l’Iran. Le Chine et la Russie ont un intérêt commun : créer un contrepoids politique et économique eurasien face aux États-Unis. L’Iran dispose de la deuxième réserve de gaz au monde, après la Russie. Pour ce qui concerne les réserves de pétrole, l’Iran est le troisième au hit parade, avec 136,3 milliards de barils estimés, derrière l’Arabie Saoudite (262,3 milliards de barils) et le Canada (179,2 milliards) (source : « Oil & Gas Journal », vol. 104, n°47, 18 déc. 2006).

Enfin, beaucoup d’argent est en jeu. Les pays de l’OPEP ont, en l’espace de deux années, engrangé la somme de 990 milliards de dollars (470 milliards en 2005 et quelque 520 milliards en 2006). Pour 2007, on prévoit la somme de 500 milliards de dollars. Une bonne partie de cette somme doit être placée ou réinvestie. Les pays du Golfe placeront une grande partie de leurs pétro-dollars en Europe ou en Asie, selon les habitudes qu’ils ont prises dans le passé. Des États comme le Kazakhstan et l’Azerbaïdjan choisiront une politique de dispersion de leurs moyens, plus grande que d’habitude. Tandis que la Libye parie actuellement sur les consortiums américains et britanniques du pétrole, le Venezuela a décidé de renforcer ses stratégies de nationalisation.

La plus grande partie du brut vénézuelien est encore vendue aujourd’hui aux États-Unis mais les premiers contrats signés avec la Chine montrent qu’un nouveau client est là, prêt à prendre la place des Américains, si ceux-ci font mine, d’une manière ou d’une autre, de renoncer au pétrole du Venezuela. Perdre l’Irak et puis l’Iran, les États-Unis ne peuvent se le permettre. Car il s’agit de deux pays présentant des potentialités de croissance très élevées. De plus, les États-Unis ne réussiront jamais à isoler l’Iran de la scène internationale pour l’éternité. À un certain moment, la communauté internationale sera bien obligée de tendre la main aux Iraniens pour faire avancer la coopération économique. La dernière guerre d’Irak, qui a été planifiée dans ses moindres détails par le Président George W. Bush et son vice-président Dick Cheney, n’a été rien d’autre qu’une guerre pour le pétrole, surabondant dans ce pays. William R. Clark a explicité de manière exhaustive les mobiles du gouvernement américain dans son livre de 2005, « Petrodollar Warfare – Oil, Iraq and the Future of the Dollar ». De même, Antonia Juhasz, dans son livre « The Bush Agenda » (2006) explique en long et en large les tenants et aboutissants du gouvernement Bush et ses intentions au Proche Orient.

 

Conflits potentiels

 

Au Proche Orient, un changement de gouvernement imprévu pourrait rappeler cruellement la dépendance de l’Occident, mais il y a d’autres régions dans le monde, où des conflits pourraient survenir. J’en ai parlé longuement dans mon livre « Der Kampf um das Öl » (Hohenrain, Tübingen, 2006) ; ainsi, j’ai rappelé qu’entre la Chine et le Japon sommeille une querelle portant sur des revendications territoriales dans l’Est de la Mer de Chine. Dans cette zone océanique, on pense qu’il y a d’énormes réserves de pétrole et de gaz, pouvant bien entendu faire l’enjeu d’un conflit chaud, surtout si l’un des actuels pays fournisseurs de pétrole venait à faire défaut. Dans la Mer Caspienne, les revendications encore floues ne se sont pas devenues véhémentes mais le statut de cette mer intérieure n’a pas été établi et les portions qui devraient revenir, d’une part, à la Russie, au Kazakhstan et à l’Azerbaïdjan, et, d’autre part, à l’Iran, n’ont pas été définies.

Ensuite, toute une série de pays connaissent des conflits intérieurs pour savoir comment répartir et redistribuer les revenus des exportations pétrolières : c’est le cas en Equateur et au Nigeria. Raison pour laquelle la production et l’exploitation des gisements s’arrêtent parfois dans ces pays, ce qui provoque des fluctuations en bourse, donc des augmentations de prix. D’autres mobiles de conflits potentiels pourraient survenir, lorsque l’offre ne peut satisfaire la demande, lorsqu’il y a « panne d’offre ». Ce scénario n’est pas encore prévisible, à l’heure actuelle, vu l’augmentation planifiée des capacités dans de nombreux pays.

Les conflits d’ordre géopolitique créeront dans l’avenir des tensions entre certains pays. D’autre part, les futurs besoins en énergie, dans le monde, constitue, pour nous Européens, une chance historique à saisir : nous devons prévoir une coopération entre toutes les régions, puis la concrétiser, la renforcer et la consolider. Ce n’est qu’à cette condition que nous pourrons maîtriser les grands défis du siècle.

 

Robert MOTZKUHN (article paru dans la revue « Deutschland in Geschichte und Gegenwart », Tübingen, n°3/2007).


Robert Motzkuhn, né en 1963, a étudié à Heidelberg et à Londres. Après un long séjour au Koweït (de 1976 à 1981 et en 1984/85), il travaillé dans le secteur bancaire et financier. Il vit à Berlin et à Barcelone. Il a écrit deux livres : « Crashonomics. Vom Börsenkrach zur Weltwirtschaftskrise » (Tübingen, 2002) et „Der Kampf um das Öl“ (Tübingen, 2006).


► On pourra aussi lire sur ce sujet : Un monde de brut : sur les routes de l'or noir (Seuil, 2003) ; le dossier "Pétrole" du site linternaute.




http://www.stopusa.be/contributions/humour/uncle_bush.jpg


Pièce-jointe : article d'A. de Benoist paru dans éléments n°119 (hiver 2006).


Quand il n'y aura plus de pétrole…



Le cas du pétrole est caractéristique de la façon dont se pose le problème de l'épuisement progressif des ressources naturelles. Le pétrole est une énergie à fort rendement énergétique, facile à produire et à transporter. Il n'est pas seulement utilisé dans les transports, mais est présent dans l'agriculture, les matières premières, l'industrie du chauffage, l'industrie pharmaceutique, etc. Il constitue aujourd'hui 40 % de la consommation mondiale d'énergie (95 % dans les transports, qui représentent à eux seuls la moitié de la consommation pétrolière mondiale). Le premier puits de pétrole fut ouvert en 1859 aux États-Unis, dans l'État de Pennsylvanie. Depuis cette date, l'économie mondiale a consommé près de 1000 milliards de barils de pétrole. Elle en consomme aujourd'hui 85 millions de barils par jour, contre 77 millions en 2002. Les États-Unis en utilisent à eux seuls plus de 9 millions par jour pour leurs automobiles, alors que le principal pays exportateur, l'Arabie séoudite, n'en produit chaque jour que 8 millions !

Un vaste débat est aujourd'hui engagé pour savoir de quelles réserves on dispose et à quel rythme elles seront consommées. D'après les estimations les plus optimistes, il reste tout au plus, au rythme de consommation actuel, 41 années de réserves prouvées de pétrole, 70 années de gaz et 55 années d'uranium. Mais les besoins de pétrole devraient augmenter de 60 % d'ici 2020, doubler d'ici 2040 et quadrupler d'ici à la fin du siècle. Même avec une croissance mondiale ramenée à une moyenne de 1,6 % par an, la consommation de pétrole devrait atteindre 120 millions de barils par jour en 2030. La Chine a représenté à elle seule un tiers de l'augmentation de la demande en 2004. Si dans ce pays, qui compte aujourd'hui officiellement 1,3 milliard d'habitants (mais au moins 1,5 milliard selon certains démographes), tout le monde possédait une voiture, il faudrait plus de 80 millions de baril de pétrole par jour pour les faire rouler. La croissance de la consommation de pétrole dépasse déjà celle du PIB mondial depuis 2002. On est donc en passe d'assister à une dissociation radicale de l'offre et de la demande.

Les derniers champs de pétrole géants ont été découverts dans les années 1970. Ceux d'Arabie séoudite, premier producteur mondial, dont l'exploitation a commencé il y a soixante ans, devraient commencer à décliner dans les années qui viennent - d'autant que ses réserves ont été artificiellement gonflées dans les années 1980, suite à la « guerre des quotas » qui favorisait les pays de l'OPEC possédant les réserves les plus importantes. Depuis 1980, on consomme dans le monde quatre barils de pétrole pour chaque baril découvert, ce qui signifie que depuis un quart de siècle le niveau de consommation dépasse celui des réserves découvertes. La marge de sécurité, qui mesure la différence entre la consommation et la capacité de production de pétrole, est aujourd'hui à peine de 1 %. On peut certes imaginer que de nouveaux gisements géants aujourd'hui inconnus seront découverts, notamment au Canada, voire en Russie, mais beaucoup de spécialistes en doutent. Le monde entier a déjà été exploré. De telles perspectives ne font de toute façon que reculer l'échéance. Il est clair que, quelles que soient les réserves de pétrole disponibles, elles représentent une quantité finie et qu'elles seront donc un jour totalement consommées.

Il faut savoir, par ailleurs, qu'on n'extrait pas le pétrole d'une manière continue, à prix constant, de la première à la dernière goutte. La production d'un champ pétrolifère suit une courbe au sommet de laquelle se trouve un pic (peak oil), qu'on appelle le « pic de Hubbert » - du nom du géologue King Hubbert, qui l'a calculé le premier -, lequel correspond approximativement au moment où, la moitié environ du pétrole disponible ayant été extraite, la production pétrolière commence à s'opérer à rendement décroissant. Au-delà de ce pic, les quantités disponibles devenant plus rares et l'efficacité énergétique diminuant, on assiste à une montée régulière des prix.

En 1956, Hubbert avait prédit que le peak oil serait atteint aux États-Unis vers 1970. Il s'était heurté à une incrédulité générale. Le pic fut atteint en 1971 : depuis cette date, la production de pétrole brut en Amérique du Nord n'a pas cessé de baisser, ce qui augmente la vulnérabilité des Américains en matière d'approvisionnement énergétique. Or, les carburants brûlés aux États-Unis, en hausse moyenne de 2,3 % par an depuis 1986, représentent à eux seuls 14 % de la consommation pétrolière mondiale. C'est évidemment la raison pour laquelle les États-Unis s'emploient à contrôler le plus possible les régions du monde (Proche-Orient, Asie centrale) productrices de pétrole et celles qui constituent ses principales voies d'acheminement. D'où les guerres en Irak et en Afghanistan.

À l'échelle de la planète, le peak oil marque le seuil à partir duquel on ne peut plus compenser le déclin de la production des champs existants par de nouvelles exploitations. Dès lors, une hausse de l'investissement ne se traduit plus par une hausse corrélative de la production. C'est le phénomène de la « déplétion ». À quel moment le pic de Hubbert sera-t-il atteint pour l'ensemble de la production pétrolière mondiale ? Certains experts pensent que cela pourrait se produire d'ici une vingtaine, voire une trentaine d'années. D'autres, tels les géologues Jean Laherrère, Alain Perrodon et Colin Campbell, fondateurs de l'Association pour l'étude du pic de pétrole et du gaz (ASPO), estiment que le pic sera atteint dès 2008-2010, c'est-à-dire quasiment demain. Les faits semblent leur donner raison. Mais de toute façon, si l'écart entre les prévisions des « optimistes » et celles des « pessimistes » n'est que d'environ 30 ans, il est évident que la perspective est de toute manière inquiétante.

Le baril de pétrole, qui a dépassé le 30 août 2005 le cap des 70 dollars, devrait atteindre le prix de 100 dollars d'ici peu de temps. Si les hypothèses pessimistes se confirment, ce ne sera que le début d'une envolée. L'économiste Patrick Artus pense qu'en 2015, le cours du brut pourrait atteindre près de 400 dollars par baril ! À partir du moment où le pic de Hubert aura été atteint, les coûts d'extraction et d'exploitation du pétrole ne cesseront d'augmenter. La demande continuant à croître alors que l'offre continuera à décroître, les conséquences seront explosives. Le pétrole, on l'a déjà dit, n'est en effet pas utilisé seulement pour les transports. Il entre dans la composition d'une foule de produits dont on se sert quotidiennement : matières plastiques, engrais et insecticides, ordinateurs, jeux de construction, revêtements routiers, sièges de voiture, bas nylon, etc. Le renchérissement des prix conduira à concentrer l'utilisation du pétrole sur les usages à plus forte valeur ajoutée, comme les secteurs des transports et de la chimie. L'industrie aéronautique s'en trouvera atteinte de plein fouet, de même que l'agriculture (l'utilisation d'engrais dans le monde a atteint 141 millions de tonnes en l'an 2000). Le commerce international sera lui aussi affecté : on cessera d'exporter ou de faire retraiter à l'autre bout du monde des produits qui peuvent être consommés sur place. Il ne sera plus question que des poissons pêchés en Scandinavie partent au Maroc pour y être vidés, qu'on consomme en Europe des fruits acheminés d'avion à partir du Chili ou de l'Afrique du Sud, etc. Certains produits, qui bénéficiaient jusqu'ici du bas niveau des tarifs de transport, redeviendront donc des produits de luxe. Les délocalisations perdront une partie de leur intérêt. Les grandes villes, qui ont été conçues à partir du transport automobile, s'en trouveront elles-mêmes transformées (1).

Les conséquences pour le système financier mondial seront également énormes. À l'heure actuelle, les États-Unis tirent un profit considérable du système des pétrodollars. Tous les pays qui souhaitent importer du pétrole doivent emprunter des dollars pour le payer, soutenant ainsi de façon artificielle cette devise, qui est à la fois une monnaie nationale et une unité de compte internationale. Dans la pratique, cela signifie que les États-Unis peuvent ainsi se permettre un déficit commercial considérable sans conséquences immédiates. Si ce système s'arrête, ils seront les premiers à en souffrir (2).

Avant même que les réserves ne soient totalement épuisées, la hausse du prix du pétrole peut donc peser de façon drastique sur son exploitation. Pour extraire du pétrole, du charbon ou des sables bitumeux, on a en effet besoin d'énergie, et donc encore de pétrole. En d'autres termes, il peut arriver un moment où l'extraction elle-même ne sera plus rentable, et ce quel que soit le prix du marché. S'il faut brûler un baril pour en extraire un, on ne le fera pas, même si le prix du baril est de 10000 dollars ! C'est ce que les économistes classiques ne parviennent pas à comprendre.

1. Cf. Aline Fauvarque, « Quand les derricks s'arrêteront », in Valeurs actuelles, Paris, 2 juin 2005, pp. 40-46.
2. Cf. les informations disponibles sur le site http://oleocene.org/.


WEST WEST

Sarközy se soumet à Washington

 

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Le président français met en œuvre


son programme d’asservissement à l’hyper-puissance d’Outre-Atlantique

 

 



Sarközy et son entourage sont en train de soumettre complètement la France à la politique américaine. Depuis l’annonce, vendredi 14 septembre 2007, du retour imminent de Paris au sein du commandement général de l’OTAN, le nouveau président français Nicolas Sarközy a ouvert encore de nouvelles perspectives sur le très prochain asservissement total de la France aux États-Unis.

Le chef de l’Élysée s’est rendu vendredi 14 septembre en Hongrie pour rabibocher les rapports entre la France et les Magyars, après le gel des relations entre les deux pays sous l’ère Chirac. Les relations entre Paris et Budapest s’étaient considérablement rafraîchies après les commentaires méprisants qu’avait formulés Chirac lorsque la Hongrie avait appuyé le contenu d’une lettre de soutien à l’intervention américaine en Irak. Chirac avait déclaré que la Hongrie « avait perdu une bonne occasion de se taire ». Pour effacer ce souvenir cuisant, Sarközy a dit, dans un discours prononcé à la fin de ses entretiens avec son homologue hongrois Laszlo Solyom, qu’il « était venu à Budapest pour porter le message que l’Europe a besoin de la Hongrie et que la France serait désormais plus présente en Europe centrale et orientale ».

Le chef de l’Élysée a ensuite ajouté que « dans l’esprit de la France, il n’y a pas de petits pays et de grands pays, des pays qui ont droit à la parole et d’autres qui n’ont que le droit de se taire ». Cette allusion dépréciative et directe aux paroles fortes de Chirac montre bien que la nouvelle politique internationale inaugurée par le président Sarközy entend bien mettre un terme aux principes les plus sains du gaullisme, à les détruire définitivement, pour s’incliner servilement devant les diktats du gendarme américain de la planète. Mais cette soumission verbale n’est que la partie émergée de l’iceberg.

Paris a désormais l’intention de supprimer l’obligation que la France s’était donnée d’organiser à chaque fois un référendum populaire quand l’UE proposait l’adhésion d’un pays. Disposition constitutionnelle qui visait bien entendu à faire barrage à l’adhésion turque. Paris flanche, Paris recule, Paris s’amollit. Cet amollissement se perçoit clairement dans les propos tenus par Jean-Pierre Jouyet, secrétaire d’État aux affaires étrangères, dans les colonnes du quotidien « Le Figaro », vendredi 14 septembre 2007. L’existence de ce référendum français pour toute future adhésion à l’UE, était perçue, à Ankara comme à Euro-Bruxelles, comme une menace permanente contre l’adhésion turque. Jouyet a suggéré, dans son entretien accordé au « Figaro », de supprimer le fameux article 88, alinéa 5, de la Constitution française qui fixait les modalités de l’obligation de consulter le peuple par référendum lors de chaque proposition d’élargissement de l’UE.

Cet article 88 devait s’appliquer à toutes les adhésions futures, après celle de la Croatie, prévue pour 2010. Il avait été adopté en 2005 par les députés réunis en congrès à Versailles avec l’appui clair et net de Jacques Chirac, alors président de la république. Jouyet remet tout en question en demandant, « Faut-il supprimer ou maintenir cette disposition ? », lors d’une intervention à la tribune d’un « think tank » parisien présidé par l’ancien premier ministre Édouard Balladur. Précisant qu’il s’exprimait à titre personnel, le responsable français des affaires de l’UE a feint d’avoir subitement oublié que « revenir sur une décision qui figure dans le texte même de notre Constitution constituerait un gros risque, surtout en prévision de la ratification du nouveau Traité », que les chefs d’État et de gouvernement des Vingt-Sept devront accepter de manière informelle lors du sommet de l’UE à Bruxelles en décembre prochain. Dans un climat de méfiance à l’égard des institutions eurocratiques de Bruxelles, surtout en France, le référendum de l’article 88, alinéa 5, était perçu comme l’ultime barrage contre les élargissements sans fin de l’Union, à commencer par un élargissement à la Turquie.

Jouyet explique notamment, qu’avec ce référendum, la France « risquerait de bloquer, au moment opportun, un processus d’adhésion, même si toutes les conditions sont respectées » par un pays ou un autre. Dans tous les cas de figure, poursuit Jouyet, « l’idée ne serait pas de supprimer le référendum mais de permettre au chef de l’État de choisir entre celui-ci et la voie parlementaire ».

La proposition est examinée actuellement par l’Élysée, qui a tenu à rappeler que Sarközy, lors de sa campagne pour les présidentielles, avait déjà émis l’hypothèse de la suppression éventuelle de l’article 88, sanctionnant l’obligation d’organiser un référendum pour tout élargissement de l’UE.

 

Andrea PERRONE (article paru dans le quotidien romain « Rinascita », 15/16 septembre 2007).


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La France est redevenue


un satellite de Washington



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Sarközy et Morin annoncent le retour imminent

de Paris au sein du commandement militaire de l’OTAN




Les temps changent et la France cesse d’être une puissance au profil propre, abandonne sa voie gaullienne et se soumet aux États-Unis. Il y a plus de quarante ans, la France avait quitté le commandement militaire de l’OTAN parce que le Général De Gaulle l’avait voulu. Sarközy met un terme à cette politique de l’honneur et entend revenir servilement à l’obéissance inconditionnelle à Washington.

Le Ministre de la Défense français, Hervé Morin, l’a annoncé par surprise, en confirmant que le chef de l’Élysée, Nicolas Sarközy est favorable au renforcement du rôle de la France dans l’Alliance Atlantique. Bon nombre d’analystes retiennent en fait que Sarközy veut aujourd’hui combler un vide, où, pendant plus de quarante ans, la France avait été absente des structures de commandement de l’OTAN. Le quotidien « Le Monde », citant des sources officielles, pense que Paris pourrait profiter du sommet de l’OTAN l’an prochain à Bucarest pour annoncer le retour de la France au sein du commandement militaire de l’Alliance Atlantique. « Le Monde » croit pouvoir émettre cette hypothèse en interprétant les paroles de Morin, qui a suggéré que le rôle de la France au sein de l’Alliance Atlantique, rôle qui sanctionnerait à nouveau sa dépendance envers Washington, pourrait être défini et annoncé dans un livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, dont la parution est prévue vers mars 2008. Ensuite, le ministre français pense que les relations renforcées de son pays avec l’OTAN pourraient servir à consolider les projets de défense européenne et à influencer le sens des opérations militaires de l’Alliance Atlantique. Morin semble oublier que le contrôle général de l’OTAN reste et restera aux mains des États-Unis seuls qui décideront de faire ce qui leur plait et de faire intervenir leurs troupes partout dans le monde, sans le minimum de respect pour les intérêts et les vues de leurs « alliés », dont le seul rôle qui leur est dévolu est d’obéir sans discuter à leurs diktats. Il y a un mois déjà, le nouveau président français avait souligné que, dans un bref délai, Paris retrouverait pleinement sa place au sein de l’Alliance Atlantique.

Actuellement, la France est le cinquième pays dans l’ordre de ceux qui financent l’Alliance contrôlée par Washington. Bien sûr, les déclarations enthousiastes commentant les décisions imminentes de Sarközy n’ont pas manquées, et, parmi elles, celles du porte paroles de l’OTAN, James Appathurai, qui, à Bruxelles, devant un parterre de journalistes, vient de déclarer que « la France est un pays qui contribue beaucoup financièrement, et se trouve même parmi les pays qui contribuent le plus, à l’Alliance, et qui soutient également nos opérations militaires ». Appathurai a ensuite dit que le moment était venu pour la France de décider si elle voulait réintégrer à plein titre la structure militaire de l’Alliance Atlantique.

Nous assistons à un changement de fond de la politique étrangère française, mais ce changement était prévisible, vu les positions du nouvel occupant de l’Élysée, qui sont clairement néo-libérales et philo-atlantistes.

De très nombreuses années sont passées depuis cette journée du 7 mars 1966, quand le Général Charles De Gaulle avait annoncé la sortie de son pays hors de la structure de commandement militaire de l’OTAN au président américain de l’époque, Lyndon B. Johnson, tout en maintenant sa présence au sein des structures civiles de l’Alliance Atlantique. Après cette décision historique, lucide et courageuse de De Gaulle, l’OTAN déménagea son quartier général installé à Versailles et à Fontainebleau en avril 1967. La crise avait commencé lorsque Washington avait manifesté sa volonté de contrôler plus étroitement l’Europe que dans l’immédiat après-guerre. La France avait maintenu de fait une indépendance relative par rapport aux autres pays européens, plus petits ou vaincus en 1945. Cette position avait permis à la France d’obtenir un siège au Conseil de Sécurité de l’ONU et, partant, son droit de veto, comme les grandes puissances victorieuses de la seconde guerre mondiale.

De Gaulle avait voulu de détacher de l’emprise américaine et avait manifesté l’intention de forger un « axe carolingien » avec l’Allemagne de Konrad Adenauer, axe qui aurait dû, à terme, s’élargir à Moscou et favoriser de facto un « Axe Paris-Berlin-Moscou », ce dont Washington ne voulait à aucun prix. À ce projet, envisagé sur le très long terme, la politique gaullienne entendait ajouter la création d’une structure militaire européenne indépendante, réelle alternative à l’OTAN. Cependant, ce qui effrayait davantage Washington, était un troisième volet dans les projets gaulliens : détacher la France du coût fixe que constituaient les pétro-dollars, sur lesquels Washington jouait pour juguler les crises inflationnistes, modus operandi qui mettait en danger les réserves d’or de Paris. De Gaulle décida donc de restituer les dollars aux États-Unis, ce qui lui avait permis de conserver intactes ses réserves d’or. Avec leurs pétro-dollars, les États-Unis avaient envisagé d’imposer une stratégie globale d’asservissement à leurs intérêts : De Gaulle l’avait refusée, en sachant que Paris allait être satellisé, réduit à un instrument de la politique américaine du dollar.

En annonçant le retour de la France dans le bercail atlantiste, Sarközy a trahi cette politique gaullienne indépendantiste, amorcé un changement calamiteux, où son pays retourne servilement sous la dépendance de Washington, perdant en même temps, et d’un seul coup, toutes les cartes qui lui garantissaient son autonomie politique.

Andrea PERRONE (article paru dans le quotidien romain « Rinascita », vendredi 14 sept. 2007).

12.09.2007

Pays-bas à mal

Pays-Bas : en pleine guerre de religions

Réflexions hétérodoxes sur le relativisme occidental et l’absolutisme axiologique islamique


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Mouvement Identitaire Démocratique – Bruxelles – septembre 2007


Note à l’adresse des lecteurs wallons
: Encore une réflexion issue du « ‘t Pallieterke » d’Anvers, qui tient, chaque semaine, une rubrique sur la Wallonie, les Pays-Bas, la France, l’Allemagne et la Grande-Bretagne. Dans la rubrique consacrée aux Pays-Bas, nous pouvons suivre l’essentiel de la politique néerlandaise, grande inconnue de notre presse subsidiée, alignée et muselée, qui a toutefois le culot de se prétendre la plus démocratique de la planète. On nous parle à satiété du Congo, d’ex-colonies françaises très éloignées de nos préoccupations quotidiennes, de dictateurs exotiques qu’il convient de fustiger avant chaque repas, fût-il le plus frugal, de méchants fascistes qu’il faut exécrer de toutes nos tripes et qui sévissent en Hongrie ou en Russie, etc. mais on ne nous dit rien de la politique allemande ou néerlandaise, scandinave ou centre-européenne, on ne nous pipe mot des mouvements de fond qui secouent la Grande-Bretagne, comme l’indépendantisme gallois ou écossais. C’est la raison majeure qui nous a poussé à traduire ce premier article de la rubrique néerlandaise du « ‘t Pallieterke », intitulée « Den Vaderlandt ghetrouwe » (inspiré de l’hymne national néerlandais dans sa graphie du XVIe siècle). L’intérêt de cet article est de nous faire entrevoir une approche para-théologienne de la politique, inconnue chez nous, et qui mérite pleinement l’attention du politiste ou du militant engagé.



Aux Pays-Bas règne non seulement une effervescence politique mais aussi une non moins remarquable effervescence religieuse. Car la religion aux Pays-Bas est tributaire de l’identité culturelle de la nation. Jadis, les choses y étaient simples. D’un côté, il y avait les protestants dans toutes leurs diversités. De l’autre, on avait les catholiques qui formaient une unité monolithique. Dans le meilleur des cas, les deux communautés vivaient séparées, du berceau au tombeau, véritable apartheid de fait, dans un état de guerre froide perpétuelle. Dans le pire des cas, les protestants cassaient la figure aux catholiques. Cette différence religieuse n’était pas seulement de nature historique : une cassure géographique existait tout aussi clairement. Même longtemps après la deuxième guerre mondiale, on pouvait tracer une ligne droite sur la carte du pays, de Hulst en Flandre zeelandaise jusqu’à Almelo dans la province d’Overijssel. Tout ce qui était au nord de cette ligne était protestant, tout ce qui se trouvait au sud était « papiste ». Une partie de la Zélande, le Brabant septentrional, le Limbourg néerlandais, le Pays de Gueldre et l’Overijssel étaient catholiques romains. Les autres provinces ne l’étaient pas. Seulement dans les provinces de Hollande septentrionale, de Hollande méridionale et d’Utrecht on pouvait trouver, ci et là, quelques enclaves catholiques dans des régions rigoureusement protestantes. À
cela s’ajoutait des communautés juives plus ou moins importantes qui vivotaient, sans trop se faire remarquer, entre les deux grandes confessions des Pays-Bas.

Cette ligne de démarcation religieuse n’existe plus de nos jours : elle s’est transformée en ligne de démarcation culturelle. Mais, en réalité, les conceptions religieuses et culturelles sont partout les mêmes aujourd’hui. Tant le protestantisme que le catholicisme néerlandais ont perdu leurs aspérités doctrinales et se sont fondus dans une sorte de relativisme hollandais généralisé, qui s’insurge contre toute pensée dogmatique et qui ressemble, comme deux gouttes d’eau au libéralisme juif contemporain. Jusqu’il y a peu, ce relativisme culturel échevelé était le produit d’exportation le plus connu des Pays-Bas. Ce relativisme culturel est l’aboutissement de la révolution protestante portant sur les normes et les valeurs, une révolution qui avait commencé au XVIe siècle pour se terminer provisoirement, mutatis mutandis, dans les dernières décennies du XXe.

Les Pays-Bas ne reconnaissent donc plus aucune valeur ni norme. En témoignent la légalisation sur l’avortement, l’euthanasie et le mariage homosexuel. Mais simultanément, le relativisme culturel, et partant, religieux, des Pays-Bas a été ébranlé dans son sommeil paisible au cours des trois dernières décennies. Par l’arrivée massive de travailleurs immigrés venus de pays islamisés, les Pays-Bas sont devenus l’arène où se déroule, de fait, une guerre de religion entre le relativisme et l’absolutisme axiologiques dans le monde de la culture et, par voie de conséquence, sur le terrain religieux. Pendant la première décennie de présence musulmane aux Pays-Bas, on n’a pratiquement rien remarqué de l’intolérance islamiste. Le nombre d’immigrants n’était pas fort important et leur présence avait le goût de l’exotisme et de la nouveauté. Aujourd’hui, les choses ont bien changé. La majorité des Néerlandais ne sont plus croyants. La plupart d’entre eux sont conscients de leur athéisme ou agnosticisme et l’affirment sans baisser les yeux et sans rougir. Mais beaucoup de Néerlandais engagés dans des cercles religieux militants chrétiens, protestants ou catholiques, ont une position plus ambiguë, car leur christianisme s’est si édulcoré qu’il n’est finalement plus qu’une maigre couche d’un vernis résiduaire bien estompé.

Une guerre culturelle

Face à ces chrétiens, toutes confessions confondues, la communauté musulmane des Pays-Bas est bien consciente de son identité religieuse. Si la première génération de travailleurs immigrés ne constituait encore qu’une minorité insignifiante, et ne cultivait aucune ambition culturelle ou sociale, la génération actuelle fait entendre bruyamment sa voix. Le catholicisme, dans ce contexte, peut aligner, en théorie, le chiffre de 4,5 millions de croyants et le protestantisme, dans sa luxuriante diversité, un peu plus de 2,5 millions ; ces chiffres sont cependant trompeurs. Car ces protestants et catholiques ne se différencient guère, sur le plan du relativisme culturel, des 43% de Néerlandais qui se déclarent incroyants. Tous, incroyants, catholiques ou protestants, sont des moutons dociles qui ne croient même pas à ce qu’ils affirment haut et fort à l’occasion, et ne font pas le poids face au gros million de musulmans du pays. Je ne veux pas dire que ces musulmans sont tous des fondamentalistes islamistes, mais la grande majorité d’entre eux sont tous simplement des croyants et inscrivent leurs existences dans un cadre de normes et de valeurs absolues.

Si l’on suit l’actualité politique néerlandaise, comme le font les rédacteurs de cette rubrique hebdomadaire, on constate que la situation ou les événements ponctuels sont bel et bien le reflet de ce choc entre un relativisme autochtone généralisé et un absolutisme axiologique allochtone. Depuis des siècles, les Pays-Bas se posent comme l’avant-garde d’un libéralisme culturel universel. Aujourd’hui, rien n’a changé sur ce chapitre, sauf que la présence des immigrés musulmans donne lieu à une nouvelle lutte qui est essentiellement spirituelle et religieuse. Le relativisme culturel est omniprésent et omnipotent aux Pays-Bas depuis que Luther et Calvin, par la réforme qu’ils ont initiée, côté protestant, et depuis qu’un théologien ultra-moderniste comme Schillebeeckx flanqué de ses acolytes et successeurs, embrayent, côté catholique, sur les aggiornamenti de Vatican II, ont sapé les assises de toute forme de pensée dogmatique en religion. Des phénomènes comme le « Mouvement du 8 mai » ou la récente offensive dominicaine aux Pays-Bas contestent désormais le caractère sacramental de la prêtrise : voilà bien une illustration claire que le travail de sape continue. L’islam radicalisé, pour sa part, n’a pas subi un tel travail de sape et conserve sa croyance en des valeurs fondées dans l’absolu. La confrontation entre relativisme et absolutisme axiologique a donc lieu, aujourd’hui même, aux Pays-Bas, avec une acuité plus forte qu’ailleurs. Le climat social, chez nos voisins du Nord, présente déjà nettement des caractéristiques proto-révolutionnaires. Le combat réel n’a certes pas encore commencé, mais une chose est d’ores et déjà certaine : les Bas Pays près de la Mer du Nord vont redevenir le théâtre de guerre où des combats décisifs vont se livrer.


►  « BiM ! » (article paru dans « ‘t Pallierterke », Anvers, 12 septembre 2007).

08.09.2007

TIBET

L'expédition allemande au Tibet de 1938-39

Voyage scientifique ou quête de traces à motivation idéologique ?

 

Au premier plan : Krause, Wienert, Beger, Geer, Schaefer

 

Le 20 avril 1938 cinq jeunes scientifiques allemands montent à bord, dans le port de Gènes, sur le « Gneisenau », un navire rapide qui fait la liaison avec l’Extrême-Orient. Le but de leur voyage : le haut plateau du Tibet, entouré d’une nuée de mystères, le « Toit du monde ». Sous la direction du biologiste Ernst Schäfer, s’embarquent pour une aventure hors du commun pour les critères de l’époque, Bruno Beger (anthropologue et géographe), Karl Wienert (géophysicien et météorologue), Edmund Geer (en charge de la logistique et directeur technique de l’expédition) et Ernst Krause (entomologue cameraman et photographe).

Tous les participants à cette expédition étaient membres des « échelons de protection » (SS), mais ce fait justifie-t-il d’étiqueter cette expédition d’ « expédition SS », comme on le lit trop souvent dans maints ouvrages ? Cette étiquette fait penser qu’il s’agissait d’une expédition officielle du Troisième Reich. Est-ce exact ? Les SS avaient-il vraiment quelque chose à voir avec ce voyage de recherche vers cette lointaine contrée de l’Asie ? Quel intérêt les dirigeants nationaux-socialistes pouvaient-ils bien avoir au Tibet ? Comment cette expédition a-t-elle été montée ; quels étaient ses objectifs, ses motifs ? A quoi a-t-elle finalement abouti ? Beaucoup de questions, qui ont conduit à des études sérieuses mais aussi à l’éclosion de mythomanies, de légendes.

 

Des sources non encore étudiées…

 

« On a raconté et écrit beaucoup de sottises sur cette expédition au Tibet après la guerre », disait le dernier survivant Bruno Beger (1). Cela s’explique surtout par la rareté des sources, qui rend l’accès à ce thème fort malaisé. Il existe certes des travaux à prétention scientifique sur ce sujet, mais, jusqu’il y a peu de temps, nous ne disposions d’aucune analyse complète et détaillée sur les recherches tibétaines entreprises sous le Troisième Reich. Cette lacune est désormais comblée, grâce à une thèse de doctorat de Peter Mierau, un historien issu de l’Université de Würzburg (2). Le thème de ses recherches était la « politique nationale socialiste des expéditions ». Dans le cadre de cette recherche générale, il aborde de manière fort complète cette expédition allemande au Tibet de 1938-39. Mierau a découvert des sources qui n’avaient pas encore été étudiées (ou à peine) jusqu’ici. Certes, ce travail ne répond pas encore à toutes les questions mais, quoi qu’il en soit, les connaissances actuellement disponibles sur cette mystérieuse expédition se sont considérablement élargies.

Cette remarque vaut surtout pour les prolégomènes de cette entreprise aventureuse. Le biologiste et ornithologue Ernst Schäfer s’était taillé une bonne réputation en Allemagne, comme spécialiste du Tibet. Deux fois déjà, il avait participé, en 1931-32 et de 1934 à 1936, aux expéditions américaines de Brooke Dolan au Tibet oriental et central. En 1937, Himmler, Reichsführer SS, avait remarqué ce jeune scientifique prometteur et dynamique. Il prit contact avec lui. Schäfer était en train de préparer une nouvelle expédition. Himmler voulait simplement profiter du prestige acquis par le jeune savant. Il voulait inclure l’expédition dans le cadre de l’ « Ahnenerbe », la structure « Héritage des Ancêtres » qu’il avait créée en 1935, et, ainsi, placer l’expédition sous patronage SS (3). Le spécialiste du Tibet était certes déjà membre des SS à ce moment-là, mais il aurait préféré placer son expédition sous le patronage du département culturel des affaires étrangères ou de la très officielle DFG (« Communauté scientifique allemande ») et avait effectué des démarches en ce sens (4).

En l’état actuel des connaissances, il n’est donc pas possible d’affirmer ou d’infirmer clairement que les préparatifs de l’expédition aient été entièrement effectués sous la houlette des SS ou de l’Ahnenerbe (5). Le nom officiel de l’expédition était le suivant : « Expédition allemande Ernst Schäfer au Tibet » (Deutsche Tibetexpedition Ernst Schäfer). Himmler eut droit au titre de « patron » de l’expédition et avait tenu à connaître personnellement tous les participants avant qu’ils ne partent et de donner le titre de SS à deux des scientifiques qui ne l’avaient pas encore (Krause et Wienert). Dans les articles des journaux, l’entreprise était souvent citée comme « Expédition SS ». Schäfer lui-même a utilisé cette dénomination à plusieurs reprises (6).

 

Le rôle très restreint de l’Ahnenerbe

 

Il a été question de faire de l’Ahnenerbe, la communauté scientifique fondée par les SS, l’un des commanditaires de cette expédition. On peut le prouver par l’existence d’un programme de travail provisoire intitulé Ziele und Pläne der unter Leitung des SS-Obersturmführer Dr. Schäfer stehenden Tibet-Expedition der Gemeinschaft « Das Ahnenerbe » (Erster Kurator : Der Reichsführer SS) (Objectifs et plans de l’expédition au Tibet de la Communauté „Héritage des Ancêtres » sous la direction du Dr. Schäfer, Obersturmführer des SS - Premier curateur : le Reichsführer SS). Muni de ce document, le département d’aide économique de l’état-major personnel du Reichsführer SS a appuyé le dossier de Schäfer auprès de la DFG (7). Après cette démarche, l’Ahnenerbe n’a plus joué aucun rôle officiel dans les préparatifs et la tenue de l’expédition. L’historien canadien Michael H. Kater, dans son ouvrage de référence sur la question, note que cette « vague institution », aux contours flous, a causé bien des tensions entre Schäfer et les dirigeants de l’Ahnenerbe Wolfram Sievers et Walter Wüst. De plus, l’Ahnenerbe ne semblait pas en mesure de financer quoi que ce soit relevant de l’expédition (8).

Ce qui est certain, en revanche, c’est que l’expédition a été financée par des cercles ou initiatives privées. Bruno Beger dit qu’Ernst Schäfer a été en mesure de rassembler quelque 70.000 Reichsmark, dont 30.000 provenaient du « conseil publicitaire » des cercles économiques allemands ; 20.000 RM de la DFG (qui s’appelait jusqu’en 1935 : « Notgemeinschaft Deutscher Wissenschaft ») ; 15.000 RM sont entrés dans les caisses grâce à l’entremise du père de Schäfer, qui était à l’époque le directeur de la fabrique de produits de caoutchouc Phoenix à Hambourg-Harburg ; les 5.000 RM restants ont été offerts par le Frankfurter Zeitung (9). Ces donateurs enthousiastes et généreux avaient été séduits par la passion et l’engagement des participants, surtout d’Ernst Schäfer. Beger se souvient encore : « Les instruments scientifiques, les appareils, les équipements photographiques, cinématographiques, sanitaires, presque tout nous a été prêté et même donné » (10).

Himmler, pour sa part, s’adressa à Göring pour que celui-ci mette 30.000 RM en devises à la disposition des explorateurs. Il fit verser cette somme à l’avance. Ce n’était pas une maigre somme car il fallait que l’expédition puisse disposer de toutes les sommes nécessaires en devises, pour qu’elle soit tout simplement possible (11).

 

Les premiers Allemands dans la « Cité interdite »

Ernst Schäfer s’occupa seul des préparatifs politiques et diplomatiques du voyage scientifique. Vu la situation internationale à l’époque, le chemin vers le Tibet ne pouvait se faire qu’au départ de l’Inde sous domination britannique : il fallait donc obtenir l’autorisation de la Grande-Bretagne. L’adhésion au projet de Britanniques en vue, Schäfer l’obtint grâce à son habilité diplomatique. Il s’embarqua lui-même pour l’Angleterre et en revint avec bon nombre de lettres de recommandation. Les participants à l’expédition ne savaient pas s’il allait être possible d’entrer dans le Tibet, alors indépendant, ni au début de leur voyage ni pendant les premiers mois de leur séjour, qu’ils passèrent pour l’essentiel dans la province septentrionale de l’Inde britannique, le Sikkim. Ce n’est qu’en novembre 1938, après de longues négociations et grâce aux bons travaux préparatoires, que leur parvint une invitation du gouvernement tibétain, comprenant également une autorisation à séjourner dans la « Cité interdite » de Lhassa. Au départ, cette autorisation de séjourner à Lhassa ne devait durer que deux semaines, mais elle a sans cesse été prolongée, si bien que les chercheurs allemands finirent par y rester deux mois. Ils étaient en outre les premiers Allemands à avoir pu pénétrer dans Lhassa.

Ce résultat, impressionnant vu les difficultés de l’époque, est dû principalement au travail et à la persévérance personnelle d’Ernst Schäfer et de ses compagnons plutôt qu’à l’action hypothétique des SS et de l’Ahnenerbe. Ernst Schäfer, quand il a organisé cette expédition, a toujours mis l’accent sur son indépendance, sur ses initiatives personnelles ; il a toujours voulu mettre cette entreprise en branle de ses propres forces, pour autant que cela ait été possible. Dans ces démarches, il jouait aussi, bien sûr, la carte de ses contacts SS, les utilisait et les mobilisaient, tant que cela pouvait lui être utile ou se révélait nécessaire (12). Mais en ce qui concerne les préparatifs et le financement (mis à part l’octroi des 30.000 RM en devises), le rôle des SS est finalement fort limité, d’après les nouvelles sources découvertes et exploitées par nos nouveaux historiens.

Mais cette modestie s’avère-t-elle pertinente aussi quand il s’est agi de déterminer les buts de l’expédition ? Quels étaient en fait les objectifs que s’était assignés Schäfer en préparant sa troisième expédition au Tibet ? Et que voulait Himmler ? Cette dernière question est bien évidemment la plus captivante, mais aussi celle à laquelle il est le plus difficile d’apporter une réponse précise ; les sources ne nous révèlent rien de bien substantiel. Il n’y a aucune déclaration ni aucun commentaire écrit du Reichsführer SS à propos de cette expédition. Seuls quelques indices existent. Ainsi, Schäfer rapporte, dans ses mémoires non encore publiées, une conversation qu’il a eue avec Himmler et quelques-uns de ses intimes. Himmler lui aurait demandé, lors de cette rencontre, « s’il avait vu au Tibet des hommes aux cheveux blonds et aux yeux bleus ». Schäfer aurait répondu non puis aurait explicité, à l’assemblée réduite des intimes de Himmler, tout son savoir sur l’histoire phylogénétique des hommes de là-bas. Himmler se serait révélé à l’explorateur, ce jour-là, comme un adepte de la « doctrine des âges de glace de Hans Hörbiger ». Il aurait également fait part à Schäfer qu’il supposait qu’au Tibet « l’on pourrait trouver les vestiges de la haute culture de l’Atlantide immergée » (13). Ernst Schäfer n’a pas cédé : son expédition avait des buts essentiellement scientifiques et aucun autre. Schäfer n’a pas accepté l’exigence première de Himmler d’adjoindre à l’équipe un « runologue », un préhistorien et un chercheur ès-questions religieuses. Il n’a pas davantage accepté de rencontrer l’éminence grise de Himmler, Karl Maria Wiligut pour que celui-ci fasse part de ses théories aux membres de l’expédition (14). Schäfer ne voulait apparemment rien entendre des théories et doctrines occultistes et mythologisantes de Himmler et n’a jamais omis de le faire entendre et savoir (15).

 

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Carte allemande montrant le chemin de l'expédition

 

 

Les thèses de Christopher Hale

 

Pourtant, on n’hésite pas à affirmer encore et toujours que cette expédition allemande au Tibet avait un but idéologique. Ainsi, dans un film documentaire de 2004, intitulé « Die Expeditionen der Nazis. Abenteuer und Rassenwahn » (Les expéditions des nazis. Aventure et folie racialiste) (16), cette rengaine est réitérée. Le témoignage magistral que sortent les producteurs de ce documentaire de leur chapeau est un certain Christopher Hale, journaliste britannique de son état, qui venait de publier un livre sur la question et s’était par conséquent recommandé comme « expert » (17). La voix off commence par dire dans l’introduction : « Déjà vers la moitié des années 30, les chercheurs SS recherchaient dans le monde entier les traces d’une race des seigneurs évanouie ». Cette recherche aurait été motivée par la « doctrine des âges de glace », déjà évoquée ici, et théorisée par l’Autrichien Hanns Hörbiger. Hale ajoute alors qu’il est parfaitement absurde d’aller chercher des lointains parents des « Aryens » en Asie, sur le « Toit du monde ». Or, c’est ce que voulait, affirme Hale, l’expédition allemande au Tibet. La raison, pour Hale, réside tout entière dans les théories qui veulent que, dans une période très éloignée dans le temps, une civilisation nordique ou aryenne, supérieure à toutes les autres, ait existé et régné sur un gigantesque empire s’étendant de l’Europe au Japon. Cet empire se serait ensuite effondré à cause du mélange entre ses porteurs nordiques et les « races inférieures ». Il aurait cependant laissé des traces, même dans les coins les plus reculés de la Terre. Au Tibet, auraient affirmé ces théories selon l’expert Hale, de telles traces se retrouveraient dans l’aristocratie. Voilà en gros ce que ce Hale a tenté de démontrer. En même temps, il a essayé implicitement de prouver que les SS et l’Ahnenerbe auraient eu un grand rôle dans la préparation et l’exécution de l’expédition.

Cette interprétation, proposée par Hale, cadre sans doute fort bien avec les théories occultistes du Reichsführer SS, telles que les décrit Schäfer dans ses souvenirs. La « doctrine des âges de glace », la « doctrine secrète » de Madame Blavatsky et le livre paru en 1923 de l’occultiste russe Ferdinand Ossendowski (Bêtes, hommes et dieux) auraient donc été les principales sources d’inspiration de Himmler. La conception qu’évoque Christopher Hale d’un « grand empire aryen » remontant à la nuit des temps nous rappelle aussi les doctrines dualistes et racialistes de ceux que l’on nommait les « Ariosophes ». C’est plus particulièrement Jörg Lanz von Liebenfels qui présentait l’effondrement des anciens aryens comme la conséquence d’un mélange interracial. Les adeptes de ces théories, que l’on pose un peu arbitrairement comme les précurseurs occultes du national socialisme (18), ne voulaient absolument rien entendre d’une raciologie et d’une anthropologie scientifiques, comme celles de E. von Eickstedt et de H. F. K. Günther.

 

Une démarche rigoureusement scientifique

 

Le documentaire « Les expéditions des nazis » suggère donc que les vues bizarres de Himmler, qui sont sans aucun doute attestées, ont influencé les objectifs de l’expédition au Tibet. Ce serait aussi vrai que deux et deux font quatre, alors que les documents préparatoires de l’expédition ne prouvent rien qui aille dans ce sens (19) ! Himmler aurait certes aimé convaincre Schäfer d’aller rechercher au Tibet les traces d’une antique haute culture aryenne disparue. Mais il n’y est pas parvenu. Les membres de l’expédition se posaient tous comme des scientifiques et comme rien d’autre. Ainsi, par exemple, quand Bruno Beger a photographié et pris les mesures anthropomorphiques, crânologiques et chirologiques, ainsi que les empreintes digitales, de sujets appartenant à divers peuples du Sikkim ou du Tibet, quand il a examiné leurs yeux et leurs cheveux, quand il a procédé à une quantité d’interviews, il a toujours agi en scientifique, en respectant les critères médicaux et biologiques de l’époque, appliqués à l’anthropologie et à la raciologie, sans jamais faire intervenir des considérations fumeuses ou des spéculations farfelues.

Nous pouvons parfaitement étayer cela en nous référant à un essai de Beger, sur l’imagerie raciale des Tibétains, parue en 1944 dans la revue « Asienberichte » (20). Dans cet essai, Beger nous révèle les connaissances scientifiques gagnées lors de l’expédition. D’après le résultat de ses recherches, les Tibétains sont le produit d’un mélange entre diverses races de la grande race mongoloïde (ou race centre-asiatique ou « sinide »). On peut certes repérer quelques rares éléments de races europoïdes. Ce sont surtout celles-ci, écrit Beger : « Haute stature, couplée à un crâne long (ndt : dolichocéphalie), à un visage étroit, avec retrait des maxillaires, avec nez plus proéminent, plus droit ou légèrement plus incurvé avec dos plus élevé ; les cheveux sont lisses ; l’attitude et le maintien sont dominateurs, indice d’une forte conscience de soi » (21). Il explique la présence de ces éléments europoïdes, qu’il a découverts, par des migrations et des mélanges ; il évoque ensuite plusieurs hypothèses possibles pour expliquer « les rapports culturels et interraciaux entre éléments mongoloïdes et races europoïdes, surtout celles présentes au Proche-Orient ». Il a remarqué, à sa surprise, la présence « de plusieurs personnes aux yeux bleus, des enfants aux cheveux blonds foncés et quelques types aux traits europoïdes marqués » (22) [ndt : cette présence est sans doute due aux reflux des civilisations et royaumes indo-européens d’Asie centrale et de culture bouddhiste après les invasions turco-mongoles, quand les polities tokhariennes ont cessé d’exister ; cette présence est actuellement attestée par les recherches autour des fameuses momies du Tarim]. Les remarques formulées par Beger s’inscrivent entièrement dans le cadre de l’anthropologie de son époque ; son essai ne contient aucune de ces allusions ou conclusions « mythologiques », contraire aux critères scientifiques ; Beger n’emploie jamais les vocables typiques de l’ère nationale socialiste tels « Aryens », « nordique » ou « race supérieure » ou « race des seigneurs » (23).

 

Ernst Schäfer a explicité les buts de son expédition

 

Dans le même numéro d’Asienberichte, Ernst Schäfer publie, lui aussi, un essai, sous le titre de Forschungsraum Innerasien (Espace de recherche : Asie intérieure) (24), dans lequel il explique quelles ont été les motifs de son expédition. Après les recherches pionnières effectuées dans le cœur du continent asiatique, lors des premières expéditions qui y furent menées, il a voulu procéder à des recherches plus systématiques en certains domaines et fournir par là même une synthèse des résultats obtenus en diverses disciplines. « Tel était l’objectif de ma dernière expédition au Tibet en 1938-39 ; … elle visait à obtenir une vue d’ensemble, après avoir tâté la réalité sur le terrain à l’aide de diverses disciplines scientifiques, ce qui constitue la condition première et factuelle pour que des spécialistes en divers domaines puissent travailler main dans la main, en s’explicitant les uns aux autres les matières traitées, de façon à compléter leurs savoirs respectifs ; toujours dans le but de faire apparaître plus clairement les tenants et aboutissants de toutes choses ». La tâche principale, qu’il s’agissait de réaliser, était la suivante : « Saisir de manière holiste l’espace écologique exploré », raison pour laquelle « la géologie, la flore, la faune et les hommes ont constitué les objets de nos recherches » (25).

Obtenir une synthèse globale et scientifique de ce qu’est le Tibet dans sa totalité, tel a donc été le but de l’expédition allemande au Tibet en 1938-39. Il n’existe aucun indice quant à d’autres motivations ou objectifs dans les rapports rédigés par les membres de l’expédition, qui décrivent leurs faits et gestes au Tibet de manière exhaustive et détaillée (26). L’image qu’ils donnent du Tibet se termine par un résumé des résultats obtenus par leurs recherches, accompagné d’une liste méticuleuse de toutes leurs activités et des échantillons prélevés, ainsi que le texte d’un exposé, prononcé par Schäfer à Calcutta. Parmi les résultats, nous trouvons des rapports sur le magnétisme tellurique, sur les températures, sur la salinité des lacs, sur les plans des bâtiments visités, sur la cartographie relative aux structures géologiques, sur les échantillons de pierres et de minéraux, sur les fossiles découverts, sur les squelettes d’animaux, sur les reptiles, les papillons et les oiseaux, sur les plantes séchées, les graines de fleurs, de céréales et de fruits, auxquels s’ajoutent divers objets à l’attention des ethnologues tels des outils et des pièces d’étoffe. A tout cela s’ajoutent 20.000 photographies en noir et blanc et 2.000 photographies en couleurs, ainsi que 18.000 mètres de films (27), dont les explorateurs ont tiré, après leur retour, un documentaire officiel (28).

 

Aucun indice pour justifier les hypothèses occultistes

 

Le livre de Hale ne résiste pas, comme nous venons de le démontrer, à une analyse critique sérieuse. Cette faiblesse s’avère encore plus patente quand il s’agit d’analyser les thèses aberrantes de l’auteur, qui cherche à expliquer l’avènement du Troisième Reich par les effets directs ou indirects de toutes sortes de thèses et théories occultistes ou conspirationnistes. L’historien Peter Mierau l’explique fort bien dans sa thèse de doctorat : « Dans les années qui viennent de s’écouler, la double thématique du national socialisme et du Tibet a été dans le vent dans plusieurs types de cénacles. Les activités de chercheur de Schäfer, dans l’entourage de Heinrich Himmler, sont mises en rapport avec des théories occultistes, ésotéristes de droite, sur l’émergence du monde, avec des mythes germaniques et des conceptions bouddhistes ou lamaïstes de l’au-delà. Pour étayer ces thèses, on ne trouve aucun indice ou argument dans les sources écrites disponibles » (29).

Les occultistes endurcis ne se sentent nullement dérangés par ce constat scientifique. Ils affirment alors, tout simplement, que le caractère officiel d’une telle entreprise n’est que façade, pour dissimuler la nature de la « mission secrète » et les « motifs véritables ». Quand on sort ce type d’argument (?), inutile d’insister : ces spéculations ne sont ni prouvables ni réfutables.

Tant les tenants des thèses occultistes les plus hasardeuses que les dénonciateurs inscrits dans le cadre de la « correction politique » contemporaine, ne trouveront, dans les sources disponibles sur l’expédition allemande au Tibet de 1938-39, aucun élément pour renforcer leurs positions. Même si les explorateurs ont appartenu aux SS et s’ils ont eu des rapports étroits, dès leur retour en août 1939, avec l’Ahnenerbe (dans le département des recherches sur l’Asie intérieure), l’expédition proprement dite ne poursuivait aucun objectif d’ordre idéologique, comme l’ont affirmé les participants eux-mêmes. Bruno Beger, dans son rapport (30), écrit : « Tous les objectifs et toutes les tâches effectuées dans le cadre de nos recherches ont été déterminés et fixés par les participants à l’expédition, sous la direction de Schäfer. Objectifs et tâches à accomplir avaient tous un caractère scientifique sur base des connaissances acquises dans les années 30 ». Certes, les SS espéraient que les résultats scientifiques de l’expédition permettraient une exploitation d’ordre idéologique, mais cela, c’est une autre histoire ; Himmler espérait sans nul doute que les explorateurs découvrissent au Tibet des preuves capables d’étayer ses théories. Par conséquent, la leçon à tirer de cette expédition allemande au Tibet en 1938-39 est la suivante : elle constitue un exemple évident que même dans un Etat totalitaire, comme voulait l’être l’appareil national socialiste et le « Führerstaat », où le parti et la volonté du chef auraient compénétré ou oblitéré l’ensemble des activités des citoyens, le doigté et l’habilité personnelles, chez un homme comme Schäfer, permettaient malgré tout de se donner une marge de manœuvre autonome et des espaces de liberté.


►  Detlev ROSE (article tiré de la revue Deutschland in Geschichte und Gegenwart, n°3/2006).

Synergies européennes – Bruxelles/Munich/Tübingen – Novembre 2006


 

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De g. à d. : Wienert, Schäfer, Beger, Geer, Krause aux côtés de dignitaires tibétains (Lhassa, 1938)



Notes :

 


(1) Bruno BEGER, Mit der deutschen Tibetexpedition Ernst Schäfer 1938/39 nach Lhasa, Wiesbaden, 1998, page 6. Ce livre récapitule les notes du journal de voyage de Beger, réadaptées pour publication. Il n’a été tiré qu’à une cinquantaine d’exemplaires.
(2) Peter MIERAU, Nationalsozialistische Expeditionspolitik. Deutsche Asien-Expeditionen 1933-1945, Munich, 2006 (cet ouvrage est également une thèse de doctorat de l’Université de Munich, présentée en 2003). On y trouve une vue synoptique des sources et de l’état des recherches en ce domaine aux pages 27 à 34. Les expéditions de Schäfer sont décrites de la page 311 à la page 363.
(3) Michael H. KATER, Das Ahnenerbe der SS 1935-45. Ein Beitrag zur Kulturpolitik im Nationalsozialismus, Stuttgart, 1974, page 79.
(4) MIERAU, op. cit., p. 327, note 2.
(5) Ibidem, p. 329.
(6) Ibidem. Les participants auraient marqué leur désaccord quant à la qualification de leur expédition. Cette révélation a été faite à l’auteur de ces lignes par Bruno Beger, via une lettre à son fils Friedrich (6 août 2006).
(7) MIERAU, op. cit., p. 332, note 2.
(8) KATER, op. cit., p. 79, note 3.
(9) Communication de Bruno Beger dans une lettre de Friedrich Beger à l’auteur (27 mars 2006). Kater estime que la totalité des frais s’élève à 60.000 RM (p. 79 et ss.). Dans le documentaire « Die Expeditionen der Nazis. Abenteuer und Rassenwahn » (MDR, ZDF Enterprises & Polarfilm, 2004), on prétend que les frais totaux se seraient élevés à plus de 112.000 RM. Le documentaire produit un document, mais le narrateur du film n’en dit pas davantage. Pour en savoir plus sur le financement, cf. MIERAU, op. cit., p. 329 et ss., note 2.
(10) Bruno BEGER, op. cit., p. 8, note 1.
(11) MIERAU, p. 330, note 2. On trouve également un indice dans un discours tenu par Schäfer, peu avant le vol de retour, le 25 juillet 1939, à la tribune de l’Himalaya Club de Calcutta, une association de tourisme et d’alpinisme. Dans ce discours, Schäfer dit avoir reçu le soutien d’Himmler et de Goering ; cf. « Lecture to be given on the 25.7.39 by Dr. Ernst Schäfer at the Himalaya Club », page 4, Bundesarchiv R135/30, 12). Bruno Beger souligne lui aussi l’importance des devises (voir note 6).
(12) MIERAU, ibidem, p. 331.
(13) Ernst SCHÄFER, Aus meinem Forscherleben (autobiographie non publiée), 1994, p. 168 et ss. Voir également MIERAU, op. cit., p. 334 et ss. Cf. Rüdiger SÜNNER, Schwarze Sonne. Entfesselung und Missbrauch der Mythen in Nationalsozialismus und rechter Esoterik, Fribourg, 1999, p. 48.
(14) SÜNNER, ibidem, pp. 49 à 53. MIERAU, pp. 335-342; l’auteur y évoque de manière exhaustive les idées que se faisait Himmler sur le Tibet et leurs sources.
(15) KATER, op. cit., p. 79. SÜNNER, ibidem, p. 49 et ss. BEGER (voir note 9): « Le caractère de Schäfer était tel, qu’il ne permettait pas qu’on lui donne des instructions pour organiser ses voyages et pour lui en dicter les missions ; cela valait aussi pour Himmler ».
(16) Documentaire sur DVD, Die Expeditionen der Nazis. Abenteuer und Rassenwahn, MDR, ZDF Enterprises & Polarfilm, 2004.
(17) Christopher HALE, Himmler’s Crusade. The True Story of the 1938 Nazi Expedition into Tibet, Londres, 2003.
(18) Pour comprendre cet univers complexe, voir Nicholas GOODRICK-CLARKE, Die okkulten Wurzeln des Nationalsozialismus, Graz, 1997.
(19) MIERAU, p. 342, note 2, note en bas de page 1120.
(20) Bruno BEGER, « Das Rassenbild des Tibeters in seiner Stellung zum mongoliden und europiden Rassenkreis », in : Asienberichte. Vierteljahresschrift für asiatische Geschichte und Kultur, n°21, Avril 1944, pp. 29-53.
(21) Ibid., p. 45.
(22) Ibidem, p. 47.
(23) Rüdiger SÜNNER, op. cit. (note 13). R. Sünner se trompe lui aussi, lorsqu’il écrit que Beger
« est allé indirectement à l’encontre des fantaisies himmlériennes sur l’Atlantide » (p. 51). « J’avais reçu une invitation pour participer à un débat sur la doctrine des âges de glace en 1937. Je n’ai pu que secouer la tête devant le caractère abscons des opinions qui y ont été exprimées. Mes camarades de l’expédition, y compris Schäfer, riaient bien fort des thèmes qui y avaient été débattus » : c’est en ces mots que Friedrich Beger reprend les paroles de son père (lettre à l’auteur en date du 22 juin 2006).
(24) Ernst SCHÄFER, « Forschungsraum Innerasien », in : Asienberichte. Vierteljahresschrift für asiatische Geschichte und Kultur, n°21, avril 1944, pages 3 à 6.
(25) Ibidem, page 4. Cette présentation correspond à la teneur de la conférence tenue par Schäfer à Calcutta, voir note 11, pages 3 et ss.
(26) E. SCHÄFER, Geheimnis Tibet. Erster Bericht der Deutschen Tibet-Expedition Ernst Schäfer 1938-39, Schirmherr : Reichsführer SS, München 1943. En outre, se référer aux notes de Bruno Beger, voir note 1.
(27) Cf. Lecture…. (voir note 11), page 6 et ss.
(28) Ce film est actuellement disponible grâce aux efforts de Marco Dolcetta qui l’a réédité en 1994. A ce propos, cf. H. T. HAKL, « Nationalsozialismus und Okkultismus », in : N. GOODRICK-CLARKE (voir note 18), pp. 194-217, ici p. 204. Hakl, lui aussi, souligne le caractère strictement scientifique de l’expédition, en s’appuyant notamment sur l’essai de Reinhard Greve, „Tibetforschung im SS-Ahnenerbe“, paru dans l’ouvrage collectif, édité par Thomas HAUSCHILD, Lebenslust und Fremdenfurcht. Ethnologie im Dritten Reich, Francfort-sur-le-Main, 1995, pp. 168-209.
(29) MIERAU, op. cit., p.28. L’auteur vise ici tout particulièrement le roman de Russell McCloud, intitulé, dans sa version allemande, Die Schwarze Sonne von Tashi Lhunpo, paru à Vilsbiburg en 1991. Dans ce roman, un ancien SS explique à l’un des protagonistes que l’histoire mondiale est le produit d’une lutte entre deux puissances occultes (pp. 144 à 173).
(30) BEGER, op. cit., p. 278 (voir note 1). Je remercie du fond du coeur monsieur Bruno Beger et son fils Friedrich Beger pour m’avoir permis de consulter notes et documents, pour avoir répondu avec patience à mes nombreuses questions, pour avoir mis à ma dispositions les photographies qui illustrent mon article. A ce propos, je remercie également Monsieur Dieter Schwarz.

 

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