04.11.2007

LEONTIEV

Konstantin Leontiev : précurseur russe de Spengler

Réflexions sur la vie et l'œuvre de K. Leontiev


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Bien que peu connu en Occident, Konstantin Nicolaïevitch Leontiev est, selon l'opinion de tous ceux qui se sont penchés sur sa vie et son œuvre, l'un des principaux phénomènes humains et spirituels de la Russie du siècle passé. Né en 1831 dans une famille noble de la Russie centrale, Leontiev, au cours de son existence pittoresque et tourmentée, fut tour à tour médecin, nar­rateur et critique littéraire, penseur historico-politique et, dans ses dernières années, moine. Il est l'auteur de nouvelles et de narrations originales - publiées dans un recueil intitulé De la vie des Chrétiens en Turquie -  que « seul un siècle trop riche en littérature comme le XIXe russe peut se permettre d'oublier », écrit le célèbre Mirsky. Leontiev est aussi l'interprète lucide et très pertinent d'une critique littéraire attentive principalement aux valeurs esthétiques et formelles de l'art. Son essai Analyses, styles et atmosphère est dédié aux romans de Tolstoï et constitue véritablement le chef-d'œuvre de la critique lit­téraire russe du siècle passé. Il se montre hostile au journalisme utilitaire et "progressiste" qui, depuis Belinsky jusqu'à la re­naissance esthétique de la période symboliste, s'est toujours efforcé d'instrumentaliser et d'avilir la grande littérature russe. En ce sens, Leontiev est isolé dans ce XIXe siècle russe, mais sa position demeure néanmoins d'une incontestable perti­nence.

 

D'un point de vue religieux, Leontiev est devenu un défenseur passionné et intransigeant de la tradition orthodoxe et, plus parti­culièrement, de la vie monastique, après une extraordinaire conversion - admirablement décrite dans sa correspondance avec Rozanov, récemment rééditée à Londres - qui a mis fin à une longue période de perception exclusivement esthétique de la réalité. Intimement lié aux grands centres de la spiritualité chrétienne-orientale du Mont Athos et d'Optina Poustynia, il a polémiqué intensément contre tous ceux qui tentaient, plus ou moins de bonne foi, de rénover et de moderniser l'Église ortho­doxe. Leontiev estimait qu'ils minaient ainsi la vérité et reniaient la complexité de la religion chrétienne. L'élément dominant dans la religiosité léontievienne consiste en une aspiration sincère et très intense au salut individuel, que l'on atteint en obser­vant de façon très stricte les traditions ecclésiastiques et en dominant sévèrement ses passions : c'est là un idéal ascétique, certes bien éloigné des expériences religieuses de Khomiakov, Dostoïevsky et Tolstoï qui furent tous, comme Leontiev, au centre de la culture religieuse russe de cette période, mais qui, somme toute, est beaucoup plus conforme à l'esprit de la tra­dition orthodoxe.

 

Toutefois, malgré la valeur des écrits littéraires et critiques et malgré le caractère extraordinaire de son expérience religieuse, le noyau central de l'œuvre de Leontiev doit être séparé de sa conception de l'histoire. Il fut, à l'instar de Herzen dans le camp progressiste, le penseur religieux et conservateur le plus original et le plus profond. Il nous paraît opportun de dire d'emblée que sa pensée ne peut d'aucune façon être définie comme slavophile ou panslaviste. Dans l'orbite de l'idéologie comme dans celui de la littérature, la position de Leontiev est totalement atypique. Quoi qu'il en soit, cette pensée s'inscrit pleinement dans cette querelle complexe qui a pour objet la signification et le destin de la Russie, surtout par rapport à la civilisation euro­péenne avec laquelle elle a des affinités mais qui lui est néanmoins fondamentalement antagoniste. C'est là une question cen­trale qui a tourmenté la pensée, la littérature et l'historiographie russes de Tchaadaïev à Soljénitsyne.

 

Au cours d'une première période "optimiste", Leontiev affirme que la Russie devrait se mettre à la tête d'une nouvelle civilisa­tion slave-orientale, centrée sur les valeurs religieuses et politiques héritées de Byzance qu'il oppose en toute conscience à l'évolution de la modernité européenne dans un sens d'irreligion et de matérialisme. Mais, à la suite de cette phase "optimiste", il devine, avec grandes lucidité et clairvoyance, supérieures à celles de Dostoïevsky dans Les Démons,  l'avènement en Russie d'une révolution socialiste et athée, suivie de l'instauration d'un système despotique, inconcevable pré­cédemment.

 

Ces "prophéties" historico-politiques de Leontiev proviennent en réalité d'une saisie inédite des particularités culturelles, so­ciales et psychologiques du peuple russe, ainsi que d'une intuition pointue de l'essence totalitaire et arbitrairement destructrice des diverses utopies socialistes, intuition partagée non seulement par Dostoïevsky, mais par de nombreux et célèbres repré­sentants de la pensée européenne du XIXe siècle, comme Rosmini, Donoso Cortès et Kierkegaard.

 

Byzantinisme et monde slave (dont une traduction italienne est parue en 1987 aux éditions All'Insegna del Veltro à Parme) est un ouvrage qui s'inscrit, lui, dans la phase finale de la pensée historique leontievienne et qui en constitue l'expression le plus complexe et la plus suggestive. La première partie de cet ouvrage, écrit en 1873, nous décrit les fondements historiques et culturels de la Russie que l'auteur place non pas dans l'appartenance ethnique au monde slave (là, il polémique directement avec la pensée des slavophiles et des panslavistes) mais dans l'héritage religieux et politique de Byzance. L'importance de l'héritage byzantin a été décisive pour la Russie, ce que confirment des historiens de grande valeur tels Toynbee ou Obolensky, mais c'est à Leontiev qu'il revient d'avoir mis, le premier, cette importance en exergue. De plus, Leontiev est aussi le premier, en Russie, à avoir jugé Byzance de façon autonome, en abandonnant ce travail conventionnel et stérile de compa­raison avec le monde classique et avec l'Europe occidentale. Dans l'œuvre de Leontiev, Byzance est donc revalorisée, consi­dérée comme une civilisation originale, féconde sur le plan culturel et politique.

 

Ensuite, dans Byzantinisme et monde slave, nous avons une analyse historico-sociale et psychologique attentive des diverses nationalités slaves et balkaniques. Mais, surtout, Leontiev esquisse dans ce travail une conception originale de l'histoire, tout en prenant le contre-pied des thèses de Danilevsky, exprimées dans La Russie et l'Europe. Leontiev en effet dépasse le pré­jugé conventionnel d'eurocentrisme et plaide en faveur d'une vision nouvelle de l'histoire humaine : celle-ci serait l'addition d'une pluralité de "types historico-culturels", vivant sur base de principes spécifiques et autonomes en matières religieuses, politiques et éthiques.

 

Ces mondes historico-culturels - qui sont dix dans le typologie systématisée par Danilevsky - constituent, selon Leontiev, des entités organiques soumises, comme tout ce qui existe dans l'espace et dans le temps, à un processus de développement en trois phases, partant d'une simplicité initiale indifférenciée pour aboutir à une complexité riche, multiforme et finalement unifiée-uniforme, puis, dans une troisième phase, pour retourner à un état primitif de mélanges et de simplifications.

 

Comme tous les organismes vivants, les civilisations, elles aussi, connaîtraient une enfance (sociétés archaïques, tribales et féodales), une maturité (sociétés de types "renaissancistes") et une sénilité (sociétés décadentes).

 

Dans Byzantinisme et monde slave, Leontiev expose une conception de l'histoire qui annonce le morphologisme du XXe siècle de Spengler et de Toynbee. La conception leontievienne de l'histoire (et de l'histoire russe) trouve ses accents les plus forts dans le refus radical des évolutions récentes des sociétés européennes, entrées, malgré ses triomphes d'ordres techno­logique et économique, dans une phase ultime, pré-mortelle, de leur développement historique. Dans sa critique de l'Europe occidentale, Leontiev mêle curieusement un traditionalisme religieux orthodoxe à un dédain esthétique qui rappelle Baudelaire et Herzen.

 

Il me paraît en outre utile de rappeler que la littérature critique et universitaire sur Leontiev relève principalement des écrits de la renaissance religieuse russe du début de notre siècle, notamment Rozanov, Soloviev, Berdiaev et Boulgakov ainsi qu'à certains exposants de l'émigration post-révolutionnaire. Enfin, je souhaite relever l'intérêt profond que portent quelques cher­cheurs italiens à la personnalité et à l'œuvre de Leontiev, parmi lequels Evel Gasparini et Divo Barsotti. Récemment, Leontiev a fait l'objet d'études, surtout en France et dans les pays anglo-saxons, où l'on a republié ses livres et où l'on a consacré de nombreux essais à son œuvre.

 

 

►  Prof. Aldo Ferrari, Vouloir n° 129-131, 1996 [>o<] (article paru dans Intervento, n°82-83, 1987).

►  Chez l'éditeur L'Âge d'Homme :

  • L'Européen moyen : Idéal et outil de la destruction
  • La Légende du Grand Inquisiteur
  • Écrits essentiels : Parmi l'extraordinaire pléiade de penseurs que présentait la Russie à la fin du XIXe siècle, Konstantin Léontiev (1831-1891) fut sans doute le plus singulier et le plus incompris. Encore aujourd'hui, il demeure largement ignoré malgré l'importance reconnue de son œuvre. Traditionaliste, il fut honni des slavophiles par sa tournure d'esprit non-russe : clarté latine de la pensée, romantisme occidental, aristocratisme. Admirateur des civilisations immuables de type oriental, il défendit l'Empire ottoman contre le panslavisme. Prophétiquement inspiré contre le rationalisme niveleur, il rangeait le libéralisme occidental, aux côtés du socialisme et du communisme, parmi les poisons qui menacent l'humanité. Reparu au premier plan en Russie à la faveur des récents bouleversements politiques et spirituels, Léontiev mérite d'être redécouvert par les lecteurs du monde entier. Sa vaste culture française, allant de Rabelais à Joseph de Maistre, Georges Sand, Gobineau, sa pensée alerte et inattendue en font un auteur intemporel, captivant... et pour ainsi dire familier. Intervenant dans le grand débat sur l'identité russe, Léontiev fut le pivot du débat d'idées de son temps. Correspondant des grands écrivains, il fut admiré de Berdiaev - qui lui consacra une monographie -, de Florensky, de Rozanov, de Serge Boulgakov, de Mérejkovsky, de Tikhomirov. Ses polémiques avec Vladimir Soloviev sont un jalon essentiel de l'histoire des idées en Russie. Empreint d'une vision esthétique du monde, Léontiev passe toutes les catégories philosophiques et politiques au crible de son exigence paradoxale et prémonitoire. Influençant de la sorte aussi bien les conservateurs que les révolutionnaires, la philosophie de l'histoire de Léontiev apparaît comme un chaînon indispensable entre les thèses de Danilevski sur La Russie et l'Europe et celles de Spengler sur Le Déclin de l'Occident. On a souvent appelé Léontiev « le Nietzsche russe », mais s'il partage avec Nietzsche la lucidité prophétique et la projection de l'art sur la vie, il s'en sépare par sa foi chrétienne dont l'intransigeance sera toute sa vie en conflit avec un égotisme voluptueux qui le pousse à la « chasse au bonheur ». Il ne résoudra ce combat intérieur que vers la fin de sa vie, lorsqu'il entrera au monastère d'Optina Poustyne. L'intensité avec laquelle il a vécu ce déchirement qui incarne, au-delà de son destin individuel, l'une des contradictions fondamentales de « l'Idée russe ». S. I. Witkiewicz lui empruntera la conception de l'État comme « forme pure ». Enfin et surtout, il n'est pas une ligne de ses écrits qui n'annonce avec une prescience brûlante les convulsions de notre monde en proie à ce « nivelage » et à ce « retour à la bestialité » dont il voyait les germes dans le "libéralisme" de son temps. Vision qu'il condensera dans son essai L'Européen moyen, idéal et outil de la destruction universelle (publié à L'Âge d'Homme en 1999). Ainsi que le notait son biographe, « le meilleur Léontiev, c'est le Léontiev fragmentaire composé de lettres, d'extraits, de notes que l'on a envie de découper dans ses romans et ses articles ». C'est le vœu qu'a exaucé Danièle Beaune-Gray en proposant, dans ce volume, le « meilleur » et le plus représentatif de l'œuvre touffue du grand pamphlétaire et prosateur russe. Nous offrant ainsi la meilleure introduction à cet univers flamboyant et apocalyptique. Ce choix de textes élaboré et présenté par Danièle Beaune-Gray est suivi du Pigeon égyptien, son unique roman.

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