05.11.2009
Carl Schmitt
Carl Schmitt : État, Nomos et "grands espaces"
La maison d'édition berlinoise Duncker & Humblot, qui publie l'essentiel de l'œuvre de Carl Schmitt, a eu le mérite l'an passé d'avoir publié une anthologie d'articles définitionnels fondamentaux du juriste et politologue allemand (CS, Staat, Großraum, Nomos - Arbeiten aus den Jahren 1916-1969), magistralement préfacés par Günter Maschke. Ce fut sans doute, à nos yeux, le nouveau livre le plus important en philosophie politique exposé à la Foire de Francfort en octobre 1995. Mais c'est aussi un livre fondamental pour comprendre dans tous ses rouages le monde d'après la Guerre Froide. G. Maschke, un des plus grands spécialistes allemands de Carl Schmitt, mérite nos éloges pour avoir annoté avec une remarquable précision tous ces articles et surtout les avoir resitués dans leur vaste contexte. Maschke fournit en effet au lecteur — à l'étudiant comme à l'érudit — des commentaires et des analyses très méthodiques et très fouillées. Staat, Großraum, Nomos est divisé en quatre parties : 1. Constitution et dictature ; 2. Politique et idée ; 3. Grand-Espace et Droit des gens et 4. Du Nomos de la Terre. À notre avis, l'essentiel pour notre monde en effervescence depuis la chute du Mur réside dans les deux dernières parties.
Cette nouvelle anthologie a l'immense mérite de concentrer toute son attention sur un aspect moins connu, mais toutefois déterminant, de la pensée et de l'œuvre de Carl Schmitt : la géopolitique. Notre “Centre de Recherches en Géopolitique” avait jadis déjà mentionné quelques-uns de ces textes fondamentaux, mais le vaste ensemble d'articles et d'essais sélectionnés par Maschke permet de jeter, sur cette géopolitique schmittienne, un regard beaucoup plus synoptique.
Le “Grand-Espace”
Notre Centre a publié depuis 1988 un certain nombre de textes de géopolitique ; depuis 1991, nous réfléchissons intensément sur le nouvel ordre mondial après l'effondrement de l'Union Soviétique. L'ère nouvelle sera très vraisemblablement marquée par la notion de “Grand-Espace”, toutefois dans un sens peut-être différent de celui que lui donnait C. Schmitt. Commençons notre analyse par une citation de Joseph Chamberlain qui illustre bien l'intention des géopolitologues et de Schmitt lui-même : « L'ère des petites nations est révolue depuis longtemps. L'ère des empires est advenue » (1904). Mais l'effondrement de l'URSS nous enseigne que l'ère des empires traditionnels est elle aussi révolue, si l'on considère toutefois que le dernier des empires traditionnels a été l'Union Soviétique. À la place des empires, nous avons désormais les “Grands-Espaces”. Dans son essai Raum und Großraum im Völkerrecht, Schmitt définit clairement le concept qu'il entend imposer et vulgariser : « Le “Grand-Espace” est l'aire actuellement en gestation, fruit de l'accroissement à l'œuvre à notre époque, où s'exercera la planification, l'organisation et l'activité des hommes ; son avènement conduira au dépassement des anciennes constructions juridiques dans les petit-espaces en voie d'isolement et aussi au dépassement des exigences postulées par les systèmes universalistes qui sont liés polairement à ces petits-espaces ».
Schmitt cite Friedrich Ratzel et montre, en s'appuyant sur ces citations, comment, à chaque génération, l'histoire devient de plus en plus déterminée par les facteurs géographiques et territoriaux. C'est d'autant plus vrai aujourd'hui pour notre génération, car la bipolarité d'après 1945 fait place à une multipolarité, dont on ne connaît pas encore exactement le nombre de protagonistes.
Maschke, dans ses commentaires sur l'article intitulé Völkerrechtliche Großraumordnung mit Interventionsverbot für raumfremde Mächte, mentionne à juste titre la théorie de Haushofer qui envisageait de publier un Grundbuch des Planeten, un livre universel sur l'organisation territoriale de la planète. La géopolitique, selon Haushofer, ne devait pas servir des desseins belliqueux — contrairement à ce qu'allèguent une quantité de propagandistes malhonnêtes — mais préparer à une paix durable et éviter les cataclysmes planétaires du genre de la Première Guerre mondiale. Ce Grundbuch haushoférien devait également définir les fondements pour maintenir la vie sur notre planète, c'est-à-dire la fertilité du sol, les ressources minérales, la possibilité de réaliser des récoltes et de pratiquer l'élevage au bénéfice de tous, de conserver “l'habitabilité” de la Terre, etc., afin d'établir une quantité démographique optimale dans certains espaces. Les diverses puissances agissant sur la scène internationale pratiqueraient dès lors des échanges pour éviter les guerres et les chantages économiques. Certes, on peut reprocher à ce Grundbuch de Haushofer, un peu écolo avant la lettre, d'être utopique et irénique, mais force est de constater que ses idées étaient fondamentalement pacifistes et qu'elles ne coïncidaient pas avec les projets agressifs de l'Allemagne nationale-socialiste. Pourtant, Maschke rappelle que Schmitt et Haushofer ne correspondaient apparemment pas et ne s'étaient jamais vus.
Cet article sur le völkerrechtliche Großraumordnung... constituaient une tentative d'introduire en Europe une “doctrine de Monroe” au cours de la Seconde Guerre mondiale. Dans son commentaire, Maschke rappelle les thèses d'un géographe américain, Saul Bernard Cohen, qui a eu le mérite de maintenir à flot les idées géopolitiques avant leur retour à l'avant-plan. Le concept cohenien de “région géopolitique”, développé depuis les années 60 et actualisé aujourd'hui, s'avère pertinent dans le contexte actuel de “fin de millénaire”. Ces idées de “grand-espace” et de “région géopolitique” se retrouvent également chez les deux experts espagnols de droit international, fortement influencés par Schmitt : Camilo Barcia Trelles et Luis Garcia Arias.
L'étude de Schmitt Das Meer gegen das Land (La mer contre la terre) de 1941 contient le noyau essentiel du futur livre de Schmitt Land und Meer. Maschke pense que Schmitt a été influencé par la lecture de Vom Kulturreich des Meeres (1924) de Kurt von Boeckmann, et de Vom Kulturreich des Festlandes (1923) de Leo Frobenius.
Une recension écrite par Schmitt en 1949 garde toute sa pertinence aujourd'hui, souligne Maschke. Elle s'intitule Maritime Weltpolitik. Schmitt y écrit : « La domination de l'espace aérien et la possession de moyens de destruction modernes pourront à elles seules s'assurer la domination sur la terre et sur la mer. [Par ces moyens techniques], notre planète est encore devenue plus petite. En comparaison avec les structures qu'érige la technique moderne sur la planète, la Tour de Babel apparaît comme une entreprise très modeste. La Mer a perdu sa puissance en tant qu'élément et notre Terre est devenue un aérodrome » (p. 479 de l'édition de Maschke).
Quelques années après la seconde guerre mondiale déjà, Schmitt tire la conclusion: dans le futur, le contrôle de la planète s'exercera par le biais des communications aériennes (et plus tard spatiales) ; la Terre et la Mer perdront de l'importance. Le nouvel espace — jeu de mot ! — sera l'espace.
Schmitt mentionne l'œuvre de l'Américain Homer Lea (1876-1913) dans sa recension. Lea avait terminé sa carrière comme conseiller militaire de Sun Yat Sen en Chine. Il avait écrit des livres importants, largement oubliés aujourd'hui : The Day of the Saxon (1912) et The Valor of Ignorance (1909). Le polémologue suisse Jean-Jacques Langendorf, ami et complice de Maschke, avait préfacé une réédition allemande de The Day of the Saxon et prépare actuellement une vaste étude sur le écrits militaires et géopolitiques de Lea.
Le Nomos
Penchons-nous maintenant sur la quatrième partie de cette anthologie, qui commence par la définition que donne Schmitt du “nomos” : « Il est question d'un Nomos de la Terre. Ce qui signifie : je considère la Terre — l'astéroïde sur lequel nous vivons — comme un Tout, comme un globe et je recherche pour elle un ordre et un partage globaux. Le terme grec “nomos”, que j'utilise pour désigner ce partage et cet ordre fondamental, dérive de la même étymologie que le mot allemand “nehmen” (prendre). Nomos signifie dès lors en première instance, la “prise”. Ensuite, ce terme signifie, le partage et la répartition de la “prise”. Troisièmement, il signifie l'exploitation et l'utilisation de ce que l'on a reçu à la suite du partage, c'est-à-dire la production et la consommation. Prendre, partager, faire paître sont les actes primaires et fondamentaux de l'histoire humaine, ce sont les trois actes de la tragédie des origines » (Maschke, p. 518).
Dans une étude datant de 1958 et intitulée Die geschichtliche Struktur des Gegensatzes von Ost und West (La structure historique de l'opposition entre l'Est et l'Ouest), Schmitt mentionne quelques-unes des théories géopolitiques de base énoncées par Sir Halford John Mackinder. Il se réfère au géographe britannique quand il affirme que l'opposition entre puissances continentales et puissances maritimes constitue la réalité globale de la guerre froide. Quand il commente cette étude, Maschke commet la seule erreur que j'ai pu trouver dans son travail par ailleurs exemplaire. “L'Île du monde” selon Mackinder est l'Europe + l'Asie + l'Afrique et non pas “l'hémisphère oriental” comme le dit Maschke (p. 546). Celui-ci affirme également que Mackinder avait été influencé par le géographe allemand Joseph Partsch. Je ne prétends pas être un expert dans l'œuvre de Mackinder, mais c'est bien la première fois que je lis cela...
Nous avions déjà eu l'occasion de recenser un ouvrage important de Schmitt, Gespräch über den neuen Raum (Conversation sur le nouvel espace). C'est l'une des contributions les plus pertinentes de Schmitt à la géopolitique depuis 1945. Le message de Schmitt dans ce travail (et dans d'autres), c'est un appel à la constitution de différents “Grands-Espaces”, ce qui semble advenir aujourd'hui, surtout depuis la Guerre du Golfe. La théorie du pluralisme des Grands-Espaces, Schmitt l'a bien exprimée dans un autre texte figurant dans l'anthologie de Maschke : Die Ordnung der Welt nach dem Zweiten Weltkrieg (L'Ordre du monde après la Seconde Guerre mondiale). Schmitt y écrivait : « De quelle manière se résoudra la contradiction entre le dualisme de la Guerre Froide et le pluralisme des Grands-Espaces...? Le dualisme de la Guerre Froide s'accentuera-t-il ou bien assistera-t-on à la formation d'une série de Grands-Espaces, qui généreront un équilibre dans le monde et, par là même, créeront les conditions premières d'un ordre pacifique stable ? » (Maschke, p. 607).
En 1995, nous connaissons la réponse à la question que posait Schmitt en 1962. Le dualisme n'est plus et nous pouvons assister à l'émergence (timide) de Grands-Espaces, qui pointent à l'horizon. Nous ne pouvons toujours pas deviner quelle sera l'issue de ce processus. Des changements surviendront indubitablement dans le cours des choses mais nous pouvons d'ores et déjà penser que l'ALENA et l'UE seront deux de ces Grands-Espaces, et ils coopéreront sans doute avec le Japon. Le Lieutenant-Général William E. Odom de l'US Army, aujourd'hui à la retraite, a lancé quelques éléments dans le débat visant à structurer le système qui prendra le relais de celui de la Guerre Froide dans son ouvrage How to Create a True World Order (Comment créer un véritable Ordre Mondial ?, Orbis, Philadelphia, 1995). La Russie, la Chine, l'Inde, le Sud-Est asiatique et le monde musulman pourraient bien devenir des Grands-Espaces autonomes. L'Afrique continuera à végéter dans la misère, sauf peut-être le Nigéria et l'Afrique du Sud. L'attitude agressive croissante de la Chine aura sans doute pour résultat d'avertir les petites puissances d'Asie ; elles prépareront dès lors leur défense contre l'impérialisme chinois à venir.
Dans la quatrième partie de l'anthologie de Maschke, nous trouvons encore un texte fondamental, Gespräch über den Partisanen (Conversation sur la figure du partisan) (1). Au départ, il s'agissait d'un débat radiodiffusé en 1960 entre Schmitt et un maoïste allemand, Joachim Schickel. ce débat était bien entendu marqué par la grande question de cette époque : l'insurrection croissante au Vietnam. Il n'en demeure pas moins vrai que la question de la guerilla (ou du Partisan) demeure. Le Law Intensity Warfare (guerre à basse intensité) continuera à faire rage sur la surface du monde et influencera les processus politiques. Résultat : le terme de “Guerre civile mondiale” acquerra sans cesse de l'importance (2).
Carl Schmitt n'était pas en première instance un géopolitologue. Il était un expert en droit constitutionnel et international. Toutefois, au moment où nous allons aborder le nouveau millénaire, il est temps, me semble-t-il, de remettre sur le métier les approches schmittiennes en matières géopolitiques et géostratégiques globales. Même si Schmitt reste une personnalité controversée (à cause des opinions qu'il a émises au début des années 30), il est devenu impossible de l'ignorer quand on élabore aujourd'hui des scénarii pour l'avenir du monde.
Theo HARTMAN (« State, Nomos and Greater Space. Carl Schmitt on Land, Sea and Space », in Center for Research on Geopolitics (CRG), Special Report n°4, Helsingborg/Sweden, 1996. Adresse : CRG, P.O.Box 1412, S-251.14 Helsingborg/Suède ; tr. fr. R. Steuckers).
Références du livre de Maschke : Carl SCHMITT, Staat, Großraum, Nomos. Arbeiten aus den Jahren 1916-1969. herausgegeben, mit einem Vorwort und mit Anmerkungen versehen von Günter Maschke, Duncker & Humblot, Berlin, 1995.
Notes :
(1) Tr. fr. : Conversation sur le partisan (1969) in La guerre civile mondiale, essais 1943-1978 (éd. Ère, nov. 2007).
(2) Pour une analyse complète de na notion de “Guerre civile mondiale”, cf. le manuscrit impublié de Bertil Haggman, directeur du CRG suédois, intitulé Global Civil War - A Terminological and Geopolitical Study, 1995).

pièces-jointes :
Hier encore ignorée, quand elle n’était pas caricaturée et vouée aux gémonies, la pensée de Carl Schmitt (1888-1985) s’impose peu à peu comme une référence incontournable du droit public et de la politologie. Elle considère la notion de souveraineté comme un des concepts-clés de l’État moderne. Renouant avec la tradition de Machiavel et de Jean Bodin, elle montre la signification profonde du célèbre axiome de Thomas Hobbes : auctoritas non veritas facit legem (c’est l’autorité, non la vérité, qui fait la loi). L’une de ses formules les plus connues relie cette notion de souveraineté à l’état d’urgence : "Est souverain celui qui décide lors d’une situation exceptionnelle". De cet esprit de décision émerge la figure du partisan qui se lève quand l'État délaisse le politique et se fige dans une légalité vide de sens profond et de perspective historique. Prenons par ex. Lucius Quinctius Cincinnatus, paysan et dictateur de la Rome antique : les licteurs venus lui remettre les pleins pouvoirs devaient le trouver occupé à labourer lui-même son champ, le bien de la Cité nécessitant autant à œuvrer pour sa terre qu'à défendre les institutions. Si C. Schmitt oppose la "dictature" antique à la "tyrannie" moderne, souvent plus oppressive et parfois déguisée en démocratie, ce serait contresens de voir ce penseur de la Révolution conservatrice acquiescer au folklore du nazisme qui caricature la mobilisation de tout un peuple derrière ses chefs pour la défense de ses valeurs essentielles. Confondant légalité et légitimité, préférant l'exercice de la morale à celui de la puissance politique, les démocraties sont mal protégées contre les formes modernes de tyrannie, qu'elles soient totalitaires ou plus sournoisement économiques ou technocratiques. Dès lors rétablir la souveraineté en appelle à un grand espace européen. L’originalité de la pensée de Schmitt est porteuse d'avenir, elle nous fait comprendre en quoi sans Empire l’Europe ne fait qu’entériner sa sortie de l’histoire. Nous ouvrons ce dossier par l’article de Robert Steuckers et de Guillaume Faye paru dans la revue éléments n°39 (été 1981).
Suivra un article-hommage de Julien Freund, pudique, probe et fidèle en amitié [éléments n°54-55, été 1985]. On y mesure en quoi le spectacle décadent de Weimar a puissamment contribué à sa vision du politique, la Constitution de 1918 évacuant purement et simplement le politique. On comprend par là en quoi il reconnaissait en De Gaulle l'homme des "situations exceptionnelles" car capable de faire prévaloir les prérogatives du politique. Enfin Freund conclut subtilement par une anecdote faite philosophique : Schmitt, en donnant à sa demeure le nom de la localité où le florentin Machiavel en exil avait écrit Le Prince, rappelait que la sécularisation du politique est corrélative d'une histoire assumée comme destin des hommes.
La leçon de Carl Schmitt
C'est dans son village natal de Plettenberg où il a fait retraite, en Westphalie, que nous avons rencontré Carl Schmitt. Quatre heures d'une étonnante conversation avec celui qui demeure sans doute le plus grand politologue et le plus grand juriste de notre temps : "Nous en sommes maintenant au stade du paître, nous dit Carl Schmitt, nous sommes comme des animaux domestiques qui jouissent des bienfaits du champ clôturé qui leur est attribué. L'espace est conquis. Les frontières sont fixées. Plus rien à découvrir. C'est le règne du statu quo..."
Cet ordre glacé, qui s'étend sur la Terre et qui ruine les souverainetés politiques, a toujours fait l'objet des mises en garde du politologue. Déjà en 1928, dans Der Begriff des Politische, il décèle dans les idéologies universalistes, celles "du Droit, ou de l'Humanité, ou de l'Ordre, ou de la Paix", le projet de transformation de la planète en une sorte d'agrégat économique dépolitisé qu'il compare à un "autobus avec ses voyageurs" ou à un "immeuble avec ses locataires". Et cette vision prémonitoire d'un monde où se meurent les peuples et les cultures, ce n'était pas au marxisme qu'il en attribuait la responsabilité mais aux démocraties libérales et marchandes. C. Schmitt apparaît dès lors comme un des critiques les plus perspicaces et les plus aigus du libéralisme, autrement profond et original que les "antidémocrates" de la vieille droite réactionnaire.
Il apparaît également comme le continuateur du courant d'analyse "réaliste" du politique et de l'État, dans la lignée de Bodin, Hobbes et Machiavel. Aussi éloignées du libéralisme que des théories totalitaires modernes (bolchevisme et fascismes), la profondeur et la modernité de ses vues en font le plus important politologue et juriste constitutionnel contemporain. C'est à ce titre que nous pouvons le suivre, sans nous priver cependant de tenter de dépasser certaines de ses analyses, comme a su le faire d'ailleurs son disciple français Julien Freund, dont l'œuvre, en pleine éclosion (1), tend déjà à surpasser celle de Carl Schmitt.
L'itinéraire intellectuel du politologue rhénan commence par une réflexion sur le droit et sa pratique politique auxquels il consacre 2 ouvrages, en 1912 et en 1914, à la fin de ses études universitaires accomplies à Strasbourg. Après la guerre, devenu juriste aux universités de Berlin et de Bonn, sa réflexion s'oriente vers la politologie. C. Schmitt, en rupture avec les philosophies libérales du Droit, se refuse alors à séparer celui-ci du politique.
Son 1er ouvrage de théorie politique, Politische Romantik (1919), est consacré à une critique du romantisme politique qu'il oppose au réalisme. Idéaux millénaristes des communistes révolutionnaires ou rêveries völkisch des réactionnaires lui apparaissent également impropres au gouvernement des peuples. Quant à Die Diktatur, son 2ème grand ouvrage théorique (1921), il constitue, comme l'écrit Julien Freund, "une des études les plus complètes et les plus pertinentes sur cette notion dont l'histoire est analysée depuis l'époque romaine jusqu’à Machiavel et Marx" (2).
C. Schmitt distingue la "dictature" de la "tyrannie" oppressive. La dictature apparaît comme une méthode de gouvernement destinée à faire face aux urgences. Dans l'héritage romain, le dictateur avait pour fonction d'affronter les états d’exception. Mais Machiavel introduit à une pratique différente ; il contribue à envisager "l’État moderne", fondé sur le rationalisme, la technicité et le rôle puissant d'un exécutif complexe : cet exécutif ne s'appuie plus sur le seul souverain. Schmitt montre qu'avec le juriste français Jean Bodin, la dictature prend la forme d'une "praxis des commissaires" qui s'installe aux XVIe et XVIIe siècles. Les "commissaires" sont les délégués omnipotents du pouvoir central. L'absolutisme royal, assis sur les intendants, comme le modèle rousseauiste du contrat social qui délègue le pouvoir absolu aux détenteurs de la "volonté générale" mis en place par la Révolution française, constitue le fondement des formes contemporaines de dictature. Celle-ci ne peut pas, dans cette perspective, s'apparenter à un seul type d'idéologie politique ; contrairement aux analyses des constitutionnalistes actuels, Maurice Duverger not., la "démocratie" n'est, pas plus qu'une autre forme de pouvoir étatique, exempte de l'usage dictatorial. Simplement, elle s'illusionne en se croyant à l'abri du recours à la dictature et en prétendant concilier un pouvoir exécutif réel avec le pragmatisme et les transactions des systèmes parlementaires.
Dans une étude fondamentale sur le parlementarisme (Die geistesgeschichtliche Lage des heutigen Parlamentarismus, Munich-Leipzig, 1923), C. Schmitt tente une réflexion sur l'identification entre démocratie et parlementarisme. La démocratie lui apparaît comme un principe idéologique et abstrait qui masque des modalités particulières de pouvoir ; position proche de celles de Vilfredo Pareto et de Gaetano Mosca. L'exercice du pouvoir en "démocratie" est soumis à une conception rationaliste de l'État qui fonde par ex. l'idée de division des pouvoirs, de dialogue supposé harmonieux entre les partis et de pluralisme idéologique. C'est aussi la rationalité, celle de l'histoire, qui fonde la dictature du prolétariat. À l'opposé du courant démocratique et du parlementarisme, C. Schmitt place les courants "irrationalistes", not. G. Sorel et sa théorie de la violence, ainsi que tous les critiques non marxistes du bourgeoisisme, Max Weber par ex.
Ce bourgeoisisme libéral illusionne les peuples en envisageant toute activité politique selon les catégories de l'éthique et de l'économie. Illusion commune, d'ailleurs, aux idéologies socialistes libérales ou marxistes : la fonction de la puissance publique n'est plus qu'économique et sociale. Les valeurs spirituelles, historiques, militaires ne sont plus légitimes. Seule est morale l'économie, ce qui permet de valider l'individualisme marchand, et de se réclamer, dans le même temps d'idéaux humanitaires : Bible and business. Cette moralisation de la politique non seulement détruit toute vraie morale mais transforme l'unité politique en "société" neutralisée où la fonction souveraine n'est plus capable de défendre le peuple dont elle a la charge.
À l'inverse, la démarche de C. Schmitt consiste à analyser le phénomène politique indépendamment de tout a priori moral. Il renonce, comme Machiavel et Hobbes, auquel on l'a comparé, à utiliser les bons sentiments et la sotériologie des fins dernières. Sa philosophie s'oppose globalement, et à l'idéologie des Lumières (Locke, Hume, Montesquieu, Rousseau, etc.), et aux divers socialismes marxistes, comme à l'humanisme politique chrétien. Pour lui, ces idéologies se méfient utopiquement du pouvoir et tentent d'évacuer le politique assimilé au Mal, quitte à l'admettre provisoirement - c'est le cas du marxisme.
Mais l'essentiel de la critique de Schmitt porte sur le libéralisme et l'humanisme, accusés d'illusionnisme et d'hypocrisie. Ces théories envisagent l'activité de la puissance publique comme purement gestionnaire tournée vers la réalisation du bonheur individuel et de l'harmonie sociale. Elles tablent sur la disparition du politique en tant que tel et sur la fin de l'histoire. Voulant dédramatiser la vie collective, elles ne parviennent qu'à construire des jungles sociales dominées par l'exploitation économique et incapables de surmonter les aléas. Les gouvernements soumis à ce type de libéralisme voient toujours démentis leurs rêves de transformer la politique en administration pacifique : d'autres États, animés d'intentions hostiles, ou une subversion politique interne, surgissent toujours au moment imprévu. Un État qui renonce, par idéalisme ou par moralisme mal compris, à placer au-dessus de tout sa volonté politique souveraine, lui préférant la rationalité économique ou la défense d'idéaux abstraits, renonce aussi à son indépendance et à sa survie.
C. Schmitt ne croit pas à la disparition de la catégorie politique. Elle peut s'investir dans tout type d'activité. Elle constitue une notion qui relève de l'anthropologie collective. À ce titre, l'activité politique peut être qualifiée de substance. L'État, en revanche, qualifié d'instance, c-à-d. de forme contingente de la souveraineté, peut disparaître ou se dépolitiser sans que le politique - comme substance - ne disparaisse. Mais l'État ne peut se maintenir que s'il conserve le monopole du politique, qui suppose, par ex., qu'il soit le seul à définir les valeurs et les idéaux pour lesquels les citoyens accepteront de donner leur vie ou de tuer légalement leur prochain - cas de la guerre. Sinon des partisans reprendront à leur compte l'activité politique et tenteront de se constituer en nouvelle légitimité. Ce risque menace particulièrement les États bureaucratiques produits par les social-démocraties libérales modernes et où seule l'anémie de la société de consommation évite la guerre civile.
Ces idées sont exprimées dans La notion de politique, le texte le plus fondamental de Carl Schmitt, publié pour la 1ère fois en 1928, remanié en 1932 et éclairé en 1963 par son corollaire la Théorie du partisan. L’activité politique y est définie comme le produit d'une polarisation autour d'une relation d'hostilité. Un des critères fondamentaux d'un acte politique est sa faculté de mobiliser une population en lui désignant un ennemi, ce qui peut concerner un parti comme un État. Omettre une telle désignation, par idéalisme not., c'est renoncer au politique. Le jeu d'un État conséquent sera donc d'éviter que des partisans ne s'arrogent le pouvoir de désigner des ennemis intérieurs à la collectivité, voire même l'État lui-même. En aucun cas, le politique ne peut se fonder sur l'administration des choses ou renoncer à sa dimension polémique. Toute souveraineté, comme toute autorité, est contrainte à désigner un ennemi pour faire aboutir ses projets ; les thèses de C. Schmitt rejoignent là les recherches des éthologues sur le comportement humain inné, Konrad Lorenz not.
Cette conception "classique" et machiavélienne du politique valut à Carl Schmitt les persécutions et les menaces qu'il dut subir de la part des nazis, pour qui le politique était au contraire la désignation du camarade" (Volksgenosse).
La définition schmittienne du politique nous permet de comprendre que le débat politicien contemporain est dépolitisé et s’apparente à un spectacle électoral. Est réellement politique la valeur pour laquelle on est prêt à sacrifier sa vie ; ce peut fort bien être sa langue et sa culture. C. Schmitt écrit à ce propos qu'un "système d’organisation sociale orienté uniquement vers le progrès de la civilisation" ne possède pas "de programme, d'idéal, de norme ou de finalité qui puisse conférer le droit de disposer de la vie physique d'autrui". La société libérale, fondée sur la consommation de masse, ne peut exiger que l'on meure et que l'on tue pour elle. Elle repose sur une forme apolitique de domination : "C'est précisément quand elle demeure apolitique, écrit C. Schmitt, qu'une domination des hommes reposant sur une base économique, en évitant toute apparence et toute responsabilité politique, se révèle être une terrible imposture".
L'économisme et le "pluralisme" des libéraux masquent l'incurie de l'État, la domination des castes marchandes et la destruction des peuples ancrés dans une culture et une histoire. En accord avec Sorel, C. Schmitt plaide pour une forme de pouvoir qui ne renonce pas à son plein exercice, qui manifeste son autorité politique avec les moyens normaux qui y sont afférents, la puissance, la contrainte et, dans les cas exceptionnels, la violence. C'est pour avoir méconnu ces principes que la République de Weimar a laissé s'installer Hitler ; c'est également sur un rejet idéologique de l'idée de puissance étatique que s'appuient les totalitarismes techno-économiques du capitalisme moderne, incontournables parce que proclamés humanitaires et fondés sur la double idée de pluralisme et d'individualisme sociaux qui mettent les nations à la merci des dominations technocratiques.
La critique schmittienne du pluralisme interne, au sens où Montesquieu, Locke, Laski, Cole et toute l'école libérale anglo-saxonne l'ont conçu, a pour objet de défendre l'unité politique des nations, seule garante de la protection civique et des libertés. Le pluralisme interne débouche sur la guerre civile larvée ou réelle, le corporatisme sauvage des groupes et des factions d’intérêts économiques et au final réintroduit à l'intérieur de la société la distinction ami-ennemi que les États européens avaient su, depuis Bodin et Hobbes, reporter à l'extérieur.
Un tel système se réclame naturellement, pour se débarrasser des unités politiques, de l'idée d'Humanité. "L'Humanité n'est pas un concept politique" écrit C. Schmitt qui ajoute : "L'Humanité des doctrines fondées sur le Droit naturel, libérales et individualistes, est une construction sociale idéale de caractère universel, c-à-d. englobant tous les hommes de la terre (...), qui ne sera pas réalisée avant que ne soit éliminée l'éventualité effective du combat et que soit rendu impossible tout regroupement en amis et ennemis. Cette société universelle ne connaîtrait plus de peuples (...) Le concept d'Humanité est un instrument idéologique particulièrement utile aux expansions impérialistes, et sous sa forme éthique et humanitaire, il est un véhicule spécifique de l'impérialisme économique (...) Étant donné qu'un nom aussi sublime entraîne certaines conséquences pour celui qui le porte, le fait de s'attribuer ce nom d'Humanité, de l'invoquer et de le monopoliser, se saurait que manifester une prétention effrayante à faire refuser à l'ennemi sa qualité d’être humain, à la faire déclarer hors la loi et hors l'Humanité et partant à pousser la guerre jusqu'aux limites extrêmes de l'humain".
Définir le politique sous la catégorie de l'ennemi, refuser l'égalitarisme humanitaire n'aboutit absolument pas au mépris de l'homme ou au racisme. Bien au contraire. Reconnaître la dimension polémique des rapports humains et l'homme comme "un être dynamique et risqué", c'est garantir le respect de tout adversaire conçu comme l'Autre dont la cause n'est pas moins légitime que la sienne propre.
Cette idée revient souvent dans la pensée de C. Schmitt : les idéologies modernes qui prétendent détenir une vérité universelle et qui, de ce fait, envisagent l'ennemi comme absolu, comme une "non-valeur absolue", débouchent sur des génocides. Elles sont toutes d'ailleurs inspirées du monothéisme : chrétien, lui aussi pacifiste et prosélyte. C. Schmitt soutient avec raison la conception européenne classique qui validait l'existence de l'ennemi et qui admettait la légitimité de la guerre – non pour la défense d'une cause "juste" mais comme nécessité éternelle des rapports humains - provoquait moins de guerres et induisait un respect de l'ennemi envisagé comme adversaire (comme hostis et non comme inimicus).
Les successeurs de C. Schmitt, précisant et prolongeant sa pensée, ont forgé avec Rüdiger Altmann la notion d'Ernstfall (cas d'urgence), qui constitue un autre critère fondamental du politique. La souveraineté politique ou la crédibilité d'une nouvelle instance politique se fondent sur leur capacité à affronter et à résoudre les cas d'urgence. Les idéologies politiques dominantes, toutes pénétrées d'hédonisme et volontiers sécurisantes, veulent ignorer d'urgence, le coup du sort, l'aléa. Le politique digne de ce nom - et cette idée pulvérise les catégories idéologiques et abstraites de "droite" et de "gauche" - est celui qui, secrètement, répond au défi du cas d'urgence, tire la collectivité du mauvais pas imprévu ou de la tempête et par-là autorise une mobilisation totale du peuple et une intensification de ses valeurs. Les conceptions libérales du politique ne voient dans l'Ernstfall que l'exception, et dans la "normalité juridique", la règle. Cette vision des choses, inspirées de la philosophie téléologique de l’histoire de Hegel, correspond à la domination de la bourgeoisie qui place la sécurité avant le dynamisme historique et le destin du peuple. Selon C. Schmitt, au contraire, la fonction du souverain est sa capacité de décider de l'état d'exception, qui ne constitue nullement une anomalie mais une éventualité permanente. Cet aspect de la pensée de C. Schmitt traduit ses inspirations essentiellement françaises et espagnoles (Bonald, Donoso Cortès, Bodin, Maistre, etc.) et permet de le situer, à égalité avec Machiavel, dans la lignée de la grande école latine des sciences politiques.
Dans Legalität und Legitimität (1932), C. Schmitt, en disciple de Hobbes, invite à considérer que la légitimité prime la notion abstraite de légalité. Est légitime un pouvoir qui peut protéger par la force la collectivité dont il a la charge. La conception idéaliste et "juridiste" de la légalité, déplore C. Schmitt, a, par ex., autorisé Hitler à parvenir au pouvoir. Le légalisme débouche sur le renoncement à la puissance, ce que C. Schmitt appelle la "politique de la non-politique" (Politik des Unpolitischen), celle qui ne prend pas ses responsabilités, qui ne formule pas de choix concernant le destin collectif. "Celui qui ne possède pas la puissance de protéger quelqu'un, écrit C. Schmitt dans La Notion de politique, n'a pas non plus le droit d'exiger l'obéissance. Et inversement, celui qui cherche et accepte la puissance n'a pas le droit de refuser l'obéissance".
Cette dialectique de la puissance et de l'obéissance est refusée par les tenants du dualisme social, qui opposent arbitrairement la société et la fonction souveraine en s'imaginant, contre toute expérience, que l'exploitation et la domination sont le fait politique du "pouvoir" alors qu'elles ressortissent beaucoup plus fréquemment aux féodalités économiques.
C. Schmitt élabore ainsi une critique de l’État dualiste du XIXe siècle fondé sur les conceptions de John Locke et de Montesquieu visant à une séparation entre la sphère de l'État et la sphère privée. De fait, les technocraties modernes, historiquement issues des institutions de représentativité parlementaire, connaissent des interpénétrations et des oppositions entre le privé et le public, comme l'a montré Jürgen Habermas. Une telle situation déstabilise l'individu et affaiblit l'État. C'est cette faiblesse des démocraties qui permit, selon C. Schmitt, l'établissement des régimes à parti unique, comme il l'explique dans Staat, Bewegung, Volk (3). Ce type de régime constitue la révolution institutionnelle du XXe s. ; de fait, c'est aujourd'hui celui qui est le plus répandu dans le monde. Seule l'Europe occidentale et l'Amérique du Nord ont conservé la structure pluraliste de la démocratie traditionnelle, maintenue d'ailleurs comme une fiction, puisque le véritable pouvoir est économique et technique. L'État à parti unique tente de reconstituer l'unité politique de la nation, selon une triple structure : l'ÉtatPeuple n'est pas une population statistique mais une entité politisée et fortement organisée en institutions intermédiaires ; Le Parti met cet ensemble en mouvement (Bewegung) et constitue un sas de communication entre l'État et le Peuple. proprement dit regroupe les fonctionnaires et l'armée ; le
C. Schmitt, qui renvoie dos à dos nazisme, stalinisme, théocraties et totalitarismes humanitaires, n'avalise évidemment pas les régimes de parti unique. Il ne prône pas de "régime" particulier. Ce qu'il demande, c'est, selon la vieille tradition réaliste latine héritée de Rome, un exécutif puissant et légitime, qui n'"idéologise" pas l'ennemi et puisse, dans les cas réels, faire usage de la force, qui sache faire de l'État "l'auto-organisation de la société".
La guerre devient alors objet d'étude pour le politologue. Esprit universel, C. Schmitt s'intéresse ainsi à la géopolitique comme prolongement naturel de la politique. La vraie, la grande politique, pour lui, c'est la politique extérieure, qui trouve son aboutissement dans la diplomatie. Dans Der Nomos der Erde (1951), il montre que l'État répond à la conception européenne de la politique depuis le XVIe s. Or l'Europe est entrée en décadence : l'État bureaucratique se dépolitise et ne permet plus le maintien dans l'histoire des peuples européens ; le jus publicium europaeum qui déterminait les relations inter-étatiques décline au profit d'idéologies mondialistes et pacifistes incapables de fonder un droit international efficace. L'idéologie des droits de l'homme et l'humanitarisme affiché des institutions internationales préparent paradoxalement un monde où la force prime le droit. À l'inverse, une conception réaliste des rapports inter-étatiques, qui admet et norme le conflit, qui reconnaît la légitimité des volontés de puissance, tend à civiliser les rapports entre les nations.
C. Schmitt est, avec Mao-Tsé-Toung, le meilleur théoricien moderne de la guerre révolutionnaire et de la figure énigmatique du partisan qui, en cette ère de dépolitisation des États, reprend à son compte le politique, désigne "illégalement" ses ennemis et fait s'estomper la distinction entre guerre et paix (4).
Un tel "faux pacifisme" est bien celui d'un monde où les instances politiques et les souverainetés indépendantes s'effacent devant une civilisation mondiale plus aliénante que toutes les tyrannies. C. Schmitt, qui influença les rédacteurs de la constitution de la Ve République, la plus intelligente, la plus politique et la moins inspirée de l'idéalisme des Lumières que la France ait connue, nous délivre ce message : lal'Humanité, la Paix ne sont que des chimères qui préparent d’invisibles oppressions. Seules comptent les libertés, celles des peuples ou des individus : elles ne peuvent être garanties que par la force légitime d'une instance politique qui s'érige en règle et fonde le droit. Liberté,
Il manque évidemment à Carl Schmitt de définir pour quelles valeurs le politique mobilise et légitime sa désignation de l'ennemi. Ces valeurs doivent être, non pas des idéologies, toujours abstraites et lourdes de totalitarisme, mais des mythologies. C'est en ce sens que la fonction gouvernementale, purement politique, ne suffit pas. Il faut lui adjoindre sa dimension "religieuse" de première fonction, telle qu'elle se trouve définie dans la tripartition indo-européenne. Telle nous paraît être la voie selon laquelle il faudrait compléter la politologie de Carl Schmitt. Car si celui-ci bâtit un pont entre l'anthropologie et le politique, il reste à en constituer un autre entre le politique et l'histoire.
NOTES :
- Cf. J. Freund, L'Essence du politique, Sirey, 1965, et La Fin de la Renaissance, PUF, 1980.
- Dans sa préface à La notion de politique, Calmann-Lévy, 1972.
- Il s'agit d'une série d'études sur les régimes à parti unique, marxistes not., parue en 1932.
- Cf. L'Ère des neutralisations, texte publié en 1972 chez Calmann-Lévy dans le même ouvrage que La notion de politique et Théorie du partisan.
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Mon ami Carl Schmitt
Carl Schmitt est mort cette année, le jour de Pâques, à quelques semaines de son 97ème anniversaire. Depuis 1946 il vivait retiré dans son bourg natal de Plettenberg (Sauerland), d'abord dans la maison paternelle occupée par sa sœur, puis dans un petit hameau tout proche, à Pasel, sous la surveillance attentive et affectueuse de sa gouvernante, Mlle Anny. Par ses origines il fut cependant un Mosellan, de la région de Trêves. Une partie de sa famille était française. Il me parlait souvent de sa tante, Mme Soissong de Sarrebourg, qui tenait un café à quelques 50 mètres de l'endroit où j'ai passé quelques années de mon enfance. Evidemment, j'ignorais alors jusqu'au nom de Schmitt, mais j'ai encore souvenir de cette tante qui arrangeait les fins de mois de son neveu lorsqu'il fut étudiant à l'Université de Strasbourg. Un de ses cousins, qui l'a conduit en voiture un jour jusque chez moi à Villé, était notaire à Vic-sur-Seille, aux confins des départements de la Moselle et de Meurthe-et-Moselle. On ne saurait donc s'étonner si C. Schmitt possédait de façon remarquable le français et n'ignorait rien de notre littérature.
Je voudrais rappeler qu'il fut lié un certain temps avec Capitant, Maritain, F. Perroux et d'autres. Dînant un soir à Kolbsheim, près de Strasbourg, en compagnie de N. Sombart et de J.P. Faye, il a refusé de rencontrer Maritain qui se promenait à quelques 30 mètres de nous. Par discrétion, je ne l'ai jamais interrogé sur ce refus.
La correspondance que j'ai échangée avec lui comporte une masse importante de lettres que je n'ai pas encore dénombrées. La grande majorité est écrite en français car il mettait son point d'honneur à me répondre dans ma langue. Très dense pendant de longues années, cette correspondance est devenue plus mince depuis quelque temps. Lors de mon dernier séjour à Plettenberg, il m'avait averti qu'il ne répondrait plus que parcimonieusement aux lettres de ses amis, mais il me priait en même temps de continuer à lui écrire de temps à autre, même s'il ne donnait pas de réponse. C'est ce que j'ai fait. Néanmoins, l'une ou l'autre fois, il m'a fait le plaisir de m'adresser un court billet. Le grand âge l'incitait sans doute à se retirer davantage sur lui-même.
C. Schmitt a été mis d'office à la retraite en 1946, au lendemain de la défaite allemande. Il avait enseigné auparavant aux universités de Greifswald, de Bonn et de Berlin. Tout donne à penser que la mesure prise à son encontre fut extrêmement injuste, parce qu'elle fut inspirée par l'idéologie dominante à cette époque. Je rêve parfois aux décombres que laissera notre siècle d'intellectualisation idéologique, qui le caractérise jusque dans ses lubies. Passons ! C. Schmitt avait refusé de répondre, tout comme von Salomon, au questionnaire de dénazification, que lui avait soumis son collègue de l'Université de Berlin, Ed. Spranger, philosophe et (déjà) spécialiste en pédagogie. Spranger avait accepté cette tâche, alors qu'il connaissait bien C. Schmitt dans l'intimité, puisqu'ils se rencontraient souvent du fait qu'ils habitaient à proximité. Notre ignorance de ce qui se passait alors en Allemagne est telle que nous justifions l’injustifiable et honorons le moins honorable.
C. Schmitt a exposé sa position dans un petit ouvrage, Ex captivitate Salus, qui fait ainsi allusion à son internement au lendemain de la défaite de l'Allemagne. Ce que Spranger lui demandait, c'était de se "déculotter", de devenir transparent aux yeux de Spranger, qui l'était moins que tout autre. Spranger le sollicitait de répondre à la question : qui es-tu ? Voici la réponse de Schmitt : "Je regardais mon interrogateur dans les yeux et me disais : qui es-tu donc toi qui m'interroges, toi qui me mets en cause ? D’où vient ta supériorité ? Quelle est la nature de la puissance qui te donne pouvoir et t'encourage à me poser cette question ?" Tout aussi significatif est le commentaire que Schmitt a ajouté : "Mon être peut ne pas être transparent, néanmoins je suis sur la défensive. Je suis un homme de contemplation et j'ai tendance à formuler les choses de façon tranchante, mais non en vue de l'offensive, ni même de la contre-offensive. Mon être est fait de lenteur, d’absence de tumultes et de souci de la conciliation, tout comme un fleuve tranquille, à la manière de la Moselle, tacito rumore Mosella".
Ce texte me semble typique de l’orientation de C. Schmitt. Il n'avait pas le goût de procureur d'un quelconque "J'accuse" mais il n'était pas non plus l'homme de la résignation intellectuelle. Il fut le théoricien de la situation exceptionnelle, qui pose politiquement la validité du droit et que, peut-être pour cette raison, les juristes négligent. Son problème fut de comprendre les chances qu'un tel état de fait, qui échappe à la juridiction ordinaire, peut révéler pour le développement de l'ordre social concret. "Je ne suis pas un Prométhée révolutionnaire, me disait-il, mais un Epiméthée conscient des folies et des contraintes humaines". On comprend dès lors son intérêt pour Hobbes. Ce souci de découvrir les éléments positifs d'une situation exceptionnelle lui fut personnellement fatal, parce qu'on le présenta, durant les années 1934-35, comme le Kronjurist (le juriste par excellence) du nazisme. Il vaut la peine de parler de cette période.
Schmitt fut un adversaire de la Constitution de Weimar, dont il me disait qu'elle était juridiquement parfaite, à cette réserve essentielle prés qu'elle avait évacué le politique. Or une constitution est d'abord un acte politique et non juridique, les juristes ayant pour tâche de l'interpréter une fois qu'elle est adoptée. Un État de droit demeure un État politique, il n'est pas un simple organisme juridique". On comprend dans ces conditions l'admiration qu'il portait au général de Gaulle, qui a su marquer l'aspect politique de la Constitution de la Ve République par l'introduction de l’article 16. Il fut également l'un des avocats au procès de Leipzig, en 1932, contre Gœring et l'État de Prusse, l'année suivante le conseiller politique du dernier chancelier avant Hitler, le général von Schleicher. Il serait trop long d'exposer ici les tribulations qui lui valurent une solide inimitié de la part des centristes qui négociaient secrètement avec Hitler.
C'est en 1934 que se situe le moment qui valut à Schmitt la réputation de juriste du nazisme. Au lendemain de la Nuit des Longs Couteaux, il publiait l'article tant controversé : Der Führer schützt das Recht (le Führer protège le droit). Fidèle à sa conception, Schmitt estimait que, en liquidant des chefs de son propre parti, Hitler choisirait l'État contre le parti et mettrait fin à la situation exceptionnelle par l'instauration d'un état juridique normal et la collaboration avec l'armée et l'administration régulière. Ce fut, de la part de Schmitt, une erreur de calcul qui lui valut une double compromission : d'une part aux yeux des opposants du régime nazi, d'autre part aux yeux des nazis mêmes, qui le lui firent savoir très rapidement, en 1936, par un violent article, menaçant pour sa personne, paru dans te journal des S.S., Schwarze Korps. À partir de cette date, il se réfugia dans le silence, s'adonnant uniquement à son activité de professeur et de chercheur.
Il était juriste d'origine et c'est à cette discipline qu'il a consacré ses 1ers ouvrages. Très rapidement cependant il étendit le champ de sa réflexion. Tout d'abord à la littérature et à l'art, par ex. avec ses Schattenrisse (1913), puis à la politique et à la philosophie. Rappelons les ouvrages essentiels dans ces ordres : Politische Romantik (1919), Die Diktatur (1921), Politische Theologie (1922), Die Wendung zum diskriminierenden Kriegsbegriff (1938). Il ne négligeait pas pour autant le travail juridique : Über die drei Arten des rechtswissenschaftlichen Denkens (1934) et Verfassungslehre (1928). Une fois à la retraite il se préoccupa toujours davantage de philosophie, de théologie, mais surtout du problème de l’ordre mondial, amorcé dans Land und Meer (1942). Parmi les principaux écrits il faut citer : Der Nomos der ErdeDie Tyrannei der Werte (1960), Politische Theologie II (1970) et Theorie des Partisanen (1963). Il est difficile de retracer ici la variété de ses préoccupations, ainsi que le montrent ses articles sur Machiavel, Don Quichotte, Descartes, J.J. Rousseau, Tocqueville, D. Cortès, F. Blei, etc. P. Tommissen a établi sa bibliographie dans Festschrifft für C. Schmitt (1959), Epirrhosis II (1968) et Miroir de C. Schmitt (1978). (1950),
Quelle place occupe-t-il dans la pensée ? Si l'on fait abstraction des écrivains qui savent s'adapter au goût du jour, les autres sont de 2 types. Les 1ers sont des auteurs qui dérangent, sans cependant effaroucher, de sorte que, malgré un refus plus ou moins long de les écouter, ils arrivent à la longue, comme R. Aron, à briser la résistance. Il s'agit en général d'auteurs qui donnent une réponse différente de celle qu'on aime entendre à une période donnée. Il en est d'autres comme Machiavel qui déroutent et même effraient, parce qu'ils déplacent la question, de sorte qu'ils suscitent un malaise, voire l'inquiétude, à la fois par la réponse et par la question. Ils deviennent des écrivains maudits, ou du moins on essaie de les frapper d'ostracisme, à défaut de pouvoir exorciser leur pensée. C. Schmitt appartient à cette dernière catégorie. Il en avait conscience. En effet, n'a-t-il pas donné à la maison qu'il habitait à Pasel le nom de San Casciano, en souvenir de la localité où Machiavel fut exilé et où il a écrit Le Prince et les Discorsi ? Ce type d'auteurs ne tourmente pas seulement de leur vivant mais ils demeurent les trublions de l'histoire de la pensée.
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LIENS :
- Destin de l'antilibéralisme schmittien (S. Baume)
- La politique de l'inimitié (L. Jaume)
- CS, la fédération et l'UE (C. Houchard)
- Dans le ventre du Léviathan (M. Stolleis, revue Asterion n°4)
- Libres propos d'un commentateur hégélianisant (JF Kervegan)
- L'ère de la calomnie (Herte)
- Une polémique sur CS (A de B.)
- Une campagne contre CS (A. de B.)
- Carl Schmitt et les sagouins (A. de B.)
- La politique est-elle encore possible ? (A. de B.)
A LIRE :
- Revue Nouvelle Ecole n°44 : un dossier de référence qui marqua un jalon dans la réception en France de Schmitt
- Le Droit, le politique et la guerre (Norbert Campagna)
- CS, biographie intellectuelle et politique (D. Cumin) [cf. recension inquisitoriale de Lire)
- Sous l'oeil du Grand Inquisiteur (T. Paléologue)
- Le nomos de la terre (C. Schmitt) [lire aussi recension D. Cumin]
- La guerre juste, essais contre le retour d’une idée (C. Schmitt)
- Du politique, "Légalité & légitimité" et autres essais (C. Schmitt) : À lire ces 15 textes qui s'échelonnent de 1919 à 1952, on mesure la richesse et la diversité de l'apport de CS à la pensée politique européenne. La plupart des idées-force du juriste se trouvent ici exposées : jus publicum europaeum, distinction ami-ennemi, démocratie et homogénéité politique, le libéralisme comme antipolitique, la dictature et l'Etat total... Préface d'A. de Benoist.
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