26.06.2007

KEROUAC



Kerouac



l'écrivain de la "Beat generation"

 

 

 

Kerouac redonna son envol à la poésie américaine lestée en ces années 50 d'une attitude esthétisante ou d'expérimentations intempestives qui l'avaient peu à peu coupée du public. En reliant indissociablement sens des grands espaces et celui de la liberté,  trait saillant et typique de la culture américaine, il renouait avec la geste du poète Walt Whitman (soucieux des valeurs pionnères et épiques de son pays à l'époque celui-ci s'urbanise rapidement fin XIXe siècle). Que retenir de son œuvre ? Des beatniks, on fait souvent des précurseurs des mouvements contre-culturels des années 60 (désobéissance civile, comme dirait Thoreau, au moment de la guerre du Vietnam, libération des mœurs, etc)  : ils n'auraient pas seulement produit un mouvement littéraire, mais aussi amené une prise de conscience de l'aliénation de l'homme dans le monde moderne. On a pu soutenir, à l’inverse, qu’ils en constituait le moment le plus original en raison de la cristallisation, dans quelques lieux new-yorkais, d’une vie culturelle intense et, parallèlement, d’un essaimage dans des voyages. Joyce Johnson, qui fut la compagne de l’écrivain Jack Kerouac, formule ce type de jugement dans un roman, paru en 1983, qui fait le portrait des personnages principaux de la "beat generation" et recompose quelques atmosphères. Cet ouvrage, intitulé Personnages secondaires, pour bien marquer le rôle qui fut le sien et celui d’autres femmes de la Beat generation, apparaît vivant et fiable parce que sans nostalgie ni rancœur.

 

Le 5 septembre 1957, le New York Times publie une recension qui deviendra légendaire : elle concerne le roman de Jack Kerouac On the Road. Ce livre y est défini comme un "événement historique" et "une œuvre d'art authentique", qui mérite la "plus grande attention" et revêt la "plus haute signification", à une époque où justement nos attentions sont éparpillées, nos sensibilités estompées par les superlatifs de la mode, multipliés à l'infini par l'esprit et la puissance des médias. Le livre de Kerouac deviendra célèbre au titre de "testament de la Beat generation", tout comme La Fiesta de Hemingway avait été le testament de la Lost generation.

Kerouac est mort en 1969, le 22 mars. Un ouvrage paru en 1983 aux États-Unis, traduit en plusieurs langues européennes, celui de la femme-écrivain américaine Joyce Johnson, nous offre des textes de première main, du vécu en direct. Car Joyce Johnson (qui s'appelait Glassmann à l'époque) a été l'amie et l'amante de Kerouac pendant deux ans.

Ce livre est d'autant plus intéressant qu'il traite d'un conflit de génération dans l'Amérique des années 50. Ceci dit, en son temps, la Beat generation était un groupe de jeunes écrivains et d'intellectuels américains dont l'intérêt et la pertinence ont été très vite reconnus et acceptés : ce groupe témoignait d'une fraîcheur et d'une authenticité indéniables, mais, hélas, s'est figé et historicisé fort promptement. Outre Kerouac, ce mouvement littéraire comptait dans ses rangs des noms comme Allen Ginsberg, William Burroughs, Neal Cassidy, Gary Snyder autour desquels se formaient des cénacles ou des bandes de copains, d'admirateurs et de compagnons occasionnels. Sur le plan artistique, ces écrivains ont lancé quelques nouvelles formes lyriques et narratives, comme l'oral poetry. Ils ont ouvert la littérature américaine à de nouveaux thèmes jusqu'alors marginalisés, du moins en apparence. Sous leur impulsion, de nouveaux vocables apparaissent dans le langage quotidien des Américains : les "kicks" désignent les moments d'enthousiasme spontané ; "diggins" veut dire : comprendre spontanément l'autre. La Beat generation était l'avant-garde de la "génération silencieuse", soit celle d'après la Seconde Guerre mondiale ; elle aurait sans doute préféré être la Lost generation mais on la considérait comme passive et conformiste (Morisson aussi ivre de poésie et de pureté refusa de s'enfermer dans un personnage). Exceptionnellement, cette génération produisait des individualités fortes ou des rebelles. Une question affable de T.S. Eliot convenait tragiquement à cette génération : "Oserais-je manger la pêche ?". "Nous étions conscients, et nous en souffrions, que nous n'osions pas, dans la plupart des cas".

Joyce Johnson, née en 1936, a décrit en détail sa propre biographie : elle est issue d'une famille de la classe moyenne new-yorkaise. Elle en a eu assez de la pruderie, de la bigoterie, de la bonne conscience sans compromis de cette famille qui était la sienne. Touchant et maladroit, son père, sur son lit de mort, prononce ces quelques mots : "Nous aurions dû aller à Paris". Elle se souvient de l'effet électrisant qu'eut sur elle un article de journal en 1952, où il était question des beatniks, d'excitation, de sensation, d'impatience et d'extase. En 1955, elle quitte la maison familiale, sans avoir d'emploi convenable, sans argent : elle travaille dans des maisons d'édition, elle écrit un roman. Elle fait la connaissance d'Allen Ginsberg, puis, finalement, de Jack Kerouac. Elle devient la petite amie du vagabond, qui n'était pas encore célèbre.

Six ans après avoir été écrit [en 1951], le manuscrit On the Road [Sur la route] est enfin publié. Kerouac l'avait écrit en deux semaines dans une ivresse de créativité. Ce roman relate l'existence des tramps, qui vagabondent de la côte Est à la côte Ouest : derrière un voile de fiction, on devine immédiatement le modèle beatnik. Kerouac renoue là avec une tradition américaine, qu'avait incarnée Jack London avant lui. Mais la Beat generation n'est pas une simple copie de l'univers de Jack London. Quand Kerouac commence ses pérégrinations en 1947, il lance sans détours un affront au nouveau way of life, tout de luxe et d'abondance. Après les années de famine et de misère, après la grande dépression des années 30, les Américains pouvaient enfin jouir de l'existence ; Kerouac, lui, voyait déjà que cette abondance menait inexorablement au nivellement.

Le refus des normes, la fusion de la vie et de l'art, étaient davantage qu'un jeu esthétique : Kerouac et ses homologues jouaient ce jeu en courant un sérieux risque. Joyce Johnson, quand elle quitte la maison, n'a pas la moindre certitude et, un jour, elle se retrouvera tout en bas de l'échelle, dans le monde de la pauvreté. Des concierges méfiants la considèrent comme une "pute". Gravir les escaliers de l'immeuble, c'est l'horreur pour elle. Pour l'opinion publique et pour les autorités, les beatniks sont le ferment de la criminalité et de la subversion ; ce rejet était le prix à payer pour l'indépendance, extérieure et intérieure. Une indépendance qu'ils avaient voulue.

Mais c'était une danse sur le fil du couteau. À une de leur amie, dont les ambitions artistiques avaient échoué, la "liberté" avait bien montré sa face de Méduse : elle s'est alors jetée par la fenêtre, en laissant ce poème : "pas d'amour/ pas de pitié/ pas d'intelligence/ pas de beauté/ pas d'humilité/ vingt-sept ans, ça suffit".

Ce suicide était la conséquence extrême d'un mode d'existence qui se voulait inconditionné. Mode d'existence qui était la prémisse majeure de la vie artistique et bohème que voulaient les beatniks. Aux yeux de leurs contemporains et des générations suivantes, ce mode de vie fonde l'identité beatnik qui, aujourd'hui encore, irrite ou fascine. Certes, dans leur univers en marge, il y avait tout un rituel de groupe, beaucoup de superficialité. On cherchait à se rendre important en jouant les cradots. Chez les beatniks, seul le noyau dur et authentique compte, à encore une valeur pour notre réflexion contemporaine. D'après Joyce Johnson, Kerouac était chaotique, lunatique, il était un buveur bien sûr, mais il n'était ni calculateur ni manipulateur et les lamentations appelant la pitié lui étaient étrangères. Il voulait la gloire, pour faciliter son rapport au monde, ce qui s'est avéré problématique et erroné, dès que la gloire est arrivée.

Dans les années 50, les talkshows commencent à se répandre aux États-Unis, avec un succès éclatant : dès lors, les médias, friands d'originalité ou de scandales, ne tardent pas à s'emparer du phénomène beatnik, surtout après les articles du New York Times. Et Kerouac, à son tour, a été sollicité par les médias. Il a franchi une frontière dangereuse. Quand il s'est efforcé de faire comprendre et de rendre crédible les ressorts de sa créativité à l'opinion publique liée aux médias, Kerouac a avoué qu'en vérité il cherchait Dieu. En disant cela, il a jeté son talent esthétique et visionnaire en pâture à la masse. Être beatnik n'était plus qu'une mode sans risque, que l'on pouvait s'acheter sous la forme de lunettes ou de pulls ! C'est donc ainsi qu'il fallait chercher Dieu, se sont dit tous les médiocres ! Et en chacun de nous sommeille un homme ou une femme qui cherche Dieu. Surtout médiocrement.

C'est donc au nom de sa propre rébellion, au nom des espoirs qui avaient germés en elle dans les années 50, que Joyce Johnson critique aujourd'hui toutes les rébellions qui ont suivi la sienne : "Les années 60 n'ont jamais correspondu à ce que j'attendais. Elles m'ont déçue, malgré le feu d'artifice qu'elles étaient. Bon nombre de "grands moments" des années 60 n'ont jamais été autre chose que des insuffisances. J'ai vu comment les hippies ont pris la succession des beatniks, comment les sociologues ont succédé aux poètes... C'est sans enthousiasme que j'ai observé l'émergence des lifestyles. L'intensité que nous avions connue s'est affadie, elle n'a plus été qu'une 'simple chose disponible', qu'on pouvait se fabriquer : on était obligé de pratiquer une 'liberté' pour laquelle il n'avait pas fallu se battre. L'extase n'était plus qu'un produit chimique, l'oubli, on pouvait se le faire prescrire sur ordonnance. La révolution était dans l'air, mais elle n'est jamais venue et, si elle était venue, il n'y aurait plus eu de place pour un Kerouac". Effectivement, les soixante-huitards professionnels d'aujourd'hui, que peuvent-ils faire d'un Kerouac ? Et un Kerouac, qu'aurait-il penser d'eux ?

Référence : Joyce Johnson, Warten auf Kerouac. Ein Leben in der Beat Generation, Kunstmann, München, 1997, 279 p. Tr. fr. : Personnages secondaires, Paris, Union générale d’éditions, 1996.

 

Thorsten Hinz,  Nouvelles de Synergies Européennes n°32, 1998 (texte paru dans Junge Freiheit n°41/1997).



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Document supplémentaire :


Jack Kerouac, le beatnik anticommuniste

 

Avec la parution de "Pic" - roman spontané et réaliste sur le milieu noir américain des années 40 - aux éditions de la Table Ronde, c'est maintenant la quasi-totalité de l’œuvre de Jack Kerouac (1922-1969) qui est disponible en français. Étonnante figure que Kerouac : prosateur talentueux, porte-parole des beatniks... et réactionnaire fieffé.

 

Jack Kerouac, c'est l'inventeur de la beat generation. La publication en 1957 de son roman Sur la route allait impressionner durablement toute une frange de la jeunesse américaine et européenne. Son mot l'ordre : « Lâchez tout, partez sur les routes ». Avec lui, la « virée frénétique », le « stop » prenaient une dimension littéraire.

Les écrivains de la beat generation sont issus de la bohème de San Francisco. Outre Kerouac, les plus intéressants ont pour noms : Allen Ginsberg, William Burroughs, Gregori Corso et Lawrence Ferlinghetti. Ensemble, au cours des années 1950-1960, ils ont marquer profondément la vie intellectuelle américaine. Leurs références ? Les auteurs du « décrochage » ; ceux pour qui la poésie est une manière de vivre : Whitman, mais aussi Baudelaire et Rimbaud. Et puis les stylistes. Joyce, et bien sûr Céline. Ginsberg fut si frappé par l'auteur du Voyage au bout de la nuit, qu'il obtint, grâce à Michel Mohrt, de le rencontrer dans sa villa de Meudon ; et Kerouac, dans un Cahier de l'Herne consacré au docteur Destouches ne cacha pas combien il avait été influencé par celui-ci.

Partisans d'une « expression spontanée » nourrie de toutes les expériences, les « beats » rejoignent la démarche de certains surréalistes comme Michaux ou Antonin Artaud. En effet, le mysticisme oriental, le rêve, la drogue, sont des thèmes qu'ils affectionnent et auxquels il convient d'ajouter celui, typiquement américain, du vagabondage.

Les écrivains « beats » ne sont pas des politiques. Pourtant, certains d'entre eux sont sans conteste habités par une sensibilité de gauche ou plus exactement gauchiste. C'est le cas pour Ginsberg, Corso et Ferlinghetti - auteur de Tyrannus Nix, recueil de poèmes violemment hostiles au président Nixon. Pour ne se réclamer d'aucun système ni d'aucune idéologie précise, ces « anarcho-communistes » n'en ont pas moins pris parti avec tapage contre leur pays au moment de la guerre du Vietnam. Kerouac, lui, s'est toujours senti spontanément réactionnaire. Fort gênée, la critique française s'est, dans un bel ensemble, abstenue d'évoquer ce fait. Une bonne raison pour découvrir cette face cachée du « roi des beats ».

 

Le « petit agneau Jésus »

Jack Kerouac est né à Lowell, dans le Massachusetts, en 1922, d'une famille catholique d'origine canadienne française. L'éducation chrétienne qu'il reçut laissa en lui des traces profondes. Dans Visions de Gérard (1963), son roman le plus religieux, Kerouac, le chef de file des « beats », les entretient de la Vierge Marie. Du reste, il en voulut sans cesse à l'écrivain Norman Mailer d'avoir déblatéré sur la mort de Dieu. Sa passion pour le bouddhisme zen ne lui fit jamais renier sa foi catholique. C'est ainsi qu'il explique au poète Philip Whalen les consolations et la paix qu'il trouvait à prier sainte Thérèse et « le petit agneau Jésus ». Plus d'une fois, dans son balluchon d'errant, il lui arrivait d'emporter une Bible ou une image de Notre-Dame de Guadalupe pour laquelle il avait la plus grande dévotion.

Toute une jeunesse enthousiasmée par la lecture de Sur la route était loin de s'imaginer que son auteur faisait du stop au bord des autostrades un rosaire autour du cou et une médaille de saint Christophe, cousue amoureusement par sa mère, au revers de son sac à dos. Car aussi surprenant que cela puisse paraître, Kerouac, entre deux virées folles, revenait vivre chez sa maman (« Mémère »). Au sortir d'incessantes nuits d'alcool, l'espoir lui revenait d'enfin mener une vie apaisée, entouré d'une femme et d'enfants ; il pensait avec nostalgie à ses idéaux d'ado-lescent : décrocher une bourse pour l'Université et devenir champion sportif afin d'atteindre à la fameuse formule mens sana in corpore sano.

Avec la religion, il est un autre point sur lequel Kerouac ne transige pas, le patriotisme : « Je suis pro-américain (...). Ce pays a donné à ma famille l'occasion de s'en sortir, plus ou moins, et je ne vois aucune raison de vilipender ledit pays ».

Partisan de McCarthy

D’où des prises de position qui stupéfieront - et consterneront - ses amis. En pleine Guerre froide, il se déclare partisan convaincu de l'action répressive du sénateur McCarthy visant à mettre hors d'état de nuire les personnalités politiques et intellectuelles ayant des sympathies communistes. En 1956, lors des élections présidentielles - même s'il ne vote pas - il se prononce pour le général Eisenhower et contre le candidat progressiste Adlai Stevenson. L'ultra-conservatrice John Birch Society ? Il est pour ! S'abonne-t-il à une revue ? Il choisit la National Review de William Buckley, considéré par la gauche comme un « politicien fasciste » (en réalité un membre de l'aile droite du Parti républicain).

Couvert d'insultes par la gauche radicale, son anticommunisme ne fit que croître. Dans son dernier livre Vanité de Duluoz (1968), il tient à écrire que « le mensonge est devenu prédominant dans le monde grâce, entre autres, à la propagande de la dialectique marxiste et aux techniques de l'Internationale communiste ». Les dires répétés de Kerouac contre « le lavage de cerveau communiste » finiront par l'éloigner de ses camarades Ginsberg et Ferlinghetti. Favoriser ou tolérer le communisme, qu'il définissait comme une forme séditieuse de la contestation, c'était pour lui faire preuve d'un libéralisme suicidaire. L'alcool ne l'amenait pas à de plus tendres sentiments. Peter Orlowsky - poète de son état et « ami » de Ginsberg - témoigne : « Il me rabâchait sa haine des communistes, m'assurant qu'il était prêt à monter dans un arbre avec un fusil et à descendre les communistes, s'il le fallait ».

Kerouac n'a rien d'un doctrinaire ! Son état d'esprit dans le domaine politique correspond à celui de la « majorité silencieuse ». Plus d'une fois, il regrettait que ses voisins le prennent pour un hurluberlu, alors qu'il ne désirait être... qu'un bon patriote ! Même sur des problèmes comme celui de la drogue, ses vues ne laissent pas de surprendre : ainsi il était convaincu que le LSD avait été introduit par les Soviétiques aux États -Unis dans le but de s'en prendre au fondement moral du pays.

Kerouac était viscéralement attaché à la bannière étoilée : en visite chez des amis, il s'aperçut que le divan était recouvert d'un drapeau américain ; aussitôt, il l'enleva, le plia soigneusement et le reposa avant de s'asseoir. Les campagnes pro-vietcongs des Joan Baez, Jane Fonda et autres Bob Dylan le mettaient hors de lui ; il affirmait alors être demeuré un « marine » prêt à partir incontinent pour le Vietnam.

Les ancêtres français

Patriote américain, Kerouac était également très fier de ses lointains ancêtres français. C'est vers 1750 que le baron Alexandre Lebris de Kerouac quitta sa Bretagne pour le Canada où une terre lui avait été attribuée. Son livre Satori à Paris (1966) nous narre les tribulations de Jack parti découvrir, deux cent dix ans plus tard, les traces de son ancienne famille dont la devise était : « Aime, Souffre, Travaille ». Par-delà un voyage funambulesque, il découvre, un peu naïvement mais non sans émotion, ce pays où « les Bretons étaient contre les révolutionnaires, qui étaient des athées, qui tranchaient les têtes au nom de la fraternité, tandis que les Bretons avaient des raisons paternelles de rester fidèles à leur ancien mode de vie » ; cette remontée dans le temps l’amène à affirmer : « Je ne suis pas bouddhiste, je suis un catholique en pèlerinage sur cette terre ancestrale qui s'est battue pour le catholicisme, à dix contre un, et qui a pourtant fini par gagner, car certes, à l'aube, je vais entendre sonner le tocsin, les cloches vont sonner pour les morts ». De ces liens charnels, Kerouac en déduisit constamment que la France était sa véritable patrie.

L'importance de se rattacher à un passé, à un environnement n'a pas échappé à Kerouac qui écrit dans Vanité de Duluoz : « Partout dans le monde les intellectuels des villes vivent coupés de la terre et de ceux qui la cultivent, et ne sont en fin de compte que des insensés dépourvus de racines ». Il va jusqu'à s'en prendre à « toute cette ordure superficielle des existentialistes, des hipsters et des bourgeois décadents ».

Kerouac a perpétuellement essayé de se démarquer de l’étouffante étiquette de philosophe des bas-fonds. Après avoir lu Sur la route, les gens voulaient à tout prix que le mot « beat » ne signifiât qu'un « débordement de frénésie hystérique sans objet ». Kerouac, au cours de divers entretiens, ne cesse de proclamer que « la beat generation ce n'était pas les voyous, ni la canaille, les durs, les je-m'en-foutistes, ni les déracinés ». Pour lui, the « beat » désignait bien une route, mais la route de celui qui recherche la béatitude [du latin beatus : saint], à l'instar de saint François d'Assise.

Avant de s'éteindre « éreinté et accablé d'ennui » à l'âge de 47 ans, Kerouac, homme de tous les paradoxes, avait également tenu à préciser : « Je suis artiste et conteur, un écrivain dans la grande tradition narratrice française, et non le porte-parole d'un million de voyous ».

 

Philippe Vilgier, Le Choc du mois n° 5 (avril 1988).

 



Dans Satori à Paris (1966), Kerouac découvre le cognac et le glorieux combat des Chouans



21.06.2007

EMPIRE

EMPIRE


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Conception d'organisation de la politique et de la souveraineté conforme à des principes organiques, conciliant à la fois la Puissance unifiante de la fonction souveraine et la diversité vivante de la société, de la culture, de l'économie et de l'espace. L'Empire tout à la fois transcende et garantit les diversités.

L'Empire est pour nous à la fois un mythe à régénérer et à appliquer à l'Europe à partir des exemples macédonien, romain, germanique, et une philosophie politique et géopolitique. Mais nous n'entendons pas en faire une utopie en la réduisant à une description institutionnelle ou à un programme. Notre vision impériale comporte 3 axes :

1)  L'Empire unifie autour de la fonction première de toute société équilibrée, la fonction de souveraineté, ce qui relève de l'essence du politique et de la conscience historique, donc du destin ; pour le reste, il préserve la diversité de toutes les autres fonctions, des institutions, etc., qui n'ont pas d'incidence directe dans ces deux domaines. L'Empire fédère mais n'homogénéise pas, au contraire de la "Nation".

2) En deuxième lieu, son existence ne se justifie que par la recherche de la puissance et de la grandeur culturelles et historiques des peuples qu'il rassemble en une communauté politique. En revanche, ce qui relève du bien-être et du "social" regarde les institutions propres des peuples mais pas l'instance impériale.

3) En troisième lieu, puiqu'il est, selon nous, par nature ouvert sur le monde, prêt à y jouer un rôle à la mesure de sa puissance et non exclusif des autres entités politiques ou culturelles, l'Empire est universel mais non universaliste, car les peuples qui le constituent, dans notre conception tout au moins, n'ont pas de vocation à s'étendre à toute la Terre, ni territorialement ni ethniquement. En ce sens, l'Empire n'est pas républicain, au sens français ou américain, et se distingue du système occidental actuel qui entend, au contraire, inclure et homogénéiser tous les peuples. Empire ne signifie pas impérialisme. L'Empire, selon notre conception, n'inclut et ne prend en charge le destin que des seuls peuples qui peuvent, historiquement, ethniquement et culturellement, se dire et se sentir parties de la même communauté. Nous pensons que ce "sentiment" est historialement fondé à surgir en Europe, Est et Ouest unis/réunis. Une Europe dont les "nations-États", au sens des idéologies actuellement dominantes, ne nous paraissent pas légitimes. En effet, à nos yeux, seule une Europe impériale structurée par le maillage des régions ethniques nous semble, à terme, viable et donc légitime. Historiquement, la notion d'Empire a toujours eu contre elle, d'une part, le pouvoir théocratique et le pouvoir marchand (l'un et l'autre foncièrement cosmopolites), et d'autre part, le principe de l'État-Nation dont la logique est fondamentalement sécessionniste, centralisatrice, homogénéisante et réductrice, et dont l'esprit très "provincial" génère le chauvinisme de bête à cornes. Cette idée impériale, nous voulons aujourd'hui la reprendre à notre compte, en lui donnant le sens de mouvement que lui conférait déjà Moeller van den Bruck.

À lire : Qu'est-ce qu'un empire ? (P. Richardot)


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La Notion d'Empire, de Rome à nos jours


(avec un appendice sur la "subsidiarité")


 

Dans la mémoire européenne, souvent confuse voire inconsciente, l'Empire romain demeure la quintessence de l'ordre. Il apparaît comme une victoire sur le chaos, inséparable de la pax romana. Le fait d'avoir maintenu la paix à l'intérieur des limes et d'avoir confiné la guerre sur des marches lointaines (Parthes, Maures, Germains, Daces) pendant plusieurs siècles, pour notre inconscient, est une preuve d'excellence. Même s'il est difficile de donner une définition universelle du terme d'Empire - l'Empire romain n'étant pas comparable à l'Empire inca, l'Empire de Gengis Khan à l'Autriche-Hongrie des Habsbourgs - Maurice Duverger s'est efforcé de souligner quelques caractéristiques des Empires qui se sont succédé sur la scène de l'histoire (dans son introduction au livre du Centre d'analyse comparative des systèmes politiques, Le concept d'Empire, PUF, 1980) :

D'abord, comme l'avait déjà remarqué le linguiste français Gabriel Gérard en 1718, l'Empire est un "État vaste et composé de plusieurs peuples", par opposition au royaume, poursuit Duverger, moins étendu et reposant sur "l'unité de la nation dont il est formé". De cette définition, nous pouvons déduire, avec Duverger, trois éléments :

  • a) L'empire est monarchique, le pouvoir suprême est assumé par un seul titulaire, désigné par voie d'hérédité et présentant un caractère sacré (une fonction sacerdotale).
  • b) L'étendue du territoire constitue un critère fondamental des empires, sans que l'on ne puisse donner de mesure précise. La grandeur du territoire est ici subjective.
  • c) L'Empire est toujours composé de plusieurs peuples, sa grandeur territoriale impliquant d'office la diversité culturelle. Selon Karl Werner, "un royaume, c'est un pays ; un empire, c'est un monde".


L'Empire, qui est donc un système politique complexe qui met un terme au chaos, et revêt une dimension sacrée précisément parce qu'il génère l'ordre, a une dimension militaire, comme nous allons le voir quand nous aborderons le cas du Saint-Empire romain de la Nation Germanique, mais aussi une dimension civile constructive : il n'y a pas d'Empire sans organisation pratique de l'espace, sans réseau de routes (les voies romaines, indices concrets de l'impérialité de Rome), les routes étant l'armature de l'Empire, sans un commerce fluvial cohérent, sans aménagement des rivières, creusement de puits, établissement de canaux, vastes systèmes d'irrigation (Égypte, Assyrie, Babylone, "l'hydraulisme" de Wittfogel). Au XIXe siècle, quand la nécessité de réorganiser l'Europe se fait sentir, quand surgit dans les débats une demande d'Europe, l'économiste allemand Friedrich List parle de réseaux ferroviaires et de canaux pour souder le continent. Le grand espace, héritier laïque et non sacré de l'Empire, réclame aussi une organisation des voies de communication.

"Dans tout ensemble impérial, l'organisation des peuples est aussi variée que l'organisation de l'espace. Elle oscille partout entre deux exigences contraires et complémentaires : celle de la diversité, celle de l'unité" (Duverger, op. cit.). "Les Perses ont soumis plusieurs peuples, mais ils ont respecté leurs particularités : leur règne peut donc être assimilé à un empire" (Hegel). Par nature, les Empires sont donc plurinationaux. Ils réunissent plusieurs ethnies, plusieurs communautés, plusieurs cultures, autrefois séparées, toujours distinctes. Leur assemblage, au sein de la structure impériale, peut prendre plusieurs formes. Pour maintenir cet ensemble hétérogène, il faut que le pouvoir unitaire, celui du titulaire unique, apporte des avantages aux peuples englobés et que chacun conserve son identité. Le pouvoir doit donc à la fois centraliser et tolérer l'autonomie : centraliser pour éviter la sécession des pouvoirs locaux (féodaux) et tolérer l'autonomie pour maintenir langues, cultures et mœurs des peuples, pour que ceux-ci ne se sentent pas opprimés.

Il faut enfin, ajoute Duverger, que chaque communauté et chaque individu aient conscience qu'ils gagnent à demeurer dans l'ensemble impérial au lieu de vivre séparément. Tâche éminemment difficile qui souligne la fragilité des édifices impériaux : Rome a su maintenir un tel équilibre pendant des siècles, d'où la nostalgie de cet ordre jusqu'à nos jours. Les imperfections de l'administration romaine ont été certes fort nombreuses, surtout en période de déclin, mais ces dysfonctionnements étaient préférables au chaos. Les élites ont accepté la centralisation et ont modelé leur comportement sur celui du centre, les masses rurales ont conservé leurs mœurs intactes pratiquement jusqu'à la rupture des agrégats ruraux, due à la Révolution industrielle (avec la parenthèse noire des procès de sorcelleries).

Duverger signale aussi l'une des faiblesses de l'Empire, surtout si l'on souhaite en réactualiser les principes de pluralisme : la notion de fermeture, symbolisée éloquemment par la Muraille de Chine ou le Mur d'Hadrien. L'Empire se conçoit comme un ordre, entouré d'un chaos menaçant, niant par là même que les autres puissent posséder eux-mêmes leur ordre ou qu'il ait quelque valeur. Chaque empire s'affirme plus ou moins comme le monde essentiel, entouré de mondes périphériques réduits à des quantités négligeables. L'hégémonie universelle concerne seulement "l'univers qui vaut quelque chose". Rejeté dans les ténèbres extérieures, le reste est une menace dont il faut se protéger.

Dans la plupart des empires non européens, l'avènement de l'empire équivaut au remplacement des dieux locaux par un dieu universel. Le modèle romain fait figure d'exception : il ne remplace pas les dieux locaux, il les intègre dans son propre panthéon. Le culte de l'imperator s'est développé après coup, comme moyen d'établir une relative unité de croyance parmi les peuples divers dont les dieux entraient au Panthéon dans un syncrétisme tolérant. Cette République de divinités locales n'impliquaient pas de croisades extérieures puisque toutes les formes du sacré pouvaient coexister.

Quand s'effondre l'Empire romain, surtout à cause de sa décadence, le territoire de l'Empire est morcellé, divisé en de multiples royaumes germaniques (Francs, Suèbes, Wisigoths, Burgondes, Ostrogoths, Alamans, Bavarois, etc.) qui s'unissent certes contre les Huns (ennemi extérieur) mais finissent par se combattre entre eux, avant de sombrer à leur tour dans la décadence (les "rois fainéants") ou de s'évanouir sous la domination islamique (Wisigoths, Vandales). De la chute de Rome au Ve siècle à l'avènement des Maires du Palais et de Charlemagne, l'Europe, du moins sa portion occidentale, connaît un nouveau chaos, que le christianisme seul s'avère incapable de maîtriser.

De l'Empire d'Occident, face à un Empire d'Orient moins durement étrillé, ne demeurait intacte qu'une Romania italienne, réduite à une partie seulement de la péninsule. Cette Romania ne pouvait prétendre au statut d'Empire, vu son exigüité ; territoriale et son extrême faiblesse militaire. Face à elle, l'Empire d'Orient, désormais "byzantin", parfois appelé "grec" et un Regnum Francorum territorialement compact, militairement puissant, pour lequel, d'ailleurs, la dignité impériale n'aurait pu être qu'un colifichet inutile, un simple titre honorifique. À la Romania, il ne reste plus que le prestige défunt et passé de l'Urbs, la Ville initiale de l'histoire impériale, la civitas de l'origine qui s'est étendue à l'Orbis romanus. Le citoyen romain dans l'Empire signale son appartenance à cet Orbis, tout en conservant sa natio (natione Syrus, natione Gallus, natione Germanicus, etc.) et sa patria, appartenance à telle ou telle ville de l'ensemble constitué par l'Orbis. Mais la notion d'Empire reste liée à une ville : Rome ou Byzance, si bien que les premiers rois germaniques (Odoacre, Théodoric) après la chute de Rome reconnaissent comme Empereur le monarque qui siège à Constantinople.

Si la Romania italienne conservait symboliquement la Ville, Rome, symbole le plus tangible de l'Empire, légitimité concrète, elle manquait singulièrement d'assises territoriales. Face à Byzance, face à la tentative de reconquête de Justinien, la Romania et Rome, pour restaurer leur éclat, pour être de nouveau les premières au centre de l'Orbis, devaient très naturellement tourner leur regard vers le roi des Francs (et des Lombards qu'il venait de vaincre), Charles. Mais les lètes francs, fiers, n'avaient pas envie de devenir de simples appendices d'une minuscule Romania dépourvue de gloire militaire. Entretemps, le Pape rompt avec l'Empereur d'Orient. Le Saint-Siège, écrit Pirenne, jusqu'alors orienté vers Constantinople, se tourne résolument vers l'Occident et, afin, de reconquérir à la chrétienté ses positions perdues, commence à organiser l'évangélisation des peuples 'barbares' du continent. L'objectif est clair : se donner à l'Ouest les bases d'une puissance, pour ne plus tomber sous la coupe de l'Empereur d'Orient. Plus tard, l'Église ne voudra plus se trouver sous la coupe d'un Empereur d'Occident.

Le Regnum Francorum aurait parfaitement pu devenir un empire seul, sans Rome, mais Rome ne pouvait plus redevenir un centre crédible sans la masse territoriale franque. De là, la nécessité de déployer une propagande flatteuse, décrivant en latin, seule langue administrative du Regnum Francorum (y compris chez les notaires, les refendarii civils et laïques), les Francs comme le nouveau "peuple élu de Dieu", Charlemagne comme le "Nouveau Constantin" avant même qu'il ne soit couronné officiellement Empereur (dès 778 par Hadrien Ier), comme un "Nouveau David" (ce qui laisse penser qu'une opposition existait à l'époque entre les partisans de "l'idéologie davidique" et ceux de "l'idéologie constantinienne", plus romaine que "nationale"). Avant de devenir Empereur à Rome et par la grâce du Pape, Charlemagne pouvait donc se considérer comme un "nouveau David", égal de l'Empereur d'Orient. Ce qui ne semblait poser aucun problème aux nobles francs ou germaniques.

Devenir Empereur de la Romania posait problème à Charlemagne avant 800, année de son couronnement. Certes, devenir Empereur romano-chrétien était intéressant et glorieux mais comment y parvenir quand la base effective du pouvoir est franque et germanique. Les sources nous renseignent sur l'évolution : Charlemagne n'est pas Imperator Romanorum mais Romanum imperium gubernans qui est per misericordiam Dei rex Francorum et Langobardorum. Sa nouvelle dignité ne devait absolument pas entamer ou restreindre l'éclat du royaume des Francs, son titre de Rex Francorum demeurant l'essentiel. Aix-la-Chapelle, imitée de Byzance mais perçue comme "Anti-Constantinople", reste la capitale réelle de l'Empire.

Mais l'Église pense que l'Empereur est comme la lune : il ne reçoit sa lumière que du "vrai" empereur, le Pape. À la suite de Charlemagne, se crée un parti de l'unité, qui veut surmonter l'obstacle de la dualité franco-romaine. Louis le Pieux, successeur de son père, sera surnommé Hludowicus imperator augustus, sans qu'on ne parle plus de Francs ou de Romains. L'Empire est un et comprend l'Allemagne, l'Autriche, la Suisse, la France et les États du Bénélux actuels. Mais, le droit franc ne connaissait pas le droit de primogéniture : à la mort de Louis le Pieux, l'Empire est partagé entre ses descendants en dépit du titre impérial porté par Lothaire Ier seul. Suivent plusieurs décennies de déclin, au bout desquels s'affirment deux royaumes, celui de l'Ouest, qui deviendra la France, et celui de l'Est, qui deviendra le Saint-Empire ou, plus tard, la sphère d'influence allemande en Europe.

Harcelée par les peuples extérieures, par l'avance des Slaves non convertis en direction de l'Elbe (après l'élimination des Saxons par Charlemagne en 782 et la dispersion des survivants dans l'Empire, comme en témoignent les Sasseville, Sassenagues, Sachsenhausen, etc.), les raids sarazins et scandinaves, les assauts des Hongrois, l'Europe retombe dans le chaos. Il faut la poigne d'un Arnoulf de Carinthie pour rétablir un semblant d'ordre. Il est nommé Empereur. Mais il faudra attendre la victoire du roi saxon Othon Ier en 955 contre les Hongrois, pour retrouver une magnificence impériale et une paix relative. Le 2 février 962, en la Basilique Saint-Pierre de Rome, le souverain germanique, plus précisément saxon (et non plus franc), Othon Ier, est couronné empereur par le Pape. L'Empire n'est plus peppinide-carolingien-franc mais allemand et saxon. Il devient le "Saint-Empire".

En 911 en effet, la couronne impériale a échappé à la descendance de Charlemagne pour passer aux Saxons (est-ce une vengeance pour Werden ?), Henri Ier l'Oiseleur (919-936), puis Othon (936-973). Comme Charlemagne, Othon est un chef de guerre victorieux, élu et couronné pour défendre l'œcumène par l'épée. L'Empereur, en ce sens, est l'avoué de la Chrétienté, son protecteur. Plus que Charlemagne, Othon incarne le caractère militaire de la dignité impériale. Il dominera la papauté et subordonnera entièrement l'élection papale à l'aval de l'Empereur. Certaines sources mentionnent d'ailleurs que le Pape n'a fait qu'entériner un fait accompli : les soldats qui venaient d'emporter la décision à Lechfeld contre les Hongrois avaient proclamé leur chef Empereur, dans le droit fil des traditions de la Germanie antique, en se référant au "charisme victorieux" (Heil) qui fonde et sanctifie le pouvoir suprême.

En hissant ce chef saxon à la dignité impériale, le Pape opère le fameuse translatio Imperii ad Germanos (et non plus ad Francos). L'Empereur devra être de race germanique et non plus seulement d'ethnie franque. Un "peuple impérial" se charge dès lors de la politique, laissant intactes les identités des autres : le règne des othoniens élargira l'œcumène franc/européen à la Pologne et à la Hongrie (Bassin danubien - Royaume des Avars). Les othoniens dominent véritablement la Papauté, nomment les évêques comme simples administrateurs des provinces d'Empire. Mais le pouvoir de ces "rois allemands", théoriquement titulaires de la dignité impériale, va s'estomper très vite : Othon II et Othon III accèdent au trône trop jeunes, sans avoir été véritablement formés ni par l'école ni par la vie ou la guerre.

Othon II, manipulé par le Pape, engage le combat avec les Sarazins en Italie du Sud et subit une cuisante défaite à Cotrone en 982. Son fils Othon III commence mal : il veut également restaurer un pouvoir militaire en Méditerranée qu'il est incapable de tenir, faute de flotte. Mais il nomme un Pape allemand, Grégoire V, qui périra empoisonné par les Romains qui ne veulent qu'un Pape italien. Othon III ne se laisse pas intimider ; le Pape suivant est également allemand : Gerbert d'Aurillac (Alaman d'Alsace) qui coiffe la tiare sous le nom de Sylvestre II. Les barons et les évêques allemands finissent pas lui refuser troupes et crédits et le chroniqueur Thietmar de Merseburg pose ce jugement sévère sur le jeune empereur idéaliste : "Par jeu enfantin, il tenta de restaurer Rome dans la gloire de sa dignitié de jadis". Othon III voulait fixer sa résidence à Rome et avait pris le titre de Servus Apostolorum (Esclave des Apôtres).

Les "rois allemands" ne pèseront plus très lourd devant l'Église après l'an 1002, dans la foulée des croisades, par la contre-offensive théocratique, où les Papes vont s'enhardir et contester aux Empereurs le droit de nommer les évêques, donc de gouverner leurs terres par des hommes de leur choix. Grégoire VII impose le Dictatus Papae, par lequel, entre moultes autres choses, le roi n'est plus perçu que comme Vicarius Dei, y compris le "Rex Teutonicorum" auquel revient prioritairement le titre d'Empereur. La querelle des Investitures commence pour le malheur de l'Europe, avec la menace d'excommunication a-dressée à Henri IV (consommée en 1076). Les vassaux de l'Empereur sont encouragés à la désobéissance, de même que les villes bourgeoises (les "ligues lombardes"), ce qui vide de substance politique tout le centre de l'Europe, de Brême à Marseille, de Hambourg à Rome et de Dantzig à Venise.

Par ailleurs, les croisades expédient au loin les éléments les plus dynamiques de la chevalerie, l'Inquisition traque toute déviance intellectuelle et les sectes commencent à prospérer, promouvant un dualisme radical (Concile des hérétiques de St. Félix de Caraman, 1167) et un idéal de pauvreté mis en équa-tion avec une "complétude de l'âme" (Vaudois). En acceptant l'humiliation de Canossa (1077), l'Empereur Henri IV sauve certes son Empire mais provisoirement : il met un terme à la furie vengeresse du Pape romain qui a soudoyé les princes rebelles. Mort excommunié, on lui refuse une sépulture, mais le simple peuple le reconnait comme son chef, l'enterre et répend sur sa pauvre tombe des graines de blé, symbole de ressurection dans la tradition paysanne/païenne des Germains : la cause de l'Empereur apparaissait donc plus juste aux humbles qu'aux puissants.

Frédéric Ier Barberousse tente de redresser la barre, d'abord en aidant le Pape contre le peuple de Rome révolté et les Normands du Sud. L'Empereur ne mate que les Romains. Il s'ensuivra six campagnes en Italie et le grand schisme, sans qu'aucune solution ne soit apportée. Son petit-fils Frédéric II Hohenstaufen, sorte de surdoué, très tôt orphelin de père et de mère, virtuose des techniques de combat, intellectuel formé à toutes les disciplines, doté de la bosse des langues vivantes et mortes, se verra refuser d'abord la dignité impériale par l'autocrate Innocent III : "C'est au Guelfe que revient la Couronne car aucun Pape ne peut aimer un Staufer !". Ce que le Pape craint par-dessus tout c'est l'union des Deux-Siciles (Italie du Sud) et l'Empire germano-italien, union qui coincerait les États pontificaux entre deux entités géopolitiques dominées par une seule autorité. Frédéric II a d'autres plans, avant même de devenir Empereur : au départ de la Sicile, reconstituer, avec l'appui d'une chevalerie allemande, espagnole et normande, l'œcumène romano-méditerranéen.

Son projet était de dégager la Méditerranée de la tutelle musulmane, d'ouvrir le commerce et l'industrie en les couplant à l'atelier rhénan-germanique. C'est la raison de ses croisades, qui sont purement géopolitiques et non religieuses : la chrétienté doit demeurer, l'islam également, ainsi que les autres religions, pour autant qu'elles apportent des éclairages nouveaux à la connaissance. En ce sens, Frédéric II redevient "romain", par un tolérance objective, ne cherchant que la rentabilité pragmatique, qui n'exclut pas le respect pieux des valeurs religieuses : cet Empereur qui ne cesse de hanter les grands esprits (Brion, Benoist-Méchin, Kantorowicz, de Stefano, Horst, etc.) est protéiforme, esprit libre et défenseur du dogme chrétien, souverain féodal en Allemagne et prince despotique en Sicile ; il réceptionne tout en sa personne, synthétise et met au service de son projet politique. Dans la conception hiérarchique des êtres et des fins terrestres que se faisait Frédéric II, l'Empire constituait le sommet, l'exemple impassable pour tous les autres ordres inférieurs de la nature. De même, l'Empereur, également au sommet de cette hiérarchie par la vertu de sa titulature, doit être un exemple pour tous les princes du monde, non pas en vertu de son hérédité, mais de sa supériorité intellectuelle, de sa connaissance ou de ses connaissances.

Les vertus impériales sont justice, vérité, miséricorde et constance :

  • La justice, fondement même de l'État, constitue la vertu essentielle du souverain. Elle est le reflet de la fidélité du souverain envers Dieu, à qui il doit rendre compte des talents qu'il a reçus. Cette jus-tice n'est pas purement idéale, immobile et désincarnée (métaphysique au mauvais sens du terme) : pour Frédéric II, elle doit être à l'image du Dieu incarné (donc chrétien) c'est-à-dire opérante. Dieu permet au glaive de l'Empereur, du chef de guerre, de vaincre parce qu'il veut lui donner l'occasion de faire descendre la justice idéale dans le monde. La colère de l'Empereur, dans cette optique, est noble et féconde, comme celle du lion, terrible pour les ennemis de la justice, clémente pour les pauvres et les vaincus.
  • La constance, autre vertu cardinale de l'Empereur, reflète la fidélité à l'ordre naturel de Dieu, aux lois de l'univers qui sont éternelles.
  • La fidélité est la vertu des sujets comme la justice est la vertu principale de l'Empereur. L'Empereur obéit à Dieu en incarnant la justice, les sujets obéissent à l'Empereur pour lui permettre de réaliser cette justice. Toute rébellion envers l'Empereur est assimilée à de la "superstition", car elle n'est pas seulement une révolte contre Dieu et contre l'Empereur mais aussi contre la nature même du monde, contre l'essence de la nature, contre les lois de la conscience.
  • La notion de miséricorde nous renvoie à l'amitié qui a unit Frédéric II à Saint-François d'Assise. Frédéric ne s'oppose pas à la chrétienté et à la papauté, en tant qu'institutions. Elles doivent subsister. Mais les Papes ont refusé de donner à l'Empereur ce qui revient à l'Empereur. Ils ont abandonné leur magistère spirituel qui est de dispenser de la miséricorde. François d'Assise et les frères mineurs, en faisant vœu de pauvreté, contrairement aux Papes simoniaques, rétablissent la vérité chrétienne et la miséricorde, en acceptant humblement l'ordre du monde. Lors de leur rencontre en Apulie, Frédéric II dira au "Poverello" : "François, avec toi se trouve le vrai Dieu et son Verbe dans ta bouche est vrai, en toi il a dévoilé sa grandeur et sa puissance". L'Église possède dans ce sens un rôle social, caritatif, non politique, qui contribue à préserver, dans son "créneau", l'ordre du monde, l'harmonie, la stabilité. Le "péché originel" dans l'optique non-conformiste de Frédéric II est dès lors l'absence de lois, l'arbitraire, l'incapacité à 'éthiciser' la vie publique par fringale irraisonnée de pouvoir, de possession.


L'Empereur, donc le politique, est également responsable du savoir, de la diffusion de la "vérité" : en créant l'université de Naples, en fondant la faculté de médecine de Salerne, Frédéric II affirme l'indépendance de l'Empire en matière d'éducation et de connaissance. Cela ne lui fut pas pardonné (destin de ses enfants).

L'échec du redressement de Frédéric II a sanctionné encore davantage le chaos en Europe centrale. L'Empire qui est potentiellement facteur d'ordre n'a plus pu l'être pleinement. Ce qui a conduit à la catastrophe de 1648, où le morcellement et la division a été savamment entretenue par les puissances voisines, en premier lieu par la France de Louis XIV. Les autonomies, apanages de la conception impériale, du moins en théorie, disparaissent complètement sous les coups de boutoir du centralisme royal français ou espagnol. Le "droit de résistance", héritage germanique et fondement réel des droits de l'homme, est progressivement houspillé hors des consciences pour être remplacé par une théorie jusnaturaliste et abstrai-te des droits de l'homme, qui est toujours en vigueur aujourd'hui.

Toute notion d'Empire aujourd'hui doit reposer sur les quatre vertus de Frédéric II Hohenstaufen : justice, vérité, miséricorde et constance. L'idée de justice doit se concrétiser aujourd'hui par la notion de subsidiarité, donnant à chaque catégorie de citoyens, à chaque communauté religieuse ou culturelle, professionnelle ou autre, le droit à l'autonomie, afin de ne pas mutiler un pan du réel. La notion de vérité passe par une revalorisation de la "connaissance", de la "sapience" et d'un respect des lois naturelles. La miséricorde passe par une charte sociale exemplaire pour le reste de la planète. La notion de constance doit nous conduire vers une fusion du savoir scientifique et de la vision politique, de la connaissance et de la pratique politicienne quotidienne.

Nul ne nous indique mieux les pistes à suivre que Sigrid Hunke, dans sa persepective "unitarienne" et européo-centrée : affirmer l'identité européenne, c'est développer une religiosité unitaire dans son fonds, polymorphe dans ses manifestations ; contre l'ancrage dans nos esprits du mythe biblique du péché originel, elle nous demande de réétudier la théologie de Pélagius, l'ennemi irlandais d'Augustin. L'Europe, c'est une perception de la nature comme épiphanie du divin : de Scot Erigène à Giordano Bruno et à Goethe. L'Europe, c'est également une mystique du devenir et de l'action : d'Héraclite, à Maître Eckhart et à Fichte. L'Europe, c'est une vision du cosmos où l'on constate l'inégalité factuelle de ce qui est égal en dignité ainsi qu'une infinie pluralité de centres, comme nous l'enseigne Nicolas de Cues.

Sur ces bases philosophiques se dégageront une nouvelle anthropologie, une nouvelle vision de l'homme, impliquant la responsabilité (le principe "responsabilité") pour l'autre, pour l'écosystème, parce que l'homme n'est plus un pécheur mais un collaborateur de Dieu et un miles imperii, un soldat de l'Empire. Le travail n'est plus malédiction ou aliénation mais bénédiction et octroi d'un surplus de sens au monde. La technique est service à l'homme, à autrui.

Par ailleurs, le principe de "subsidiarité", tant évoqué dans l'Europe actuelle mais si peu mis en pratique, renoue avec un respect impérial des entités locales, des spécificités multiples que recèle le monde vaste et diversifié. Le Prof. Chantal Millon-Delsol constate que le retour de cette idée est due à trois facteurs :

  1. La construction de l'Europe, espace vaste et multiculturel, qui doit forcément trouver un mode de gestion qui tiennent compte de cette diversité tout en permettant d'articuler l'ensemble harmonieusement. Les recettes royales-centralistes et jacobines s'avérant obsolètes.
  2. La chute du totalitarisme communiste a montré l'inanité des "systèmes" monolithiques.
  3. Le chômage remet en cause le providentialisme d'État à l'Ouest, en raison de l'appauvrissement du secteur public et du déficit de citoyenneté. "Trop secouru, l'enfant demeure immature ; privé d'aide, il va devenir une brute ou un idiot".


La construction de l'Europe et le ressac ou l'effondrement des modèles conventionnels de notre après-guerre nécessite de revitaliser une "citoyenneté d'action", où l'on retrouve la notion de l'homme coauteur de la création divine et l'idée de responsabilité. Tel est le fondement anthropologique de la subsidiarité, ce qui a pour corollaire : la confiance dans la capacité des acteurs sociaux et dans leur souci de l'intérêt général ; l'intuition selon laquelle l'autorité n'est pas détentrice par nature de la compétence absolue quant à la qualification et quant à la réalisation de l'intérêt général.

Mais, ajoute Chantal Millon-Delsol, l'avènement d'une Europe subsidiaire passe par une condition sociologique primordiale : la volonté d'autonomie et d'initiative des acteurs sociaux, ce qui suppose que ceux-ci n'aient pas été préalablement brisés par le totalitarisme ou infantilisés par un État paternel (solidarité solitaire par le biais de la fiscalité ; redéfinition du partage des tâches). Notre tâche dans ce défi historique, donner harmonie à un grand espace pluriculturel, passe par une revalorisation des valeurs que nous avons évoquées ici en vrac au sein de structures associatives, préparant une citoyenneté nouvelle et active, une milice sapientiale.


Robert Steuckers (conférence prononcée à la tribune du "Cercle Hélios", Île-de-France, 1995).


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Sur le “modèle impérial” pour l’Europe de demain

 

Legio roma

> Réponse de Robert Steuckers à un étudiant dans le cadre d’un mémoire de fin d’étude (mai 1998).

En ce qui concerne la construction européenne, Alain de Benoist affirme préférer le modèle impérial comme mode de construction politique. Et vous, même, animateur de “Synergies européennes” ?

Mon option est également “impériale”. Mais il faut s’entendre sur le mot. Les termes “imperium”, “empire”, “impérial” revêtent dans le langage quotidien des acceptions très différentes et parfois contradictoires. Je tiens tout de suite à dire que, pour moi, le terme “empire” ne signifie nullement ce mixte de militarisme et d’idéologie conquérante que l’on trouve dans les phases décadentes de la République romaine et dans le césarisme qui les a suivies, dans l’empire hellénistique d’Alexandre, dans le bonapartisme napoléonien ou dans l’hitlérisme. Ainsi que dans l’impérialisme économique de l’Angleterre victorienne ou des États-Unis après 1945.

Pour moi, l’empire idéal est un espace vaste et multiethnique/multiculturel, de dimensions continentales (p. ex. l’Europe), où règne, en droit constitutionnel, le principe de subsi­diarité, donnant à chaque entité territoriale, à chaque communauté linguistique ou ethnique, à chaque classe sociale ou corps de métier, à chaque strate organisée de la société (ordre des médecins, des architectes, des pharmaciens, etc., universités), la liberté de s’auto-administrer en toute autonomie, sans subir des interventions de l’instance hiérarchique la plus élevée ou d’une instance établie dans une capitale lointaine.

La subsidiarité valorise la proximité et l’identité des gouvernants et des gouvernés. La théorie de la subsidiarité a été énoncée par des auteurs comme Althusius, Gierke, Riehl, etc. (cf. NdSE n°17). La théorie de la subsidiarité est une option politique très présente dans l’espace géographique de l’Europe catholique et baroque (de la Flandre à la Bavière, l’Italie du Nord, la Hongrie, l’Autriche et la Croatie). Elle est un héritage du Saint-Empire médiéval et baroque.

Deux difficultés surgissent quand on manipule les notions d’empire et de subsidiarité dans l’orbite des nouvelles droites francophones.

Premièrement, Paris et la France ne font pas partie des espaces catholiques et baroques que je viens de mentionner. L’idée d’un empire bienveillant, garantissant le rapprochement systématique des gouvernants et des gouvernés, y est étrangère et y rencontre la plupart du temps une incompréhension inquiétante, bien que de très brillants universitaires français aient abordé avec brio cette question (Alexandre Marc, Guy Héraud, Chantal Millon-Delsol, Stéphane Pierré-Caps, etc. cf. NdSE n°17 & n°29). Ces auteurs constituent pour nous des références essentielles.

En dépit de ses efforts méritoires, de Benoist n’a pas pu dissiper l’ambiguïté existant entre la notion impériale, romaine et germanique du Saint-Empire et la notion militariste et bonapartiste dominante en France [pour examiner cette question, se reporter à  L'idée d'Empire]. C’est une ambiguité et une contradiction de plus dans la ND française. Alain de Benoist a toujours vivement regretté le désintérêt en France pour cette notion bienveillante de l’empire, mais a écarté de son entourage tous les hommes qui la défendaient pour s’entourer de personnages bizarres qui ne comprenaient strictement rien du tout à cette vision impériale, pluraliste et plastique de la politique ou qui s’y opposait carrément avec une rage et une obstination féroces (Philippe de Saint-Robert).

En Belgique, où la logique fédéraliste travaille le monde politique depuis des décennies, la logique de la subsidiarité et de la représentation de la societas civilis dans tous ses aspects (syndicats, mutuelles, associations professionnelles) doit présider toute réorientation idéologique. La logique de la subsidiarité et du fédéralisme sont présentes, bien que de façon incohérente et désordonnée, dans la culture politique et dans les réflexes populaires: elles doivent déboucher sur un corpus théorique cohérent puis sur une pratique politique cohérente, appelée à corriger les effets pervers et les dysfonctionnements qui ren­dent problématique la bonne marche de notre société (fédéralisme incomplet, survivances de structures incompatibles avec un fédéralisme cohérent, emprise des partis sur les corps intermédiaires de la société, surplombage des décisions par les états-majors des partis, dérives mafieuses de la partitocratie, verzuiling- pillarisation, etc.).

Dans le contexte belge, flamand comme wallon, ainsi que dans tous les contextes issus du Saint-Empire, la reprise mécanique, pure et simple du débat français est impossible : l’égalitarisme-nivelleur a fait moins de ravage en Belgique (et dans le reste du Saint-Empire) qu’en France, les différences qui innervent la société ont subsisté et se sont organisées, hélas le plus souvent selon des schémas inopportuns. Cette organisation des corps intermédaires est une bonne chose en soi : ce qu’il faut corriger, c’est leurs vices de fonctionnement. Telle doit être la tâche politique majeure. La notion d’égalité des pairs (et tous les citoyens sont pairs devant le droit et devant leurs droits et leurs devoirs constitutionnels) ne saurait être battue en brèche par un discours purement idéologique, où l’on absolutise l’attitude anti-égalitaire, jusqu’à l’absurde.

Deuxièmement, affirmer l’idée impériale contre les autres modèles de constitutions ou d’États implique un travail au niveau du droit. Une option politique de ce type implique de proposer des modèles susceptibles de fonctionner dans le consensus et sans heurts. De tels modèles existent forcément dans la réalité ou ont existé dans l’histoire, car proposer des modèles inexistants ou purement construits participerait d’une démarche utopique. Il n’y a nulle trace d’un tel travail dans l’histoire de la “nouvelle droite” parisienne. Une des raisons de la rupture entre le GRECE, - instance qui a incarné les premières phases de l’existence de la ND en France -, et “Synergies Européennes”, - qui entend proposer des modèles cohérents pour tous les pays d’Europe à l’heure de l’unification européenne -, réside précisément dans l’absence de modélisations concrétisables de la part du GRECE, où ces matières ont été systématiquement délaissées au profit de nébuleux engouements esthétiques sans grande consistance. À terme, l’UE devra à l’évidence se doter d’une constitution cohérente reposant sur les principes de droit qui régissent

  • a) la confédération helvétique,
  • b) les constitutions fédérales allemandes, autrichiennes et belges,
  • c) les structures de représentation des minorités ethniques (Danois au Schleswig, Sorabes en Lusace, Slovènes en Carinthie, Allemands en Wallonie orientale, etc.), qui devront être généralisées dans toute l’Europe,
  • d) la conception espagnole d’un État asymétrique de communautés autonomes,
  • e) les principes théoriques qui se profilent derrière la devolution britannique (Écosse, Pays de Galles),
  • f) les recherches des fédéralistes européens (Marc, Héraud, MacDougall, Peeters, etc.), que ceux-ci se soient situés à droite ou à gauche sur l’échiquier politique (nous avons le souci de mêler étroitement les applications traditionnelles du principe de subsidiarité et les projets militants et prospectifs du filon proudhonien de la gauche européenne).

Certes, l’exposé de ces doctrines juridiques et constitutionnelles ne suscite pas les enthousiasmes du grand public. Néanmoins, on ne peut pas faire l’impasse sur la question du droit constitutionnel de la future Europe, quand on prétend étudier les ressorts de la civilisation européenne dans le but de la sauver d’un certain naufrage. Je pense qu’il faut marteler et répéter à intervalles réguliers les argumentaires fédéralistes et subsidiaristes et montrer l’excellence des modèles constitutionnels que je viens de mentionner par rapport à ceux qui ont cru bon de se débarrasser des “organismes symbiotiques” et des “corps intermédaires” (cf. Bodin) de la societas civilis (Althusius ; cf. NdSE n°17) pour construire fébrilement une version ou une autre de la “Cité géométrique” (Gusdorf). Au seuil du IIIe millénaire, le retour à des formes d’organismes symbiotiques, respectueux des mille et une possibilités de l’homme, n’est possible que par une généralisation des modèles fédéralistes, qui rapprochent les gouvernants des gouvernés.

Le discours un peu vague sur la “société civile”, que l’on entend depuis quatre ou cinq ans en France, restera vague et confus s’il n’est pas étayé par un projet fédéraliste. Il n’y a pas d’organisation cohérente et consensuelle de la société civile sans l’adoption d’un modèle fédéral, si possible basé sur des traditions locales ou tiré d’une continuité précise, à la fois juridique et historique (droits coutumiers locaux, formes historiques de représentation, etc.). On ne peut pas, d’un côté, réclamer la défense de la société civile, et plaider de l’autre pour le maintien d’un modèle jacobin ou géométrique de l’État. Une telle démarche est généralement une escroquerie de la gauche.

Mais on ne peut pas davantage parler des régionalismes en limitant ceux-ci à leurs dimensions culturelles et esthétiques (ou en jouant aux “transgresseurs” et en n’applaudissant que les seules violences civiles ou terroristes des zones à risques en Europe) ou ne suggérant aucun modèle juridique qui permette de sauver globalement (politiquement, économiquement, culturellement, etc.) les différences qui composent et innervent l’Europe.

La revendication “impériale” n’est pas sérieuse si elle n’est pas assortie d’un plaidoyer pour une constitution fédéraliste complexe, cohérente, étayée et plongeant ses racines dans l’histoire. À la droite française d’en tirer les conclusions, c’est-à-dire de s’affirmer pour ce qu’elle est et pour ce qu’elle veut défendre : ou bien la societas civilis avec toutes ses différences symbiotiquement organisées ou bien les institutions dérivées de la Révolution française et du Code Napoléon, ou bien être une démocratie réelle et vivante de facture vieille-européenne ou bien être un “révolutionarisme institutionalisé” (et donc non fondamentalement démocratique)…


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L'empire d’Europe : la problématique Imperiale et la construction Européenne

"L'Europe aspire à l'Empire" (Jean-Louis Feuerbach)

PROLEGOMENES

Quiconque connaît l'histoire, sait que les empires ont joué un rôle essentiel dans l'évolution de l'humanité. Entre 50 et 200 ap. J.C.; en effet, quatre empires englobaient l'ensemble du monde civilisé : Rome, les Parthes Arsacides, le Kouchan et l'Etat des Han orientaux formaient un chapelet ininterrompu de la Grande-Bretagne à la Mer de Chine, autour et autour duquel ne vivaient que des barbares.

Ainsi un historien tel que Toynbee, dans sa "Grande Aventure de l'Humanité", voulait montrer comment nous sommes peu à peu passés d'une ère des civilisations locales (qui étaient le plus souvent des empires) à un ensemble universel, comment l'oekoumène a fini par recouvrir la terre entière. Il présente d'abord les premières civilisations, isolées et presque sans contact entre elles. Ensuite, il montre comment les empires, en expansion, se touchèrent et donc s'influencèrent mutuellement. Le processus prit de l'ampleur jusqu'aux Temps-Modernes au cours desquels toutes les civilisations furent reliées. L'Empire fut donc le principal agent de diffusion des civilisations(1).

Le sociologue et historien Wallerstein, pour sa part, oppose, sur un autre plan, les empires, unifiés politiquement, aux "économies mondes" qui surplombent un ensemble d'Etats de forces diverses, telle la Méditerranée du VIIe au IIe siècle av. JC avant son unification par Rome ou celui, postérieur mais qui couvrait le même espace, auquel Fernand Braudel consacra son maître ouvrage(XIVe-XVIe ap. JC). Avant les Temps-Modernes, la plupart des économies mondes se muèrent soit en empires, soit furent phagocytées par l'un d'eux. Au contraire, le capitalisme, aboutissement des économies mondes, se maintient depuis cinq siècles parce qu'il s'étend sur la presque totalité du globe : il "se fonde sur la prise en charge constante des pertes économiques par des entités politiques, tandis que le profit économique est distribué à des intérêts "privés"(2)." Le capitalisme surplombe tous les empires existants. Même l'URSS, qui tentait de s'y soustraire, devait en tenir compte. Il en concluait que seule l'instauration d'un empire universel socialiste pourrait mettre fin au capitalisme.

Le terme d'empire descend du mot latin imperium (l'autorité de commandement militaire, fût-ce par coercition que complétait la potestas, l'autorité par la force des valeurs). L'empereur cumulait un certain nombre de pouvoirs auparavant exercés par différents magistrats (les consuls, censeurs, tribuns, et le grand pontife) et octroyés à titre viager. Il était proclamé imperator par les soldats (le peuple en armes). Contrairement à l'imperium proconsulaire, celui de l'empereur était illimité dans le temps et l'espace et n'était subordonné à nul autre. Son pouvoir s'appuyait sur sa clientèle, sa fortune personnelle, le serment d'allégeance et son auctoritas (sa prééminence morale) (3).

Par la suite, lorsque l'hégémonie européenne s'étendit sur l'ensemble du globe, nous attribuâmes le nom d'empire à un certain nombre d'Etats, contemporains ou passés, qui présentaient des ressemblances avec ce que nous avions connu, à la manière des Grecs qui donnèrent aux dieux étrangers des noms issus de leur panthéon, quitte à commettre quelques imprécisions. Dès lors, certains auteurs distinguent deux sortes d'empires : la lignée européenne qui descend du principat et les "étrangers". En fait, on pourrait également concevoir une lignée chinoise, une lignée des empires mésopotamiens etc...

Mais, délaissant les formes singulières, nous aborderons la figure de l'Empire en tant qu'archétype qui apparaît sans cesse sous des aspects renouvelés depuis l'aube de l'Histoire (4).

TYPOLOGIE

Comme l'historien du droit John Gilissen, nous distinguons deux acceptions du terme Empire: stricto sensu, il s'agit d'une forme de gouvernement dominé par la figure d'un autocrate arborant le titre d'empereur ou un autre équivalent (pharaon, grand khan, roi des rois...); lato sensu, l'Empire désigne métaphoriquement tout état vaste et puissant quel que soit son mode de gouvernement. Comme nombre d'empires stricto sensu n'ont pas mérité en permanence au cours de leur durée formelle le titre de grande puissance, il convient de diviser ces Etats en trois catégories :

- les empires lato sensu ou grandes puissances;
- les empires stricto sensu qui furent à un moment ou à un autre de leur histoire des grandes puissances;
- les empires stricto sensu qui demeurèrent ou devinrent des Etats petits ou moyens.

En conséquence, nous considérerons par exemple que la Rome républicaine entra dans la première catégorie après la seconde guerre punique et passa dans la deuxième sous Auguste. Quant à l'empire d'Occident finissant, il appartenait au troisième groupe.

A la différence entre empires stricto sensu et lato sensu se surimpose un classement par types dont le nombre et la nature des catégories varient d'un auteur à l'autre. Quoique la typologie des empires nous apparaisse secondaire, nous nous sommes livrés à un jeu logique. Pour notre part, nous procédons par une série d'antinomies : nous opposons les empires terriens ou continentaux aux empires maritimes; les empires centralisés aux plus lâches; les empires de longue durée, souvent liés à une dynastie ou une à une succession de dynasties; aux empires éphémères qui sont le plus souvent l'oeuvre de grands conquérants. Il en résulte huit associations possibles qui dessinent assez précisément les caractéristiques des différentes sortes d'empires:

1) terrestre/centralisé/éphémère. Exemple : Napoléon Ier
2) terrestre/centralisé/durable. Exemple : Rome du Bas-Empire
3) terrestre/décentralisé/éphémère. Exemple : de conquête
4) terrestre/décentralisé/durable. Exemple : l'Akkad de Sargon (- 2340), la Rome du Haut Empire
5) maritime/centralisé/éphémère. Exemple : le Japon au 20è siècle
6) maritime/centralisé/durable. Exemple : Athènes (- 479-404)
7) maritime/décentralisé/éphémère. Exemple : empire de Knut le Grand (1013-1033)
8) maritime/décentralisé/durable. Exemple : empires espagnols et portugais

Pour plus de précision, nous adjoignons aux classes précédentes deux sous-catégories. Parmi les empires de conquête, il nous semble qu'il faut distinguer ceux qui furent fondés par des peuples nomades. De même, nous séparerons les empires féodaux, comme celui des Plantagenet, des "terrestres décentralisés durables".

Ce classement n'efface pas l'idiosyncrasie des empires, mais il permet d'entrevoir au travers de brumes foisonnantes de l'événementiel les contours imprécis d'une figure pérenne.

NAISSANCE

Les empires se forment le plus souvent sur le modèle fantasmé d'un de leurs prédécesseurs. L'archétype se reproduit dans l'histoire selon le mouvement que Spengler nommait la pseudomorphose. Pour les Européens, la notion d'Empire évoque nécessairement le principat romain. Du principat découle, comme une rivière jaillissant des montagnes, un cours ponctué d'empires (romain, byzantin, carolingien, SERNG, les deux empires bonapartistes, les tsars; on pourrait également reprendre comme exemple la succession des empires chinois)(5).

L'impérialisme est à la fois un caractère permanent de l'empire et la condition nécessaire de sa naissance. Il se manifeste sous deux formes. La plus courante, et de loin, est la puissance martiale, brutale. Un peuple impose sa domination à ses voisins. Mais, d'autres empires se sont formés plus pacifiquement par une sorte de synoecisme, tel celui de Charles Quint qui est plus le résultat d'une longue théorie d'alliances matrimoniales que de conquêtes.

Evidemment, la volonté de domination ne se réalise pas sans une supériorité, qu'elle soit technologique, organisationnelle, démographique, morale ou autre. Mais ces instruments dépendent à leur tour en partie de l'énergie qui les anime. L'homme invente pour asservir ses congénères ou la Nature. Mais si la volonté de puissance ne le dominait pas lui-même, il ne créerait point. Donc, l'impérialisme engendre les moyens de sa propre réalisation.

Même lorsque l'Empire se constitue par association libre, les volontés de puissance et d'extension n'en demeurent pas moins les prémices nécessaires : les hommes se regroupent pour se protéger mais surtout pour dominer.

La présence d'un péril favorise également la formation ou le maintien de l'Empire. Les peuples s'allient pour combattre un ennemi commun, mais surtout, il incite les anciens empires à maintenir et renforcer leur cohésion.

En désignant son ennemi, qui sera parfois un autre empire, il se définit négativement, il nomme ce qu'il ne désire pas devenir, il refuse que l'autre intervienne dans son domaine.

Soulignons que, contrairement au Grossraum schmittien, l'Empire ne se contente pas de refouler les interventions des puissances extérieures : il s'affirme lui-même prédateur !

Souvent le nom de l'Empire est attaché à celui de son fondateur. Il s'agit le plus souvent d'Etats dont les limites furent taillées à coup d'épées. Leurs noms évoquent de fantastiques mais brèves épopées. De grandes figures émergent aussi de l'histoire des empires qui se sont formés plus lentement ou qui n'étaient pas des monocraties. En effet, pour perdurer, l'Empire doit constituer une élite de gouvernement qui assure la continuité de sa politique.

Les empires sont souvent formés par des peuples qui ont atteint un moment de "puissance biologique". Cette expression quelque peu romantique recouvre et exprime une conjonction extraordinaire et complexe d'éléments qui firent qu'à un moment, durant l'instant d'une génération, un peuple s'est trouvé doué d'une grande force d'expansion. Une partie de ces causes sont objectivables : une forte démographie, une technologie supérieure, des institutions adaptées à la situation... mais l'essentiel est subjectif et indicible : l'énergie, la foi dans la destinée, la conviction d'une supériorité raciale, culturelle ou religieuse. C'est ainsi que l'on vit le petit peuple macédonien conquérir l'immense empire perse ou quelques centaines de conquistadors abattre les nations Incas et Mayas.

Le besoin d'expansion économique apparaît à notre sens secondaire, car il découle de la volonté de dominer dont l'économique n'est qu'un aspect. Ceux qui ne veulent qu'amasser des richesses se détournent de l'Empire et investissent leurs efforts dans l'économie monde. Rappelons néanmoins que les empires continentaux recherchent l'autarcie ou du moins l'indépendance, tandis que les puissances maritimes développent le libre échange. Dans les deux cas, il s'agit néanmoins d'organismes politiques; au contraire, l'économie monde est économique, elle ne vise pas à gouverner mais à profiter.

EMPIRE ET ETAT

L'Empire et l'Etat sont frères mais ne sont pas jumeaux. L'Etat comme l'Empire établissent une nette distinction entre l'intérieur et l'extérieur, ils délimitent leurs territoires par des frontières et ne tolèrent aucune ingérence de puissances étrangères. Si l'Etat est une oeuvre de la Raison, l'Empire est le résultat de l'Histoire. L'Etat centralisateur combat toutes les sphères concurrentes : les libertés locales, les pouvoirs personnels, féodaux ou confessionnels. Il établit une Loi unique, valable en tous lieux qu'il contrôle. Pour l'Etat, la légalité prime la légitimité. Alors que les querelles de légitimité entrave le fonctionnement normal de l'Empire, elles ne gênent pas la bureaucratie de l'Etat qui fonctionne sur le mode légal. L'Empire diffère de l'Etat sur deux autres points essentiels : d'une part, il ne combat les privilèges et les coutumes que dans la mesure ou ils menaceraient son intégrité, s'il établit un droit public uniforme, il laisse aux peuples le choix de leur droit privé; d'autre part, l'Empire, contrairement à l'Etat, accepte que son autorité varie en intensité d'une contrée à l'autre (6).

Actuellement, le modèle étatique est suranné et ce pour un ensemble de raisons :
- le mythe de l'Etat se meurt, il n'est plus animé par la foi des révolutionnaires de 1789 et de leurs successeurs du 19è siècle;
- l'Etat s'émiette, les sphères de pouvoir et d'intérêt se multiplient;
- de ce fait, le contrôle du politique n'appartient plus à l'Etat, mais bien, à l'extérieur, aux organismes internationaux, aux forces capitalistes et aux grandes puissances; à l'intérieur, aux partis, aux groupes de pression; par là il perd sa raison d'être;
- l'Etat, dans ce monde sans confins, est devenu une entité trop petite (7).

L'Empire, par définition, ne reconnaît aucune autorité supérieure. Même dans le domaine religieux, il résiste au clergé comme le firent les gibelins. En effet, l'Empire participe aussi du sacré, quand l'empereur n'est pas lui-même dieu ! On attribue à Louis XIV le mot : "L'Etat, c'est moi !", un empereur déclarerait "Dieu, c'est moi !". L'Empire ne tolère aucune ingérence de puissances étrangères, qu'elles fussent temporelles ou spirituelles, dans ses affaires internes ou sa sphère d'influence (les interventions des USA à Grenade ou au Panama poursuivent cette logique). Mais ce refus de la soumission à une autorité supérieure ou même égale ne suffit pas à légitimer la souveraineté. En effet, comme l'écrivait Julien Freund dans son maître-ouvrage : "est politiquement souveraine non point l'instance qui en principe n'est subordonnée à aucune volonté supérieure, mais celle qui se fait volonté absolue par domination de la concurrence ." En toutes circonstances, mêmes les plus désespérées, l'Empire prétend à la prépotence.

UNIVERSALISME ET CIVILISATION

Il vise l'hégémonie locale voire l'universalisme. Un empire sain veut étendre sans cesse sa domination et son influence. La volonté d'extension se manifeste de deux manières : soit l'empire contrôle un ensemble géographique vaste mais limité, soit il tend à l'universel. Je nommerais cette dernière catégorie "les empires messianiques", car l'idée de conquête mondiale est d'origine chrétienne.

En effet, ce fut l'école stoïque qui développa l'idée de l'universalisme de Rome, mais les philosophes la concevaient comme "l'ensemble de la communauté humaine qui participe à la Raison (oekoumène)", par opposition au monde barbare. En ce sens restreint, l'empire romain était bien universel. L'idée fut renforcée par le christianisme. Au quatrième siècle, il y avait identité entre les civilisations romaine et chrétienne. Dieu protégeait l'Empire. Peu sensible à l'universalisme romain, les barbares furent plus réceptifs à l'égard de l'universalisme chrétien. Au Moyen-Age, la coexistence de l'empire byzantin et d'un empire d'Occident constituait la négation même du principe d'universalisme romain. De plus, les possessions de Charlemagne n'englobèrent jamais l'ensemble des terres chrétiennes, en revanche le Saint Empire Romain de la Nation germanique débordait les limites du défunt empire romain. L'universalisme chrétien, compris comme "l'ensemble des Etats croyants", n'avait pas d'unité institutionnelle. Quant aux empires chrétiens aucun n'était ancré à Rome. La force de l'idée impériale résidait dans le caractère sacré que conférait l'institution, mais le sacre était octroyé par l'Eglise, alors qu'auparavant l'Empire était sacré en soi (8). Néanmoins, même s'il (pré)tend à l'universalité, l'Empire est toujours lié à un lieu. Comme tout ordre juridique, il est situé. L'Empire, avant d'être une idée, est un territoire. Sa propension à tracer des frontières en est la marque évidente et visible (9).

De surcroît, l'extension de l'Empire est corrélative à celle d'une civilisation. Nonobstant les peuples nomades qui, s'ils n'étaient pas porteurs d'une civilisation - bien qu'ils détinssent une culture - furent néanmoins les média entre des civilisations dont les frontières n'étaient pas mitoyennes : ainsi, l'empire de Gengis Khan relia l'Europe chrétienne, l'Orient, l'Inde et la Chine. L'Empire plus qu'un Etat est un état d'esprit. Il se conçoit comme un espace d'ordre et de raison entouré par les barbares. L'imperium permet la conquête, tandis que la potestas assure la conservation des territoires acquis. Si l'Empire impose le plus souvent son emprise par la puissance, il ne se perpétue qu'en incarnant une civilisation. Il se construit autour d'un mythe. Par là même, il fonde son identité et celles de ses peuples. Ainsi naît bientôt une communauté de culture et de destin (10).

L'Empire, qui comprend une multiplicité d'ethnies, est gouverné par une caste qui ne dépend pas du local. Sa bureaucratie est non héréditaire. C'est pourquoi le souverain s'entourait souvent d'eunuques privés de descendance ou d'affranchis entièrement dévoués à leur maître. Même les empires féodaux tentèrent de créer une élite de gouvernement non héréditaire : les premiers fiefs féodaux et les timars turcs ne relevaient pas du patrimoine familial, mais étaient concédés par le souverain en échange de services; dans l'empire carolingien, le serment vassalique (un lien personnel) renforçait l'allégeance à l'Etat (plus abstrait) sans s'y substituer (11). Cette élite de gouvernement sera la porteuse de la civilisation impériale.

Enfin, soulignons que le système impérial se concilie difficilement avec la démocratie, surtout parlementaire. Néanmoins, l'Empire n'est pas nécessairement une monocratie, une concentration des pouvoirs suffit (oligarchie, aristocratie, ...).

ESPACE ET DUREE

Les dimensions de l'Empire sont difficiles à évaluer. Jean Thiriart remarquait que la taille minimale variait selon les époques. Les plus grands se traversaient en 40 à 60 jours de voyage. Le mode de transport détermine alors la grandeur (les messagers de l'empire Han atteignaient les confins de l'empire en 6 semaines, les marins de Charles Quint quelques semaines pour aller aux Amériques). Dès lors, minimum et maximum sont impossibles à fixer: les conquêtes mongoles et les possessions de Charlemagne portent le nom d'empire. Ils semblerait donc qu'il suffît d'être un Etat plus grand que les autres à une époque et dans une aire donnée pour mériter le titre d'empire.

Du fait de sa taille, l'Empire regroupe des peuplades diverses, ce qui incite le gouvernement au respect des particularités régionales et à la tolérance religieuse (la persécution des chrétiens est due à leur intransigeance et leur arrogance qui menaçaient l'ordre impérial). Mais, par un processus naturel, les cultures locales se déforcent peu à peu au profit d'une civilisation impériale éminente. L'Empire a besoin de s'étendre, mais il doit maintenir une certaine homogénéité : il englobe une multiplicité de peuples, mais ceux-ci doivent partager le plus grand nombre de valeurs communes : idéologiques, religieuses, institutionnelles ou linguistiques...

Evidemment, une unité religieuse, linguistique ou culturelle peut compenser en partie l'aspect composite de l'Empire. La culture impériale appartient souvent à - et est créée par - une élite de gouvernement (culture romaine, confucéisme...). Il existe au sein de l'Empire une tension perpétuelle entre les ethnies et l'Etat central. L'Empire survit tant qu'il maintient sa cohésion, la région tant qu'elle maintient son identité.

La notion de durée apparaît encore plus difficile à cerner. En effet, d'une part l'Empire se veut éternel; d'autre part, nombre d'empires se sont effondrés quelques années après leur naissance. Il s'agit particulièrement des empires constitués par de grands chefs de guerre et des peuples nomades (Alexandre, Gengis Khan, Tamerlan, Attila... ). La durée, en soi, n'a donc guère d'importance, elle est plus la marque d'une réussite qu'une caractéristique propre à l'Empire. Néanmoins, les lustres déterminent deux grands types d'empires : ceux qui n'ont pas eu le temps de se structurer et les autres. Certains parleront d'empires avortés, mais leur nombre et leur influence dans l'Histoire nous retiennent de les écarter.

MORT DE L'EMPIRE

D'après Wallerstein, la centralisation fait à la fois sa force et sa faiblesse, car d'une part elle permet d'attirer l'excédent de richesse vers le centre, mais d'autre part elle induit une certaine rigidité, un conservatisme qui peut aller jusqu'au refus de l'évolution technologique. L'appareil bureaucratique, lorsqu'il se sclérose, absorbe une trop grande part des sommes récoltées, le gouvernement perd alors la marge de manoeuvre qui lui est nécessaire pour réaliser ses objectifs politiques et stratégiques(12).

Pour Gilissen au contraire, les causes de la décadence de l'Empire sont à peu près les mêmes que celles qui président à leur formation.

En premier, il place le "recul de l'agressivité", ou, si l'on préfère, de l'impérialisme. Une suite de défaites militaires résultant d'un recul relatif de la technologie, de dissensions internes, de désordres administratifs ou de l'incapacité des chefs de guerre, conduisent l'Empire vers sa fin.

L'Empire mature tend par nature à demeurer sur la défensive. Alors, les conflits internes prennent souvent le pas sur les guerres avec l'extérieur.

Dans le cas des empires formés par rapides conquêtes, c'est souvent la mégalomanie du chef qui entraîne leur ruine; lorsque l'ambition dépasse les moyens. L'exemple d'Alexandre le Grand est typique. Son père, Philippe, se serait probablement borné à la conquête de l'Anatolie, de la Syrie et peut-être de l'Egypte, mais il n'aurait pas pénétré plus avant dans le coeur de l'empire achénémide. Ce faisant, son empire aurait été moins labile; il aurait compensé en durée ce qu'il perdait en espace. Mais, de fait, sans cette grande aventure, la culture hellénistique n'aurait pas atteint le bassin de l'Indus.

L'Empire souffre aussi souvent des guerres de succession. Soit l'Etat en sort affaibli, soit les héritiers se partagent les territoires (Charlemagne). De plus, aucune dynastie n'échappe à la dégénérescence génétique. Certains Etat pratiquent d'autres modes de succession, mais ils n'arrivent pas toujours à renouveler l'élite dirigeante.

Les peuples soumis se révoltent, soit parce qu'ils craignent que leur culture ne soit éradiquée au profit de la civilisation impériale ou de celle du peuple dominant dans l'Empire, soit parce que l'entretien de l'Etat central devient trop lourd par rapport aux services qu'il rend (maintien de l'ordre, justice, infrastructure...). L'Empire peut être ressenti comme "ethnicide". L'Autriche-Hongrie et l'empire ottoman n'ont pas réussi l'assimilation des diverses nationalités qui les composaient, chacune des ethnies revendiqua la création d'un Etat-nation. Les empires coloniaux se sont désagrégés parce que la Métropole les exploitait sans guère de contre-partie (indépendance des Etats-Unis).

Durant sa phase descendante, l'Empire se féodalise souvent, mais ce n'est pas toujours un signe de décadence; on a en effet connu des empire féodaux.

Lorsque le peuple dominateur s'affaiblit, sa position privilégiée est contestée; s'il s'accroche à ses avantages alors qu'il n'est plus capable de remplir ses obligations, l'Empire se désagrégera. Mais, dans nombre d'empires, une certaine assimilation ayant été réalisée, l'ethnie dominante peut être remplacée par une ethnie concurrente ou par une caste cosmopolite entièrement dévouée à la cause de l'Etat fédéral.

Les désordres dans l'administration sont souvent évoqués comme cause de décadence de l'Empire, mais il nous semble qu'il s'agit plutôt de la conséquence des points précédents. Pareillement, le déclin économique s'explique le plus souvent par un recul technologique, des troubles intérieurs, une mauvaise gestion, un manque de dynamisme et souvent une bipolarisation de la société en une masse de serfs laborieux et quelques grands propriétaires, avec pour conséquence la disparition des hommes libres qui fournissaient les contribuables et les recrues pour l'armée.

EUROPE (13)

L'Europe a toujours été divisée linguistiquement et politiquement, mais elle partage un héritage culturel commun : les civilisations gréco-latine puis chrétienne. Le géographe Pieter Saey, qui a contribué à l'ouvrage collectif consacré aux grands mythes de l'histoire belge sous la direction d'Anne Morelli , refuse à l'Europe le titre de continent. Il conteste également que l'Europe soit un espace culturel unifié, car une culture supranationale resterait à créer. Néanmoins, il décèle quatre mobiles historiques qui ont favorisé l'émergence d'une conscience supranationale : la défense contre les Turcs (motivation qui pourrait revenir au premier plan sous la forme du fondamentalisme islamique), la domination d'une puissance sur les autres (le respect de l'équilibre européen), le maintien de la paix, et le besoin d'un élargissement du marché (qui est insuffisant en soi pour forger une idée européenne). L'auteur conclut : "La définition de celui-ci (=l'esprit européen) a varié en fonction des réalités que les auteurs avaient sous les yeux et n'a aucune pérennité. Pas plus que n'ont de continuité dans le temps les diverses définitions de l'Europe historique et géographique (14)." A l'appui de sa thèse, il propose une série de cartes qui dessinent les différentes formes que l'Europe a pu prendre au cours de son histoire. De fait, selon les époques envisagées ou les auteurs choisis, l'Europe change considérablement de taille et de forme : tantôt elle se réduit au monde de la Grèce classique, tantôt elle s'étend au monde chrétien ou englobe la civilisation celte... Par ces remarques, monsieur Saey espère empêcher qu'un mythe européen ne se substitue au mythe national, car il est vraisemblablement adepte de l'universalisme. Sa contribution clôture d'ailleurs l'ouvrage dirigé par Anne Morelli, ce qui n'est pas innocent (15).

Certains ne semblent pas vouloir comprendre que l'Europe et l'Empire sont des concepts dynamiques, qui ne possèdent donc pas de limites définitivement arrêtées. A la mutabilité de l'Europe dans l'espace, nous opposons la permanence de l'idée d'Empire dans le temps. Depuis la déposition de Romulus Augustule, Empire et Europe ne coïncident plus. Notre continent recouvrera sa puissance lorsqu'il aura à nouveau réalisé l'adéquation entre son territoire et sa civilisation.

"L'Empire n'est pas une démocratie" geindront d'autres bonnes âmes... En effet, comme le remarquaient déjà les philosophes des Lumières et les grands juristes du 17e siècle, la démocratie ne convient qu'aux petits Etats. Cela n'empêche pas qu'elle puisse exister au sein de l'Empire, au niveau local. Nous concevons aisément, au centre, un Etat puissant, aristocratique (au sens étymologique) qui se chargerait de la politique étrangère, de l'armée, des grandes orientations économiques... et, à la périphérie, des régions qui exerceraient les compétences d'enseignement, de culture et assureraient l'administration locale. De plus, comme l'écrivait Jean Thiriart, "La liberté (réelle et non pas formelle) est directement proportionnelle à la puissance de sa patrie". Les citoyens d'une nation asservie sont des serfs, quelque soit son mode de gouvernement; ils ne sont pas francs si une puissance extérieure leur impose une manière de penser et d'agir.

NOS ENNEMIS

Demandons-nous plutôt, en dehors de toute considération morale, si l'Europe possède les moyens de la grandeur. En gros, nous pouvons avancer que les éléments déterminants sont la force militaire, le potentiel industriel ou la richesse, la population et la superficie. Quand on l'envisage comme un ensemble cohérent, l'Europe détient ces éléments. Seuls deux autres pôles jouissent d'avantages comparables : les Etats-Unis et le Japon (16) (et encore manque-t-il à ce dernier la superficie). La CEI est hors course pour longtemps et la Chine n'a pas encore atteint un degré de développement suffisant, mais, dans l'avenir, il faudra sans doute compter avec ces deux acteurs de second plan.
L'Empire européen, au sens lato-sensu, s'inscrirait logiquement dans la lignée romaine. Plusieurs menaces l'incitent à se former : les barbares (17) musulmans, les barbares mercantiles, et ses deux pôles concurrents. C'est seulement en nommant ses ennemis que l'Europe recouvrera son destin.

Les intégristes musulmans ne constituent pas encore un danger sérieux au point de vue militaire, mais ils représentent un facteur de troubles sur la façade sud de l'Europe et à l'intérieur même de ses frontières. Rappelons que les mouvements islamistes sont en partie financés par les Etats-Unis, notre autre ennemi.

Par "barbares mercantiles", nous désignons les spéculateurs internationaux, ceux qui jouent à l'économie casino, contre lesquels l'Europe devra se protéger.

Le Japon a accru son poids en s'associant au sein de l'ASENA aux "petits dragons asiatiques". Mais l'ensemble manque de cohésion politique. On trouve ainsi parmi les membres de l'ASENA le Viet-Nam ex-communiste, qui, effrayé par le réarmement chinois, se cherche des alliés. Les petits pays membres se sont développés plus vite que le Japon qui a ainsi perdu sa prééminence absolue au sein de l'ASENA. Il est probable que le Japon tentera d'étendre son influence vers les steppes russes qui regorgent de matières premières. Il entamera alors une course avec l'Europe et peut-être la Chine dont l'attitude sera déterminante pour l'équilibre de la région. Va-t-elle concurrencer le Japon ou s'allier avec lui?

Les Etats-Unis présentent des caractéristiques singulières : ils ne se sont pas constitués au départ d'un groupe de communautés historiques, mais à partir d'un magma d'individus venus des quatre coins du monde. Leur culture résulte de la syncrèse de valeurs importées. Cette culture est considérée comme un objet commercial, un moyen de faire en sorte que l'autre finisse par leur ressembler en achetant leurs produits. Alors que l'Empire cherche la distinction, les Etats-unis visent l'assimilation. Sa stratégie se confond avec celle de l'économie-monde.

NOTRE PASSE ET NOTRE AVENIR

L'Empire est le moyen de surmonter la nation et la région. Il est le seul mythe capable de forger un patriotisme européen. Mais, trop de régionalistes veulent créer de mini-Etats-nations. Pourtant, le XXIème siècle sera l'ère des grands ensembles. Mais, l'Etat-nation désire l'égalité, l'uniformité, la centralisation. Il établit une loi unique sur l'ensemble de son territoire. Au contraire, l'Empire ne possède pas une autorité égale dans toutes ses contrées. Certaines régions peuvent bénéficier de statuts particuliers, transitoires ou définitifs. Ainsi, dans l'empire romain, le droit romain se superposait aux droits locaux sans les éliminer. Bien sûr, le droit public était unifié, mais en matières privées, le citoyen recourait selon les cas au droit romain ou au droit local. Les us et coutumes des diverses ethnies étaient ainsi préservés. L'existence de statuts intermédiaires facilite l'intégration de nouveaux pays : certains, qui auraient refusé une intégration immédiate, accepteraient néanmoins une procédure plus douce qui ménagerait une période d'adaptation. Quant à la résolution des conflits ethniques par l'Empire, elle est un devoir et une nécessité. Dans un modèle impérial, la question de l'intervention armée en Yougoslavie ne se serait pas posée. Que cette région soit en bordure de l'Empire ou à l'intérieur, ses légions auraient marché immédiatement.

Nous assistons à un phénomène nouveau : un ensemble d'Etats-nations tentent de s'unir. Mais l'idéologie libérale pousse vers l'Europe minimale, la confédération; or l'Empire a besoin d'un centre unificateur, agrégateur, d'un noyau massif.

L'exemple de l'Autriche-Hongrie nous intéresse au premier chef, car il se rapproche par divers aspects de la situation européenne. D'abord par son processus de formation : il s'est constitué par agrégation pacifique d'un ensemble de principautés au fur et à mesure des héritages de la famille Habsbourg. Mais il a éclaté sous la pression des diverses ethnies qui, infestées par l'idéologie libérale, réclamaient la constitution d'Etats-nations. Durant quelques dizaines d'années, l'Autriche-Hongrie fut même un Etat bicéphale. La Cisleithanie et la Transleithanie partageaient un souverain commun intronisé deux fois. Mais les deux parties de l'Empire se gouvernaient selon une logique d'Etat contradictoire avec la notion d'Empire. Il ne s'agissait pas d'un ensemble d'ethnies inféodés à l'empereur, mais d'une confédération de deux Etats, eux-mêmes peu homogènes. Dans l'un dominaient les Allemands, dans l'autre les Hongrois, mais chacun comprenait de nombreux peuples minoritaires. Les Allemands leur accordaient l'autodétermination, mais eux-mêmes ne disposaient pas d'Etat propre, tandis que les Hongrois en possédaient un qui regroupait d'autres ethnies dont les droits à l'autonomie n'étaient pas reconnus. En fait, l'Empire aurait très bien pu se perpétuer après la première guerre mondiale si les alliés n'en avaient décidé autrement. L'instauration d'une pax austria aurait empêché nombre de guerres balkaniques. Nous payons encore actuellement les traités de Versailles et de Saint-Germain qui ont divisé l'Europe (18).

La construction européenne passe nécessairement par la destruction des anciens Etats-nations. Deux processus sont envisageables; le premier, doux, consisterait en la dévolution progressive de leurs compétences vers l'Europe et les régions; la seconde, brutale, pourrait survenir si nos politiciens persévèrent dans leur aveuglement : l'éclatement pièce par pièce de la Communauté, comme l'ex-Tchécoscolovaquie.

Qui bâtira cette Europe ? En ce domaine, nos hommes politiques se révèlent, comme souvent, aussi généreux en paroles qu'avares en actes. Nous connaissons une caste de fonctionnaires européens, mais la plupart réclame plus un Grand Marché qu'une Europe politique, une économie-monde plutôt qu'un empire ! De plus, la volonté de reconnaître l'ennemi n'existe pas encore.

Ne comptons pas non plus sur le corps électoral. Les hommes se méfient naturellement du changement et de l'inconnu. Tant qu'ils conserverons quelque espoir dans le système actuel, tant qu'ils ne discerneront pas les causes profondes de la crise et tant qu'ils craindront de perdre les maigres revenus que l'Etat leur assure encore, ils ne se révolteront pas. Pourtant, ils ne défendront pas non plus ce système dont ils sont mécontents. La révolte ouverte étant, dans leurs esprits, exclue, certains expriment leur désapprobation par le vote. Mais, parmi les mêmes, vous en trouverez peu qui accepteront de signer la liste de présentation de candidats d'une petite liste contestataire ou révolutionnaire. Seuls dans le secret et l'anonymat de l'isoloir, ils osent dévoiler leur sentiment. Malheureusement, un résultat statistique n'a jamais modifié le cours de l'Histoire. De surcroît, aujourd'hui, la plupart des gens ne connaissent de l'Europe que des règlements contraignants, les délocalisations et les regroupements d'entreprises, ainsi que les "plans de convergences budgétaires" en vue de créer la monnaie unique. Rien qui ne soulève l'enthousiasme des foules.

En fait, l'Europe ne se réalisera qu'au bord du gouffre, lorsqu'elle apparaîtra comme le dernier recours. Elle sera une oeuvre de l'Histoire et non de la raison. Mais auparavant, un parti, un ordre européen devra se constituer, car le moment venu, les événements se précipiteront à une telle vitesse qu'aucun groupe ne disposera du temps nécessaire à sa structuration. La révolution française offre un bon exemple de la dérive vers le chaos. Un petit groupe résolu et bien organisé peut remporter de grands succès, d'autant plus qu'une majorité sans cesse croissante de la population est apathique. Fourbissons donc nos armes en attendant que survienne le moment propice.

Frédéric KISTERS

1- TOYNBEE (Arnold), La grande aventure de l'humanité, Paris, 1994 (1er éd. anglaise 1976), 565 p.
2 - WALLERSTEIN (I.), Capitalisme et économie-monde (1460-1640), Paris, 1980, t. I, p. 313.
3 - JACQUES et SCHEID (John), Rome et l'intégration de l'Empire, Paris, 1992 (2è éd.), p. 29-37 et bibliographie p. XXII-XXV (n°246 à 322).
4 - Le présent article doit beaucoup à GILISSEN (John), Les Grands Empires. La notion d'empire dans l'histoire universelle, Bruxelles, Editions de la Librairie encyclopédique, 1973, p. 759-885 (Recueil de la Société Jean Bodin pour l'histoire comparative des institutions, XXXI) qui est la conclusion et la synthèse d'un colloque organisé par la même société en 1971. On trouvera aussi de nombreuses ressemblances entre l'idée d'Empire et le concept Grossraum élaboré par Carl Schmitt : FEUERBACH (Jean-Louis), La théorie du Grossraum chez Carl Schmitt, dans Complexio oppositorum. Uber Carl Schmitt, éd. Helmuth Quaritsch, Berlin, (1986), p. 401-418. Néanmoins, si tout empire possède un Grossraum, le Grossraum ne se confond pas avec l'Empire, le Grossraum déborde les frontières de l'Empire.
5 - Remarque d'Alain Besançon lors d'un colloque : Le concept d'empire, dir Maurice Duverger, Paris, PUF, 1980, p. 482-483 (Centre d'analyse comparative des systèmes politiques).
FREUND (Julien), L'essence du politique, Paris, 1986 (1ère éd. 1965), p. 558ss.
6 - FEUERBACH (Jean-Louis), op. cit., p. 404; THIRIART (Jean), La grande nation européenne. L'Europe unitaire. Définition du communautarisme européen., S.L., 1964, passim.
7 - FREUND (Julien), op. cit., p. 129.
8 - FOLZ (R.), L'idée d'empire en Occident. Du Ve au XIVe siècles, Paris, 1953, 251 p. (Collection historique).
9 - Jean-Louis FEUERBACH écrit à ce propos : "Un Grossraum doit en effet d'abord se tailler un espace (...) fédérateur", op. cit., p. 406-407. Sur la notion de frontière dans l’esprit des Romains, on consultera WHITTAKER (C.R.), Frontiers of the Roman Empire. A Social and Economic Study, Baltimore-londres, 1994, XVI-340 p. et Frontières d’Empire. Nature et significations des frontières romaines. Acte de la table ronde internationale de nemours, 1992, Nemours, 1993, 157 p. (Mémoires du Musée de la préhistoire d’Ile-de-France, 5).
10 - "L'Empire est (ici) à la fois une communauté de culture et une communauté de destin" THIRIART (Jean), La grande nation. L'Europe unitaire. Définition du communautarisme national européen, Bruxelles, Machiavel, 1992 (3è éd.), (nouvelle) thèse 34.
11 - WERNER (K.F.), L'Empire carolingien et le Saint Empire, dans Le concept d'Empire, dir. M. Duverger, Paris, 1980, p. 151-198.
12 - WALLERSTEIN, op. cit., p. 19-20.
13 - Voir aussi LOHAUSEN (Général Jordis von), Reich Europa (L'Empire européen), paru dans Nation Europa, mai-juin 1981; traduction et édition française : SAUVEUR (Yannick), Jean Thiriart et le national-communautarisme-européen, Charleroi, Machiavel, 1984, p. 213-229.
14 - SAEY (Pieter), Les frontières, l'ancienneté et la nature de l'Europe, dans Les grands mythes de l'histoire de Belgique, de Flandre et de Wallonie, dir. Anne Morelli, Bruxelles, EVO, 1995, p. 293-308.
15 - Idem, p. 307-308.
16 - Nous avons déjà eu par ailleurs l’occasion de critiquer l’ouvrage collectif dirigé par Anne MORELLI : KISTERS (Frédéric), A propos des « grands mythes de l’histoire de Belgique » d’anne Morelli. L’histoire manipulée, dans Nation Europe, n° 6, 1996, p. 23-25.
17 - KISTERS (Frédéric), L'Europe dans le monde tripolaire, dans Vouloir, n°1(AS 114/118), 1994, p. 45-53. "Barbare" au sens étranger à l'Empire et à sa civilisation.
18 - BEHAR (Pierre), L'Autriche-Hongrie, idée d'avenir : permanences géopolitiques de l'Europe centrale et balkanique, Paris, 1991, 187 p. (Le Bon Sens); FEJTÖ (François), Requiem pour un empire défunt : histoire de la destruction de l'Autriche-Hongrie, s.l., 1988, 436 p.

 

IMPÉRIALISME

Dénoncer l'impérialisme





Parler de l'impérialisme n'est pas une chose facile. Le sujet est très vaste. Le mot recouvre plusieurs acceptions, son utilisation sert souvent des objectifs très différents. De plus, il a été galvaudé, utilisé à trop mauvais escient par l'idéologie soixante-huitarde, aujourd'hui en totale déliquescence, considérée par ses sectataires d'hier comme une sympathique vieillerie.

 

Le Golfe :  répétition  d'un vieux scénario


Pourtant, les événements actuels, en l'occurrence l'affaire du Golfe Persique, le conflit irako-américain, remettent sur le tapis la question irrésolue et refoulée de l'impérialisme. Le procédé utilisé par Bush contre Saddam Hussein rappelle furieusement, à ceux qui savent s'en souvenir, la question d'Orient qui a préoccupé l'Europe à la veille de la Première Guerre mondiale. À cette époque, l'alliance entre l'Allemagne de Guillaume II et l'Empire ottoman fondait une continuité territoriale, géopolitique et géostratégique d'Héligoland en Mer du Nord à l'embouchure de l'Euphrate sur les rives du Golfe Persique. Cet état de choses était inacceptable pour les théoriciens de l'Empire britannique, car pas une puissance, à leurs yeux, ne pouvait occuper des points stratégiques importants dans l'Océan Indien. La présence germano-turque dans le Golfe constituait une menace pour les Indes, clef de voûte de l'Empire.

Après avoir dépecé l'Empire ottoman vaincu en même temps que l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, les Britanniques, animés par la même logique, refusent l'unité arabe, pourtant promise à un Lawrence d'Arabie, favorisent l'implantation des premières colonies sionistes en Palestine et créent en 1922 le Koweït à l'embouchure de l'Euphrate, condamnant de la sorte le jeune État irakien à dépendre de Londres pour le commerce international. Dans l'optique britannique, aucun État ne pouvait prendre le relais de la Turquie ottomane au fond du Golfe, fût-il une toute petite puissance comme l'Irak.

Cette vieille stratégie qui consiste à empêcher un hinterland de bénéficier des facilités de ses propres côtes avait déjà été appliquée en Europe en 1648, lors des traités de Westphalie : quand la Hollande est détachée du Reich et contrôle les embouchures du Rhin, de la Meuse et de l'Escaut, condamnant l'Allemagne à ne pas avoir de destin au-delà des mers. La Suède, elle, occupe les embouchures de la Weser et de l'Elbe, et jugule ainsi toute initiative qui prendrait le relais de la Hanse.

Aujourd'hui, c'est exactement, je le répète, la même logique qui est à l'œuvre : l'Irak, quasi autonome sur le plan alimentaire - ce qui est une grande victoire du régime baathiste - disposant de ressources importantes en matières premières, essentiellement du pétrole, était obligé de passer sous toutes les formes de fourches caudines que lui imposait le Koweït, cette création artificielle des bureaux londoniens. Les 17 millions d'Irakiens étaient obligé de payer un tribut constant aux 100.000 Koweïtiens, tous, en leur personne, relais des grands trusts britanniques exploitant le pétrole. Des relais qui, de surcroît, investissaient toutes leurs plus-values à Londres ou à New York, ôtant ainsi à leur propre peuple des capitaux qui auraient pu servir à des travaux d'irrigation à grande échelle, à la création d'universités et d'écoles techniques, à donner un travail valorisant au surplus démographique arabe, ce qui aurait permis d'ordonner et de normer les flux migratoires.

Cette logique complexe, à vitesses multiples, avec ses facettes géostratégique, financière, militaire, cette logique que l'on a nommé "impérialiste", est précisément cette logique qui favorise le parasitisme à grande échelle, le parasitisme des petits rentiers oisifs qui vivaient des dividendes de l'Empire hier, et qui vivent aujourd'hui des dividendes du Tiers-Monde ou des capitaux koweïtiens ou saoudiens, investis dans les banques occidentales.

 

Définir et dénoncer l'impérialisme

 

Car l'impérialisme n'est pas le colonialisme qui, étymologiquement, signifie défrichage de terres vierges ou rentabilisation de terres arides. Le colonialisme peut être intérieur, non agressif, comme pendant l'ère agronomique en France au XIXe siècle, dans les zones sablonneuses et les landes d'Allemagne du Nord, dans les polders hollandais gagnés sur la mer, etc.

Car l'impérialisme ne procède pas d'une conscience identitaire nationale ; ses manifestations se qualifient par un mot que l'on a oublié aujourd'hui mais que les polémistes du début de notre siècle n'hésitaient jamais à employer : le jingoïsme. Un mélange de clinquant, de tintamare triomphaliste et de sadisme. C'est la clochette folklorique pour justifier le massacre d'indigènes récalcitrants dans des colonies lointaines, des indigènes qui par leur existence même pourraient faire diminuer les dividendes. Pensez : ils doivent se nourir, les bougres... Ça coûte cher... Ça fait chuter les cours en bourse... Qu'on se rapelle les Cipayes ou les Mahdistes ou les Boers... Ou les Irakiens qui réclament une côte-part aux sheiks du Koweït pour avoir payé le lourd impôt du sang pendant la guerre qui les opposait à l'Iran.

Jingoïstes sont les déclamations ronflantes de la propagande américaine. Comme étaient jingoïstes les manchettes des feuilles londoniennes quand les soldats kakhis parquaient les femmes et les enfants boers dans des mouroirs sinistres entourés de barbelés qu'on n'appelait pas encore camps de concentration...  L'objet de ce crime : les mines d'or du Transvaal ; l'objet du blocus du Golfe : le pétrole de Mossoul.

 

Le jingoïsme, ersatz impérialiste du réflexe identitaire

 

Le jingoïsme, écrivait un polémiste britannique du nom de Hobson en 1902, "c'est uniquement la convoitise non ennoblie par un effort, un risque ou un sacrifice personnel quelconque, du spectateur qui se délecte des dangers, des souffrances et de l'extermination de ses frères, qu'il ne connait pas, mais dont il souhaite ardemment l'anéantissement, dans un accès de haine et de vengeance aveugle et artificiellement provoqué. Le jingoïste est entièrement absorbé par le risque et la colère aveugle de la lutte. La difficulté et la monotonie pesante d'une marche, les longues périodes d'attente, les dures privations, l'accablement d'une longue campagne, ne jouent aucun rôle dans son imagination. Les moments qui ennoblissent la guerre, le beau sentiment de la camaraderie que développe le danger commun, les fruits de la discipline et de l'abnégation, le respect de la personne de l'ennemi dont on doit reconnaître le courage, et dans lequel on reconnaît peu à peu un homme, son semblable, tous ces moments qui atténuent la réalité de la guerre, sont des sentiments absolument inaccessibles au jingoïste....

Il est tout à fait évident que la volonté du jingoïste spectateur est un facteur très sérieux de l'impérialisme. La fausse dramatisation tant de la guerre que de toute la politique d'expansion impérialiste en vue de développer cette passion dans les larges masses occupe une place importante dans l'art des véritables organisateurs des exploits impérialistes : les petits groupes d'hommes d'affaire et d'hommes politiques qui savent ce qu'ils veulent et comment l'obtenir. Aveuglé par l'auréole vraie ou fausse de l'héroïsme militaire et les brillantes prétentions à l'édification d'empires, le jingoïsme devient l'âme d'un patriotisme particulier que l'on peut pousser à n'importe quelle folie ou à n'importe quel crime". Voilà ce que nous disait Hobson en 1902 et que Lénine a consigné soigneusement dans ses cahiers sur l'impérialisme (Cahier "kappa").

La conjonction de la pratique impérialiste et de l'hystérie jingoïste prépare l'ère du parasitisme généralisé. Citons une nouvelle fois Hobson via Lénine : "Une grande partie de l'Europe occidentale pourrait alors prendre l'apparence et le caractère qu'ont maintenant certaines parties des pays qui la composent : le Sud de l'Angleterre, la Riviera, les régions d'Italie et de Suisse les plus fréquentées des touristes et peuplées de gens riches : à savoir une poignée de riches aristocrates recevant des dividendes et des pensions du lointain Orient, à laquelle viennent s'ajouter un groupe de plus en plus nombreux d'employés professionnels et de commerçants et un nombre plus importants de domestiques et d'ouvriers occupés dans les transports et dans l'industrie travaillant à la finition des produits manufacturés. Quant aux principales branches de l'industrie, elles disparaîtraient et la grande masse des produits alimentaires et semi-ouvrés affluerait d'Asie et d'Afrique comme un tribut".  Paroles prophétiques... à l'heure où l'Europe ne jouit pas d'une pleine indépendance alimentaire et où un grand nombre d'objet de consommation nous viennent de Taïwan, de Singapour ou de Chine.

Nous retrouvons une analyse similaire dans une étude récente, sur l'impérialisme français cette fois, due à la plume de J. Marseille. Ce professeur contemporain, à la suite d'une étude minutieuse des chiffres, démontre que l'aventure impérialiste française a été un frein à l'essor, au développement et à la modernisation du capitalisme français métropolitain. En d'autres termes, si la France a aujourd'hui plus de problèmes que l'Allemagne dans le jeu de la concurrence internationale, c'est parce qu'elle a trop investi dans son empire jadis et n'a pas misé, à l'instar de sa voisine germanique, sur les énergies nationales autochtones. Pour J. Marseille, au contraire, la décolonisation, dans les années soixante, favorise l'éclosion d'une industrie française parfaitement apte à la concurrence.

L'historien conservateur britannique Paul Johnson parle, pour sa part, d'hubris [démesure] et de némésis [vengeance] quand il évoque le lent déclin de l'empire britannique, tout en citant Bismarck qui a eu cette parole tranchée : "Les colonies n'ont pas plus d'utilité pour nous qu'une fourrure pour un comte polonais qui n'a pas de chemise". Johnson rappelle également les ravages de la Révolution industrielle en Grande-Bretagne : les masses paysannes écossaises et irlandaises ont été contraintes de travailler dans les industries ou d'émigrer en Amérique ou en Australie. La Grande-Bretagne perdait de la sorte son paysannat, socle de la nation.

À la même époque, les castes dirigeantes allemandes imposent des tarifs douaniers pour protéger le paysannat afin qu'il ne soit pas contraint de partir en Amérique : "l'agriculture doit nous fournir des soldats et l'industrie doit payer pour qu'il en soit ainsi". Cet axiome de la politique allemande, partagé par les autres grandes puissances européennes, demeure la base de la politique agricole de la CEE : préserver une paysannerie européenne par de lourds prélèvements dans les secteurs industriel et des services. Le regard que nous venons de jeter sur l'histoire permet de comprendre la logique des négociations scabreuses du GATT qui viennent de se dérouler à Bruxelles, dont l'enjeu n'est rien moins que la subsistance économique de 50% du paysannat européen, soit 2,5 millions de familles.

 

L'impérialisme : une logique de fuite et une logique parasitaire

 

L'impérialisme est une logique qui privilégie les profits immédiats au détriment des investissements à long terme. Il est une logique de l'argent facile, de la jouissance hédoniste non une logique de travail et de discipline intérieure. L'Empire britannique s'est effondré, nous explique Johnson, et l'Angleterre est devenue un pays pauvre parce que ses élites ont été obnubilées par la vie facile du rentier, de celui qui manipule habilement les techniques boursières, obnubilés par le clinquant des aventures militaires impériales, par le jingoïsme, par les discussions sans objet des parlements de Westminster au lieu de s'investir dans les sciences et les techniques, la chimie ou la construction de machines, à la mode allemande, et de rationaliser ainsi les processus de production. Conclusion : la logique de l'impérialisme est une logique de fuite devant les réalités.

Logique de fuite qu'un des plus grand livre de la décennie 80 a bien mis en exergue. Je veux parler de l'ouvrage du professeur Paul Kennedy, The Rise and Fall of the Great Powers, digne héritier du célèbre Déclin de l'Occident d'Oswald Spengler. Kennedy souligne le danger de l'imperial overstretch, de la surtension impériale, qui fait que la dispersion ubiquitaire de la puissance d'une nation sur l'ensemble de la planète, provoque à moyen ou long terme des déséquilibres budgétaires terriblement fragilisants, si bien que l'empire d'hier n'est plus qu'un gringalet aujourd'hui. Analyse qui s'applique tant à l'Empire britannique qu'au réseau impérialiste américain de notre après-guerre.

Or, Roosevelt avait annoncé avec fracas que le XXe siècle serait le "siècle américain", en fait un siècle dominé par une idéologie où se mêlent impérialisme économique, messianisme laïque, universalisme (one-worldisme) et jingoïsme. La justification morale de cet impérialisme offensif, de type nouveau, réside dans l'absolue certitude que l'Amérique, et l'Amérique seule, est l'incarnation du bien en ce monde. Pour l'Administration Roosevelt, les institutions américaines doivent être exportées partout dans le monde, afin de l'éclairer, sans, bien sûr, que l'on prenne la peine de voir si cette transposition peut ou non fonctionner dans n'importe quel contexte.

Avec l'instrument du dollar, l'Amérique doit unifier le monde, s'attacher le monde comme un appendice : tel était l'objectif du Plan Marshall. Quant aux récalcitrants, qui refuseraient cette béatitude, le feu de l'enfer doit les frapper : sous l'aspect des bombes au phosphore de Hambourg ou de Dresde, du feu atomique d'Hiroshima ou de Nagasaki, du napalm et des défoliants du Vietnam, des tapis de bombe de Panama, et des foudres dont on menace actuellement Saddam Hussein.

Selon l'un des pères fondateurs de la sociologie moderne, le Feldmarschall-Leutnant autrichien Gustav Ratzenhofer (1842-1904), la barbarie se distingue par une consommation effrenée qui engloutit plus qu'elle ne produit ; la civilisation, elle, se mesure au fait que la production dépasse toujours la consommation, par respect pour la Terre-mère et par souci de construire quelque chose de durable pour les générations futures. La société américaine présente tous les symptômes de la barbarie selon Ratzenhofer. La folie du crédit, la spirale des intérêts qui en découle, le gaspillage éhonté des ressources et des énergies, montrent bien qu'il y a hypertrophie de la consommation dans la société américaine, donc déséquilibre permanent donc barbarie.

 

Le Regnum grand-européen à bâtir

 

Cette absence d'éthique de la responsabilité, de souci du salut public, montre que l'impérialisme, sous toutes ses formes, est radicalement antinomique par rapport à notre idée impériale. Pour nous, quand nous utilisons le terme "empire" dans un sens positif, nous nous référons au Reich médiéval, au Regnum œkuménique européen ou, plutôt, aux théories modernes qui en récapitulent l'esprit, comme celles d'un Constantin Frantz au XIXe siècle ou celles, audacieuses et contemporaines d'un Reinhold Oberlercher.

Notre notion d'empire n'est pas inspiré de la Rome impériale déjà décadente, où les provinces étaient livrées à des proconsuls pillards, alors que la Rome républicaine reste une source vive d'inspiration pour toute la pensée politique européenne. Notre notion d'empire ne s'inspire pas de l'aventure napoléonienne, car, dans le sillage de la Grande Armée, s'instaure en Europe un droit révolutionnaire bourgeois et individualiste, hostile aux corporations et à toutes les formes d'associations professionnelles, d'enracinement local et économique.

Notre notion d'empire ne s'inspire pas non plus du modèle britannique, car celui-ci est économiquement exploitateur et favorise le parasitisme de petits rentiers improductifs. Et quand nous parlons d'empire, nous n'évoquons pas, bien sûr, j'ai été assez explicite à ce sujet, le modèle politique américain que Raymond Aron appelait la "république impériale".

L'Europe, si elle veut survivre, est appelée à devenir un bloc soudé par le destin, comme Carl Schmitt et Karl Haushofer l'avaient prédit : un grand espace soustrait à toutes les ingérences extérieures et, en même temps, un grand espace qui s'abstient, dans la mesure du possible, de s'immiscer dans les affaires des autres grands espaces de la planète. Exactement dans le sens de la véritable Doctrine de Monroe, élaborée pour un espace donné, rigoureusement circonscrit par la géographie. Effectivement, la Doctrine de Monroe n'a pas été conçue pour être étendue au monde entier, comme l'ont fait, par étapes successives, les présidents américains Théodore Roosevelt, Wilson et Franklin Delano Roosevelt.

En se revendiquant de la Doctrine de Monroe, nous explique Carl Schmitt, ces trois présidents se réclamaient d'une thèse précise, énoncée au départ pour un espace donné, mais l'appliquaient tous azimuts, sans aucune restriction d'ordre géographique, ce qui est une contradiction majeure et une inconséquence. Contradiction et inconséquence sur lesquelles reposent la puissance américaine dans le monde depuis 1917. En pratique, ce monopole de proclamer des doctrines de non-ingérence doit être réservé aux États-Unis : personne ne peut intervenir en Amérique mais l'Amérique peut intervenir partout. Tel est le sens de la fameuse Doctrine de Stimson, proclamée en 1932, qui affirme que les États-Unis seuls sont en droit de reconnaître ou de ne pas reconnaître telle ou telle modification de frontière dans le monde. Et nous voilà revenu à l'affaire irako-koweïtienne... Et aux pourparlers du GATT à Bruxelles, où les États-Unis tentent par forcing d'imposer leur vision de l'organisation agricole du globe.

 

Le Grand Espace doit relayer l'État-Nation

 

Le danger que recèle l'interventionnisme tous azimuts des États-Unis et leur volonté de dicter les conditions économiques de toutes les régions du globe, rend impérieuse, aujourd'hui, une réflexion sur les notions schmittiennes et haushofériennes du Grand Espace, du Regnum européen, préfiguration d'une alternative planétaire au one-worldisme en vogue depuis Roosevelt. Le Grand Espace est l'instance qui doit englober et dépasser l'État-Nation issu de la Révolution française. Son avènement, en Europe et en Extrême-Orient, a été retardé par la victoire américaine de 1945. Mais malgré ce retard, sa pertinence n'en est pas pour autant caduque.

Au sein du Regnum, les nations, les nationalités, les ethnies, les identités, les patries charnelles sont à la fois préservées, dépassées et englobées. Le Regnum grand-européen ne pourra pas imiter le Regnum soviétique aujourd'hui en pleine liquéfaction : ce Regnum soviétique - même si, sur le papier, il prévoyait le respect de toutes les différences - est resté un cocktail explosif de peuples unis de force, par une idéologie communiste peu séduisante.

Le Regnum doit rassembler des nations ou des nationalités, soit des sujets réels et non formels du droit des gens, dans un projet commun, appuyé par un modèle constitutionnel précis, conjugant l'idée gaullienne d'un parlementarisme à vitesses multiples, avec les partis, les professions et les régions, à l'idée fédérale suisse et allemande, laissant aux Länder ou aux cantons une large autonomie en diverses matières. Sans oublier une charte sociale prévoyant la participation et l'intéressement.

L'Europe avance certes vers une "dévolution" générale : en Espagne, en Tchécoslovaquie, en Belgique, en Allemagne, en Grande-Bretagne, les instances de l'État central délèguent aux régions une partie de leurs anciens pouvoirs, selon le principe dit de subsidiarité, c'est-à-dire tout ce qui peut être dévolu, doit être dévolu. Mais est-ce suffisant ? Quel rôle devons-nous jouer, nous les inclassables, dans la foulée de cette tendance ? Notre rôle est de ne pas laisser cette dévolution s'opérer sans réforme de la représentation et sans volet social d'inspiration participationniste. Notre rôle est de traquer sans relâche l'influence néfaste des vieilles idées vermoulues qu'ont injectées les partis idéologico-centrés dans le tissu social.

Asseoir cette notion saine, populiste, ancrée, enracinée, du Regnum, c'est favoriser le retour du réel, de la concrétude, du charnel dans l'arène politique, dans les res publicae, et barrer plus sûrement la route aux ingérences de toutes natures portées par des projets irréels et irréalisables, qui, comme par hasard, sont tous d'inspiration universalistes, comme l'impérialisme américain, qui sont tous sans ancrage, comme les bénéficiaires de dividendes de la vieille Angleterre impériale.

En conclusion, je vous invite à lutter contre les discours médiatiques qui embrayent systématiquement sur la propagande jingoïste venue de Washington, capitale d'un pays en faillite et qui n'a, par conséquence, plus aucune leçon à nous donner. Je vous invite à compléter les inévitables dévolutions européennes par des programmes sociaux participationnistes, en revendiquant sans cesse une réforme des parlements dans le sens gaullien, en engageant un Kulturkampf sans compromis contre les reliquats des vieilles pensées et des vieilles pratiques partisanes. Ce qui trébuche, il faut l'abattre, disait Nietzsche en évoquant les vieux édifices philosophiques qui ne pouvaient plus prendre le réel à bras le corps. À l'aube du XXIe siècle, c'est, je crois, une citation qu'il convient de méditer.

Je vous remercie.



Robert Steuckers, Vouloir n°68-70, 1990 [>o<] (intervention au colloque d'Espace Nouveau, Paris, 8 décembre 1990).

 

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L'Empire du Bien frappe encore !

Entretien avec le sociologue italien Roberto Giammanco à propos du fondamentalisme américain



Des Peaux-Rouges aux communistes, et des communistes aux Arabes, la lutte à outrance "contre le démon", c'est-à-dire contre l'ennemi du jour, est une constante de l'histoire américaine. Dans cet entretien, le sociologue Roberto Giammanco explique à nos collègues de la revue
Elementi le pourquoi du fondamentalisme américain, ce mélange de racisme, de moralisme, de nationalisme aux effets dévastateurs. (Propos recueillis par Andrea Tomasini)

La souveraineté fictive de l'ONU : en théorie, c'est le gendarme du monde. En pratique, ce sont les États-unis, puissance qui décide désormais, à l'instar de Yahvé, où est le Bien et où est le Mal.


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Traversons les lieux célèbres de l'histoire des Indiens, parcourons les vallées auxquelles ils ont donné leur nom ; franchissons les fleuves qui portent encore le nom des tribus mais où les huttes ou les tipis du village d'origine ont fait place à la maison de "l'homme civilisé"... C'est là, raconte un vieillard, que se tenait le grand conseil des Iroquois. Et je lui ai demandé : que sont devenus les Indiens ? "Les Indiens", m'a répondu mon hôte, "ils s'en sont allé mais ils ne se sentent pas bien, là-bas, au-delà des grands lacs ; c'est une race en voie d'extinction ; ils ne sont pas faits pour la civilisation, qui les tue". C'est ainsi que, dans Quinze jours dans le désert américain, Tocqueville décrivait la situation en 1831 ; l'aristocrate normand avait été impressionné par l'ampleur des expulsions, par l'élimination du peuple indien de l'histoire, par leur extermination et par leurs restes, devenus superflus dans le cadre de l'Amérique naissante. Ecoutons encore sa voie prophétique : "Au milieu de cette société qui est comme gelée par la moralité et la philanthropie, on rencontre l'insensibilité la plus complète quand il s'agit des indigènes américains, une sorte d'égoïsme sourd et implacable". Face à sa stupeur, des citoyens américains lui ont répondu : "Ce monde nous appartient... Dieu, qui a refusé à ses premiers habitants la faculté de se civiliser, les a dès le départ destiné à une destruction inévitable. Les vrais propriétaires de ce continent sont ceux qui ont su profiter de ses richesses".

La conviction de détenir la mission de fonder la Jérusalem nouvelle au cœur du désert pour combattre le démon dans toutes ses manifestations, un démon qui prend à chaque coup le visage de l'ennemi du jour, est une constante de l'histoire américaine. Pour George Washington, "les États-Unis sont une nouvelle Jérusalem désignée par la Providence pour être le théâtre où l'homme doit se consacrer à sa véritable dimension, où la science, la liberté, la félicité et la gloire devront se répandre dans la paix". Jefferson, quant à lui, affirmait le caractère de "nation universelle qui poursuit des idéaux universellement valables". "Les États-Unis, écrit John Adams, sont une république pure et vertueuse, dont le destin est de gouverner le globe et d'introduire la perfection dans l'homme".

L'imaginaire au pouvoir

Ils sont réaffirmés avec force aujourd'hui, ces idéaux, qui se concrétisent dans le principe qui est à la base de la prétention des États-Unis à mener seuls des guerres justes - prétention qui a très naturellement pour conséquence de déshumaniser les conflits parce qu'elle en fait des oppositions absolues entre le bien et le mal. Pendant l'ère Reagan, nous avons assisté à une restructuration de l'imaginaire religieux collectif, grâce à une orchestration multi-médiatique très efficace ; cette restructuration a eu pour moteurs les téléprédicateurs. L'Amérique moyenne, rassurée, s'est recroquevillée sur sa propre identité conservatrice et patriotarde, par le biais d'une rénovation/réactivation par la technologie de ses leitmotive traditionnels : le salut individuel, la Nation qui sert les desseins de Dieu, le millénarisme.

Ainsi, cent ans après le massacre final des Peaux-Rouges à Wounded Knee, au lendemain du jour où l'on a déclaré la Guerre du Golfe terminée, il est bien possible que Hollywood, la fabrique productrice d'imaginaire collectif aux États-Unis, se nourrissant rétrospectivement de l'ethnocide des Indiens qu'il est de bon ton de condamner dans les salons où l'on cause, en revienne à ce genre de westerns récompensés par des pluies d'oscars, westerns qui sont les produits typiques, bien ficelés, de l'Amérique de gauche, de la liberal America,  qui s'insurge contre les atrocités militaristes, qui agite le drapeau de l'humanisme, qui pleure ou fait semblant de pleurer le massacre des Indiens et qui, pour compenser, fabrique de la pellicule où il y a un bon héros qui veut arrêter tout ça, mais un bon héros qui est blanc, comme les créatures qui peuplent les salons de gauche où l'on a des états d'âme.

Roberto Giammanco, qui enseigne la méthodologie des sciences sociales à l'Université de Michigan, a toujours concentré son attention sur les problèmes des minorités et sur leur imaginaire pour étudier le rapport qu'elles entretiennent avec la société dominante. Après avoir publié de nombreuses études sur le mouvement des Noirs américains et sur la condition des Peaux-Rouges, il s'est préoccupé du fondamentalisme islamique. Ses études sur les dimensions socio-psychologiques propres aux minorités sous pression, face aux formes variées d'intervention du pouvoir externe, ont été systématisées dans son dernier livre, publié chez l'éditeur Pellicani, L'immaginario al potere. Religione, media e politica nell'America reaganiana (L'imaginaire au pouvoir. Religion, médias et politique dans l'Amérique reaganienne). Nous avons pensé que le Professeur Giammanco était l'interlocuteur le plus apte à commenter cette réaffirmation du rôle des États-Unis comme gendarme planétaire, dont la prémisse est le fondamentalisme américain. (A.T.).

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Q. : Nous assistons à un regain d'intérêt pour la culture des Indiens: ces derniers jours, nous avons pu lire dans la presse que le direc-teur du National Museum of the American Indians  a décidé de restituer "tous les restes funéraires, les objets de culte et de cérémonie, les reliefs humains" aux tribus indiennes qui en feraient la demande...

RG : L'expropriation des restes funéraires, dont ont été victimes les Indiens, est l'un des très nombreux et terribles effets dus au racisme de la tradition américaine, racisme dont on parle très peu en Italie. Le concept de race anglo-saxonne, qui prend forme vers la fin du XVIIIe siècle, a été l'objet de très nombreuses études, notamment sur le rapport entre cette race et la notion de Manifest destiny,  l'idée selon laquelle la race anglo-saxonne, en vertu de son génie, est divine d'un point de vue religieux et investie d'une mission. Puisqu'elle est la race capable de transformer la nature en commerce et donc en développement, en progrès, elle exerce une domination libératrice sur le monde ; et pour conserver ce caractère, cette identité religieuse/raciale, elle doit absorber les autres races, et, sur le plan pratique, faire d'elles, de leurs résidus, des instruments du progrès. Sur cette vision religieuse racisée, repose également l'éthique du capitalisme, mise en évidence par Max Weber ; éthique qui trouve une correspondance au niveau biologique : la race anglo-saxonne en vient à être définie, dans la tradition américaine, comme véritablement supérieure et comme directrice de l'ensemble de la race blanche. Au moment où cette vision a été codifiée, bien avant le nazisme, elle impliquait déjà l'extinction des populations autochtones d'Amérique. Niant de façon absolue toute possibilité de développement autonome, elle postule l'insertion et l'absorption dans la culture dominante, provoquant, en même temps, au sein des minorités, la conscience d'être condamnées à la disparition. Tels sont les présupposés qui ont poussé le gouvernement des États-Unis à autoriser le Bureau of Indian Affairs, institution animée par des conceptions anthropologiques marquées par la science positiviste et classificatrice, à exhumer les cadavres des Indiens et à répartir les corps et les ossements aux universités et aux musées, afin de démontrer, à l'aide de l'anthropométrie et des théories positivistes du XIXe, que les Peaux-Rouges étaient des "sauvages", bien différents de la race blanche. Sous prétexte d'objectivité, on étudiait les Indiens comme s'il s'était agi d'une espèce animale nomade : raison pour laquelle on se permettait d'exhumer leurs morts. Cela, c'était une des choses les plus atroces qu'on pouvait leur infliger, vu l'importance du culte des morts dans la culture des Amérindiens ; c'était une multilation supplémentaire de leur âme, qui s'ajoutait à toutes les autres reçues, sur un mode sans doute moins sanguinaire mais d'autant plus subtil, d'autant plus destructeur d'identité.

Les élus et les damnés

Nous sommes en plein dans le racisme en acte! Dans le racisme comme négation de la différence. À tel point qu'il n'est plus possible d'y échapper... Nous avons affaire à un nœud inextricable où se mêlent la notion de manifest destiny,  le fondamentalisme et le racisme pur et brut...

C'est exact ! Au-delà de ce qui les différencie, les églises fondamentalistes sont toutes blanches par tradition, présicément parce qu'elles sont toutes basées sur une conception précise de la religion personnelle, laquelle implique une sorte de prédestination : seuls ceux qui ont été élus, qui sont les "saints", sont en mesure de pratiquer cette religiosité individualiste, de vivre ce processus dit de "renaissance dans le Christ", dont la prémisse est cette sensation d'appartenir à un groupe élu, prédestiné. Le mécanisme de la prédestination fait que ces églises ne sont ouvertes que du côté de l'individu, c'est-à-dire qu'en réalité elles demeurent absolument fermées et totalement intolérantes.

Le mot "fondamentalisme" a des origines récentes et dérive du nom d'une collection de livres, les Fundamentals, financée à partir de la première décennie de notre siècle par un groupe d'industriels américains pour indiquer au bon peuple quels sont les principes fondamentaux de la foi qu'il faut accepter si l'on veut faire partie des élus. Par dessus tout, nous trouvons la prophétie, laquelle implique déjà une division entre ceux qui seront sauvés et ceux qui ne le seront pas. On pense tout de suite au concept de rapt, d'être ravi dans le Christ, lequel est placé à mi-chemin entre le ciel et la terre, d'être sauvés des tribulations et des errements qui surviendront après le déclenchement de la bataille finale d'Armageddon, ce lieu mythique où se déroulera la confrontation finale entre le bien et le mal après la seconde venue du Christ.

Ces croyances, nous pourrions les envisager avec curiosité, si leur valeur symbolique n'avait pas une importance capitale : la signification du "rapt" est proprement celle de la prédestination, de l'élection : dans le cas précis des Américains de souche anglo-saxonne, c'est tout une race, tout un groupe de fidèles qui sont choisis et les autres ne le sont pas, les autres sont tous damnés. Dostoïevski fait dire à l'un de ses personnages : "Qu'importe que l'un soit sauvé quand tous les autres sont damnés". L'écrivain russe énonce la théorie contraire.

En général, on ne parle des risques du fondamentalisme qu'en évoquant le Tiers-Monde. Vous êtes l'un des rares intellectuels à parler du fondamentalisme américain, en vous référant explicitement aux racines de l'histoire des États-Unis. À notre époque, comment les instances religieuses ont-elles brusquement rencontré la modernisation, ont fusionné avec elle ?

Pour comprendre quel est le discours que fait la droite politico-religieuse, la droite de la Moral Majority du Révérend Jerry Falwell, je voudrais d'abord esquisser un bref cadre historique. Les années 60 ont constitué une césure assez nette à cause de la vague de contestation juvénile. Il s'est agi d'une sorte de parricide, d'une révolte des nouvelles générations contre le conformisme, la platitude et l'homogénéisation de la société américaine, de l'Amérique moyenne. Cette révolte a été théorisée au moment culminant de la protestation juvénile, dans le mouvement des étudiants contre la guerre du Vietnam, dans la contestation des Noirs, chez les Indiens ; c'était en 1968 quand les élections ont porté Nixon au pouvoir avec une majorité jamais vue qu'il réussira à obtenir une nouvelle fois en 1972. Dans cette phase de l'histoire américaine, on a vu clairement qu'il existait deux pays, deux cultures : d'une part, le monde universitaire de la contestation, les minorités, le féminisme ; d'autre part, l'Amérique moyenne qui resserrait les rangs et en revenait aux vieilles positions conservatrices. À ce moment, extrêmement important, Nixon représentait déjà la Moral Majority, que l'on appelait encore Silent Majority.

Mais la classe ouvrière, elle aussi, s'est rangée derrière Nixon...

Oui. Nous avons assisté, aux États-Unis, à des phénomènes incroyables : j'ai vu, de mes yeux vu, et j'ai photographié des pancartes sur lesquelles il était inscrit : "Davantage de bombes sur le Vietnam ! Davantage d'heures supplémentaires !". Quand eut lieu l'occupation de la Columbia University, les ouvriers de la ville sont arrivés casqués et armés de bâtons pour frapper les étudiants : sans le moindre alibi idéologique, uniquement pour "défendre" leur boulot contre la "subversion". On mesure ainsi à quel point la contestation terrorisait et scandalisait la classe moyenne.

Aujourd'hui, Jerry Falwell a dissous la Moral Majority ;  il a mis la clef sous le paillasson, parce qu'elle n'a plus la moindre utilité. En effet, elle a démarré dans une condition de marginalisation et elle a fini par atteindre tous les objectifs qu'elle s'était fixés. Aujourd'hui, les membres de la Moral Majority sont au gouvernement, ils détiennent entre leurs mains une bonne partie des leviers de décision dans le pays. Leur programme, leurs problèmes sont le programme et les problèmes de la nation. Née avec la volonté d'éliminer les terreurs suscitées par la culture de la contestation juvénile, la Moral Majority a diffusé dans l'imaginaire de la classe moyenne toutes les valeurs patriotiques qui peuvent coïncider avec les valeurs religieuses, dans le sens où elle a répandu l'image d'une nation guidée par Dieu, d'une nation qui a une mission à accomplir.

Médias et consensus

Peut-on parler, dans cette optique, d'un effet rassurant du nationalisme ?

Certainement. Nous en avons la preuve aujourd'hui. Avec l'énorme crise qui sévit actuellement aux États-Unis, avec le déclin social, avec 35 millions de citoyens qui vivent en-dessous du niveau de pauvreté, avec un nombre de chômeurs impossible à déterminer, avec la crise inouïe de l'industrie manufacturière, avec tous ces problèmes insurmontables, la guerre du Golfe coïncide brusquement avec l'explosion de patriotisme ! Coïncidence qui procure l'effet rassurant : nous avons notre identité et c'est grâce à elle que nous avons vaincu !

En somme, il s'agit d'une opération de revival ?

Oui. Et sa fonction est celle d'une résurrection. Revival signifie revitalisation des vieilles valeurs que l'on fait ressusciter dans les formes que nous rencontrons aujourd'hui. Et toutes sont des valeurs de l'imaginaire suprématiste.

Alors, en fait, il ne reste qu'une seule question : quel est le mauvais du jour ?

Oui. L'exemple de la Guerre Froide nous montre bien comment ce système a fonctionné : l'Union Soviétique a servi de contre-modèle au seul niveau de l'imaginaire - et je parle de l'imaginaire de la classe moyenne, de l'Amérique moyenne - mais ne s'est jamais traduit en formes politiques concrètes : c'est-à-dire que le communisme n'a jamais été un mouvement politique contre lequel cette Amérique moyenne a dû se mesurer, contre lequel elle a dû combattre. Non, c'était tout simplement "le mal" ! C'est ce qui explique l'extraordinaire succès de Reagan qui, au moment où la crise secouait vigoureusement les régimes de l'Est, parlait tout bonnement du communisme comme de "l'Empire du Mal". Et c'est ainsi qu'il a motivé sa demande d'augmenter les budgets militaires. Cette mobilisation de l'imaginaire a donné le signal d'un revival : "nous sommes, disaient les Américains à la suite de leur Président, partis combattre l'Empire du Mal".

Pendant la Guerre du Golfe, Saddam a fait appel au fondamentalisme arabe, en s'en servant comme d'un instrument, car il est laïc. Bush a également fait appel au fondamentalisme, mais en étant directement impliqué dans le jeu de cette force politique, à cause de l'amitié qui le lie à Jerry Falwell, le fondateur de la "Moral Majority", mouvement autour duquel s'est condensée la New Religious-Political Right.  Ainsi, dans son discours, Bush a parlé du mal absolu, de l'ennemi absolu pour pouvoir légitimer le rôle de gendarme planétaire que voulaient jouer les États-Unis. Et ensuite ?

Exactement. Evil, le "Mal" : c'est ainsi que Bush a défini Saddam Hussein. C'est un concept théologique, fondamentalement calviniste. C'est l'utilisation de ce concept qui oppose les Américains, dans un contentieux toujours latent, au Pape et au Vatican, un contentieux qui apparaît bien clairement quand le Saint-Siège, notamment à l'occasion du "petit concile" de mars, note que l'ONU ne trouve cohésion que lorsqu'il s'agit de s'attaquer aux Arabes et que cette exclusive fait, en réalité, que l'ONU n'existe plus. Et tandis que le Pape prononce des discours qui sont, dans un certain sens, purement politiques, les Américains font des discours relevant de l'imaginaire ! Le discours du State of Union du 30 janvier de cette année était volontairement un appel à l'imaginaire, exactement comme ceux que lançait Reagan ; dans ces appels, les problèmes concrets n'existent plus, l'unique fait qui est mis en évidence, c'est qu'il faut vaincre "parce que nous sommes les meilleurs". À ce propos, il y avait une phrase impressionnante dans le discours State of Union, celle-ci : "Nous sommes l'unique nation morale du monde qui puisse résoudre ces problèmes" (the only moral nation). Le pouvoir américain utilise ces instruments, que nous qualifierons de politico-culturels ou de socio-psychologiques, pour obtenir un consensus que nous, Européens, ne comprenons pas et que nous attribuons à la manipulation, au bombardement médiatique.

Dans le fondamentalisme islamique, nous trouvons une superposition de différentes strates sociales, politiques et religieuses. Quant au fondamentalisme américain, quelles marges de différenciation laisse-t-il à ces différentes strates ?

Le fondamentalisme est bien différent des formes extrêmes de la politique que nous avons connues à la fin des années 70. Il est né à une époque où ces strates commencent à s'organiser politiquement, soit comme une réaction contre le mouvement de contestation des jeunes, soit comme une réponse aux mutations sociologiques qui traversent le pays. À partir des années 50 et 60, un processus de modernisation a commencé dans le sud, qui devient le cœur des activités productrices des États-Unis, notamment par le fait que c'est dans cette région que se fixent les grandes concentrations de l'industrie militaire, laquelle représente, là-bas, une donnée économique de très haute importance. Par le biais de cette nouvelle réalité, naît une classe moyenne aux revenus nettement plus élevés, qui exige davantage de respect social. Et comme les églises fondamentalistes ont un caractère populiste, s'adressent à des gens au niveau socio-culturel assez bas, elles devaient forcément se préoccuper de ces mutations sociales, les appréhender et les coloniser : c'est ainsi qu'a débuté l'organisation socio-politique d'une région, sous l'enseigne d'une idéologie à fortes connotations conservatrices.

En Amérique, le lien qui unit fondamentalisme et politique, grâce à l'intervention massive des médias, semble renverser complètement le rapport au réel. Quels sont, dès lors, les marges d'intervention sociale qu'offre ce culte millénariste ?

Il a mis à l'ordre du jour des thèmes essentiellement religieux, par exemple la lutte contre l'avortement, qui est une réaction contre le mouvement féministe. L'avortement est l'un des thèmes de fond : c'est là que se jouent les rapports entre les sexes, les rapports de contrôle social, le "redimensionnement" de la femme et son retour aux rôles subalternes ; ensuite, entre aussi en jeu le concept de supériorité de la race blanche, moins impliquée par le drame de l'avortement que les autres races, où la dissolution de la famille est plus rapide. Nous avons également la lutte pour réintroduire la prière dans les écoles, pour replacer et l'idée de nation et la politique sous la figure de Dieu et pour relier l'idéal millénariste à la conception d'une mission assignée au pays. Sur les écrans de la télévision américaine, les télé-évangélistes, parlent pratiquement toute la journée de la "Prophétie" qui est en train de se réaliser. Ils disent qu'il ne sera pas question d'interpréter ou d'évaluer des données politiques quand sonnera l'heure de la bataille d'Armageddon et que le Christ reviendra pour sceller la fin des temps. Mais eux, les téléprédicateurs, savent quelle est la voie du salut et que ceux qui les suivront, seront sauvés. Dans l'imaginaire américain, cette dimension d'hyperréalité ou de métaréalité est désormais solidement ancrée. Ce qui importe, ce n'est pas de savoir ce qui est vrai ou ce qui n'est pas vrai, mais de participer, de se joindre à ceux qui croient...

Professeur, nous vous remercions de nous avoir accordé cet entretien.



Vouloir n°80-82 (sept.-oct. 1991) [>o<] [entretien paru dans Elementi n°3].

 

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Impérialisme et droit international : le point de vue de Carl Schmitt

20229810.jpgLe thème de l’impérialisme est intrinsèquement associé au droit international dans la pensée de Carl Schmitt (1) , en raison de la conception politique - "décisionniste" puis, après 1933, "d’ordre concret" - du droit que prône le "juriste engagé" (2) à l’aune de son nationalisme. Cet impérialisme, de manière significative, constante et partiale, est toujours un impérialisme étranger sur ou contre l’Allemagne - il n’est jamais question d’ "impérialisme allemand"... Non content d’analyser et de dénoncer les formes modernes de domination, contrôle et intervention développées par les puissances occidentales (notamment les États-Unis, ou encore la France en Rhénanie) pour asseoir leur hégémonie, le juriste voit dans l’impérialisme (anti-allemand) des vainqueurs de 1918 le facteur principal expliquant l’évolution discriminatoire et universaliste du droit des gens, du Traité de Versailles et du pacte de la SDN au pacte Briand-Kellog et au Jugement de Nuremberg. Ce droit, dirigé contre le Reich et mis au service de la garantie du statu quo, sert de justification au système "Weimar-Genève-Versailles" (3) instauré après 1918-1919, puis, par analogie, au système Bonn-Nuremberg-Potsdam établi après 1945-1949, double institution en droit international et en droit interne de "l’impérialisme occidental" puis de "l’impérialisme Est/Ouest" contre l’Allemagne "véritable" ("prussienne") - le libéralisme allemand étant dénoncé comme l’intercesseur de la domination étrangère quand le nationalisme allemand est présenté comme un mouvement de "résistance" (4).

 

Carl Schmitt est un juriste qui a une conception "politique", et non pas "juridique", du droit : pour lui, on ne peut saisir le sens des concepts juridiques qu’en élucidant leur dimension politique, c’est-à-dire polémique (5). Cela vaut tout particulièrement pour le droit international, dont la structure n’est pas assurée par une logique "verticale", celle du modèle hiérarchique et centralisé de l’État et de son droit interne, mais par une logique "horizontale" correspondant à un monde anarchique de sujets également souverains, dans le cadre d’une pluralité - et non d’une unité – politique (6).

Conséquemment, l’œuvre schmittienne est en prise sur la situation internationale concrète, alors même qu’elle ambitionne une réflexion théorique, et, tenant compte de la situation (géo)politique de l’Allemagne après 1919, elle relève d’un "nationalisme en acte" (7). Les États se trouvant dans un "état de nature" - ce qui n’exclut pas l’existence d’une communauté de droit des gens (8) -, l’essentiel porte sur la puissance, le pouvoir de décision et la nécessité d’être réellement souverain, c’est-à-dire indépendant de l’étranger, détenteur du jus belli et des moyens militaires sans lesquels ce jus est illusoire. Par conséquent, soit le Reich garde sa volonté d’existence politique, soit il se laisse démoraliser et il sera l’objet de la politique internationale, car ce sont toujours des États qui, au nom du droit, de l’humanité ou de la paix, luttent contre d’autres États.

Prenant position sur les grandes questions au centre du droit des gens et de la politique mondiale durant l’entre-deux-guerres, le juriste, en termes "décisionnistes" puis "d’ordre concret", se fait militant de la cause allemande : il refuse la souveraineté diminuée du Reich puis il soutient la destruction du diktat, il appelle à une coalition européenne contre l’URSS puis il se tourne contre les puissances maritimes anglo-saxonnes, tout en confrontant son argumentation à celle des auteurs de l’Ouest ou de l’École de Vienne, ou encore Max Huber, Schüching et Wehberg dont l’enseignement, dit-il, correspond à une théorie du droit international qui a entériné, avec le statu quo, les méthodes discriminatoires et les ambitions universalistes de l’impérialisme occidental.

Après 1919, la critique de Weimar par le juriste catholique antilibéral et antimarxiste passe par la critique des conséquences du diktat de Versailles et du statu quo garanti par la Ligue de Genève. Ses écrits sont ceux d’un opposant - renommé - au régime weimarien, attaqué et condamné pour être né de la défaite et de la révolution de 1918, pour se référer à des modèles prônés par les ennemis du Reich (idéologie wilsonienne ou démocratie parlementaire), et parce qu’il constitue l’une des pièces du système de domination occidental (les Alliés préconisent la fédéralisation et la parlementarisation de l’Allemagne, désarmée, pour la maintenir en état d’infériorité).

C. Schmitt dénonce à peu près toutes les initiatives de la diplomatie de la République, de Locarno aux projets d’union européenne en passant par l’entrée à la Société des nations, l’adhésion au pacte Briand-Kellog et le plan Young, parce que, de son point de vue, elles entérinent le statut politico-territorial et juridico-financier de 1919, partagent "l'illusion" de la "juridicisation" de la politique interétatique et épousent les nouvelles tendances du droit international gouvernées par un pacifisme officiel au service de l’impérialisme déguisé des vainqueurs.

En revanche, devenu l’un des chefs de file de la doctrine allemande après 1933, il fait sien le combat du régime national-socialiste pour l’abolition du Traité de Versailles, "l’égalité des droits" - c’est-à-dire la restauration de la souveraineté militaire du Reich (réarmement, rétablissement du service militaire obligatoire, remilitarisation de la Rhénanie) - et la réunion de tous les Allemands dans un même État, et contre le système de prohibition de la guerre et de sécurité collective institué par la Ligue de Genève et les puissances occidentales envers l’Allemagne, désignée comme "agresseur" parce qu’elle récuse le statu quo.

Après les "épreuves" de 1945-1949 (9), le nationalisme "impénitent" (10) du juriste - qui l’avait amené à soutenir "l’ordre nouveau" instauré en Europe entre 1940 et 1944 (11) - ne peut plus s’exprimer ouvertement dans le contexte défavorable de la République fédérale - d’où le recours à "l’art d’écrire" (12) par un "vaincu" (13) solitaire qui pourrait se heurter à la censure des autorités en vertu des articles 139 et 18 de la Loi fondamentale (14). La critique de Bonn et de Nuremberg n’en est pas moins incisive, jointe à la dénonciation de l’anéantissement de la Prusse et de la division d’une Allemagne "aliénée" (15). Elle passe, d’une part, par la récusation voilée de l’idée de la "culpabilité allemande", d’autre part, par l’énonciation implicite d’une thèse sur la catastrophe européenne de la première moitié du XXe siècle.

L’idée de la "culpabilité allemande", intériorisée par la République - la "responsabilité devant Dieu et les hommes", inscrite dans le préambule de la Grundgesetz, étant, pour reprendre le propos de Karl Jaspers (16), le fondement moral et juridique de la RFA - procède de la double imputation à l’Allemagne de la responsabilité de la guerre et du caractère criminel du national-socialisme (caractère étendu à des pans entiers de la société, de la culture et de l’histoire germaniques) ; elle s’est traduite initialement par "l'arrestation automatique", l’internement et la privation des droits des membres du parti nazi, de la fonction publique et de l’armée ; elle constitue enfin la source de l’interdiction faite aux Allemands d’être une "nation normale", souveraine, rattachée à son passé.

Le refus de cette disqualification morale, qui fait l’affaire des grandes puissances, se conjugue avec la critique de l’évolution du droit international et l’éloge du droit des gens classique basé sur des concepts non discriminatoires de guerre et d’ennemi (en 1950), et avec la tentative de réhabiliter l’armée allemande confrontée aux partisans dans l’Europe occupée et sur le front russe (en 1963). Primo, C. Schmitt explique les proportions gigantesques que prit le second conflit mondial et, plus généralement, le caractère dramatique de la période 1914-1949, par la criminalisation de la guerre et de l’ennemi de 1919 à 1946, qui exacerbe les conflits et précipite la ruine de facto du jus in bello (telle est la relation entre la guerre "juste", qui discrimine les belligérants, et la guerre "totale", légitimée par la mise hors la loi de l’adversaire) (17), secundo, par la stratégie de révolution mondiale, matrice de la "guerre civile internationale" et de la guerre de partisans, vecteur de l’ascension aux extrêmes de la violence en raison de la suppression de la distinction entre civils et militaires (pierre angulaire du jus in bello). Bref, ce sont les impérialismes "universels" (renvoyés dos-à-dos) de l’Ouest et de l’Est - s’identifiant à l’humanité et au "sens de l’histoire", ne voulant pas reconnaître sur un même plan moral et juridique leurs ennemis disqualifiés, prétendant monopoliser la décision sur le caractère juste ou injuste des conflits - qui ont déchaîné l’hostilité absolue et la guerre totale.

Ces impérialismes, scellés par le droit international, sont d’autant plus avérés que, pour C. Schmitt et ses disciples, rétrospectivement, les guerres mondiales livrées par les Alliés, la première au nom du "droit des peuples à disposer d’eux-mêmes" (droit dont les Allemands ne devaient pas bénéficier), la seconde au nom de "l’antifascisme", ont eu pour objectif de détruire l’Allemagne en tant que puissance, plus précisément de détruire "l’État militaire prussien" - noyau du Reich. La Seconde Guerre mondiale et le deuxième après-guerre furent ainsi une radicalisation de la Première Guerre mondiale et du premier après-guerre, cependant que la guerre froide entre l’Est et l’Ouest après 1946 reproduisait, à plus grande échelle, l’état de "paix-guerre" postérieur à 1919 entre les Alliés et l’Allemagne (18).

1) En 1918, Français et Britanniques avaient obtenu du président Wilson que l’armistice ne serait conclu qu’avec un gouvernement démocratique excluant le Kaiser et les chefs militaires du Reich, bref, après une révolution. Dès 1943, les Alliés ne reconnaissent plus de jure le gouvernement allemand et exigent une capitulation inconditionnelle, puis, en 1945, ils stipulent que la signature d’un éventuel traité de paix passe par la liquidation de l’ancien régime, la "dénazification" et l’établissement d’un nouveau régime démocratique et fédéral, bref, après une autre révolution, issue elle aussi d’une défaite militaire.

2) Après l’armistice de Rethondes, le blocus, comme acte d’hostilité et moyen de coercition, avait été maintenu par les Alliés pendant l’hiver 1919. Après la reddition de Reims, la ligne de démarcation entre la guerre et la paix est placée à la fin et non au début de la période d’occupation, laquelle représenta, de l’aveu des Alliés, une continuation de leur effort de guerre, qui ne prit fin qu’avec la refonte complète de l’État allemand (à chaque fois, les hostilités ont donc été poursuivies après la cessation de la belligérance, brouillant la distinction entre guerre et paix).

3) En 1919, le Reich, en tant que puissance vaincue et déclarée coupable, n’avait pas été admis à la Conférence de la Paix réservée aux seuls vainqueurs. En 1945-1949, il n’y a même pas de traité de paix car l’Allemagne, qui n’existe plus en tant qu’État du fait de sa capitulation et de sa debellatio, est soumise à une administration internationale (quadripartite) (19), et la guerre froide s’est installée entre les anciens alliés, parallèlement à la conservation des mesures de force et d’hostilité contre les Allemands (comme en 1919).

4) En 1919, l’Allemagne avait dû avaliser l’accusation selon laquelle elle avait déclenché et poursuivi une guerre d’agression, verser à ce titre d’énormes réparations - sous peine de sanctions -, mettre sous contrôle international les chemins de fer du Reich et la Banque du Reich, et elle n’avait échappé que de justesse à la livraison des "criminels de guerre" que les Alliés se réservaient le droit de juger (à commencer par Guillaume II, Hindenburg et Ludendorff). En 1945-1946, le Tribunal de Nuremberg, réalisant ce qui était virtuellement contenu dans les articles 227 et 230 du Traité de Versailles, entérine la criminalisation du IIIe Reich et sa liquidation judiciaire, qui s’accompagne, avec le versement de nouvelles réparations, de la culpabilisation collective du peuple allemand et de l’interdiction faite à l’Allemagne de redevenir un "État normal".

5) En 1919, le Reich avait perdu (outre l’Alsace-Lorraine, Eupen-Malmédy, le nord du Schleswig-Holstein, le Luxembourg, détaché de l’union douanière allemande, et la Sarre, administrée par la SDN) la Prusse occidentale, la Posnanie, la Haute Silésie et Memel ; Dantzig avait été érigé en "État libre" et le "corridor" polonais isolait la Prusse orientale du reste de l’Allemagne, cependant que l’état-major et l’Académie de Guerre, sanctuaires du "militarisme prussien", étaient supprimés et interdits par les Alliés. À partir de 1945, l’Allemagne perd l’ensemble des territoires à l’est de l’Oder-Neisse et la Prusse est dissoute (en 1947), moyen radical de faire disparaître le berceau du "militarisme allemand" et d’anéantir l’aristocratie prussienne.

6) En 1919, après la dislocation de l’Empire des Habsbourg, l’Autriche (qui perdait la Styrie méridionale, une partie du Tyrol et du Burgenland, ainsi que les Allemands de Bohême et de Moravie) avait été séparée du Reich par les traités de Versailles et de Saint-Germain. Après 1945, la même vocation est assignée à l’État autrichien, divisé (comme Vienne) en quatre zones d’occupation après l’annulation de l’Anschluss de 1938 puis neutralisé, celle d’empêcher la constitution d’une Grande Allemagne.

7) En 1919, des millions d’Allemands avaient été séparés de la mère patrie et transformés en minorités dans les nouveaux États centre-européens issus du démembrement des empires russe, austro-hongrois et allemand. Après 1945, les populations germaniques - du moins celles qui n’étaient pas déjà devenues des réfugiés fuyant l’avance et les exactions de l’Armée rouge durant la dernière phase de la guerre - sont systématiquement chassées de Prusse, de Posnanie, de Poméranie et de Silésie (adjugées à la Pologne et à l’URSS), des Sudètes (qui reviennent à la Tchécoslovaquie), ou encore du Banat et de Transylvanie, tandis que les Allemands de la Volga ("peuple puni", avec d’autres, par Staline) sont déportés en Sibérie et au Kazakhstan. Ces expulsions massives et forcées, qui ont touché 16 millions de personnes, jointes à l’exode constant des Allemands de la zone soviétique puis de la RDA vers l’Ouest, consomment l’effondrement complet du Deutschtum à l’Est.

8) En 1919, la Rhénanie avait été occupée et démilitarisée, le Reich désarmé, ses fortifications démantelées, ses fleuves internationalisés, son armée réduite à 100.000 hommes et son industrie de défense drastiquement restreinte. En 1945, toute l’Allemagne est occupée, démilitarisée et désarmée, puis divisée en deux États antagonistes, l’un arrimé à la coalition occidentale, l’autre rattaché au bloc soviétique, deux États à la souveraineté diplomatique et militaire limitée où stationnaient des contingents étrangers et dont les forces armées reconstituées furent intégrées, l’une à l’OTAN, l’autre au Pacte de Varsovie, c’est-à-dire soumises, l’une à un commandement américain, l’autre à un commandement russe.

9) En 1918-1919, les Alliés avaient provoqué, ou du moins contribué à provoquer, la chute de la monarchie des Hohenzollern et exigé la constitution d’ "un gouvernement démocratique et représentatif à Berlin", embryon de la future République de Weimar, dont la constitution resta liée au Traité de Versailles - à ses clauses morales, financières, territoriales et militaires - par son article 178-2. En 1945-1949, les Alliés entreprennent eux-mêmes la révolution, à savoir la suppression du militarisme et du national-socialisme, la rééducation du peuple allemand et la création d’une République fédérale, démocratique, parlementaire et juridictionnelle (à l’Ouest), la République de Bonn, laquelle, sous le contrôle des puissances de tutelle, ancrera l’Allemagne (en position subordonnée) à l’Occident (à travers l’adhésion au plan Marshall, à l’OTAN, à l’UEO, à la CECA, à la CEE et à la CEEA), et dont la "Loi Fondamentale" (20), notamment l’article 139, maintiendra les liens avec la législation d’occupation.

 

Les formes de l’impérialisme en droit international

L’analyse critique de la situation de la Rhénanie occupée et démilitarisée après 1919 et, plus encore, celle de l’impérialisme américain, de la doctrine Monroe à la doctrine Stimson, permettent à C. Schmitt de montrer pleinement l’instrumentalisation politique du droit typique de l’impérialisme occidental et de son système "universaliste" de justifications.

A) Les premiers textes du "juriste-nationaliste" consacrés au droit international portent sur la situation névralgique de la Rhénanie, situation qui retient son attention de manière continue de 1924 à 1936 et dont il suit tous les développements : traité de Locarno (1925), protocole de la SDN sur l’ouverture des négociations portant sur l’évacuation des provinces rhénanes (1928), accords de La Haye (1929), rétablissement de la souveraineté militaire du Reich en réponse au pacte d’assistance mutuelle franco-soviétique (1936). C’est à juste titre que C. Schmitt se concentre sur l’évolution du statut de la Rhénanie, question au cœur de la politique internationale à l’époque : la démilitarisation de la rive gauche du Rhin forme la clef de voûte de l’ordre européen établi par la France après 1919 car elle garantit la suprématie de Paris sur Berlin ; aussi la remilitarisation de mars 1936 marque-t-elle le tournant de l’histoire de l’entre-deux-guerres.

Dans ses textes, le juriste dénonce les manœuvres tendant à séparer de l’Allemagne désarmée et contrôlée les provinces rhénanes occupées et démilitarisées, et à les transformer en "objet de politique internationale".

La Rhénanie, avec son statut territorial distinct relevant du droit international et non plus du droit interne allemand, échappe à la souveraineté du Reich : c’est une commission internationale composée de représentants des gouvernements alliés et présidée par un Français (la HCITR) qui décide des questions de sécurité, d’ordre public et d’état d’exception à l’ouest du Rhin (elle peut y décréter l’état de siège) ; c’est donc elle qui détient la souveraineté réelle sur l’espace le plus industrialisé de l’Allemagne. Le statut politico-juridique des provinces de l’Ouest, substitut à la constitution d’un État rhénan séparé du Reich à laquelle Paris n’a pu procéder par suite du refus anglo-américain, équivaut à la suppression de toute possibilité de défense, à la création d’un glacis entre la France et l’Allemagne aux dépens de cette dernière, qui sacrifie à un conflit éventuel 14 millions d’Allemands pris en otages.

La démilitarisation de la Rhénanie - partie du système général des restrictions et amputations de la souveraineté allemande - est conçue, avec le désarmement du Reich, comme une garantie de la paix, et elle est elle-même garantie par les stipulations des traités de Versailles et de Locarno, qui considèrent toute infraction à cette démilitarisation "comme un trouble contre la paix" et comme un "acte hostile" contre chacune des 27 puissances signataires du traité de 1919. Ces stipulations ont un sens politique précis : tandis qu’une occupation de la Rhur par l’armée française peut être qualifiée de "mesure pacifique", l’Allemagne peut être désignée comme agresseur - et donc sanctionnée - pour n’importe quel motif, car l’interdiction des "mesures de mobilisation" peut faire l’objet d’interprétations illimitées de la part des puissances occidentales. Par conséquent, le simulacre du système de prévention et de prohibition de la guerre, avec ses "fictions juridiques" qui détruisent l’honnêteté du droit des gens, fonctionne contre l’Allemagne, désarmée et démilitarisée, mais présumée agresseur.

B) La critique schmittienne des formes américaines d’hégémonie, notamment l’article "Völkerrechtliche Formen des modernen Imperialismus" (21), marque le point culminant de l’approche ("décisionniste") associant droit international et impérialisme (22).

Toute politique d’expansion doit trouver une justification : il ne s’agit pas là simplement d’un "masque idéologique" mais de l’illustration de cette vérité qu’il n’y a pas de pratique internationale sans discours légitimant.

Jusqu’au XIXe siècle, le droit des gens reposait sur la distinction entre les peuples européens-chrétiens et les autres ; en découlaient certaines notions spécifiques : les privilèges consulaires, le régime d’exemption des juridictions étrangères, l’extraterritorialité des Européens. Cette distinction s’est sécularisée dans la distinction entre peuples civilisés, à demi civilisés et non civilisés, qui a été à la base des concepts et méthodes de l’impérialisme européen au tournant du siècle.

L’article 22 du pacte de la SDN est à la fois le modèle et la synthèse de la justification offerte par l’idée de "civilisation" à cet impérialisme : aux colonies et aux protectorats s’ajoutent désormais les mandats.

L’impérialisme américain, lui, a dépassé ce stade, car il a pour principe et spécificité de séparer l’économie et la politique, ce qui a valu à l’expansion américaine de passer pour "pacifique", parce qu’ "économique" et donc "apolitique", si bien qu’il n’y aurait pas, à proprement parler, d’ "impérialisme" américain. C. Schmitt récuse, bien évidemment, cette interprétation : "l’impérialisme américain est un impérialisme économique ; il ne cesse pas pour autant d’être un impérialisme" (23), car les intérêts du capitalisme mondial anglo-saxon vident de leur substance les principes d’autodétermination, d’indépendance et de souveraineté nationales. La démarche consistant à jouer l’antithèse économie/politique n’est qu’une manière antipolitique de déguiser le caractère politique de phénomènes économiques.

Les États-Unis ont ainsi développé des concepts et méthodes spécifiques de domination internationale : le nouveau clivage politique qu’ils ont instauré est celui qui oppose les créanciers et les débiteurs, division - politique, et pas seulement financière - qui s’impose au premier chef à "l'État de réparations" menacé de "sanctions" qu’est l’Allemagne - soumise à l’extorsion internationale de son produit national. La question des dettes, dommages de guerre et réparations, levier politique majeur, était étroitement liée à l’occupation militaire de la Rhénanie jusqu’à l’adoption du plan Young ; celui s’est efforcé de "dépolitiser" ladite question, permettant aux Américains, après qu’ils eurent joué un rôle déterminant durant la guerre mondiale puis à la Conférence de la Paix, de se muer en arbitres des finances de l’Europe, position devenue la matrice de la nouvelle direction politique donnée au droit des gens.

L’essentiel de l’argumentation américaine, en droit international et en politique étrangère, s’articule autour de la doctrine Monroe ; s’y ajoutent deux moyens spécifiques : l’accord d’intervention et la reconnaissance des gouvernements ; enfin, le pacte Kellog et la doctrine Stimson marquent le dernier stade de l’impérialisme moderne.

1) Historiquement, la doctrine Monroe, selon C. Schmitt (24), est d’abord un principe d’éviction des puissances européennes qui garantit le régime républicain des États du continent américain, ensuite un instrument d’hégémonie et d’ingérence des États-Unis dans l’hémisphère occidental, enfin un principe d’intervention impérialiste dans le monde entier.

Cette doctrine est capable de justifier les politiques les plus opposées - c’est en son nom que Washington a d’abord refusé de s’engager dans le conflit européen, ce qui n’a pas empêché l’entrée en guerre contre l’Allemagne en 1917, quitte à signer un traité de paix séparé avec le Reich en 1921 -, car le gouvernement américain a le monopole de sa définition, de l’interprétation et de l’application, puisqu’elle constitue une déclaration unilatérale d’un président américain. Cette déclaration n’en a pas moins une extraordinaire portée internationale, car les États-Unis sont parvenus à faire reconnaître par tous les États du monde, ainsi que par la SDN, une doctrine dont l’interprétation est leur affaire exclusive, de sorte qu’on ne peut rien exiger d’eux qui lui soit contraire, tandis qu’ils peuvent exiger à tout moment son respect, dont ils sont les seuls à décider quel contenu lui donner.

Apparemment absents de la Ligue de Genève - dont ils ont imposé la fondation -, les États-Unis sont effectivement présents, d’une façon indirecte mais efficace, par le biais de la doctrine Monroe dont le primat sur le Pacte de 1919 est reconnu dans l’article 21 et qui met le continent américain à l’abri de toute ingérence extérieure (y compris de la Société), et par le biais des États latino-américains membres de la Ligue, réputés "souverains" mais dont la politique étrangère est en réalité contrôlée par Washington. Autrement dit, les décisions de la SDN sur l’Europe ou l’Asie sont influencés par les États de l’hémisphère occidental - États présents à Genève (en 1932, Panama siège même au Conseil !), alors que la puissance qui les contrôle en est absente -, tandis que la SDN, elle, ne peut exercer aucune influence sur les affaires américaines puisqu’elle s’est pliée à ladite doctrine. Cette combinaison d’absence officielle et de présence effective des États-Unis en Europe est particulièrement frappante dans le domaine des finances où il n’y a pas d’accord passé entre l’Allemagne et les Alliés sans la présence décisive d’un "citoyen américain" - non pas d’un représentant officiel du gouvernement de la Maison blanche ; il en va de même lors de la constatation d’un manquement aux obligations de réparations de la part du Reich, c’est-à-dire lors de la prise de sanctions éventuelles : est encore présent un "citoyen américain".

2) À partir de la doctrine Monroe, s’organisent à la fois l’hégémonie continentale et l’expansion mondiale, car les États-Unis sont en passe de devenir, en 1932, l’arbitre international. De ces deux directions découlent des phénomènes et des reclassements spécifiques en droit des gens, ainsi que de nouvelles méthodes de domination : l’accord d’intervention et la reconnaissance des gouvernements.

a) Sur la base de l’égalité juridique formelle des États, se profilent des formes inédites de contrôle et d’intervention, car il n’y a pas d’impérialisme sans hégémonie et donc sans ingérence dans les affaires d’États dépendants. Ces nouvelles méthodes, qui assurent les avantages d’une annexion sans ses coûts politiques et qui sont compatibles avec les prescriptions du droit international (lequel interdit la conquête militaire mais pas l’exploitation économique), trouvent leur point de systématisation dans "l’accord d’intervention" inventé par les États-Unis. Cet accord permet à un État (les États-Unis en l’occurrence) d’intervenir de jure, dans des conditions et avec des moyens spécifiques, dans les affaires d’un autre État (les États d’Amérique centrale et des Caraïbes en l’occurrence), théoriquement souverain mais réellement contrôlé par le biais de clauses restrictives qui donnent à la puissance étrangère, et à elle seule, le droit de décider si les conditions de l’intervention sont réunies (troubles à la sécurité et à l’ordre public, inobservation des traités internationaux, menaces sur la liberté et la propriété des étrangers, etc.) ; l’État qui a la faculté d’intervenir, en cas d’exception à l’ordre qu’il a établi, est de facto souverain, pas celui qui est l’objet de l’intervention.

b) À côté de ce genre d’accord, Washington dispose d’un autre moyen typique de contrôle et d’ingérence, à savoir un concept spécifique de reconnaissance ou de non-reconnaissance, bientôt étendu à l’ensemble du globe. Les États-Unis n’entendent reconnaître que les gouvernements "légaux" en Amérique latine, à l’exclusion des gouvernement "illégaux" ou "révolutionnaires" ; cela signifie concrètement qu’ils décident du caractère licite ou illicite des (instables) régimes latino-américains dont ils déterminent le destin politique.

3) D’après C. Schmitt, le pacte Kellog et la doctrine Stimson ont acquis pour le monde entier une fonction analogue à celle de la doctrine Monroe pour le continent américain : celle de justifier l’impérialisme (économique) des États-Unis et ses méthodes d’intervention.

Le pacte de 1928 est le point d’orgue d’une évolution qui profite à Washington au détriment de Genève, car "le pouvoir de décider de la paix du monde, le gouvernement américain l’a confisqué à la Société des nations par le pacte Briand-Kellog" (25). En effet, la solennelle condamnation de la guerre en tant "qu’instrument de politique nationale", adoptée par presque tous les États du monde, y compris des États non membres de la SDN comme l’URSS, n’a que l’apparence d’une proscription générale, car le pacte autorise implicitement, a contrario, les guerres menées à des fins de politique internationale (impérialiste), et il en reste à une conception de la belligérance comme emploi direct de la force armée, à l’exclusion des autres moyens de coercition ou de subversion. Passant d’un plan bilatéral franco-américain à un plan multilatéral, la renonciation à la guerre, ne reposant plus sur l’amitié réelle des cosignataires, devient d’autant plus aléatoire que chaque État détermine souverainement l’existence ou non d’une agression et décide des mesures coercitives à prendre, qu’aucune modalité de changement pacifique n’est envisagée, que les réserves et interprétations gouvernementales ajoutées au pacte - la réserve de la légitime défense, la réserve britannique de la sécurité des communications de l’Empire, la réserve américaine de la doctrine Monroe ou la réserve selon laquelle "toute action contre la propriété ou la personne d’un citoyen américain est un acte d’hostilité" - vident de tout sens la condamnation formelle de la guerre. In fine, au lieu de mettre celle-ci "hors-la-loi", le pacte de 1928 invite les États à légitimer leur emploi de la force ou à mener une guerre de facto sans déclaration formelle, ou encore à engager des hostilités non militaires.

La doctrine de 1932, qui visait initialement les actions du Japon en Chine, donne aux États-Unis le droit de reconnaître ou de ne pas reconnaître, partout dans le monde, les changements politiques ou territoriaux, et, partant, le droit d’intervenir ou de ne pas intervenir dans le monde entier. Cette ligne politique "universaliste", associée à un pacte Kellog ouvert à toutes les interprétations, se révèle fondamentalement impérialiste, conduisant l’Amérique à participer à toute action collective destinée à punir un État agresseur. Comme le déclarera Stimson en 1941, la Terre, en raison du progrès technique, est devenue plus petite, trop petite pour admettre des systèmes politiques opposés, trop petite pour que les États-Unis n’aient pas à employer la force en Asie, en Europe ou en Afrique, contre des régimes "illégaux" ou "révolutionnaires" : la doctrine du secrétaire d’État américain, credo du pan-interventionnisme américain au plan mondial, aboutit ainsi à universaliser les conflits au nom de l’unité du genre humain. La charte des Nations unies signée en 1942 succède à la doctrine révisée en 1941 : elle est, en quelque sorte, la charte du monde unipolaire américanocentré.

4) Plus déterminant encore que l’impérialisme économique, apparaît l’impérialisme culturel et linguistique, c’est-à-dire l’emprise sur les mots et les concepts.

L’essentiel dans les notions cruciales du droit et de la politique, c’est de savoir qui détient la clé de leur définition, interprétation et application ; ce qui est décisif, et qui est l’expression de la vraie puissance, c’est la faculté de définir soi-même le contenu de ces notions clés. Dans l’impérialisme d’envergure historique, et notamment américain, ce qui importe n’est pas tant le potentiel économique ou militaire que la capacité d’imposer aux peuples dominés, et de leur faire accepter et adopter, des conceptions "hégémoniques" (26) du droit et de la politique.

Face à cette capacité, la faiblesse de l’Allemagne paraît immense : le peuple allemand, soumis aux "suggestions morales" des puissances occidentales emmenées par Wilson (puis Roosevelt), a fini par douter de son bon droit et par voir sa propre cause à travers le regard de ses ennemis. Contre cette abdication morale, juridique et intellectuelle, C. Schmitt appelle à une prise de conscience du caractère éminemment politique du "juridisme" et du "moralisme" qui inspire le droit international moderne.

En conclusion, l’impérialisme américain, du point de vue de ses objectifs et de ses moyens, est le nec plus ultra de l’impérialisme libéral, fondé sur la morale et l’économie (27) : il tire sa justification de l’idéologie du One World et de la "philosophie de l’histoire" qui lui est associée, à savoir la foi dans le progrès d’une humanité civilisée (dont l’Amérique serait la tutrice) ; il utilise, de manière privilégiée, des instruments de pression et de coercition économiques et financiers qui l’autorisent à prohiber l’usage de la force armée au service d’intérêts économiques et financiers. La criminalisation de la guerre, du pacte Kellog au Tribunal de Nuremberg, fait partie des méthodes de cet impérialisme, souligne le juriste allemand, d’abord parce que, en l’absence de modalité de peaceful change, elle entérine le statu quo au bénéfice des possédants et permet d’assimiler l’adversaire à un coupable pour avoir rompu ou perturbé la paix, c’est-à-dire le statu quo, fût-il injuste (au regard du principe des nationalités ou du droit des peuples) ; ensuite parce que la décision sur la paix, la sécurité, et le caractère licite ou illicite de la guerre, appartient aux grandes puissances gardiennes de l’ordre mondial ; enfin parce que l’emploi de la force peut être légitimé par la distinction entre agression et légitime défense, guerre et action collective, guerre juste et injuste, et par l’élaboration d’une terminologie pacifiste où il n’est plus question de "guerre", mais de "sanctions", de "police internationale", de "maintien de la paix", autant d’opérations "internationales" légalisées et censément justes que mènent les puissances impérialistes, et notamment les États-Unis (28).

 

L’Évolution universaliste et discriminatoire du droit international, stade suprême de l’impérialisme


Après 1918, les Alliés, principalement la France, entendent conserver une paix durement gagnée par l’établissement d’un réseau d’alliances collectives et, via la SDN, d’un système international de garanties, d’obligations et de sanctions qui discrimine l’agresseur.

Ce pacifisme officialisé, tourné contre toute révision qui s’appuierait sur la force armée, C. Schmitt et la droite allemande le dénoncent comme un pacifisme de vainqueurs, un impérialisme masqué. La lutte contre cet impérialisme passe donc par la mise en cause radicale des institutions universalistes - et vice-versa - car ces institutions, placées au service des grandes puissances, sont des instruments de légitimation du statu quo, puis, après 1938 - à cette date, l’ordre établi à Versailles a disparu -, des instruments de légitimation de la guerre collective que les démocraties occidentales menacent de livrer à l’Italie fasciste et à l’Allemagne nationale-socialiste. La critique adressée à la SDN, à la CPJI (29) ou au système de sécurité collective et de prohibition de l’agression est ainsi une attaque dirigée contre les puissances de l’Ouest qui, en prônant la paix et en proscrivant la guerre, défendent en réalité le statut juridique issu des diktat de 1919-1920, conforme à leurs propres intérêts. Elle marque aussi la récusation d’une utilisation des concepts de droit et de paix qui disqualifie l’Allemagne et qui légitime la domination de la France, de la Grande-Bretagne ou des États-Unis, car le "règne du droit" invoqué par Paris, Londres ou Washington n’est en fin de compte qu’une validation des traités en vigueur ou bien le règne des puissances qui savent en appeler à ce droit, qui le définissent, l’interprètent et l’appliquent.

Les nouvelles tendances du droit international, du pacte de la SDN au pacte Briand-Kellog et aux conventions de Londres de 1933 - tendances qui trouveront leur conclusion à Nuremberg en 1946 - aboutissent à transformer la politique mondiale en "police mondiale" ou en "action collective" contre l’agresseur disqualifié. Or, qui est l’agresseur et qui est l’ennemi désigné - et criminalisé - au plan international ? celui qui refuse le statu quo, c’est-à-dire l’Allemagne, toujours implicitement visée dans les accords et traités internationaux. Justifiant la "guerre totale" contre le peace breaker mis "hors la loi", l’évolution vers un concept discriminatoire de guerre et d’ennemi, sapant le droit de la neutralité et le jus in bello, marque la dogmatisation en droit international d’un impérialisme arrivé au stade suprême de l’universalisme.

A) Le vainqueur cherche toujours à donner à la situation politique acquise après la victoire la garantie de la légitimité : l’appel au primat du droit a ce sens politique précis. Versailles le confirme : les idées de la Société des nations sur le maintien de la paix, la juridiction internationale ou la sécurité collective visent à légitimer le statut de l’Europe instauré par les traités de 1919-1920.

Or, ce statut légalisé à Genève, souligne C. Schmitt, n’instaure ni la paix ni la justice, d’abord parce qu’il a généralisé un état intermédiaire de "paix-guerre" en faisant de la paix "une continuation de la guerre par d’autres moyens", ensuite parce qu’il n’est pas conforme à la structure et au fondement du droit des gens, c’est-à-dire à l’égalité souveraine des États, enfin parce qu’il ne respecte pas le principe du droit des peuples à l’autodétermination (au nom duquel s’est pourtant déroulée la guerre et édifiée la SDN, mais aboutirait à l’Anschluss, à la récupération du "corridor" polonais et à la dislocation de la Tchécoslovaquie). Malgré la primauté qu’il accorde au politique, le juriste allemand attache une grande importance à l’idée d’un ordre juridique, un ordre que l’on tienne pour "normal et juste", la reconnaissance d’un principe de légitimité (le principe des nationalités) servant de critère de validation au droit des gens, c’est-à-dire à la garantie aussi bien qu’à la révision de l'uti possidetis.

Mais ce souci s’accompagne, de manière privilégiée, d’une analyse critique des déguisements juridiques de la politique étrangère des puissances occidentales : principalement l’institution de la SDN et ce qui s’y rattache, mais aussi la multiplication des "commissions internationales" (sur la Rhénanie, le désarmement ou les réparations) qui donnent l’illusion de la dépolitisation et prêtent des formes "légales" à la domination.

1) La SDN n’est pas un "super-État" reproduisant le schéma de la distinction des pouvoirs (Conseil, Assemblée, Cour permanente de justice internationale, Secrétariat), et les obligations qu’elle crée ne sont pas l’effet d’une contrainte juridique supranationale, car la "Société des nations" ne désigne pas un système politico-juridique indépendant des États membres et détenant une souveraineté supra-étatique propre, ce dont le juriste allemand se félicite.

La Ligue de Genève n’abolit pas plus les États qu’elle n’élimine les guerres puisqu’elle en légitime certaines et en sanctionne d’autres (tout comme le pacte Briand-Kellog). Elle est toutefois plus qu’une simple conférence diplomatique flanquée d’un bureau international (le Secrétariat), car la règle fondamentale du droit contractuel selon lequel un traité ne produit pas d’effets à l’égard de ceux qui n’y ont pas pris part, ne s’applique pas à la Société. Les membres permanents du Conseil de la Ligue, principalement la France et la Grande-Bretagne, peuvent obliger les autres États, membres ou non membres, à les suivre dans les guerres qu’ils livreront puisque leurs décisions s’imposent, y compris aux États étrangers (art. 17-1), cependant que ces mêmes membres permanents ne peuvent être contraints à la guerre par une autre volonté que la leur, en vertu de la règle de l’unanimité au sein du Conseil qui donne un droit de veto aux grandes puissances (art. 5-1). Le Covenant consacre donc l’inégalité des États - alors que l’égalité des États est un principe fondamental du droit des gens -, en ce sens que tous les États sont obligés d’appliquer les décisions du Conseil tandis que les grandes puissances ont le pouvoir d’imposer aux autres États des mesures qu’il est impossible de leur imposer à elles-mêmes.

Par l’entremise de la SDN, les puissances victorieuses de 1918 disposent ainsi de moyens d’intervention et de contrôle légitimés, ainsi que du monopole juridique de la désignation de l’ennemi au plan international, ce qui leur permet d’entraîner le reste du globe dans l’orbite de leurs intérêts impérialistes. L’adhésion de l’Allemagne à l’institution de Genève en 1926 n’a pas modifié leurs privilèges, ni la distinction entérinée en 1919 entre vainqueurs et vaincus, armés et désarmés, contrôleurs et contrôlés, créanciers et débiteurs, distinction renforcée par la menace des sanctions de la part des États garantissant la sécurité contre les États virtuellement agresseurs. En effet, le Reich - désarmé, contrôlé, tributaire, donc placé dans une situation de facto inégale - n’a pu utiliser ni les modalités d’intervention réservées aux puissances du Conseil (art. 11) ni les modalités de révision pacifique de l’article 19 (rendues inapplicables par l’hostilité des tenants du statu quo, not. la France).

2) Continuation de l’Entente, la SDN est un instrument de légitimation du statu quo post-Versailles, affirme C. Schmitt.

L’article 10 du Pacte garantit l’intégrité territoriale et l’indépendance politique des États membres contre l’agression ou la menace d’agression ; il garantit essentiellement l'uti possidetis juris contre toute modification par la force armée, autrement dit, il abolit le droit de conquête, sans pour autant interdire toute révision (les changements sont possibles, ils doivent seulement ne pas être le résultat d’une conquête militaire ; inversement, la guerre reste possible, elle doit seulement ne pas être le moyen d’une modification territoriale). Apparemment, cet article ne contient donc pas une garantie pure et simple du statu quo, mais une protection contre toute modification par la force, protection qui semble bénéficier à une Allemagne désarmée - même si tombent sous la garantie de l’article les clauses territoriales des traités de 1919-1920. Le danger véritable pour le Reich ne réside pas dans l’exclusion des moyens militaires - l’Allemagne désarmée ne peut songer à les employer -, mais dans la légitimation du statu quo qu’entraîne l’adhésion du Reich à la SDN. En effet, l’admission et l’entrée dans la Ligue impliquent un postulat de normalité, de conformité au droit et de légitimité de l'uti possidetis de chacun des membres de l’ordre politico-juridique garanti par la Ligue.

Plus la SDN voudra proscrire l’usage de la force, plus elle devra envisager de mettre au point des procédures de changement - et pas seulement de règlement - pacifique. Or, le droit international est de nature nettement statique : il est orienté vers le maintien de l'uti possidetis entériné juridiquement, non pas vers le peaceful change. Y a-t-il dans le Pacte des dispositions qui permettent une modification paisible de l’état des choses ? L’article 11 donne au Conseil de larges possibilités d’intervention, il ne permet pas de changer le statu quo ; il parle au contraire en faveur de la légitimité de ce statu quo puisque c’est celui qui tente de le modifier qui passe pour un "perturbateur". L’article 19 confère à l’Assemblée la faculté d’inviter les membres de la Société à procéder à un examen des traités devenus inapplicables ou dont le maintien mettrait la paix en péril ; la décision du Conseil et de l’Assemblée doit être unanime, se pose donc le problème de l’existence ou de l’absence du droit de veto de l’État concerné par la révision, celui-ci pouvant soit bloquer toute décision, soit, s’il ne trouve aucun appui au Conseil ou à l’Assemblée, se voir partiellement ou totalement annexé sous la forme de "l'invitation" de l’article 19 ; cet article joue, lui aussi, en faveur du statu quo, puisque c’est le tenant de la révision qui est considéré comme un fauteur de trouble, et puisqu’il exclut de la révision les traités déjà exécutés, d’où l’impossibilité de demander la modification des clauses territoriales pour cause d’inapplicabilité, dès lors que ces clauses sont par nature exécutées immédiatement, créant une situation irrévocable et définitive.

3) La "juridicisation" croissante des procédures de règlement des conflits internationaux, avec la création de la CPJI et les projets visant à rendre la juridiction ou l’arbitrage obligatoires, va également dans le sens de la légitimation du statu quo.

D’après les "juristes-pacifistes" Schucking et Wehberg, la Cour de justice ne doit pas seulement protéger le droit devenu positif - c’est-à-dire posé dans les traités -, elle doit aider le droit "juste" à percer, sans l’usage de la force. En admettant que les États souscrivent à la charge de compétence obligatoire, sur quel autre fondement que l'uti possidetis le juge, sans sortir de sa fonction judiciaire et même en statuant ex æquo et bono, pourrait-il rendre un verdict, demande C. Schmitt ? L'uti possidetis est la base et la référence du droit international positif et du règlement des différends internationaux ; or, le statut politico-territorial de l’Europe, c’est celui qui a été fixé par les diktat de 1919-1920. Toute décision de justice a pour référence une situation préétablie et supposée normale ; la tendance à la "juridicisation" aboutit ainsi à ce que l'uti possidetis est considéré comme le fondement du droit : on ne se demande plus si le statu quo est juste, on en déduit qu’il est fondé en droit - parce qu’il est inscrit dans les traités - et qu’il est le fondement du droit.

Le tribunal saisi d’un litige statue selon le droit positif en vigueur : c’est à un nouveau beati possidentes qu’aboutit le "règne du droit" (du juge) au plan international. L'uti possidetis juris bénéficie toujours à celui contre qui est réclamée une révision ; le possédant considère inévitablement la revendication d’une modification comme étant illégale et illégitime, car le "droit" est assimilé à la possession ; la conséquence est que celui qui veut changer les choses passe nécessairement pour l’agresseur. En l’absence de possibilité effective de peaceful change, le "règne du droit" (le transfert de la décision à une Cour internationale) n’est donc qu’une garantie de la légitimation du statu quo au bénéfice de l’impérialisme satisfait des puissances victorieuses.

4) En l’absence d’un principe de légitimité respecté et de modalités de révision appliquées, le droit international ne marque que la tentative de pérenniser un statu quo fixé à tel ou tel moment, arbitrairement choisi, de l’histoire mondiale - en l’occurrence le 28 juin 1919. Mais pourquoi l’histoire devrait-elle s’arrêter ce jour là et pourquoi le rapport des forces établi devrait-il être du "droit" ? Dans un système normatif qui est au service de la garantie de l'uti possidetis, poursuit C. Schmitt, les présomptions relatives à la définition de l’agression et à la détermination de l’agresseur, liées à la mise en œuvre des sanctions prévues à l’article 16 du pacte de la SDN puis fixées dans les conventions de Londres30, sont inévitablement dirigées contre celui qui veut modifier l’état des choses.

Par conséquent, la création d’un système de prévention et de prohibition de la guerre s’avère une entreprise "pernicieuse", puisqu’en l’absence de modalités de peaceful change, l’interdiction de l’agression revient à un interdictum uti possidetis renforcé par l’institution de la sécurité collective. Celle-ci relève de l’idée de contraindre les États au maintien de la paix, au besoin par la force, c’est-à-dire par des sanctions internationales ; tenant à la fois de l’assistance mutuelle (obligatoire) et de la répression pénale - c’est pourquoi elle est liée à la criminalisation de la guerre en droit des gens -, elle propose une garantie de l’intégrité territoriale et de l’indépendance politique des États au moyen du principe de l’indivisibilité de la paix - la rupture de la paix en un endroit quelconque affecte l’ensemble de la communauté internationale - et du principe de la supériorité collective des forces du statu quo, c’est-à-dire tous les États contre l’agresseur.

En tant que traité de sécurité collective (relayé par les autres "pactes collectifs" inspirés par la diplomatie française), le Covenant offre aux grandes puissances - qui décident s’il y a agression et qui est l’agresseur - à la fois une "super-garantie" de l'uti possidetis, ainsi que le droit de s’ingérer dans les litiges mettant en cause les autres États et la faculté d’obliger ces derniers à les suivre dans les propres conflits qu’elles mèneront. En outre, seule l’agression caractérisée, militaire, étant condamnée, à l’exclusion des moyens de pression et de coercition économiques ou à l’exclusion des pratiques d’ingérence et de subversion, qui permettent de menacer les États sans violer les frontières, la définition de l’agression liée à la mise en œuvre de l’action collective se tient au service de l’impérialisme économique (occidental) ou de la stratégie révolutionnaire (soviétique).

B) Jusqu’en 1937, C. Schmitt et la doctrine allemande s’opposent au système de Versailles en affirmant les principes de la souveraineté, de l’honneur et de l’égalité des États. Après cette date, la lutte contre la Ligue de Genève et contre l’introduction d’un concept discriminatoire de guerre par les puissances de l’Ouest, exige un autre type d’argumentation que l’ancienne théorie des "droits fondamentaux des États" ; elle implique de se placer sur un nouveau terrain, celui de la problématique du bellum justum, problématique que développera encore le juriste après - et contre - Nuremberg.

En 1938-1939, il s’agit de répondre à ce à quoi le Reich semble confronté, c’est-à-dire aux tentatives occidentales de s’arroger, via la SDN, le monopole de la décision sur le droit ou le non-droit de la guerre, avec effet international obligatoire, et, par conséquent, de pouvoir discriminer les États qui sont dans leur tort et ceux qui sont dans leur droit. En effet, la doctrine31 de droit international élaborée à Genève, Paris, Londres ou Washington tend à substituer à l’ancien concept non discriminatoire de guerre du droit des gens européen classique (32), deux concepts opposés : l’action armée devient, du côté conforme au droit (du côté des Alliés), "légitime défense" ou "suppléance de la police", "action collective" ou "police internationale", et, du côté contraire au droit (du côté de l’Axe), "agression" ou "crime international". C’est une domination mondiale, universaliste et discriminatoire - que seule une guerre mondiale, universaliste et discriminatoire, pourrait réaliser - que les puissances occidentales revendiquent, selon C. Schmitt, à travers la prétention de déterminer si telle guerre est licite ou illicite, si tel belligérant est dans son droit ou dans son tort, prétention qui exacerbe l’hostilité, et qui va à l’encontre aussi bien de l’égale souveraineté des États et du jus belli traditionnel que de l’égalité morale et juridique des belligérants.

Le Tribunal de Nuremberg, comblant la lacune entre l’illégalité de la guerre d’agression, la responsabilité des États et la pénalisation individuelle des auteurs de la guerre, achèvera l’évolution universaliste et discriminatoire du droit des gens. Après le procès des dirigeants du IIIe Reich, il s’agira pour le juriste - en passant sous silence la guerre de conquête allemande et le judéocide - de disculper l’Allemagne, d’accuser les Alliés d’avoir déchaîné la "guerre totale" au nom de la "guerre juste", de dénoncer la mutation du droit des gens en même temps que le caractère non fondé en droit positif du TMI.

1) Le droit international façonné par les intérêts des vainqueurs de 1918, lorsqu’il condamne l’agression, vise à réprimer les atteintes à l’intégrité territoriale et à l’indépendance politique des États : il ne recherche pas si ces atteintes se fondent sur un titre juridique, car c’est l'uti possidetis juris qu’il entend garantir. Lorsqu’il s’agit de désigner l’agresseur en vertu de l’article 16 du pacte de la SDN, le Conseil - c’est-à-dire le collège des grandes puissances qui décident - ne s’intéresse qu’à deux questions : y a-t-il état de guerre ? si oui, ce recours à la guerre a-t-il eu lieu contrairement aux articles 12, 13, 15 ou 17 relatifs aux procédures de règlement pacifique des différends ? Il s’abstient donc volontairement, souligne C. Schmitt, de toute considération sur les causes de la guerre ou sur le bien fondé des revendications de "l’agresseur", pour ne s’attacher qu’à l’inobservation desdites procédures et à l’attaque militaire en premier, au franchissement des frontières.

Le critère utilisé pour distinguer la guerre licite de la guerre illicite est donc purement formel, il évacue l’arrière-plan historique du conflit, c’est-à-dire ses causes globales, objectives et matérielles, bref, il ne se préoccupe pas de la causa belli, de son caractère juste ou injuste sur le fond. L’illégitimité de l’agression et de l’agresseur ne réside pas dans l’injustice de la cause, mais dans le "crime" de l’attaque militaire en premier, du franchissement en premier des frontières, bref, dans la violation de la paix - du statu quo - en tant que telle. Que la guerre soit juste ou injuste du point de vue du fond ou de la cause, en fonction d’un principe substantiel de légitimité, importe peu, l’essentiel est que tout recours à la force armée est illégal et réprimé, dans les conditions prévues par le droit en vigueur. L’intention implicite du juriste allemand est de montrer que la guerre "d’agression", au sens juridico-formel de l’attaque en premier, n’est pas nécessairement une guerre "injuste", au vrai sens politico-matériel de la cause sous-entendu : l’Allemagne n’aurait pas forcément livré une guerre "injuste" en 1939-1945.

Enfin, identifier l’agresseur à celui qui attaque en premier peut être fallacieux : primo, l’attaque militaire peut constituer la seule réponse à des actes d’hostilité ou à des tentatives de coercition non-militaires ; secundo, exiger d’un État qu’il attende afin de ne pas attaquer le premier peut donner à son ennemi un grand avantage militaire ; tertio, la détermination de l’agresseur ne dépendant pas du fond de la question, il devient possible de pousser un adversaire de bonne foi à commettre un acte d’agression afin de déclencher contre lui la mise en œuvre de la sécurité collective, ou encore de procéder à une légitime défense simulée, c’est-à-dire provoquer avec préméditation l’attaque de l’adversaire pour pouvoir ensuite justifier l’usage de la force en invoquant la légitime défense.

2) La prohibition de l’agression, au fil des conventions internationales conclues de 1919 à 1933, était un moyen déguisé de garantir l'uti possidetis, répète C. Schmitt après la guerre, car elle aboutissait immanquablement au résultat suivant : tout État qui prendrait les armes pour briser les chaînes de Versailles, de Saint-Germain, de Trianon ou de Sèvres, serait inéluctablement condamné même si sa cause était juste. Sans considération de la justice ou de l’injustice du statu quo, sans modalités efficaces de changement pacifique et en l’absence de règlement juridictionnel obligatoire des conflits - si tant est qu’ils soient susceptibles d’une décision judiciaire et que celle-ci ne se borne pas à consacrer l'uti possidetis -, la renonciation à la guerre revient à entériner le statu quo, fût-il injuste, et finit donc par rendre inévitable (sauf dissuasion militaire) l’usage de la force.

Comment concilier les tenants du statu quo et ceux qui entendent réviser les traités ? Quelle justice peuvent espérer les vaincus ? Comment éviter que toute modification des choses ne s’opère par la force et par une "violation du droit" (assimilé à la possession) ? C’est pour remédier au hiatus entre le caractère statique (orienté vers la préservation de la paix) et le caractère dynamique du droit (orienté vers la réalisation d’un principe de justice), c’est-à-dire pour remédier à la "tension" entre l’exigence du maintien du statu quo entériné et l’exigence de sa modification, qu’a été mis en avant le thème du peaceful change durant l’entre-deux-guerres, mais les normes qui permettraient une révision restent à l’état rudimentaire (art. 19 du pacte de la SDN, clause rebus sic stantibus, art. 14 de la charte de l’ONU).

L’état du droit international permet à un État de rejeter impunément les réclamations justifiées d’un autre État, à la simple condition que sa résistance illégitime - son abus de droit - ne se transforme pas en agression caractérisée et n’autorise donc pas un recours à la légitime défense ou à des sanctions collectives. L’interdiction de l’usage de la force ne s’accompagnant pas de procédures de révision pacifique ni de l’obligation du pourvoi devant une juridiction internationale en cas de litige, cette interdiction risque d’autant plus d’être violée qu’un État qui s’estime lésé a moins de possibilité d’arriver à un règlement amiable ; et s’il viole ladite interdiction, tous les autres États auront l’obligation de sanctionner un État qui aura vu dans les armes sa dernière chance d’obtenir satisfaction ! Lorsqu’un État détenant un titre légitime ne peut contraindre son adversaire à une modification pacifique ou à un règlement juridictionnel, c’est conduire à un véritable déni de justice, au profit du possédant, que de l’obliger en toute hypothèse à exclure l’usage de la force pour défendre son bon droit.

3) Le tournant révolutionnaire du droit des gens de 1919 à 1946 a pour conséquence la criminalisation de l’ennemi, phénomène (démenti, sinon de facto au moins de jure par l’autonomie réaffirmée du jus in bello après 1949) sur lequel le juriste allemand insiste particulièrement, avec l’arrière-pensée de mettre en accusation les Alliés. La guerre devenant une "opération de police", l’adversaire (l’Allemagne) n’est plus un ennemi reconnu sur un même plan moral et juridique, mais un criminel. L’intention politique de cette disqualification est de justifier le recours à un usage extrême de la force contre cet adversaire - le juste peut employer tous les moyens contre l’injuste, telle est la relation spécifique entre la guerre juste et la guerre totale - et d’exiger de lui une capitulation inconditionnelle qui le mette à la merci de ses vainqueurs en l’interdisant de participer aux conférences de paix - on ne négocie pas avec un criminel, on l’exécute, si bien que le diktat, accompagné d’un régime de sanctions, devient l’expression même du nouveau droit, selon Georges Scelle (33).

Le point de vue schmittien jus contra bellum aboutit à une négation virtuelle du jus in bello (conceptuellement subordonné au jus ad bellum) (34), puisqu’il s’agit de punir un agresseur-coupable en lui livrant une guerre sans merci jusqu’à la reddition sans condition, d’où la montée aux extrêmes du conflit rendu inexpiable par la non-reconnaissance des belligérants. L’idéologie humanitaire ne constitue pas seulement le discours légitimant de l’impérialisme occidental, elle a un dédoublement discriminatoire qui a pour résultat l’anéantissement des ennemis - criminalisés - de cette idéologie (35). Conséquence paradoxale de l’interdiction de la guerre au nom des idéaux de l’universalisme et du pacifisme : ils intensifient et internationalisent les conflits (menés contre l’agresseur au nom de la paix, de la civilisation ou du droit) au lieu de les désamorcer et de les circonscrire.

Cette évolution du sens de la guerre vers l’hostilité absolue s’effectue parallèlement à l’accroissement des moyens de destruction et à la globalisation du theatrum belli. Seule la disqualification morale et juridique de l’ennemi permet de légitimer l’application d’une violence aussi radicale que, par exemple, les bombardements aériens (a fortiori atomiques) sur les villes : la transformation de la belligérance en "opération de police internationale" contre des "criminels" justifie les méthodes (anglo-saxonnes) de la police bombing (36).

4) Autre conséquence tendancielle de la mutation du droit des gens selon C. Schmitt : la "guerre civile internationale". La criminalisation de la guerre conduit à disloquer l’unité de l’État en une population ("innocente", même si elle subit la guerre totale) et un gouvernement ("coupable", dont les membres devront être poursuivis, avec les chefs militaires et les hauts fonctionnaires, devant une Cour de justice internationale), de manière que la première se désolidarise du second. Au fur et à mesure qu’une guerre se donne comme une "opération de police" contre une violation du droit et de la paix, elle se fait passer pour une "action pénale" dirigée non pas contre le peuple, mais, de façon révolutionnaire, contre le gouvernement de l’État. Ce type de guerre idéologique, métamorphosant la guerre interétatique en guerre civile internationale, transforme le conflit politique en exécution pénale contre des hors-la-loi (37).

 

David CUMIN, Stratégique n°68, 4/1997. Auteur not. de Carl Schmitt - Biographie politique et intellectuelle.

 

Notes :

1. Sur la biographie et, surtout, l’œuvre de cet auteur, cf. ma thèse de doctorat en droit public et analyse politique : La pensée de Carl Schmitt (1888-1985) (Lyon III, 1996) en 5 parties : Biographie politique et intellectuelle, Philosophie du droit, Droit constitutionnel, Théorie de l’État et science politique, Droit international, Bibliographie et table des matières, qui donne les références complètes aux nombreux écrits de C. Schmitt.

2. Selon l’expression d’O. Beaud, préf. à la Théorie de la Constitution, PUF, 1993, p. 5, trad. de Verfassungslehre (1928).

3. Titre de son recueil de 36 textes : Positionen und Begriffe [PuB] im Kampf mit Weimar, Genf, Versailles, 1923-1939, Hambourg, Hanseatische Verlagsanstalt, 1940, 322 p.

4. C. Schmitt appartient en cela à la "Révolution conservatrice" allemande et il en est même le philosophe du droit et le juriste.

5. Le droit constitutionnel et le droit international sont des droits politiques, faisant l’objet de politiques juridiques et le politique est caractérisé par le degré d’intensité d’une relation d’hostilité (la fameuse distinction ami-ennemi). Cf. La notion de politique, Calmann-Lévy, coll. "Liberté de l’esprit", 1972, 331 p., préf. J. Freund (trad. de Der Begriff des Politischen. Text von 1932 mit einem Vorwort und drei Corollarien, 1963 ; on trouve dans le même volume Théorie du partisan, trad. de Theorie des Partisanen..., 1963).

6. En récusant l’abandon du concept de souveraineté de l’État et l’analogie entre le droit interne et le droit international, ce sont les fondements du "nouveau droit international", celui de Scelle, Politis, Verdress ou Kelsen, que C. Schmitt entend réfuter.

7. Selon une autre expression d’O. Beaud, préf. cit., p. 108.

8. Communauté issue de la juxtaposition et de la parenté de civilisation des États, partageant un droit international, notamment privé, "commun" - et non pas "supranational" -, qui "oblige" - mais ne "prime" pas - les droits internes.

9. Le juriste est arrêté par les Américains (qui confisquent sa bibliothèque), interné, interrogé à Nuremberg, révoqué de l’Université allemande, mis à la retraite d’office avec interdiction d’enseigner et de publier (jusqu’en 1949).

10. Pour reprendre l’expression de Jacques Rovan à propos d’Ernst von Salomon dans la préf. à Le questionnaire, Paris, NRF Gallimard, 1982, p. IX.

11. C. Schmitt s’était fait le théoricien du Volksgruppenrecht, du Grossraumordnung et du Reich en droit international.

12. Cf. O. Beaud, préf. pp. 94-95, 113. Cette "écriture entre les lignes", consistant en quelque sorte à dire tout bas ce qu’on pense tout haut, permet d’échapper aux contraintes idéologiques et institutionnelles qui pèsent sur un intellectuel tenu en suspicion.

13. C’est ainsi qu’il qualifie Tocqueville dans un texte inclus dans son volume autobiographique Ex captivitate salus... Cologne, Greven, 1950 : "Historiographie existentielle : Alexis de Tocqueville", Du politique. "Légalité et légitimité" et autres essais, Puiseaux, Pardès, 1990 (recueil de 15 textes parus entre 1919 et 1952), p. 213.

14. Ces deux articles "constitutionnalisent" la loi "pour la libération du national-socialisme et du militarisme" et le pouvoir de la Cour de Karlsruhe de prononcer la déchéance des droits fondamentaux des personnes qui en abuseraient pour combattre l’ordre libéral-démocratique.

15. Cf. la correspondance entre C. Schmitt et Julien Freund dans les années 1960, partiellement publiée dans la brochure Schmittiana III, éd. par P. Tommissen, Bruxelles, 1991, pp. 33-63.

16. La culpabilité allemande, Minuit, 1945, p. 125.

17. Contre cette thèse de la liaison subordonnée du jus in bello au jus ad bellum, qu’elle serve à condamner l’évolution discriminatoire du jus ad bellum (C. Schmitt) ou, au contraire, à justifier l’évolution discriminatoire du jus in bello (quincy Wright), cf. Henri Meyrowitz, Le principe de l’égalité des belligérants, Paris, Pédone, 1970, qui réaffirme l’autonomie des deux branches du droit de la guerre, autonomie reconnue par le droit positif, la jurisprudence et la majorité de la doctrine.

18. Pour C. Schmitt, la situation de "paix-guerre" n’apparaît pas seulement avec la guerre froide entre l’Est et l’Ouest après 1946 mais dès 1919, la France poursuivant les hostilités contre une Allemagne encore trop forte, puis en 1938, au moment de la crise des Sudètes, et à nouveau en 1939-1941, avec le conflit latent entre le Reich et les États-Unis (qui masquaient leur engagement derrière une neutralité fallacieuse).

19. Sur cette question, cf. Michel Virally, L’administration internationale de l’Allemagne du 8 mai 1945 au 24 avril 1947, Pédone, 1948.

20. Le peuple allemand, surveillé par les puissances occupantes, ne s’étant pas donné librement et souverainement son statut politico-juridique en 1949, les constituants ont délibérément choisi l’expression "Loi Fondamentale" à la place de "constitution" (Carl Schmitt, sous le pseudonyme "Dr Haustein", le rappelle à mots couverts dans l’article "Das Grundgesetz der Bundesrepublik", Das Eisenbahner, II, 9, septembre 1949, pp. 194-195).

21. Paru en 1932, trad. in Du politique..., op. cit., "Les formes de l’impérialisme en droit international moderne", pp. 81-100.

22. Sur le regard que pose C. Schmitt sur l’Amérique, cf. G.L. Ulmen, "American Imperialism and International Law : C. Schmitt on the US in World Affairs", Telos n° 72, pp. 43-73.

23. "Les formes de l’impérialisme en droit international moderne", ibid., p. 82.

24. Sur les différentes interprétations schmittiennes de la doctrine, cf. Die Kernfrage des Völkerbundes, Berlin, F. Dümmler, 1926, pp. 72-74 ; "Les formes de l’impérialisme en droit international moderne", ibid., pp. 82-84 ; "Grand espace contre universalisme...", in Du politique..., ibid., pp. 127-136 (trad. de "Grossraum gegen Universalismus...", 1939).

25. "Les formes de l’impérialisme en droit international moderne", ibid., p. 96.

26. Au sens de Gramsci, l’hégémonie, c’est la domination consentie.

27. Selon C. Schmitt, la pensée libérale, critique à l’égard du politique et de l’État de la religion et de l’Église, se meut de manière caractéristique entre les pôles de la morale et de l’économie.

28. Cf. Die Kernfrage des Völkerbundes, ibid., pp. 72-76 ; "La Société des nations et l’Europe", in Du politique..., ibid., pp. 19-29, pp. 22-26 (trad. de "Der Völkerbund und Europa", 1928) ; Il custode della costituzione, Milan, Giuffré, coll. "Civiltà del Diritto", 1981, 244 p., préf. A. Caracciolo, p. 163 (trad. de Der Hüter der Verfassung, 1931) ; "Les formes de l’impérialisme en droit international moderne", pp. 81-100 ; La notion de politique, op. cit., pp. 93-102, 127-128, Berlin, Junker U. Dunnhaupt, 1934, pp. 3-28 ; El nomos de la tierra en el derecho de gentes del jus publicum europaeum, Madrid, Centro de estudios constitucionales, coll. "Estudios internacionales", 1979, 443 p., pp. 318-328, 401-406 (trad. de Der Nomos der Erde im Völkerrecht des Jus Publicum Europaeum, 1950) ; "L’unité du monde" I et II, in Du politique..., ibid., pp. 225-236, 237-249, 227 et 239.

29. Cour permanente de justice internationale.

30. Le texte, inspiré par la délégation soviétique conduite par Litvinoff, qui est passé dans l’Acte pour la définition de l’agression adopté les 3, 4 et 5 juillet 1933 à Londres, a été repris et précisé dans la résolution 3314 de l’Assemblée générale des Nations unies du 14 décembre 1974.

31. Jusqu’en 1939, l’évolution vers un concept discriminatoire de guerre est plus une évolution "doctrinale" que "positive", d’où la difficulté de fonder le Tribunal militaire international (de Nuremberg) au regard du principe nullum crimen, nulla poena sine lege.

32. Ce concept signifie deux choses : primo, chaque État souverain, détenteur du jus belli ac pacis (du droit de faire la guerre ou de rester neutre) décide de la licéité ou de l’illicéité de la guerre (égalité des droits en matière de jus ad bellum) ; secundo, les ennemis, c’est-à-dire les États belligérants, se reconnaissent de part et d’autre sur un même plan moral et juridique (concept de guerre "entre ennemis également justes", inter hostes aequaliter justi à la base de l’égalité des droits en matière de jus in bello).

33. L’éminent juriste français est l’un de ceux qui poussent au plus loin la logique normative de la criminalisation de la guerre en droit international, du jus ad bellum au jus in bello ; aussi est-il l’un des principaux adversaires de C. Schmitt ; cf. not. son Précis de droit des gens. Principes et systématique, Sirey, 2 vol., 1933-1934, et "Quelques réflexions sur l’abolition de la compétence de guerre", Revue générale de droit international public, 1954, pp. 5-22...

34. Le jus in bello, c’est-à-dire la réglementation de la conduite de la guerre, et donc sa limitation au moyen des distinctions entre civils et militaires, neutres et belligérants, ennemis et criminels, tire sa justification et dépend de la reconnaissance mutuelle par les belligérants de leur égalité morale et juridique et de leur égal jus ad bellum, car si chaque partie affirme détenir seule une juste cause à l’exclusion de l’autre, elle aura tendance à s’arroger tous les droits et prétendra que son ennemi n’en a aucun, en dépit du principe réitéré de l’autonomie du jus in bello.

35. Comme l’écrit C. Schmitt, "le fait de s’attribuer ce nom d’humanité, de l’invoquer et de le monopoliser, ne saurait que manifester une prétention effrayante à refuser à l’ennemi sa qualité d’être humain, à le faire déclarer hors la loi et hors l’humanité" (La notion de politique, ibid., pp. 98-99 ; cf. aussi p. 77, et Théorie du partisan, op. cit., p. 326).

36. C. Schmitt a examiné et dénoncé la guerre aérienne anglo-américaine que l’Allemagne a subi (El nomos de la tierra...., pp. 25, 418-428) ainsi que la logique de l’arme nucléaire (Théorie du partisan, ibid., pp. 309-310).

37. Cf. "Das neue Vae Neutris" (1938) in PuB, ibid., pp. 251-254 ; "Völkerrechtliche Neutralität und völkische Totalität" (1938) in ibid., pp. 255-260 ; Die Wendung zum diskriminierenden Kriegsbegriff, Terre et mer, Paris, Labyrinthe, 1985, pp. 28-52 ; "Neutralité et neutralisations", in Du politique..., ibid., pp. 115-120 (trad. de "Neutralität und Neutralisierungen", 1939, El nomos de la tierra..., ibid., pp. 130-132, 174-196, 353-363 et 426-428.

 

20.06.2007

RATZEL

FRIEDRICH RATZEL

(1844-1904)

Anthropogéographie et géographie politique




Géographe allemand (1844-1904), mais aussi naturaliste, journaliste, voyageur, F. Ratzel présenta une thèse sur l'émigration chinoise avant d'enseigner à Munich (1876) puis à Leipzig (1886). Il a contribué à « rétablir dans la géographie l'élément humain dont les titres semblaient oubliés et à reconstituer l'unité de la géographie sur la base de la nature et de la vie » (Vidal de la Blache) [par ex. pour lui, la connaissance des immigrants puritains était plus importante que celle du relief pour « comprendre » la Nouvelle-Angleterre]. En ethnologie, il marque la période de la transition de l'evolutionisme au diffusionisme dont ses travaux sont reconnus comme pionniers, not. en fondant une nouvelle discipline scientifique : l'anthropogéographie. Ses spécificités méthodologiques ont consisté dans une vision compréhensive de l'homme et du fait culturel qui sont toujours en contexte dans des environnements particuliers. Ratzel a formulé les concepts de « zones culturelles » et de « cercles culturels » qui, dans une certaine mesure, peuvent se rapporter aux concepts subséquents aux catégories de « secteurs ethnographiques historiques » et de « types économico-culturels ». Il fut un théoricien de l'espace et du lieu ; on lui reprochera plus tard une image trop passive des sociétés : « un peuple doit vivre sur le sol qu'il a reçu du sort, il doit y mourir, en subir la loi ». Nonobstant l'instrumentalisation idéologique par le national-socialisme du concept d'espace vital dans un sens expansionniste, Ratzel n'en reste pas moins l'un des fondateurs de la géopolitique.


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Géographe né le 30 août 1844 à Karlsruhe, Friedrich Ratzel développe l'héritage des géographes allemands du XIXe siècle (Carl Ritter, Robert Jannasch, Ferdinand von Richthofen, Alfred Kirchhoff, Theobald Fischer et Friedrich Fabri) puis jette les bases de la géopolitique moderne (Kjellen, Mackinder, Haushofer, Maull, Spykman, etc.). On lui doit le fameux concept de Lebensraum (espace vital) qui connaitra maintes interprétations au cours des évenéments du XXe siècle. Le point de départ des études géographiques de Ratzel est biologique, dans un cadre entièrement dominé, à l'époque, par Darwin et son disciple allemand Ernst Haeckel. En effet, Ratzel a d'abord étudié la pharmacie et la zoologie. Son étude des peuples, et des territoires qu'ils occupent, est influencée par les idées évolutionnistes de Darwin sur la migration des espèces. Correspondant de la Koelnische Zeitung en Amérique en 1873, Ratzel acquiert Outre-Atlantique les bases empiriques et pratiques de ses démarches ultérieures. En observant le territoire américain, immense et en voie de rentabilisation, situé entre deux océans qu'il s’apprête à dominer, Ratzel tire toute une série de leçons politiques. Son étude sur la Chine et les migrations chinoises (Die chinesische Auswanderung, 1876) démontre les intentions pacifiques de la géographie politique de Ratzel. La colonisation intérieure de la Chine, explique-t-il admiratif, s'est faite par l'agriculture et le commerce non par la guerre : c'est ce modèle que doivent suivre les peuples expansifs et énergiques, parmi lesquels le peuple allemand. De 1875 à 1886, il enseigne à l'Université Technique de Munich, puis de 1886 à 1904, à l'Université de Leipzig.

L'œuvre de Ratzel est une tentative de dépasser une géographie purement compilatoire et de forger, à l'usage des diplomates et des militaires, une "technologie spatiale", portée par un "sens de l'espace" (Raumsinn). En schématisant quelque peu, il est possible de résumer l'œuvre de Ratzel en 6 points majeurs :


  1. Les États sont des organismes vivants, qui naissent, vivent, vieillissent et meurent.
  2. La croissance des États en tant qu'organismes est déterminée à l'avance. Le géographe et l'homme d'État ont donc pour tâche de découvrir et de décrire les lois éternelles qui régissent cette croissance.
  3. Le paysage historique et géographique marque les hommes, les ressortissants d'un État.
  4. La notion d' "espace vital" (Lebensraum) est centrale.
  5. L'opposition entre "puissances continentales" et "puissances maritimes" revêt une importance de premier plan dans les relations entre les peuples (cf. Das Meer als Quelle der Voelkergröße, 1900).
  6. La "géographie politique" recèle une dimension subjective que Ratzel appelle le "sens de l'espace" (Raumsinn) et "l'énergie vitale" (Lebensenergie).

Ratzel meurt le 9 août 1904 à Ammerland.


Anthropogeographie

 

Dès son introduction à cet ouvrage majeur (1882, 2ème éd. 1889), Ratzel pose une déclaration de principe  : la vie est unité (c'est sa profession de foi moniste) et il y a unité des forces vitales, ce qui permet de parler de biogéographie. Ratzel se réfère ensuite à plusieurs auteurs qui ont étudié l'influence des conditions naturelles sur l'évolution de l'humanité : Montesquieu avec L'esprit des lois (1748), Voltaire avec son Essai sur les mœurs et l'esprit des nations (1756), Buffon avec son Histoire naturelle de l'homme (1749), Kant, Reinhold Forster, Pallas, E.A.W. Zimmermann, Herder et, bien sûr, Carl Ritter, sans oublier l'idée d'environnement chez Lamarque, Comte et Taine. Comme l'avait déjà démontré Hume, la nature exerce des influences diverses sur les hommes : des influences sur le corps ou l'esprit de chaque individu, incidences accélérantes ou retardatrices sur l'expansion spatiale des populations, incidences sur la structure sociale. De la multiplicité de ces influences et incidences, on peut déduire la variabilité des peuples, dont les qualités acquises demeurent, même en cas de migration ou de transplantation.

Du fait de ces influences multiples dues aux conditions naturelles, bon nombre de peuples sont polytypiques (mehrtypisch). Tout peuple contemporain, poursuit Ratzel, est le produit d'un mixage déterminé entre deux ou plusieurs fragments de peuple, ce qui s'observe surtout chez les peuples de marchands et de marins. Les peuples non mixés sont monotones, immobiles et ne progressent pas, explique Ratzel, comme ce fut le cas dans l'Égypte ancienne. Quant aux peuples bi-typiques, ils sont instables car, chez eux, il n'y a jamais domination définitive d'un type sur l'autre. Certains mixages raciaux peuvent donner de bons résultats dans le processus d'acculturation d'un territoire : le mixage entre Indiens et Trappeurs européens (français et anglais) a permis une bonne exploitation des territoires voisins de la Baie de Hudson au Canada ; le mixage des Indiens avec des esclaves noirs au Mexique a permis de mettre en œuvre les plateaux secs et les zones forestières humides de l'Amérique centrale.


Le facteur “sol"

 

Le facteur sol joue un rôle de premier plan dans la politique. On ne peut penser ni l'État ni la société sans sol. Les sociologues qui pensent l'homme comme détaché de la Terre sont dans l'erreur ; la cellule première de toute société, soit la famille monogame avec ses enfants, vit d'un sol qu'elle cultive et sur lequel elle chasse. La croissance démographique postule la rentabilisation de toujours plus de sol et provoque la différenciation entre les diverses composantes d'une société, parce qu'il y a inégalité des sols. Les familles finissent par former un réseau de relations liées à un sol, qui sera successivement le clan (Sippe) puis l'État. 

Ratzel explicite ensuite les méthodes de l'anthropogéographie, science descriptive qui procède par classification, induction et historischer Umblick (regard panoramique sur l'histoire). Cette anthropogéographie a des limites : elle n'approfondit pas nécessairement les éléments de la géographie physique ; elle n'est donc pas toute la géographie.


Mobilité et patries originelles

 

L'anthropogéographie englobe l'histoire, en tant que mouvement historique. Les peuples y sont perçus dans leur mobilité. La mobilité est une caractéristique de tous les peuples, y compris ceux qui sont apparemment les moins mobiles. Cette affirmation ratzelienne de la mobilité des peuples s'oppose à la recherche contemporaine des Ursitze (patries originelles). Pour Ratzel, il n'y a pas de lieu originel qui aurait été en quelque sorte un paradis identitaire, où le peuple vivait dans la paix. L'objet de l'anthropogéographie n'est donc pas de décrire des sols indépendemment des mouvements qui y surviennent, mais d'étudier le rapport entre ce sol et les éléments mouvants qui s'y déploient. D'où, dans cette optique qui privilégie le mouvement, le territoire d'un peuple est perçu comme aussi mouvant que le peuple lui-même.


La mobilité est le fruit de la croissance démographique qui exige d'abord du peuple la colonisation intérieure, c'est-à-dire l'exploitation systématique de son territoire par intensification de la culture, ce qui renforce et intériorise de plus en plus le lien matériel, affectif et psychique au sol. Quand il y a épuisement des ressources et croissance ininterrompue, la mobilité s'extériorise par émigration, assortie d'un changement de caractère (ainsi, le Turc est différent en Asie Mineure et dans l'Altaï ou sur les bords de la Caspienne). Les périodes d'apaisement ne signifient ni repos définitif ni mort historique. Ratzel signale aussi les migrations spirituelles, comme celle de l'Égypte antique qui inspire les cultures d'Asie Mineure et de Chypre.


Tribus pénétrantes et tribus pénétrées

 

Au stade initial primitif, les peuples sont petits et répartis de façon clairsemée sur le territoire, d'où, entre les zones habitées, subsistent des espaces inoccupés où peuvent, le cas échéant, s'introduire des éléments allogènes. Les Indiens d'Amérique étaient peu nombreux et répartis sur d'immenses territoires, ce qui a favorisé la colonisation de souche européenne, pénétrant dans les zones laissées en friche. Les sociétés primitives gardent généralement la moitié du sol inoccupé en réserve. Elles ne comptent pas beaucoup de ressortissants et ceux-ci sont mobiles et ne restent pas longtemps fixés sur un sol. Cette mobilité des sociétés primitives pose problème dans les études préhistoriques, comme le montre l'étude de Quatrefages sur les Guarani, où des tribus pénétrantes se juxtaposent à des tribus pénétrées, mêlant de la sorte des populations hétérogènes sur un même territoire. 

Au stade supérieur, l'anthropogéographie de Ratzel constate un rapport plus complexe au sol ; celui-ci est plus fortement rentabilisé, la population y est plus ancrée. Il y a en outre disparition progressive des espaces vides entre les agglomérations, aussi rudimentaires soient-elles. Dans ce contexte, la mobilité acquiert une dimension nouvelle : celle du Verkehr (circulation). Ratzel se rend compte que le Verkehr s'observe déjà chez les Aborigènes australiens ou les Esquimaux mais sans provoquer une accélération de l'histoire et des communications par la construction de routes durables.


Nomadisme et communication

 

Les types de mouvements de peuple sont variés : mouvement intérieur, migrations inconscientes, migrations désordonnées, guerres, fuites devant des envahisseurs, mouvements passifs, nomadisme, colonisation, etc. Les réflexions de Ratzel sur le nomadisme sont d'une grande pertinence. Le nomadisme, fait des peuples de pasteurs contraints d'errer quand la croissance de leurs troupeaux l'exige, postule une organisation guerrière permanente. Les ressortissants de ces peuples de pasteurs sont toujours prêts à affronter le pire et compensent leur instabilité territoriale par une hiérarchisation stricte de leurs sociétés. Leurs apports culturels sont modestes mais ils unissent les peuples par leur sens de la discipline et se font ainsi vecteurs d'idées, communicateurs. 

La sédentarisation marque l'arrêt de la mobilité de type nomade. Commence alors l'ère de la colonisation consciente. Les émigrations ne sont plus dictées par des facteurs comme la raréfaction des pâtures ou l'accroissement des troupeaux mais par la dissidence religieuse ou idéologique (les dissidents religieux anglais qui se fixent en Amérique), où prédominent les éléments jeunes et masculins.

Dans cette optique sédentaire, la croissance du peuple doit être canalisée et dirigée par l'État. L'État doit veiller à disposer de suffisamment de sol pour garantir la croissance et la permanence d'un peuple. La perte de sol enclenche un processus de recul. L'histoire nous montre qu'il y a eu des perceptions vastes de l'espace et des perceptions réduites de l'espace. Les Romains ont évolué d'un espace réduit dans le Latium à une conception de l'Orbis, car leurs efforts étaient portés par une conception vaste de l'espace. Les Grecs, en revanche, avaient une conception étroite de l'espace, visant à préserver leur spécificité en évitant l'éparpillement sur un territoire trop vaste. Une telle conception de l'espace se repère également chez les peuples habitués à un écosystème montagneux ou forestier. Pour eux, il y a risque d'éclatement s'ils débordent sur la plaine, territoire de nature foncièrement différente, plus ouvert au Verkehr.


Œcumène en croissance constante

 

Dans le second volume de son Anthropogeographie, Ratzel définit ce qu'il entend par œcumène [du grec oikoumenê : ensemble de la terre habitée (connue)], soit la zone habitée par les humains sur la planète Terre. Au cours de l'histoire, l'œcumène réduit des Anciens s'est accru sans cesse pour couvrir bientôt l'ensemble de la surface du globe, faisant disparaître les zones an-œcuméniques, y compris les dernières îles inhabitées des Océans Indien et Pacifique. La conquête européenne de l'Amérique a fait que nous nous sommes habitués à percevoir l'Amérique comme un Extrême-Occident, alors que l'Amérique pré-colombienne ignorait la maîtrise du fer, à l'instar des cultures polynésiennes. C'est la raison de l'effondrement des civilisations amérindiennes. Dans cette perspective, l'Amérique était un Extrême-Orient de l'espace pacifique.

Ratzel examine ensuite le rapport entre la densité de la population et le niveau de culture. La densité faible, clairsemée, est indice d'un niveau civilisationnel bas ; la densité forte, elle, est indice d'un ancrage, d'un enracinement de longue durée, donc d'un niveau civilisationnel élevé. L'effondrement d'une densité indique un recul. Les peuples à niveau civilisationnel bas cèdent généralement le terrain à la civilisation (à l'époque de Ratzel, identifiée à l'Europe). C'est une conséquence de l'élargissement de l'œcumène et de l'européanisation de la planète. Ce processus s'accompagne de destructions de peuples par violence, mixages et confiscation de terres. 

Les peuples à niveau civilisationnel bas s'auto-dissolvent, s'auto-détruisent, notamment à cause de certaines pratiques culturelles et cultuelles comme le cannibalisme, l'infanticide rituel, les castrations pour motifs religieux, l'interdiction pour les femmes et les enfants de consommer certains aliments riches, etc. Les monothéismes, facteurs de progrés, ont mis fin à ces pratiques, selon Ratzel.

Les deux volumes de l'Anthropogeographie de Ratzel, outre les réflexions sur l'homme que nous avons mises en exergue ici, contiennent de vastes chapitres traitant de géographie physique.


Ethnologie

 

Dans le chapitre introductif à ce volumineux ouvrage (Voelkerkunde, 3 vol., 1885/88, 2 vol. revus et corrigés 1894), Ratzel définit la tâche de sa Voelkerkunde (ethnologie) : prouver la cohésion de l'humanité, l'unité finale du genre humain. Celui-ci n'est pas divisé en entités (raciales) distinctes, séparées par des fossés insurmontables mais au contraire reliées entre elles par des "différences de degrés". L'objet de la Voelkerkunde est donc d'étudier les passages, les passerelles, entre ces diverses entités et de montrer la cohésion interne qui leur est sous-jacente. Pour Ratzel, l'humanité constitue un tout formé de diversités et rassemblé en un œcumène. Au sein de cet œcumène vivent, en marge, les Naturvoelker, plus dépendants de la nature que les Kulturvoelker.


La différence entre Naturvolk et Kulturvolk ne réside pas dans le degré de civilisation mais bien plutôt dans le type de rapport à la nature. La culture est affranchissement des pesanteurs naturelles : elle ne détache pas définitivement et complètement l'homme de la nature mais instaure entre eux des liens plus diversifiés et complexes, moins immédiats donc moins fragilisants. Pour Ratzel, la culture est la somme de tous les acquis culturels donnés à un moment précis de l'histoire. Il définit ensuite le langage comme un don général de l'humanité, comme un phénomène propre à l'ensemble des races humaines, comme un reflet de la vie en mutation constante. Sa Voelkerkunde contient toute une série d'intéressantes spéculations sur les langues, leur naissance, leur croissance et leur déclin, sur les mots fossiles, les dialectes, les rapports entre la langue et le niveau de culture, etc.


L’origine de la famille

 

L'ouvrage contient également d'inportantes réflexions sur l'origine de la famille et de la société que l'on comparera utilement aux spéculations de son époque, celles de Bachofen, Morgan, Marx et Engels. Pour Ratzel, la famille est le point de départ de toute vie sociale et politique. La polygamie survient quand il y a plus de femmes que d'hommes (à la suite de guerres par exemple), la polyandrie, quand il y a davantage d'esclaves masculins que féminins dans une société. Le matriarcat trouve son origine dans les mariages de groupe où seule la maternité pouvait être déterminée avec certitude. L'exogamie et l'enlèvement des femmes sont traitées avec une égale précision. Ratzel infirme les propos de Marx en démontrant qu'il n'y a pas de peuple communiste à l'état pur mais suffisamment de "communisme" dans les Naturvoelker pour que cela constitue un frein à leur européanisation ainsi qu'un facteur d'indolence qui empêche leur envol économique.

Dans son chapitre sur l'État, Ratzel rappelle que tous les peuples vivent enserrés dans des liens politiques plus ou moins lâches ou stricts. Les États se développent par la double action des cultivateurs et des pasteurs. Dans les sociétés primitives où il y a des strates de pêcheurs, les qualités requises pour diriger des esquifs rudimentaires se muent en qualités politiques : l'État, aussi embryonnaire soit-il, se dirige comme un bâteau ou une flotille de barquettes. Les cultivateurs, qui œuvrent davantage en solitaires, montrent une propension moins grande à créer des États. Mais la continuité de leurs œuvres, accomplies avec patience, la proximité de leurs fermes, créent un tissu de souvenirs et un réseau d'intérêts communs, déterminés par le sol qu'ils occupent. Si les peuples de cultivateurs tendent à créer des États nains, les peuples de pasteurs et de nomades construisent très rapidement des États gigantesques, unis par la discipline acquise au cours des transhumances de troupeaux. La famille patriarcale des peuples de pasteurs accuse déjà cette cohésion que les circonstances transposeront dans les rouages de l'éventuel État ou empire. Les peuples de chasseurs choisissent le plus fort comme chef, tandis que les peuples pastoraux, le plus ancien, celui qui conserve un maximum de souvenirs. De là, les tendances à l'oligarchie militaire ou à la gérontocratie. Dans les États sédentarisés, les résidus de nomadisme sont refoulés aux frontières, dans des zones tampon transformées en territoires de chasse ou en réserve de terres à coloniser.

Ratzel poursuit ses réflexions ethnologiques en évoquant la guerre qui, dans les sociétés primitives, est moins sanglante mais plus longue que les guerres européennes et dont l'objectif est l'extermination définitive de l'adversaire. L'État tire l'homme de son isolement infécond.

Le gros des deux volumes de la Voelkerkunde est constitué de chapitres traitant une à une chacune des races et sous-races de l'humanité.


Géographie politique

 

Ouvrage le plus connu de Ratzel, Politische Geographie (1897) se compose de neuf parties. La première étudie les rapports entre le sol et l'État. Pour Ratzel, l'État est un organisme lié à un sol (bodenständig), à un terreau précis. Ce rapport organique permet de parler de "biogéographie". Dans cette perspective biogéographique, tout État est une parcelle de l'humanité liée à un sol donné, lequel est la matière qui lui donne assise. Sans sol, impossible de penser l'homme, donc de penser l'État. Dans la foulée, Ratzel donne une définition du peuple (Volk) : c'est un regroupement humain soudé politiquement et constitué de groupes et d'individus qui ne sont pas nécessairement apparentés sur les plans ethnique et linguistique mais ancrés dans un sol commun. C'est donc l'espace (Raum) qui fait le peuple. L'État se développe en déployant les caractéristiques de son sol. Les caractères de l'État procèdent donc de la conjugaison des caractéristiques du peuple (ou des peuples) qui l'anime(nt) et du sol qui le porte.


Politique territoriale et politique non territoriale

 

À partir de ces définitions, Ratzel distingue une "politique territoriale" et une politique "non territoriale". La "politique territoriale" vise à acquérir du sol et à le rentabiliser. La "politique non territoriale", pratiquée par les puissances strictement commerciales, ne vise que l'exploitation pure et simple sans perspective sur le long terme. Sans souci du socle, cette "politique non territoriale" demeure éphémère. Le sol constitue également l'enjeu des conflits sociaux intérieurs : à cause de la répartition inégale des terres ou à cause des différentes façons d'entrevoir son exploitation. 

Ratzel, ensuite, étudie les "puissances sans sol" (landlose Mächte), les "peuples sans sol" (landlose Voelker) et les "territoires sans peuple" (volklose Länder). Les puissances sans sol cherchent un sol où s'ancrer : elles sont souvent des puissances spirituelles en quête d'un territoire à modeler selon leurs conceptions (califat, pontificat catholique romain, théocratie tibétaine). Les peuples sans sol relèvent de deux catégories :

1) les peuples en horde, qui sont fondateurs d'État parce qu'ils cherchent à se fixer,
2) les peuples en diaspora (Juifs, Tziganes) qui ne fondent pas d'État.


Les puissances sans sol et les peuples sans sol s'associent quelque fois comme dans les cas du califat qui utilisent les énergies du peuple seldjoucide ou de la papauté catholique-romaine qui prend les Normands à son service. Ratzel distingue ensuite la possession du sol de la domination du sol. Posséder un sol ne signifie pas le dominer. Dominer un sol signifie s'y ancrer toujours davantage, s'y enraciner (Einwurzelung) par le travail agricole.


Ancrage et enracinement

 

Cette notion ratzélienne d'ancrage et d'enracinement conduit à une définition de la culture comme maîtrise du sol par essartage, assèchement des marais, par le travail lent et patient de plusieurs générations, par la charrue. La conquête idéale est donc la conquête pacifique par l'(agri)culture. Les strates sociologiques sont déterminées elles aussi par le rapport au sol. Les hiérarchies sociales découlent d'une répartition inégale des terres. L'objectif de tout État sain est de limiter les ventes de terres, l'aliénation du sol, par héritage ou dispersion et de viser ainsi une sorte d'égalité entre les pairs. Cet idéal vieil-européen est revenu à la surface en Argentine (Rotos, Gauchos),  aux États-Unis et chez les Squatters  d'Australie. 

Dans ses chapitres sur les rapports sol/État, Ratzel analyse le nomadisme et l'opposition entre pasteurs et cultivateurs. La zone qui s'étend du Jourdain à l'Amour est dominée par le nomadisme du désert et de la steppe. Les peuples nomades pratiquent l'économie de la razzia (Raubwirtschaft) et s'organisent grâce à la discipline militaire rigoureuse de leurs "colonnes volantes". Mais cette discipline et cette rigueur sont éphémères car grandes gaspilleuses d'énergies vitales qui ne sont pas tournées vers la rentabilisation d'un sol. La sédentarité des cultivateurs est vectrice d'affaiblissement moral mais consolide la culture. Ratzel décrit les qualités morales supérieures du nomade, dues à sa "pureté raciale" (Bédouins, Mongols, Kirghizes) et à sa fidélité à la parole donnée, et les opposent à la corruption des sédentaires et sédentarisés urbains. Mais, en même temps, il affirme la supériorité économique du sédentaire cultivateur qui conquiert lentement le sol en friche où erre le nomade (le Chinois contre le Mongol, le Russe contre les peuples turcs d'Asie centrale, l'Anglo-Celte contre l'Amérindien). Les sédentaires fixent la culture, tremplin vers les grandes réalisations humaines. 

Dans sa seconde partie, Ratzel étudie les mouvements historiques et la croissance de l'État. Les mouvements historiques sont pour lui les mouvements des hommes sur la Terre, mouvements qui obéissent à un ensemble de lois ; analyser ces mouvements et mettre ces lois en exergue, tel est l'objet de "l'anthropogéographie". L'histoire, comme la vie, est mouvement, est l'ensemble des mouvements et contre-mouvements suscités par l'homme. Parmi ces mouvements, la guerre est le moyen le plus violent : elle est portée par l'élément primitif, viril, volontaire et dominateur de l'humanité, dont l'action est généralement éphémère, contrairement aux valeurs féminines de paix, qui sont conservantes et constructives, consolidatrices des acquis (agri)culturels.


La guerre : modalités diverses

 

La guerre connaît plusieurs modalités : la guerre d'annihilation (Vernichtungskrieg) est la plus primitive et la plus inutile car elle se borne à détruire sans rien construire. La guerre de razzia (Raubkrieg) détruit moins mais ne construit rien non plus. La guerre de conquête brute (Eroberungskrieg) ne détruit rien mais ne résoud aucun problème d'ordre (agri)culturel. Aux yeux de Ratzel, tout mouvement, guerrier ou non, n'est positif que s'il accroît la valeur du sol. L'histoire procède par différenciation (Differenzierung). La différenciation est l'ensemble des multiples facteurs qui concourent à accroître la valeur du sol, à développer ses virtualités. Par ce processus de différenciation, le monde se complexifie sans cesse. La division du travail est une facette du processus général de différenciation, fruit de la sédentarisation. Ratzel étudie ensuite les phénomènes de conquête et de colonisation.


La colonisation intérieure

 

Quand un peuple connaît un accroissement démographique important, le besoin de terres nouvelles surgit. S'enclenche alors, en une phase première, le processus de "colonisation intérieure", où le peuple en croissance rentabilise son espace vital à outrance. C'est un processus que l'historien peut observer en Chine et en Allemagne, avec les défrichages du Moyen Âge et la mise en œuvre des vallées alpines au XIIe siècle. L'installation de colons souabes et saxons en Transsylvanie relève du même projet de "colonisation intérieure" ainsi que la politique de "l'ère agronomique", amorcée en France vers 1850. Quand la "colonisation intérieure" atteint ses limites, le peuple en croissance doit se résoudre à pratiquer la "colonisation extérieure", en recourant à la guerre ou à la conquête (pacifique dans le cas chinois ou dans le cas allemand en Transsylvanie et en Posnanie). Le peuple déborde ainsi de son Naturgebiet initial. Ratzel procède ensuite à une classification didactique des différents types de colonisation. Les colonies de peuplement refoulent les autochtones et rentabilisent la terre (USA, Tasmanie) ; les colonies de plantation ou d'exploitation minière utilisent la main-d'œuvre indigène ; les colonies commerciales ou d'exploitation générale laissent intactes les structures sociales autochtones ; les colonies de conquêtes se bornent à occuper les centres nerveux urbains. Dans les colonies de trappeurs (Canada), les aventuriers se mêlent aux indigènes et créent par mixage un type humain nouveau. Le développement des colonies conduit à une européanisation de la Terre. L'héroïsme pacifique, non militaire, des colons provoque un rajeunissement des esprits, y compris en métropole.

À la fin de sa seconde partie, Ratzel traite du territoire de l'État (Staatsgebiet) et du territoire naturel (Naturgebiet), de leur structure intérieure et de leurs rapports réciproques. Ces rapports crèent la sphère de la communauté culturelle qui peut s'étendre au-delà de l'État, au niveau de l'œcumène. Un œcumène de ce type repose sur l'adhésion à un système de droit public, tel qu'il existait à la fin du XIXe siècle en Europe, avec une extension formelle à la Turquie depuis le Congrès de Paris en 1856 et une extension de fait au Japon et à la Chine. La vision ratzélienne du développement de l'humanité part d'une définition du Naturgebiet, dérivée de Carl Ritter. Au départ d'un Naturgebiet précis, un peuple travaille et donne cohésion à un territoire. À un moment donné, il déborde de son Naturgebiet initial et entame un processus de colonisation extérieur.

Dans la troisième partie de Politische Geographie, Ratzel étudie la croissance spatiale des États, non seulement en soulignant l'impact des facteurs géographiques mais en n'omettant pas d'évoquer les facteurs d'ordre religieux et la dynamique des idées nationales. Il y explique que les États sont petits aux stades culturels inférieurs (villages-États de 100 habitants en Inde, petites îles polynésiennes divisées en entités politiques rivales) et grandissent au fur et à mesure que la culture s'amplifie. Chronologiquement, explique Ratzel, la croissance de l'État suit la croissance d'autres facteurs, économiques et/ou religieux. Les idées religieuses et philosophiques transcendent les frontières et favorisent les regroupements humains.


Centre et périphérie des œcumènes

 

La quatrième partie de l'ouvrage traite de la situation des États en général, de leur position sur la planète. Ratzel évoque aussi dans ces chapitres le rôle des facteurs climatiques. Quand il traite des œcumènes, il met en évidence les différences entre le centre (Innenlage) et les périphéries. L'Allemagne, avec quelques autres nations, occupe le centre de l'œcumène européen. Cette position exige la solidité des ancrages politiques, alors que les zones périphériques des œcumènes peuvent se satisfaire de liens politiques plus lâches, de constructions politiques plus fragiles (administration russe de la zone du fleuve Amour et de la Yakoutie ou administration britannique des territoires du Nord-Ouest canadien). Les centres des œcumènes sont densément peuplés. Les périphéries ont des populations clairsemées.

La cinquième partie de Politische Geographie traite de l'espace (Raum) proprement dit. Ratzel aborde la notion d'espace, le Raumsinn (sens de l'espace), dans l'esprit des peuples et étudie l'impact de l'élément spatial dans la grandeur historique. Celle-ci procède de la vision qu'ont les hommes d'État de l'espace : cette vision peut être large ou étroite mais doit toujours viser à valoriser les possibles que recèle le sol. La guerre est l'école de l'espace, car elle confronte des masses humaines à la réalité territoriale. La spécificité des peuples s'aperçoit et se mesure à leur façon de maîtriser l'espace. Ratzel émet ensuite toute une série de réflexions sur les États à espaces réduits, dont les villes-États, et sur la densité des populations qui, selon les circonstances, peut s'avérer force ou faiblesse.

Très intéressantes sont ses spéculations sur l'essence de la circulation (Verkehr). La circulation interpelle trois facteurs spatiaux : deux lieux géographiques, le lieu de départ et le lieu de destination, et le chemin parcouru. Son essence est par conséquent conditionnée par la géographie. La circulation est une forme particulière du mouvement historique, créatrice d'harmonie et accélératrice de l'histoire. La circulation est condition préalable de la croissance de l'État.

La sixième partie de Politische Geographie traite des frontières, produits des mouvements historiques et expressions du type de mouvement qui leur a donné naissance. L'objectif des hommes d'État doit être de simplifier le tracé des frontières, de donner à leur territoire une morphologie simple, ce qui facilite la défense territoriale et frontalière.

La septième partie de l'ouvrage traite des côtes, des îles et des presqu'îles. La huitième de la mer, des éléments spirituels animant les thalassocraties, des motifs continentaux et océaniques qui ont favorisé le développement des puissances maritimes : toutes idées que l'on retrouvera dans Das Meer als Quelle der Voelkergroeße (1900). La neuvième partie traite de la physionomie des plaines et des montagnes.


La mer comme source de grandeur des peuples


 

Das Meer als Quelle der Voelkergroeße (1900) : petit ouvrage concis qui aborde la mer, son immensité et son uniformité. Ratzel y décrit les mers périphériques et intérieures, les mers fermées, les détroits, les finistères et les presqu'îles. L'ouvrage nous révèle ensuite l'essence de la thalassocratie et des peuples marins. La mer, explique Ratzel, est voie, chemin, elle est passivité mais n'est toutefois jamais entièrement soumise ; elle est pure nature, la plus pure nature à laquelle l'homme est confronté. D'où les peuples marins, qui font face à cette immensité élémentaire, connaissent mieux le monde et toutes les voies qui y mènent. Ils accroissent considérablement l'horizon politique par leur Weitblick (regard qui porte sur le lointain). C'était le cas des Allemands de la Hanse, des Grecs d'Athènes et des Italiens de Venise. La mer crée les puissances mondiales précisément parce qu'elle est la voie qui mène partout. Elle est donc porteuse de progrès. Ratzel en déduit la différence entre peuples marins et peuples qui ont renoncé à la mer comme les Égyptiens et les Chinois. Ces derniers ont eu une histoire longue mais uniforme, sans contradictions fertilisantes. Ratzel décrit ces civilisations non marines comme des Halbkulturen (demi-cultures) auxquelles manque un élément dynamisant. Le seul élément dynamisant qu'elles ont connu, c'est la menace des peuples de pasteurs nomades d'au-delà de leurs frontières, hostiles à toute forme de culture et pratiquant la guerre de razzia.


Fragilité de la thalassocratie pure

 

Ratzel décrit ensuite ce qu'il entend par "thalassocratie pure". Une thalassocratie pure est une puissance qui ne perçoit pas ou plus que la mer est voie, chemin, et non pas source de puissance. Si un peuple domine la mer outrancièrement, en négligeant toute autre facteur de puissance, c'est, en bout de course, la mer qui finira par le dominer. Ce processus provient du fait que la puissance de la thalassocratie ne repose plus sur un sol mais flotte sur les eaux : une tempête peut y mettre fin du jour au lendemain (l'Armada du Roi d'Espagne en 1588). La puissance maritime, comme nous le montre le développement de l'Empire britannique, croît très vite mais en négligeant l'acquisition de territoires. Les puissances littorales ou insulaires considèrent que la possession de sol est un handicap. Les puissances terrestres, par contre, s'accroissent très lentement mais d'autant plus sûrement. L'exemple d'Athènes montre clairement que les territoires urbains à forte densité dépendent alimentairement des greniers à blé et des vastes zones détentrices de matières premières indispensables à la vie. Les réserves d'Athènes se situaient dans la zone pontique et la force de la cité grecque résidait dans sa maîtrise maritime des voies d'accès au Pont. Quand Philippe de Macédoine coupe ces voies d'accès, Athènes lui tombe entre les mains. La fragilité des thalassocraties réside dans le fait que l'éloignement, la distance, doivent toujours être surmontés. Toute thalassocratie succombe au monopolisme, qui vise l'élimination des concurrents. Telle a été la politique anglaise. Mais, dans l'histoire, jamais une seule puissance n'a règné sans partage sur l'ensemble des terres connues.

La mer, res nullius, ne connait ni traités ni frontières. Les traités qui visent à réglementer le partage des eaux ou à empêcher la circulation des navires d'une puissance précise dans certaines zones maritimes ne sont jamais de longue durée : la puissance montante est forcément tentée d'en outrepasser les clauses et de bâtir son monopole maritime. La maîtrise des mers permet de tenir longtemps devant tout adversaire qui ne les domine pas : maints exemples historiques le prouvent, notamment celui de Venise qui tient tête à l'Empire Ottoman et celui de l'Angleterre qui finit par vaincre Napoléon. Mieux : les guerres entre puissances continentales favorisent le développement de la puissance maritime qui prend le temps de contrôler les voies océaniques et le commerce mondial. Les États insulaires sont prédestinés à devenir des thalassocraties puissantes. Les États péninsulaires ou littoraux courent toujours le risque d'être balayés par la puissance terrestre de leur hinterland (la Hanse, la Hollande, le Danemark). Cet état de chose explique le formidable développement de l'Angleterre et la rapide ascension du Japon.

L'irruption du Japon et de sa flotte sur la scène mondiale prouve qu'il y a multiplication constante des puissances maritimes donc disparition du monopole de la puissance dominante, ce qui signifie, à l'époque de Ratzel, recul de l'Empire britannique. Les puissances continentales pures, comme l'Empire de Charlemagne ou le Reich médiéval allemand, sont désormais des souvenirs de l'histoire. Français et Allemands se sont constitué des flottes et, prévoit Ratzel, plusieurs pays d'Amérique latine suivront, avant l'Australie et l'Afrique du Sud. La grande puissance de l'avenir combinera dès lors puissance terrestre et puissance maritime. Il ne pourra plus y avoir distinction absolue entre puissance continentale et puissance maritime.


La Terre et la Vie

 

Die Erde und das Leben (1901) : cet ouvrage en deux gros volumes de Ratzel constitue le manuel de base de la géographie politique. Dans les premiers chapitres, l'auteur aborde la préhistoire et l'histoire des connaissances géographiques, qui se sont élaborées sur base de récits de voyage, des sources grecques et romaines, des rapports des missionnaires, des découvertes des Portugais, de Colomb, etc. Au XIXe siècle, la géographie est redevenue une science grâce aux travaux de Humboldt et de Ritter. Ratzel dans ces deux volumes traite successivement de la terre et de son environnement (le système solaire), de la vulcanologie et de l'écorce terrestre, des continents et des océans, des côtes (fjords, deltas, lagunes, etc.), de la géologie, des intempéries et des érosions, des formes du sol, de l'hydrographie (avec étude des propriétés chimiques et physiques des eaux douces et marines et réflexions sur la signification historique de la mer et de la lutte des hommes contre elle), de l'air et du climat (influence de la température sur le corps et l'âme de l'homme).

Dans la partie consacrée à la biogéographie, Ratzel, biologiste de formation, insiste sur l'unité de la vie (approche non dualiste), sur le développement des matières organiques (influence de Haeckel), sur l'organisation des sociétés botaniques et animales, sur la lutte pour la nourriture, avant de nous donner une définition du Lebensraum, lequel peut être vaste ou limité, mais est toujours objet de conflit et influence les organismes. Disposer de vastes espaces est une assurance de survie. Quant à la partie consacrée à l'anthropogéographie, elle contient des réflexions générales sur l'humanité, sur ses origines, sur les races qui la constituent et sur les mélanges entre ces races. Ratzel constate qu'il y a rencontre conflictuelle entre les diverses races de l'humanité depuis que l'européanisation du monde s'est accélérée et amplifiée. Ratzel ne se fait pas l'apôtre d'une théorie de la pureté raciale et estime que les conflits interraciaux s'apaiseront avec le temps. Il réitère ses thèses quant au rapport de l'homme à la Terre, à la circulation comme meilleure expression du mouvement historique, à la culture dont la base est l'agriculture (Ackerbau).


Nation et nationalité

 

Dans les chapitres dédiés au peuple et à l'État, il répète sa définition du peuple comme communauté d'habitat : il démontre qu'il n'y a pas de peuple sans État et que celui-ci est aussi ancien que la famille et la société. Après avoir opéré une distinction entre, d'une part, les peuples qui dirigent et fondent des États et, d'autre part, les peuples qui obéissent, et avoir réfléchi une nouvelle fois sur le phénomène de la guerre, Ratzel souligne la différence entre "nation" et "nationalité". La nation est un peuple indépendant politiquement ou capable d'assumer son indépendance. La nationalité est une partie d'un peuple mais une partie qui est politiquement dépendante. Ainsi, les Lithuaniens et les Slovènes ne sont pas des nations mais des nationalités. Les Polonais et les Irlandais sont des nations en devenir, capables, selon Ratzel, d'assumer pleinement leur indépendance politique. La nation n'est plus un concept d'ordre généalogique, nous explique-t-il. C'était vrai au stade de l'État-village, où tous les habitants descendaient d'un ancêtre commun et étaient liés par le sang. Définir la nation selon la généalogie n'est possible que sur un espace réduit. La guerre et la circulation réduisent à néant les puretés raciales. Les grands espaces sont par définition hétérogènes sur le plan ethnique et cette pluralité est une force. Ratzel en veut pour preuve l'influence fécondante de l'élément germanique dans les pays romans, de l'élément slave en Prusse et des éléments juifs et allemands en Russie.



Robert Steuckers, Vouloir n°9 nouvelle série, printemps 1997.

 

BIBLIOGRAPHIE :


Œuvres de Ratzel :

  • Anthropogeographische Beiträge, intro. de F. Ratzel, Leipzig, 1895.
  • Aus Mexiko. Reiseskizzen aus den Jahren 1874 und 1875, Breslau, 1878.
  • Beiträge zur Geographie des mittleren Deutschland, intro. de Fr. Ratzel, Leipzig, 1899.
  • Bilder aus dem Kriege mit Frankreich, Wiesbaden, 1908.
  • Die chinesische Auswanderung. Ein Beitrag zur Kultur- und Handelsgeographie, Breslau, 1876.
  • Deutschland. Einführung in die Heimatkunde, Leipzig, 1898 (6ème éd., Berlin, 1932).
  • Die Erde, in 24 gemeinverständlichen Vorträgen über allgemeine Erdkunde. Ein geographisches Lesebuch, Stuttgart, 1881 (4ème éd., 1921).
  • Die Erde und das Leben. Eine vergleichende Erdkunde, 2 vol., Leipzig & Vienne, 1901/02.
  • Glückinseln und Träume. Gesammelte Aufsätze aus den Grenzboten, Leipzig, 1905.
  • Grundzüge der Voelkerkunde, Leipzig & Vienne, 1895.
  • The History of Mankind, tr. angl. A.J. Butler, Londres, 1896/98.
  • Kleine Schriften. choix de textes et intro. par Hans Helmolt, 2 vol., Munich et Berlin, 1906.
  • Der Lebensraum. Eine biographische Studie, Tübingen, 1901.
  • Das Meer als Quelle der Voelkergroeße. Eine politisch-geographische Studie, Munich, 1900 (2ème éd. 1911).
  • Politische Geographie, Munich & Leipzig, 1897 (3ème éd. revue et complétée par E. Oberhummer, 1923). Tr. fr. : Géographie politique, éd. Economica, 1988.
  • Raum und Zeit in Geographie und Geologie, intro. de Paul Barth, Leipzig, 1907.
  • Sein und Werden der organischen Welt. Eine populäre Schoepfungsgeschichte, Leipzig, 1869 (2ème éd., 1877).
  • Le sol, la société et l'État in revue L'année sociologique, 1898-1899.
  • Städte- und Kulturbilder aus Nordamerika, vol. I et vol. II, Leipzig, 1876.
  • Über Naturschilderung, Munich & Berlin, 1904 (2ème éd. 1906).
  • Die Vereinigten Staaten von Nordamerika, vol. I : Physikalische Geographie und Naturcharakter, vol. II : Kulturgeographie der Vereinigten Staaten von Nordamerika unter besonderer Berücksichtigung der wirtschaftlichen Verhältnisse, Munich, 1878/80 (2ème éd., 1893).
  • Voelkerkunde, vol. I : Die Naturvoelker Afrikas, vol. II : Die Naturvoelker Ozeaniens, Amerikas und Asiens, vol. III : Die Kulturvoelker der Alten und Neuen Welt, Leipzig, 1885/88, (2ème éd. entièrement revue et corrigée en 2 volumes, 1894-95).
  • Die Vorgeschichte des europäischen Menschen, Munich, 1874.
  • Wandertage eines Naturforschers, vol. I : Zoologische Briefe vom Mittelmeer. Briefe aus Süditalien, vol. II : Schilderungen aus Siebenbürgen und den Alpen, Leipzig, 1873-74.
  • Wider die Reichsnoergler. Ein Wort zur Kolonialfrage aus Wählerkreisen, Munich, 1884.

 

Anthologies de textes de Ratzel :

  • Erdenmacht und Voelkerschicksal, textes choisis de Fr. Ratzels, intro. et appareil critique de K. Haushofer, Stuttgart, Kröner, 1937.
  • Friedrich Ratzel, La géographie politique. Les concepts fondamentaux. Textes choisis et traduits par François Ewald. Avant-propos de M. Korinman, Fayard, 1987.

 

Textes sur Ratzel :

  • Viktor Hantzsch, F. Ratzel, in Biographisches Jahrbuch und deutscher Nekrolog, intro. A. Bettelheim, vol. IX, 1904, Berlin, G. Reimer, 1906.
  • M. Korinman, F. Ratzel, K. Haushofer, "Politische Ozeanographie", in Hérodote n°32, janv.-mars 1984.
  • Europe Between Political Geography and Geopolitics. On the Centenary of Ratzel’s « Politische Geographie », Rome, Società Geografica Italiana, 2001, 918 p.
  • É. Durkheim, compte-rendu d'Anthropogéographie paru dans L'Année Sociologique, 1899.

 

Nombreuses références à Ratzel dans :

  • J. Brunhes et C. Vallaux, La géographie de l'histoire. Géographie de la paix et de la guerre sur terre et sur mer, Alcan, 1921.
  • M. Korinman, Quand l'Allemagne pensait le monde. Grandeur et décadence d'une géopolitique, Fayard, 1990.
  • A. Grabowsky, Raum, Staat und Geschichte. Grundlegung der Geopolitik, C. Heymanns Verlag, Köln/Berlin, 1960.
À lire :

17.06.2007

D'Annunzio

FIUME O MORTE !

(« Fiume ou la mort ! »)

À propos d'un volume collectif sur Gabriele D'Annunzio


Recension : Hans-Ulrich Gumbrecht, Friedrich Kittler, Bernhard Siegert (Hrsg.), Der Dichter als Kommandant. D'Annunzio erobert Fiume, Wilhelm Fink Verlag, München, 1996, 340 p.


medium_D_Annunzio.2.jpgGabriele d'Annunzio (1863-1938), au temps de la "Belle Époque", était le seul poète italien connu dans le monde entier. Après la Première Guerre mondiale, sa gloire est devenue plutôt "muséale", sans doute parce qu'il l'a lui-même voulu. Il devint ainsi "Prince de Montenevoso". Un institut d'État édita ses œuvres complètes en 49 volumes. Surtout, il transforma la Villa Cargnacco, sur les rives du Lac de Garde, en un mausolée tout à fait particulier (Il Vittoriale degli Italiani) qui, après la Seconde Guerre mondiale, a attiré plus de touristes que ses livres de lecteurs. En Allemagne, d'Annunzio a dû être tiré de l'oubli en 1988 par l’éditeur non-conformiste de Munich, Matthes & Seitz, et par un volume de la célèbre collection de monographies "rororo". Aujourd'hui, coup de théâtre, un volume collectif rédigé par des philosophes et des philologues nous confirme que le grand "décadent" a sans doute été le "dernier poète-souverain de l'histoire". À quel autre écrivain pourrait-on donner ce titre ?


Le "modèle de Fiume" pour toute l'Italie


La ville et le port adriatique de Fiume (en croate Rijeka, en allemand Sankt-Veit am Flaum) était peuplée à 50% d'Italiens à l'époque. Les conférences parisiennes des vainqueurs de la Première Guerre mondiale avaient réussi à faire de cette cité une pomme de discorde entre l'Italie et la nouvelle Yougoslavie. Le Traité secret de Londres, qui envisageait de récompenser largement l'Italie pour son entrée en guerre en lui octroyant des territoires dans les Balkans, en Afrique et en Europe centrale, n'avait pas évoqué Fiume. Le Président Wilson n'avait pas envie d’abandonner à l'Italie l'Istrie et la Dalmatie. Après l'effondrement de l'Autriche-Hongrie, une assemblée populaire proclame à Fiume le rattachement à l'Italie. Des troupes envoyées par plusieurs nations alliées prennent position dans la ville. Des soldats et des civils italiens abattent une douzaine de soldats français issus de régiments coloniaux annamites (Vietnam).

Aussitôt le Conseil Interallié ordonne le repli du régiment de grenadiers sardes, seule troupe italienne présente dans la cité. Ce régiment se retire à Ronchi près de Trieste. Là, quelques officiers demandent au héros de guerre d'Annunzio de les ramener à Fiume. Le 12 septembre 1919, d'Annunzio pénètre dans la ville à la tête d'un corps franc. Le soir même, le "Comando", avec le poète comme "Comandante in capo", prend le contrôle de la ville. Les Anglais et les Américains se retirent. D'Annunzio attend en vain l'arrivée de "combattants, d'arditi, de volontaires et de futuristes" pour transporter le "modèle de Fiume" dans toute l'Italie.

Des festivités et des chorégraphies de masse, des actions et des coups de force symboliques rendent Fiume célèbre. D'Annunzio voulait même débaptiser la ville et la nommer Olocausta (de "holocauste", dans le sens premier de "sacrifice par le feu"). Sur le plan de la politique étrangère, le commandement de Fiume annonce dans son programme l'alliance de la nouvelle entité politique avec tous les peuples opprimés, surtout avec les adversaires du royaume grand-serbe et yougoslave. L'entité étatique prend le nom de Reggenza Italiana del Carnaro et se donne une constitution absolument non conventionnelle, la Carta del Carnaro. Son mot d'ordre est annoncé d'emblée : « Si spiritus pro nobis, quis contra nos ? » (Si l'esprit est avec nous, qui est contre nous ?). Le Premier ministre italien de l'époque était Giovanni Giolitti, âgé de 78 ans. Sous son égide, l'Italie et la nouvelle Yougoslavie s'unissent par le Traité de Rapallo. Avant qu'il ne soit ratifié, le héros de la guerre aérienne, Guido Keller, jette sur le parlement de Rome un pot de chambre, rempli de navets et accompagné d'un message sur les événements. Rien n'y fit. L'Italie attaque Fiume par terre et par mer. C'est le "Noël de Sang" (Il Natale di Sangue). Le régime de d'Annunzio prend fin, après quinze mois d'existence.


D'Annunzio et la guerre conventionnelle


medium_D_Annunzio_2.jpgLe volume collectif qui vient de paraître en Allemagne n'est pas simplement une histoire de Fiume sous le "Comandante". La préoccupation des auteurs a été bien davantage d'expliquer les événements de Fiume à la lumière des nouvelles formes "non-conventionnelles" de guerre et de propagande, nées de la Première Guerre mondiale (par "non-conventionnel", on entend ici le non respect de la séparation entre combattants et non combattants, entre guerre et paix). Dans les nouvelles technologies de la vitesse (l'avion, la vedette lance-torpilles, les troupes d'assaut), dans les médias (le cinéma) et l'art de la propagande, d'Annunzio était d'une façon ou d'une autre impliqué. Ou en était carrément l’initiateur. En tant qu'aviateur, que commandant de vedettes lance-torpilles, qu'orateur et harangueur, le héros de la Première Guerre mondiale, couvert de décorations, élevé au grade de lieutenant-colonel, décidait lui-même des missions qu'il allait accomplir. Le philologue Siegert, dans sa contribution (L'ombra della macchina alata), étudie la renovatio imperii voulue par d'Annunzio à la lumière de l'histoire de la guerre aérienne entre 1909 et 1940, depuis la journée du vol aérien de Brescia jusqu'à la mort de Balbo.


Domination des airs et tapis de bombes


La domination des airs, selon les théories du Général Giulio Douhet, paralysait l'adversaire en détruisant sa logistique. Douhet ne connaissait pas la différence entre l'armée et la population civile, la guerre aérienne réduisant tous les traités à des "chiffons de papier sans valeur". Ou, comme le formulait Sir Arthur Harris, commandant des flottes de bombardiers britanniques pendant la Seconde Guerre mondiale, dans son ouvrage de 1947, Bomber Offensive :

« En droit international, on peut toujours argumenter pro et contra, mais quand on met en œuvre l'arme aérienne, alors il n'y a plus du tout de droit intemational ». Siegert écrit : « Ce que l'on appelle la target area bombing fonde une nouvelle époque de l'histoire de l’Être. Des choses comme les humains ne sont plus du tout les objets d'une intentio recta, mais les contenus contingents d'un espace standardisé à détruire sur lesquels circulent des objectifs aléatoires ». Pendant la guerre, d'Annunzio a survolé Vienne, sur laquelle il a lancé des tracts où il était écrit qu'ils auraient pu être des bombes. Cette action confirmait la possibilité d'une guerre aérienne à outrance et constituait une opération de propagande destinée à frapper l'imagination des Viennois.

Pendant la Seconde Guerre mondiale également, les sociologues affectés au Strategic Bombing Survey du Pentagone n'ont pas seulement considéré les tapis de bombes [carpet bombing] sur les villes allemandes comme un simple moyen de paralyser l'effort de guerre de l'ennemi mais comme un premier pas vers la rééducation de la population du Reich : ainsi, un pas de plus était franchi dans le processus d'effacement des différences entre guerre et paix. Plus généralement, les théories de la guerre aérienne chez d'Annunzio et chez Douhet, puis chez les praticiens anglo-saxons du bombardement des villes à outrance, permettent de lever les frontières, de lancer des opérations sur l'espace tout entier sans tenir compte d'aucune barrière. L'État national classique devient ainsi caduc et doit en bout de course être remplacé par une forme néo-impériale, par une renovatio imperii sur le modéle de Fiume.

Dans d'autres contributions de ce volume, notamment celle de Friedrich Kittler sur les Arditi (les "téméraires"), version italienne de Sturmtruppen allemandes (dont Jünger fit partie) de la Première Guerre mondiale ou celle de Hans Ulrich Gumbrecht sur les redentori della vittoria (les "sauveurs de la victoire") nous amènent à porter des réflexions non habituelles sur l'histoire des idées au XXe siècle. Le volume contient également une chronologie de la "guerre pour Fiume" et quelques réflexions sur la guerre aérienne telle que la concevaient d'Annunzio et Guido Keller. Enfin, des textes sur la constitution de Fiume et sur le statut de son "armée de libération".


Ludwig Veit, Nouvelles de Synergies Européennes n°30-31, 1997 (texte paru dans Criticon, n°152/1996).


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En français sur le sujet :


L'image “http://img152.imageshack.us/img152/1650/libral5.jpg” ne peut être affichée car elle contient des erreurs.


En 1919, le poète italien Gabriele D’Annunzio, à la tête d’une troupe de jeunes anciens combattants - les arditi -, s’empare, sur la côte adriatique, de la ville de Fiume pour maintenir son rattachement à l'Italie. Pendant plus d’un an, Fiume va devenir une petite contre-société expérimentale, exprimant sa sympathie pour la jeune révolution soviétique et les peuples colonisés, nouant des contacts avec les milieux anarchistes…



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Gabriele d'Annunzio :


« Entre la lumière d'Homère et l'ombre de Dante »


« En quelque sorte, un dialogue d'esprit, une provocation, un appel... » Friedrich Nietzsche

 

GabrieleD_Annunzio.jpgNé en 1863, à Pescara, sur les rivages de l'Adriatique, D'Annunzio sera le plus glorieux des jeunes poètes de son temps. Son premier recueil [Primo Vere] paraît en 1879, inspiré des Odes Barbares de Carducci. Dans L'Enfant de volupté [Il Piacere, 1889], son premier roman, qu'il publie à l'âge de 24 ans, l'audace immoraliste affirme le principe d'une guerre sans merci à la médiocrité. Chantre des ardeurs des sens et de l'Intellect, D'Annunzio entre dans la voie royale de l'Art dont l'ambition est de fonder une civilisation neuve et infiniment ancienne.

Le paradoxe n'est qu'apparent. Ce qui échappe à la logique aristotélicienne rejoint une logique nietzschéenne, toute flamboyante du heurt des contraires. Si l'on discerne les influences de Huysmans, de Baudelaire, de Gautier, de Flaubert ou de Maeterlinck, il n'en faut pas moins lire les romans, tels que Triomphe de la Mort ou Le Feu, comme de vibrants hommages au pressentiment nietzschéen du Surhomme.

Il n'est point rare que les toutes premières influences d'un auteur témoignent d'une compréhension plus profonde que les savants travaux qui s'ensuivent. Le premier livre consacré à Nietzsche (celui de Daniel Halévy publié en 1909) est aussi celui qui d'emblée évite les mésinterprétations où s'embrouilleront des générations de commentateurs. L'écrivain D'Annunzio, à l'instar d'Oscar Wilde ou de Hugues Rebell, demeurera plus proche de la pensée de Nietzsche - alors même qu'il ignore certains aspects de l'œuvre - que beaucoup de spécialistes, précisément car il inscrit l'œuvre dans sa propre destinée poétique au lieu d'en faire un objet d'études méthodiques.

On mesure mal à quel point la rigueur méthodique nuit à l'exactitude de la pensée. Le rigorisme du système explicatif dont usent les universitaires obscurcit leur entendement aux nuances plus subtiles, aux éclats brefs, aux beaux silences. « Les grandes idées viennent sur des pattes de colombe » écrivait Nietzsche qui recommandait aussi à son ami Peter Gast un art de lire bien oublié des adeptes des « méthodes critiques » : « Lorsque l'exemplaire d'Aurore vous arrivera en mains, allez avec celui-ci au Lido, lisez le comme un tout et essayez de vous en faire un tout, c'est-à-dire un état passionnel ».

L'influence de Nietzsche sur D'Annunzio, pour n'être pas d'ordre scolaire ou scolastique, n'en est pas pour autant superficielle. D'Annunzio ne cherche point à conformer son point de vue à celui de Nietzsche sur telle ou telle question d'historiographie philosophique, il s'exalte, plus simplement, d'une rencontre. D'Annunzio est « nietzschéen » comme le sera plus tard Zorba le Grec. Par les amours glorieuses, les combats, les défis de toutes sortes, D'annunzio poursuit le Songe ensoleillé d'une invitation au voyage victorieuse de la mélancolie baudelairienne.

L'enlèvement de la jeune duchesse de Gallese, que D'Annunzio épouse en 1883 est du même excellent aloi que les pièces de l'Intermezzo di Rime, qui font scandale auprès des bien-pensants. L'œuvre entière de D'Annunzio, si vaste, si généreuse, sera d'ailleurs frappée d'un interdit épiscopal dont la moderne suspicion, laïque et progressiste est l'exacte continuatrice. Peu importe qu'ils puisent leurs prétextes dans le Dogme ou dans le « Sens de l'Histoire », les clercs demeurent inépuisablement moralisateurs.

Au-delà des polémiques de circonstance, nous lisons aujourd'hui l'œuvre de D'Annunzio comme un rituel magique, d'inspiration présocratique, destiné à éveiller de son immobilité dormante cette âme odysséenne, principe de la spiritualité européenne en ses aventures et créations. La vie et l'œuvre, disions-nous, obéissent à la même logique nietzschéenne,- au sens ou la logique, désentravée de ses applications subalternes, redevient épreuve du Logos, conquête d'une souveraineté intérieure et non plus soumission au rationalisme. Par l'alternance des formes brèves et de l'ampleur musicale du chant, Nietzsche déjouait l'emprise que la pensée systématique tend à exercer sur l'Intellect.

De même, D'Annunzio, en alternant formes théâtrales, romanesques et poétiques, en multipliant les modes de réalisation d'une poésie qui est , selon le mot de Rimbaud, « en avant de l'action » va déjouer les complots de l'appesantissement et du consentement aux formes inférieures du destin, que l'on nomme habitude ou résignation.

Ce que D'Annunzio refuse dans la pensée systématique, ce n'est point tant la volonté de puissance qu'elle manifeste que le déterminisme auquel elle nous soumet. Alors qu'une certaine morale « chrétienne » - ou prétendue telle - n'en finit plus de donner des lettres de noblesse à ce qui, en nous, consent à la pesanteur, la morale d’annunzienne incite aux ruptures, aux arrachements, aux audaces qui nous sauveront de la déréliction et de l'oubli. Le déterminisme est un nihilisme. La « liberté » qu'il nous confère est, selon le mot de Bloy « celle du chien mort coulant au fil du fleuve ».

Cette façon d’annunzienne de faire sienne la démarche de Nietzsche par une méditation sur le dépassement du nihilisme apparaît rétrospectivement comme infiniment plus féconde que l'étude, à laquelle les universitaires français nous ont habitués, de « l'anti-platonisme » nietzschéen, lequel se réduit, en l'occurrence, à n'être que le faire valoir théorique d'une sorte de matérialisme darwiniste, comble de cette superstition « scientifique » que l'œuvre de Nietzsche précisément récuse :

« Ce qui me surprend le plus lorsque je passe en revue les grandes destinées de l'humanité, c'est d'avoir toujours sous les yeux le contraire de ce que voient ou veulent voir aujourd'hui Darwin et son école. Eux constatent la sélection en faveur des êtres plus forts et mieux venus, le progrès de l'espèce. Mais c'est précisément le contraire qui saute aux yeux : la suppression des cas heureux, l'inutilité des types mieux venus, la domination inévitable des types moyens et même de ceux qui sont au-dessous de la moyenne... Les plus forts et les plus heureux sont faibles lorsqu'ils ont contre eux les instincts de troupeaux organisés, la pusallinimité des faibles et le grand nombre. » [Fragments posthumes, regroupés sous le titre « La Volonté de puissance » #324, tr. fr. Henri Albert]

Le Surhomme que D'Annunzio exalte n'est pas davantage l'aboutissement d'une évolution que le fruit ultime d'un déterminisme heureux. Il est l'exception magnifique à la loi de l'espèce. Les héros du Triomphe de la Mort ou du Feu sont des exceptions magnifiques. Hommes différenciés, selon le mot d'Evola, la vie leur est plus difficile, plus intense et plus inquiétante qu'elle ne l'est au médiocre. Le héros et le poète luttent contre ce qui est, par nature, plus fort qu'eux. Leur art instaure une légitimité nouvelle contre les prodigieuses forces adverses de l'état de fait. Le héros est celui qui comprend l'état de fait sans y consentir. Son bonheur est dans son dessein. Cette puissance créatrice,- qui est une ivresse,- s'oppose aux instincts du troupeau, à la morale de l'homme bénin et utile.

Les livres de D'Annunzio sont l'éloge des hautes flammes des ivresses. D'Annunzio s'enivre de désir, de vitesse, de musique et de courage car l'ivresse est la seule arme dont nous disposions contre le nihilisme. Le mouvement tournoyant de la phrase évoque la solennité, les lumières de Venise la nuit, l'échange d'un regard ou la vitesse physique du pilote d'une machine (encore parée, alors, des prestiges mythologiques de la nouveauté). Ce qui, aux natures bénignes, paraît outrance devient juste accord si l'on se hausse à ces autres états de conscience qui furent de tous temps la principale source d'inspiration des poètes. Filles de Zeus et de Mnémosyne, c'est-à-dire du Feu et de la Mémoire, les Muses Héliconiennes, amies d'Hésiode, éveillent en nous le ressouvenir de la race d'or dont les pensées s'approfondissent dans les transparences pures de l'Ether !

« Veut-on, écrit Nietzsche, la preuve la plus éclatante qui démontre jusqu'où va la force transfiguratrice de l'ivresse ? - L'amour fournit cette preuve, ce qu'on appelle l'amour dans tous les langages, dans tous les silences du monde. L'ivresse s'accommode de la réalité à tel point que dans la conscience de celui qui aime la cause est effacée et que quelque chose d'autre semble se trouver à la place de celle-ci,- un scintillement et un éclat de tous les miroirs magiques de Circé... » [Fragments posthumes #38, 1888-1889, t. XIV OC]

Cette persistante mémoire du monde grec, à travers les œuvres de Nietzsche et de D'Annunzio nous donne l'idée de cette connaissance enivrée que fut, peut-être, la toute première herméneutique homérique dont les œuvres hélas disparurent avec la bibliothèque d'Alexandrie. L'Âme est tout ce qui nous importe. Mais est-elle l'otage de quelque réglementation morale édictée par des envieux ou bien le pressentiment d'un accord profond avec l'Âme du monde ? « Il s'entend, écrit Nietzsche, que seuls les hommes les plus rares et les mieux venus arrivent aux joies humaines les plus hautes et les plus altières, alors que l'existence célèbre sa propre transfiguration : et cela aussi seulement après que leurs ancêtres ont mené une longue vie préparatoire en vue de ce but qu'ils ignoraient même. Alors une richesse débordante de forces multiples, et la puissance la plus agile d'une volonté libre et d'un crédit souverains habitent affectueusement chez un même homme ; l'esprit se sent alors à l'aise et chez lui dans les sens, tout aussi bien que les sens sont à l'aise et chez eux dans l'esprit » [La Volonté de puissance, IV, # 482]. Que nous importerait une Âme qui ne serait point le principe du bonheur le plus grand, le plus intense et le plus profond ? Évoquant Gœthe, Nietzsche précise : « Il est probable que chez de pareils hommes parfaits, et bien venus, les jeux les plus sensuels sont transfigurés par une ivresse des symboles propres à l'intellectualité la plus haute ».

La connaissance heureuse, enivrée, telle est la voie élue de l'âme odysséenne. Nous donnons ce nom d'âme odysséenne, et nous y reviendrons, à ce dessein secret qui est le cœur lucide et immémorial des œuvres qui nous guident, et dont, à notre tour, nous ferons des romans et des poèmes. Cette Âme est l'aurore boréale de notre mémoire. Un hommage à Nietzsche et à D'Annunzio a pour nous le sens d'une fidélité à cette tradition qui fait de nous à la fois des héritiers et des hommes libres. Maurras souligne avec pertinence que « le vrai caractère de toute civilisation consiste dans un fait et un seul fait, très frappant et très général. L'individu qui vient au monde dans une civilisation trouve incomparablement davantage qu'il n'apporte » [Mes idées politiques, ch. III, « Qu'est-ce que la civilisation ? »].

Écrivain français, je dois tout à cet immémorial privilège de la franchise, qui n'est lui-même que la conquête d'autres individus, également libres. Toute véritable civilisation accomplit ce mouvement circulaire de renouvellement où l'individu ni la communauté ne sont les finalités du Politique. Un échange s'établit, qui est sans fin, car en perpétuel recommencement, à l'exemple du cycle des saisons.

La philosophie et la philologie nous enseignent qu'il n'est point de mouvement, ni de renouvellement sans âme. L'Âme elle-même n'a point de fin, car elle n'a point de limites, étant le principe, l'élan, la légèreté du don, le rire des dieux. Un monde sans âme est un monde où les individus ne savent plus recevoir ni donner. L'individualisme radical est absurde car l'individu qui ne veut plus être responsable de rien se réduit lui-même à n'être qu'une unité quantitative,- cela même à quoi tendrait à le contraindre un collectivisme excessif. Or, l'âme odysséenne est ce qui nous anime dans l'œuvre plus vaste d'une civilisation. Si cette Âme fait défaut, ou plutôt si nous faisons défaut à cette âme, la tradition ne se renouvelle plus: ce qui nous laisse comprendre pourquoi nos temps profanés sont à la fois si individualistes et si uniformisateurs. La liberté nietzschéenne qu'exigent les héros des romans de D’annunzio n'est autre que la liberté supérieure de servir magnifiquement la Tradition. Ce pourquoi, surtout en des époques cléricales et bourgeoises, il importe de bousculer quelque peu les morales et les moralisateurs.

L'âme odysséenne nomme cette quête d'une connaissance qui refuse de se heurter à des finalités sommaires. Odysséenne est l'Âme de l'interprétation infinie,- que nulle explication « totale » ne saurait jamais satisfaire car la finalité du « tout » est toujours un crime contre l'esprit d'aventure, ainsi que nous incite à le croire le Laus Vitae :

« Entre la lumière d'Homère
et l'ombre de Dante

semblaient vivre et rêver
en discordante concorde
ces jeunes héros de la pensée
balancés entre le certitude
et le mystère, entre l'acte présent
et l'acte futur... »

Victorieuse de la lassitude qui veut nous soumettre aux convictions unilatérales, l'âme odysséenne, dont vivent et rêvent les « jeunes héros de la pensée », nous requiert comme un appel divin, une fulgurance de l'Intellect pur, à la lisière des choses connues ou inconnues.


Luc-Olivier d'Algange, « Intentions 5 » in : Le cygne noir n° 1.

 

ALLIANCE

Pour une Grande Alliance eurasienne

et ibéro-américaine


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Henri de Grossouvre a publié naguère un ouvrage important, suggérant à ses lecteurs les bases concrètes d’une alliance Paris/Berlin/Moscou. Cette alliance, nécessaire, ne pouvait être que défensive, n’être qu’une première étape en direction d’un projet plus vaste, dans la mesure où les territoires de cette “Triplice” étaient dépourvus de glacis, surtout en Asie centrale, après la dissolution de l’URSS, héritière de l’empire des tsars dans cette région. Pour être complète, l’alliance doit également comprendre l’Iran, l’Inde, la Chine et le Japon. De cette façon, la puissance thalassocratique du Nouveau Monde éprouverait d’immenses difficultés à se fixer et s’incruster dans les rimlands et à y disloquer les cohésions impériales.

Les cinq premières puissances de cette alliance à sept, jusqu’ici hypothétique, sont indo-européennes, c’est-à-dire qu’elles ont des références à un passé indo-européen, en dépit de l’adstrat chrétien ou musulman, le bouddhisme étant une émanation particulière de la psyché indo-européenne de l’Inde, portée au départ par un prince indien, issu de la classe des kshatriyas [guerriers]. L’Iran n’est islamiste aujourd’hui que parce les États-Unis ont soutenu Khomeiny au départ, pour éliminer le Shah et son programme de retour aux racines perses de l’Antiquité, assorti d’une vision diplomatique active axée sur l’organisation du pourtour de l’Océan Indien. Le projet géopolitique du Shah était visionnaire et intéressant : Zaki Laïdi et Mohammed Reza Djalili, géopolitologues de langue française, originaires du monde musulman et, de ce fait, excellents connaisseurs des sources arabes, iraniennes, pakistanaises et indiennes, l’ont bien mis en exergue dans leurs divers travaux. La nouvelle campagne médiatique contre l’Iran, engagée à fond depuis cet automne, au nom de la non-prolifération des armements nucléaires, est un prétexte, un de plus, pour intervenir sur le rimland eurasien, et élargir les conquêtes effectuées en Afghanistan et en Irak.

 

Le projet de « Grand Moyen Orient »

 

Comme le titrait le Corriere de la Sera du 25 novembre 2005, l’Iran envisage de traiter son uranium sur le sol russe, échappant de la sorte à d’éventuelles représailles américaines ou israéliennes. Beijing soutient ce projet, tout simplement parce que l’apport de pétroles iraniens est vital pour la Chine en pleine expansion, une expansion que tente de contrecarrer Washington.

L’Europe, pour sa part, n’a aucun intérêt à ce qu’un embargo général, dans le cadre de sanctions décidées par Washington, soit imposé à l’Iran : elle en ferait les frais, car les échanges entre les États-Unis et l’Iran sont infimes. De ce fait, les manques à gagner frapperaient uniquement les exportateurs européens de technologies, qui, en ne commerçant pas avec l’Iran, ne bénéficieraient pas de fonds suffisants pour investir ultérieurement dans la recherche et les innovations. L’affaire iranienne, si elle est analysée au départ des règles éternelles de la géopolitique, pourrait contribuer à consolider, de manière effective, un projet de défense commun sur la masse continentale eurasienne [cf. dernièrement réaction du gouvernement russe], car, en frappant l’Iran, les États-Unis frapperaient le cœur géopolitique de l’espace central de cette immense masse territoriale, feraient tomber le dernier obstacle politique à leurs projets. Ils veulent en effet fabriquer un “Grand Moyen Orient”, équivalant au territoire de l’USCENTCOM, et qui serait le débouché majeur de leurs industries de consommation, tout en excluant toutes les autres puissances économiques de ce marché juteux. Ni Moscou ni Beijing ne peuvent le tolérer, car ce réagencement géostratégique réduirait leurs territoires respectifs à une périphérie affaiblie, sans accès à l’Océan du Milieu, objet de toutes les convoitises impériales depuis la plus haute Antiquité.

Dans cette synergie, qui se dessine actuellement, les sixième et septième puissances de l’hypothétique “Grande Alliance” (GA), que nous appelons de nos vœux, soit la Chine et le Japon, commenceraient par restaurer la fameuse “sphère de co-prospérité est-asiatique”, qui donnerait ipso facto cohérence à l’aire orientale de la masse continentale eurasienne. Sur le plan spirituel et métaphysique, ces deux puissances reposent sur des religions autochtones non prosélytes, non messianiques. On ne peut donc pas se servir d’une religion de ce type, dans ces deux pays, pour déclencher désordres et révolutions, comme on le fait avec l’islam, ou pour enclencher un processus d’auto-dénigrement masochiste, comme on le fait avec le christianisme en Europe, et plus particulièrement en Allemagne et dans les pays protestants. L’héritage religieux, en Chine et au Japon, y est un faisceau de legs ancestraux, de rites et de coutumes qui échappent à toute manipulation, car elles sont fixes et immuables, tout en permettant la modernité technologique.

 

La Chine se défend

 

Dans l’espace de co-prospérité est-asiatique, il y a certes l’Indonésie, agitée par quelques sectes fondamentalistes musulmanes, mais ses réseaux nationalistes, arrivé au pouvoir après 1945, ont participé aux efforts japonais, pendant la Seconde Guerre mondiale, pour que cette sphère voie le jour et se consolide. Le projet de “Grande Alliance” —qui comprendra aussi la Thaïlande, autre ancien allié des Japonais, considéré pendant longtemps comme “pays ennemi des Nations-Unies”— implique la défense, dans ce pays, de la tradition nationale bouddhiste contre les menées subversives d’éléments fanatiques musulmans dans le sud, qui entendent déstabiliser le pays et freiner son élan économique.

La Chine, de son côté, s’est toujours défendue contre les désordres provoqués par les nomades hunniques et turco-mongols : c’est sa raison d’être, le secret de sa continuité politique pluri-millénaire. De ce fait, fidèle à cette continuité, à cette longue durée, en dépit des idéologies occidentales et modernistes qui l’ont travaillée, elle n’est pas prête à lâcher du lest dans le Sinkiang, anciennement dénommé le “Turkestan chinois”, ni à y accepter l’émergence de bandes insurrectionnelles musulmanes, turco-ouïghoures, téléguidées par un panturquisme activé en ultime instance par les États-Unis. Et qui viserait à détacher ce Sinkiang de la sphère d’influence chinoise (et russe) pour en faire un éventuel appendice du “Grand Moyen-Orient”. Les États-Unis réaliseraient par personnes interposées le projet arabo-musulman jadis avorté de conquérir les avant-postes turkestanais de la Chine et, dans une phase ultérieure, se serviraient, pendant longtemps, du trop-plein démographique musulman pour contenir la Chine sur ses confins occidentaux.

Le problème de l’Islam, et plus exactement de ses factions les plus extrémistes, c’est qu’il est allié des États-Unis, en dépit des proclamations et des rodomontades, des attentats et des croquemitaines que l’on agite dans les médias. L’espace du “Grand Moyen Orient” (GMO), voulu par les Américains, sera musulman, si possible rétrograde pour éviter tout envol industriel et économique (comme l’envisageaient les agents de la CIA qui ont mis Khomeiny en selle), de préférence prosélyte pour grignoter les territoires adjacents comme en Thaïlande, mais aussi, à terme, dans la vallée de la Volga et de la Kama sur le territoire de la Fédération Russe, dans le Sin-Kiang contre la Chine et dans les communautés immigrées en Europe occidentale (qui serviront, le cas échéant, quand il le faudra, de leviers pour provoquer des désordres ingérables, déstabiliser les systèmes de sécurité sociale et affaiblir financièrement les concurrents européens sur tous les plans, comme on le voit aujourd’hui, en novembre 2005, dans les banlieues des grandes villes françaises).


Carte géopolitique spéculant sur le nouveau Moyen-Orient dans l'optique impérialiste américaine (Armed Forces Journal, Journal des forces armées américaines). "Ce que nous voyons ici, d'une certaine manière, c'est le commencement de la naissance d'un nouveau Moyen-Orient et quoique nous fassions, nous devons être certains que nous allons vers ce nouveau Moyen-Orient et que nous ne retournerons pas à l'ancien". Condoleezza Rice. source : Département d'État, 21 juillet 2006.

 

La leçon de Naipaul, Prix Nobel de littérature

 

L’antidote idéologique à ce prosélytisme virulent nous est livré aujourd’hui par le Prix Nobel de littérature V. S. Naipaul, un Indo-Britannique auquel nous devons plusieurs livres très intéressants sur le destin de la civilisation indienne, minée par le prosélytisme islamique. Naipaul, notamment dans India : a wounded civilization et Among the believers, an islamic journey, démontre la nocivité de tout prosélytisme, car il mutile en profondeur les peuples ou les civilisations qui le subissent. Le premier de ces livres a été écrit en 1975, à la suite d’une troisième visite en Inde, patrie de ses ancêtres qui l’avaient quittée pour se fixer en Jamaïque. Ses pérégrinations d’émigré, qui revient à ses sources, lui révèlent la profonde mutilation de l’Inde hindouiste, après des siècles de domination étrangère, musulmane et britannique.

Cette blessure fait que l’Inde n’avait pas encore trouvé l’idéologie de sa régénérescence, car le gandhisme, malgré qu’il ait in fine obtenu l’indépendance du sous-continent, se solde, aux yeux de Naipaul, par un échec. Le gandhisme ne fait pas revivre le passé, ne donne pas les recettes d’un État efficace, viable sur le long terme. Il exprime les sentiments d’une Inde qui résiste, mais nous pas d’une Inde qui guérit et ressuscite, se fortifie et s’impose. Sous les coups d’un prosélytisme étranger, un “vieil équilibre” a été rompu, constatait Naipaul en 1975, la règle qu’il énonce là pouvant s’appliquer à tous les prosélytismes et à tous les “vieux équilibres” qu’ils ont rompus au cours de l’histoire.

 

Prosélytisme islamique et prosélytisme médiatique

 

Le second livre, que nous évoquons ici, montre la rage que les nouveaux convertis développent pour détruire les legs de leur civilisation-mère. L’apport de la Chine et du Japon serait dès lors, dans la “Grande Alliance”, celui d’une force qui résiste aux prosélytismes, qui leur demeure imperméable, qui permet de garder ses forces originelles intactes, de ne pas rompre le “vieil équilibre”. Au XXIe siècle, cette force servirait à résister à deux formes de pénétrations mutilantes, de prosélytismes actuels, l’un laïc, l’autre religieux : celle du discours médiatique véhiculé par les grandes agences de presse américaines et celui de l’Islam, sur le terrain, à la périphérie du “Grand Moyen Orient” (GMO).

Les médias américains servent à endormir et distraire les esprits en Europe et en Russie, à oblitérer la conscience géopolitique. Le prosélytisme islamique sert à élargir l’espace du GMO par une application dosée et bien téléguidée de la djihad contre les minorités non musulmanes ou contre des pays limitrophes afin de grignoter leurs frontières (comme ce fut le cas avec les mudjahiddins et les talibans : argent saoudien et armes américaines) ; ensuite ce prosélytisme sert à disloquer la paix intérieure dans les pays européens accueillant une forte immigration islamique (les événements de la France en novembre 2005 deviendront à ce titre un exemple d’école).

Les deux prosélytismes ont pour objectif de gommer des mémoires vives, de briser des continuités historiques, d’instaurer des systèmes manipulatoires. Sans mémoire vive, sans le sentiment de vivre dans une continuité historique, les peuples, comme le peuple indien selon Naipaul, tombent dans l’apathie, chavirent dans le désordre et la putréfaction, après des crises de fanatisme et d’iconoclasme.

 

HUIT AXES D’ACTION

 

Concrètement, la Grande Alliance émergera, si les dirigeants européens, russes, chinois, iraniens, indiens et japonais appliquent huit axes d’action :

1. Réaliser de concert un réseau indépendant d’oléoducs et de gazoducs dans toute l’Eurasie (cf. les articles de Gerhoch Reisegger dans Au fil de l’épée/Arcana Imperii ; [voir aussi projet du gazoduc caspien, mai 2007]). La visite récente de Poutine au Japon, où les pourparlers ont été concluants, abonde dans ce sens. Poutine vise à arbitrer un équilibre entre la Chine et le Japon, alors que les grandes agences médiatiques excitent les deux puissances asiatiques l’une contre l’autre, au nom de différends issus des années 30 et 40. Cette politique vise à raviver de vieux conflits, aujourd’hui dépourvus de pertinence, et à entraver toute synergie commune en matière de communication et de transport de l’énergie dans cette région à très forte densité démographique. Notre objectif doit être de contrer cette propagande, de créer les conditions idéologiques qui la rendraient inopérante, de faire éclore les réflexes psychologiques forts qui les rendraient nulles et non avenues.

2. Créer un réseau de routes et de chemins de fer entre la Russie, la Chine, les Corées et le Japon, d’une part, la Russie et l’Inde, d’autre part. La nécessité d’assurer des liaisons terrestres optimales entre la Russie et l’Inde donne tout leur relief aux questions tadjiks et cachemirites. En effet, le Tadjikistan et le Cachemire sont des terres indo-européennes, partiellement islamisées mais persophones au Tadjikistan, qu’il convient de dégager de toutes influences étrangères. Le soutien à l’Inde, dans ses revendications légitimes à l’endroit du Cachemire, est un impératif incontournable de la future nouvelle géopolitique de la Grande Alliance. En aucun cas, le Cachemire et le Tadjikistan ne doivent être inclus dans le GMO.

 

Le projet GALILEO

 

3. Sous l’impulsion de l’UE, le Grande Alliance (GA) doit se constituer autour du projet satellitaire GALILEO, qui doit être la réponse européenne, russe, chinoise et indienne à la domination américaine dans l’espace et, partant, dans le domaine des télécommunications. La demande d’Israël, de participer à ce projet, doit être vue avec la plus grande méfiance, vu les liens trop étroits de vassalité qui lient ce petit pays du Moyen Orient au géant américain.

4. Il faut soutenir et amplifier le projet de gazoduc de la Baltique, créant de facto un axe économique germano-russe. Ce projet, en voie de réalisation grâce à l’entêtement de l’ancien Chancelier Schröder, permet de contourner les pays de la “Nouvelle Europe”, satellisés par les États-Unis, comme l’Ukraine, après sa “révolution” orange, comme la Pologne, entièrement inféodée à l’OTAN, et la Lituanie, qui suit la même détestable orientation. Le gazoduc de la Baltique a permis de réduire à néant la nouvelle stratégie du “cordon sanitaire”, soit la création d’un chapelet de puissances petites et moyennes entre l’UE (jadis l’Allemagne) et la Fédération de Russie (jadis l’URSS), auxquelles on accorde une garantie parce qu’elles s’inféodent à l’OTAN. Cette contre-stratégie germano-russe avait connu un antécédent en 1986, avec le projet de relier, par un système de ferries et de gros transporteurs, le port de Memel/Klaipeda en Prusse orientale à Kiel, et via le canal de Kiel, à la Mer du Nord. Avant que ces tractations n’aboutissent, tout au début de l’ère Gorbatchev, le ministre-président du Slesvig-Holstein avait été retrouvé mort, assassiné, dans sa baignoire… (cf. Vouloir, n°30 & 31). On n’a jamais retrouvé les assassins. Si la future Grande Alliance ne peut atteindre l’Océan Indien, vu la présence militaire américaine dans les eaux de cet “Océan du Milieu”, elle doit avoir une ouverture sur le large en Mer Baltique. Ainsi se réalisera le rêve de Haushofer : celui de la “Troïka” eurasiatique, avec les trois chevaux que sont l’Allemagne (l’UE), la Russie et le Japon. Une autre stratégie de “désétranglement” est en train de se mettre en place dans l’Arctique : les brise-glace russes de la nouvelle génération, qui sont simultanément des usines nucléaires flottantes, générant leur propre énergie, ouvriront bientôt la voie du Nord et relieront Hambourg au Japon.

 

Briser l’alliance entre Washington et Ankara

 

5. Autre objectif : faire sauter l’alliance entre les États-Unis et la Turquie. Cette alliance, indéfectible jusqu’aux prémisses de l’invasion de l’Irak en mars 2003, bloquait l’Europe dans les Balkans, visait l’endiguement de l’UE sur le cours du Danube à hauteur de Belgrade, empêchait une voie terrestre directe entre la plaine hongroise et l’Égée, et endiguait ensuite la Russie en Mer Noire et dans le Caucase. Clinton, dans les discours qu’il avait tenus à Istanbul et à Ankara lors de sa dernière visite officielle en Turquie, jouait à fond la carte de l’alliance américano-turque : il exerçait des pressions constantes pour faire entrer la Turquie dans l’UE, de façon à ce que les Européens épongent les déficits turcs et accueillent son trop-plein démographique. Bush ne suit pas exactement la même politique, une politique qui était dictée, certes par les droits de l’homme, mais encore pour une bonne partie par le jeu classique des alliances. Bush II, lui, privilégie une stratégie pétrolière, bien dans la tradition de sa famille et des lobbies qui la soutiennent. La guerre en Irak est, à l’évidence, une guerre pour le pétrole. Les pétroliers américains veulent s’assurer la gestion de toutes les nappes pétrolifères du pays, voire de la région, pour trois raisons essentiellement :

 

  • Maximiser leurs profits dans l’immédiat et couvrir les frais des opérations militaires.
  • Pomper le pétrole partout et diminuer ainsi la dépendance à l’égard du pétrole saoudien, vu l’ambiguïté de la politique saoudienne, qui proclame, d’une part, sa fidélité à l’alliance américaine, mais, d’autre part, est “mouillée” dans l’affaire d’Al Qaeda, un réseau de la stratégie anglo-saxonne de l'insurgency, mais qui a suivi sa propre piste, jouant double ou triple jeu (cf. les ouvrages d’Eric Laurent à ce sujet).
  • Ôter la gestion du pétrole à toutes les autres puissances de la masse continentale eurasienne, exploiter les champs pétrolifères pendant les années de “pic pétrolier” et au cours des premières décennies du déclin annoncé du pétrole, afin d’engranger des plus-values pour financer les technologies de l’après-pétrole et continuer de la sorte à dominer la planète.

 

Avec les promesses de Clinton, les Turcs avaient espéré récupérer la région du Kurdistan irakien autour des champs pétrolifères de Mossoul, quitte à envahir cette province septentrionale de l’Irak, à y liquider les implantations du PKK kurde et à l’annexer de facto, de manière à gagner une certaine indépendance énergétique, dont ils étaient privés depuis les accords de Lausanne en 1923. La stratégie américaine aurait dans ce cas parié sur son allié de longue date et fait jouer la position centrale de la Turquie dans l’arc de crises qui va des Balkans à la frontière iranienne. Mais faire jouer l’armée turque, comme le voulait la dernière administration démocrate, impliquait de renoncer à des puits particulièrement abondants. La stratégie pétrolière de Bush II ne pouvait l’accepter. Faire la guerre contre Saddam Hussein exigeait une mise énorme, qui, à terme, en butin, devait rapporter gros. Les puits du Kurdistan irakien ont constitué ce butin idéal. Pas question donc de le laisser aux Turcs.

Depuis les préliminaires de la guerre contre l’Irak, les relations américano-turques se sont considérablement refroidies. L’opinion publique turque se sent trahie. Non récompensée pour son indéfectible fidélité à l’Alliance Atlantique, depuis les prémisses de la guerre froide et la Guerre de Corée, où les troupes turques avaient payé le prix du sang pour se faire accepter dans la “communauté atlantique”.

Pire : pour conserver cette place qu’elle estimait valorisante, la Turquie avait créé les conditions matérielles de sa rupture avec les pays arabes du Croissant Fertile. Le barrage Atatürk, inauguré par l’ancien homme fort de la Turquie, Özal, entre bel et bien dans la ligne kémaliste, occidentaliste et libérale. La construction des barrages reflète une volonté de couper avec le monde arabe, avec les sources du pétrole, avec le passé ottoman. En coupant le cours des fleuves du Croissant Fertile, en limitant leur débit, les Turcs fragilisent ipso facto les économies et les agricultures de leurs voisins arabes. Ce qui va dans l’intérêt des États-Unis, qui, à terme, pourront pratiquer leur éternelle politique d’aide alimentaire (Food Aid) contre des matières premières ou des concessions politiques, et à consolider ainsi leur emprise sur les États.

 

Carte ci-dessus : tracé du nouvel oléoduc stratégique Bakou-Tbilissi-Ceyhan (BTC), inauguré en juillet 2006, visant à acheminer le pétrole de la Caspienne vers les marchés mondiaux, de son point de départ de Bakou, capitale de l'Azerbaïdjan, jusqu'au terminal turc de Ceyhan. Il serpente sur 1 774 kilomètres, ce qui en fait l'un des plus longs du monde. Le BTC est conçu pour transporter, à terme, jusqu'à 50 millions de tonnes de brut par an vers les marchés occidentaux, c'est-à-dire 6 à 7 % du pétrole mondial, selon les responsables turcs. Les gisements du Kazakhstan y seront également raccordés. Washington s'est beaucoup impliqué dans la réalisation du projet depuis ses origines (ainsi que Londres via le groupe pétrolier BP actionnaire à 30 %). En effet, outre sa portée commerciale, l'oléoduc a aussi une importance géostratégique : il permet de contourner non seulement la Russie, qui contrôlait jusqu'à présent la quasi-totalité du transit vers l'Europe des hydrocarbures de l'espace post-soviétique, mais aussi le territoire iranien. Ainsi, si le nouvel oléoduc ajoute de la valeur au pétrole issu de la mer Caspienne en conduisant dans une région de forte consommation, il diminue aussi la dépendance américaine envers le pétrole du Moyen-Orient. La Turquie mise sur le BTC pour transformer Ceyhan en "un Rotterdam". Le pétrole irakien des gisements de Kirkouk (Nord) est déjà acheminé depuis vingt-huit ans vers Ceyhan. Le gouvernement turc projette en outre de construire un autre oléoduc entre le port de Samsun, dans le nord de la Turquie, sur la Méditerranée, et ce terminal pour tenter de décongestionner les détroits turcs du Nord-Ouest, d'où transitent en grande partie les pétroliers russes.

 

Soutien total à l’Arménie

 

6. Faire sauter l’alliance américano-turque implique un soutien à l’Arménie enclavée dans le massif caucasien. L’an dernier, en août 2004, quelques semaines à peine avant l’abominable massacre des écoliers de Beslan en Ossétie, l’armée arménienne avait organisée des manœuvres remarquées dans la région, avec l’appui russe, démontrant par là même que le pays constituait un solide abcès de fixation, empêchant le projet panturquiste de s’élancer de l’Égée aux confins chinois, comme l’avait espéré Özal. Il faut avoir en tête que la dynamique du projet panturquiste, ou pantouranien, est l’un des ingrédients qui sert les États-Unis à créer le « Grand Moyen Orient » ou à asseoir leur domination sur la « nouvelle Route de la Soie », comme l’a théorisé Zbigniew Brzezinski (New Silk Road Project). L’objectif de toute bonne politique eurasienne serait dès lors de ralentir ou de contrer tous ces projets, en mobilisant les forces hostiles au panturquisme. Le hérisson militaire arménien est de première utilité dans toute contre-stratégie de la « Grande Alliance » que nous appelons de nos vœux.

7. Il convient ensuite d’organiser l’espace pontique, les pays riverains de la Mer Noire. Les grands axes fluviaux que sont le Danube, le Dniepr, le Don et, via le canal Don-Volga, la Volga et le bassin de la Caspienne doivent être organisé en synergies, en en excluant la Turquie, qui est étrangère à l’espace pontique, vu qu’aucun fleuve important ne provient du territoire anatolien et ne participe à la synergie hydrographique de la région. L’espace pontique doit être dominé par les puissances qui lui donnent l’eau de leurs fleuves, dans la perspective des puissances européennes qui ont voulu soustraire cet espace de civilisation à l’emprise de conquérants étrangers, des Seldjoukides aux Ottomans. Pour notre tradition politique, la reconquête de cet espace pontique, pour la consolidation de l’Europe, est inscrite à l’ordre du jour depuis plus de six siècles, depuis le Duc de Bourgogne Jean Sans Peur et la création de l’Ordre de la Toison d’Or : tous ceux qui s’y opposent, à commencer par les sinistres souverainistes gallicans qui suivent la détestable tradition de François I, sont de vils traîtres, qu’il faut empêcher de nuire et combattre sans merci. L’espace pontique sera dès demain le site sur lequel transitera le brut de la Caspienne et les gaz de Russie et du Kazakhstan : aucune puissance qui n’est pas européenne de souche ne devrait avoir barre sur l’acheminement de ces matières premières.

 

Soutien total à Chavez

 

8. Enfin, il convient de défendre les intérêts communs des principales composantes eurasiatiques de la « Grande Alliance » en Amérique ibérique et d’englober ce continent dans le combat planétaire contre Washington. Dans l’immédiat, cela implique un soutien sans faille à Chavez, président du Venezuela. L’Espagne, au nom de l’hispanité, a un rôle-clef à jouer dans cette stratégie. La présence de Zapatero au sommet latino-américain de la fin de l’année 2005 avait été un signe prometteur : Zapatero y avait affirmé le refus de tout boycott contre Cuba, qui, pour nous, demeure une province espagnole, puisque nous n’acceptons pas les retombées de la guerre hispano-américaine de 1898, déclenchée après un casus belli fallacieux et une campagne de presse hystérique et mensongère, orchestrée par l’infâme Teddy Roosevelt. Condoleeza Rice a évidemment refusé de mettre un terme à ce boycott, ce qui a créé l’unanimité contre elle et donné le rôle de la vedette à Zapatero, qui ne tiendra évidemment pas ses promesses de faux socialistes à la mode. Le premier ministre espagnol a promis de vendre des armes au Venezuela, de façon à ce que celui-ci puisse, disent les autorités américaines, « exporter sa révolution bolivariste » partout en Amérique ibérique. Lors de ce sommet, dont les travaux permettent de dégager les grandes lignes d’une éventuelle politique eurasiatico-ibéro-américaine, la promesse de vendre des armes espagnoles à Chavez est une riposte parfaitement justifiée à la vente de F-16 et d’autres matériels performants au Maroc, juste avant l’invasion de l’îlot de Perejil en juillet 2002, un acte de guerre que l’on peut considérer comme purement « symbolique ». Mais l’Europe ne peut se permettre de perdre une bataille « symbolique » supplémentaire, surtout dans le bassin occidental de la Méditerranée.

 

Conclusion prospective

 

La vulgarisation de ce programme, son ancrage dans les pratiques diplomatiques, est le but de notre combat. Notre combat est identitaire ; il vise un retour à notre identité, à notre authenticité profonde. Mais cette authenticité ne saurait demeurer une petite pièce de musée que l’on admire avec tendresse, sans agir. Hegel nous a enseigné qu’être homme, cela ne se faisait pas seul, mais que cela se faisait au sein de « nous collectifs ». Hier, ces « nous collectifs » étaient des identités régionales ou nationales. Aujourd’hui, nous visons l’avènement d’un « nous collectif » plus vaste, celui de la communauté des peuples européens et des peuples qui refusent la logique du prosélytisme qui, comme nous l’a enseigné Naipaul, éradique les identités et rend les hommes malheureux. Hegel disait que nous ne pouvions vivre notre liberté que si nous donnions un sens, notre sens, à la réalité concrète du monde qui nous entoure. L’humanité est un mot vide de sens, ajoutait-il, si les hommes ne retournaient pas à leur moi profond avant d’arraisonner une réalité concrète, ici et maintenant, une réalité concrète qui subit sans cesse des mutations et des changements qu’il s’agit aussi d’affronter. Et l’ « humanité » de nos adversaires est effectivement un mot vide de sens, puisqu’ils refusent ce retour à l’authenticité profonde des peuples pour adopter les schémas figés, dépourvus de dialectique combattante, invitant à la démission, que leur suggèrent les prosélytes de tous poils, surtout ceux qui véhiculent les discours médiatiques. Washington représente la thèse, le pouvoir mondial en place, figé, dépourvu de sens pour les autres ; notre Grande Alliance représente l’antithèse, encore fragile, encore en jachère, mais seule pourvue d’un réel dynamisme. Je vous invite à y participer.



Robert Steuckers
(extrait d’une conférence prononcée à la tribune de l’association Terre & Peuple de Nancy, 26 nov. 2005).

16.06.2007

WITTFOGEL

Karl A. Wittfogel :

sociétés orientales, sociétés hydrauliques et despotisme oriental



 

Avertissement : cette très brève introduction à Wittfogel est loin d'être exhaustive. Elle n'épuise nullement la richesse de cette œuvre, hélas trop peu connue.

Pourquoi nous pencher aujourd'hui sur la biographie, l'œuvre et le contexte de Karl August Wittfogel ? Trois raisons majeures nous ont poussés à parler de K. A. Wittfogel dans le cadre de cette huitième université d'été de Synergies Européennes, qui, comme les universités précédentes, entend rouvrir le dossier de nombreux auteurs oubliés ou trop rarement évoqués dans le créneau culturel que nous nous sommes assigné. 

La première de ces raisons, c'est que K. A. Wittfogel est un grand sociologue germano-américain, à qui l'on doit des concepts importants comme ceux de « société orientale », de « société hydraulique » et de « despotisme oriental ». 

La deuxième raison qui nous pousse à le redécouvrir et à l'étudier, c'est le double environnement culturel dont il est issu : d'une part, le mouvement de jeunesse des Wandervögel, d'autre part, le mouvement communiste allemand naissant, l'USPD, puis la KPD, pour aboutir, dans ce milieu marxiste, dans la fameuse "Ligue anti-impérialiste", espace de transition entre communistes du parti et mouvance nationale-révolutionnaire, en révolte contre l'Ouest. 

La troisième raison, enfin, est d'ordre théorique et philosophique. Wittfogel est un homme qui complète Marx d'une manière originale et féconde, comme nous allons le voir. Wittfogel met en exergue certaines sources importantes de la pensée de Marx, qui sont aussi les sources vives de notre propre démarche politique : 
- le relativisme culturel de Herder
- la pensée ancrée dans le temps, l'espace, le climat, le donné ethnique de Montesquieu, 
- la géographie de Carl Ritter, père de la cartographie moderne (cf. R. Steuckers, entrée "Carl Ritter", in Encyclopédie des œuvres philosophiques, PUF, 1992 ; Aux sources de la géopolitique allemande : la vision de Carl Ritter, in : Vouloir, n°9-nouvelle série, 1997).

Wittfogel ajoute une touche rationaliste, propre des Lumières françaises, à ce triple corpus, en évoquant souvent le matérialisme de d'Holbach et d'Helvétius. L'objectif premier de Wittfogel est de mettre l'accent sur l'historicité des phénomènes, de tous les phénomènes, de façon à les dégager de la cangue des corpus figés, qui sont toujours les signes d'un blocage mental et les raisons d'une inertie politique conduisant au déclin.

En ce sens, Wittfogel perçoit le marxisme, son option philosophique, politique et révolutionnaire, comme un instrument qui va contribuer à « dé-coincer » les phénomènes, à les dégager des corsets conceptuels trop figés et trop étroits qui les soustraient au temps. Wittfogel, apparemment, ne s'aperçoit pas que le marxisme lui-même s'est rigidifié en dogmes, dès l'inclusion de la sociale-démocratie dans le paysage politique allemand avant 1914. Le jeune Wittfogel, contrairement aux nationaux-révolutionnaires disciples de Sorel (y compris en Allemagne), ne retient pas la leçon de Roberto Michels, théoricien socialiste dissident, critique de la transformation de la SPD en une oligarchie politique fermée. Michels ironisait cruellement sur la Verbonzung, la Verkalkung et la Verbürgerlichung du socialisme, déjà avant que n'éclate la Première Guerre mondiale (ces termes polémiques allemands signifient, rappelons-le : bonzification, c'est-à-dire, domination progressive des « bonzes », artériosclérose et embourgeoisement).

 

Un intérêt réel pour la géopolitique

 

Wittfogel réhabilite complètement le rôle de la géographie dans la pensée politique. Sa source principale d'inspiration, à ce niveau, est Montesquieu, qui s'est penché sur l'importance du climat. Wittfogel évoque aussi le sol, socle d'une production agricole précise, différentes selon le lieu et la population qui l'occupe. Wittfogel n'évacue pas les facteurs ethniques voire raciaux, en citant notamment Hippolyte Taine (et on sait, depuis les travaux de Zeev Sternhell, le rôle important de Taine dans l'éclosion et la consolidation de la "droite révolutionnaire" française). Wittfogel s'intéresse dès lors à la géopolitique de son temps : il cite tour à tour Richthofen, Kjellén, Ratzel, Haushofer, et, pour faire pendant à ces penseurs de l'espace classés plutôt dans le camp « révolutionnaire-conservateur », il évoque souvent l'Américaine Ellen Semple et l'Anglais J. F. Horrabin, tous deux d'obédience socialiste. Horrabin se déclare disciple du géographe français anarchisant, Elisée Reclus, tout comme un autre rénovateur actuel de la pensée géopolitique, Yves Lacoste, qui dérive ses propres intuitions de la géographie vivante de Reclus. 

Voici donc les raisons « scientifiques » qui doivent nous conduire à une relecture des écrits de Wittfogel. Mais, à part ces raisons « scientifiques », il y a des raisons très actuelles de ressortir les ouvrages de cet ancien Wandervogel passé au communisme allemand.

 

Maîtrise de l'eau et "sociétés hydrauliques"

 

Ses réflexions sur les « sociétés hydrauliques » nous rappellent, de façon très réaliste, que le politique prend son envol par la maîtrise de l'eau : acquisition d'eau potable, irrigation permettant des cultures régulières, soustraites aux caprices de la nature, utilisation des voies fluviales pour permettre le transport de grandes quantités de marchandises. La maîtrise de l'eau est une donnée propre à toutes les sociétés organisées, fussent-elles les plus modestes. Elle implique toutefois une discipline collective, parfois coercitive, que l'on peut assimiler, notamment avec le jeune Wittfogel, à l'autoritarisme politique. 

La naissance des États et des empires, comme la Chine (Wittfogel se profile surtout comme un grand sinologue), l'Égypte ou la Mésopotamie, prouve la pertinence des thèses de Wittfogel. Mais celui-ci n'est pas seulement un historien des grandes puissances hydrauliques du passé, il ose faire des comparaisons et ramener sa théorie dans le présent. Il trace ainsi un parallèle entre ces grands empires de l'Antiquité et les deux grandes puissances de son époque, l'URSS et les États-Unis. Dès l'avènement de Staline, l'URSS amorce de grands travaux « hydrauliques » : creusement de canaux, liaisons entre les grands fleuves (par ex. le Don et la Volga), barrages, irrigations, etc. Grâce à ces travaux, l'URSS acquiert le statut de superpuissance et la Russie actuelle, en dépit du ressac épouvantable qu'elle subit aujourd'hui par l'application des thèses de Bzrezinski, pourrait réactiver ces atouts. Le stalinisme a été disciplinaire, coercitif ou autoritaire : c'est, selon Burnham, la version russe et soviétique de "l'ère des directeurs", propre des années qui ont immédiatement suivi la Première Guerre mondiale, tant en URSS que dans d'autres pays occidentaux, européens ou américains. 

Entre 1920 et 1940, les États-Unis aussi connaissent une phase importante de développement hydraulique, par les grands travaux de maîtrise du cours du Mississipi. Elle implique de mettre provisoirement entre parenthèses les pratiques usuelles du libéralisme politique classique. L'opposition républicaine parlera dès lors du « césarisme » de Roosevelt, version américaine de "l'ère des directeurs".

 

L'ère des directeurs

 

En Europe, malgré les versions italienne (fasciste) et allemande (nationale-socialiste) de "l'ère des directeurs", une harmonisation hydraulique du continent n'a pas été possible. L'Allemagne nationale-socialiste tente toutefois d'achever les consignes contenues dans le "Testament politique" de Frédéric II de Prusse, écrit en 1752. La Prusse s'était donné une cohérence économique en reliant par canaux, l'Elbe, la Spree et l'Oder, bénéficiant de la sorte d'un port dans la Mer du Nord (Hambourg) et d'un port dans la Mer Baltique (Stettin). Il restait à relier l'Elbe à la Weser, et la Weser au Rhin. En tant qu'expression allemande de "l'ère des directeurs", selon Burnham, le national-socialisme réalise ces travaux, notamment grâce à l'apport de main-d'œuvre que procure le "service du travail obligatoire" (Reichsarbeitsdienst). La liaison entre Rotterdam ou Anvers (via la Canal Albert inauguré en 1928) et Berlin puis Francfort sur l'Oder devient parfaitement envisageable, bien qu'elle soit encore insuffisamment parachevée à l'époque. En dépit de la défaite du Troisième Reich, les travaux seront terminés par les autorités néerlandaises, belges et ouest-allemandes dans l'après-guerre, avec la restriction que le Rideau de fer bloque cette synergie fluviale à hauteur de la frontière sur l'Elbe, comme il bloquait l'artère danubienne au Sud, entre l'Autriche et la Hongrie. La réunification allemande d'octobre 1990 rétablit la communication et permet même une projection vers la Vistule, donnant ainsi indirectement une façade atlantique à la Pologne, sans devoir contourner l'archipel danois. 

Le projet d'une harmonisation des fleuves et des canaux est très ancien en Europe : Charlemagne déjà voulait relier le Main au Danube. Frédéric II de Prusse, au XVIIIe siècle, constatait que les fleuves de la grande plaine nord-allemande étaient parallèles. Par conséquent, que les voies de communication suivaient une orientation sud-nord, grosso modo des Alpes à la Mer du Nord ou à la Baltique, mais que les liens est-ouest étaient moins développés, condamnant l'ensemble géographique germanique à la division politique, impulsant sur cet espace une logique toujours centrifuge. Dans son Testament politique, que je viens de citer, Frédéric II écrit que la solution est de creuser des canaux reliant les fleuves entre eux, selon un axe est-ouest. De cette manière, le territoire prussien (nord-allemand) recevrait artificiellement une cohérence que la nature ne lui avait pas donnée. Le grand architecte de ce projet sera Friedrich List, un économiste du XIXe siècle. Et il exportera ses conceptions : aux États-Unis où il élabore plusieurs projets de canaux, en France et en Belgique, où il suggère à Léopold I, lors d'une audience particulière, le creusement du Canal du Centre (entre la Sambre mosane et la Haine scaldienne), la création d'une voie d'eau à grand gabarit entre Anvers et Liège (ce sera le futur Canal Albert, ouvert en 1928 seulement), l'approfondissement de la liaison Bruxelles-Anvers et l'ouverture du Canal Bruxelles-Charleroi. Sans de tels travaux, la Belgique n'aurait pas été viable pendant plus de deux décennies. Elle souffrait en miniature du même handicap que la plaine nord-allemande, administrée par la Prusse. La configuration de ses rivières, parallèles, imposait volens nolens une logique centrifuge. 

Aujourd'hui, l'Allemagne, immédiatement après sa réunification, et sous l'égide du Chancelier Kohl, réalise le projet de Charlemagne, vieux de mille ans : la liaison Main/Danube, ouvrant une voie d'eau partant de la Mer du Nord et aboutissant à la Mer Noire et au Caucase, riche en pétrole. J'ai déjà suffisamment évoqué la problématique de la liaison Main/Danube pour ne pas y revenir ici.

 

Politique hydraulique et destin fluvial des nations

 

Aucune unification allemande au départ de la Prusse n'aurait été possible sans le creusement de canaux, sans une politique « hydraulique ». Comme aujourd'hui aucune forme d'impérialité européenne n'est possible sans une politique «hydraulique», axée sur le cours du Rhin, du Main et du Danube. Politique hydraulique qui doit être épaulée, bien évidemment, par d'autres grands travaux ou projets en matière de communications (satellites, flottes rapides d'aéroglisseurs ou de navires à effet de surface, trains à grande vitesse, etc.).

Au début des années 30, les géopolitologues allemands Hennig et Körholz avaient bien mis en exergue le destin fluvial des grandes nations européennes : deux destins heureux, ceux de la France et de la Russie, dont l'agencement des bassins fluviaux, implique une logique centripète (et non centrifuge), un destin malheureux, celui de l'Allemagne, dont l'unification politique a été retardée parce que l'agencement de ses bassins fluviaux était différents, avec des fleuves et des rivières parallèles, isolant les vallées les unes des autres et infléchissant les rapports culturels et commerciaux vers des directions chaque fois différentes (cf. R. Hennig & L. Körholz, Fluvialité et destin des États, in : Vouloir n°9, 1997). 

Deuxième raison majeure de revenir à Wittfogel raisonner une fois de plus en termes de politique hydraulique ou d'« hydropolitique » : la raréfaction de l'eau potable partout dans le monde. Cette raréfaction provoque des conflits, qui deviendront de plus en plus aigus. Ainsi, le Turquie, par sa politique de construire des barrages dans la région du Taurus oriental, retient les eaux du Tigre et de l'Euphrate, au détriment des régions en aval, la Syrie et la Mésopotamie (donc l'Irak). L'eau retenue affaiblit les deux pays arabes et les soumet à la volonté de la Turquie. Une partie de cette eau est désormais vendue à Israël, qui vit une pénurie chronique, hypothéquant même son existence à long terme, vu que les immigrants juifs vivent selon un mode occidental, grand consommateur d'eau, alors que les masses arabo-palestiniennes, plus parcimonieuses dans leur consommation, voient leurs réserves diminuer considérablement, augmentant ipso facto leur désarroi et leur angoisse. Ce qui conduit aux affrontements. Ce jeu de l'eau dans une région hautement explosive comme le Moyen-Orient est évidemment bellogène à terme.

 

L'eau au Tibet, au Brésil et au Congo

 

La volonté chinoise de s'accrocher au Tibet s'expliquer par la présence sur ce territoire - le Plateau du Tibet - des sources des principaux fleuves chinois et indochinois, produits des fontes des neiges de l'Himalaya, comme le Hoang Ho, le Yang tsé, le Salouen, le Mekong, le Tsang Po. Les deux principaux fleuves indiens, l'Indus et le Gange, prennent également leurs sources dans le massif himalayen. Pour la Chine, qui est une puissance hydraulique, née de la maîtrise des fleuves, comme nous allons le voir, la domination sur le territoire des sources est un impératif catégorique, dont pâtit évidemment la culture tibétaine, dont l'originalité est essentielle. L'histoire de l'Amérique du Sud a été tout entière déterminée par la volonté du Brésil de maîtriser le bassin amazonien dans sa totalité. Lors de l'émergence de cet État, le plus étendu du continent, une querelle l'a opposé à ses voisins pour la domination de tout le cours de la Plata. Le Zaïre/Congo est potentiellement une puissance hydraulique. Le fleuve possède un tel débit qu'il constitue pour l'humanité entière une réserve précieuse que l'avenir sera contraint de ménager.

 

Wittfogel : Wandervogel, communisme, École de Francfort

 

Revenons à la personne de Wittfogel. Qui est-il ? Il est né à Lüneburg dans une famille d'instituteurs protestants, ayant un grand sens de la culture et vouant un véritable culte aux livres. Très jeune, Wittfogel s'initie à de nombreuses lectures, variées et instructives. K. A. Wittfogel, pendant son adolescence, est une âme cultivée et rebelle, en révolte contre les pesanteurs de son époque (dénoncées notamment par la sociologie de Simmel, que nous avons abordée lors de notre Université d'été en 1998). Sa culture et sa révolte le conduisent à fréquenter le Wandervogel, le mouvement de jeunesse né près de Berlin en 1896 sous l'impulsion de Karl Fischer. Il ne suivra cependant pas l'engouement patriotique de ses compagnons en 1914. Il ne s'engagera pas dans les troupes d'assaut, comme celles qui se feront hacher à Langemarck en Flandre occidentale. Wittfogel évolue vers le pacifisme et vers un engagement social et politique à gauche. En 1915, il s'inscrit à l'université, en fréquente plusieurs pour y suivre des cours de géographie, de sociologie, de philosophie et de sinologie. Pendant les années 1916, 1917 et 1918, il adhère au marxisme politique, mais non pas à la SPD sociale-démocrate, qu'il juge trop modérée et trop compromise avec le pouvoir, mais à l'USPD, animée par Rosa Luxemburg, puis à la KPD.  Il s'intéresse de près aux agissements de Karl Radek, agent de Lénine et du Komintern en Allemagne. Cette fréquentation le conduira à la fameuse "Ligue anti-impérialiste", prônant une alliance entre la Chine, l'URSS et l'Allemagne, les peuples colonisés en révolte, dont l'Inde, et quelques forces rebelles de l'Ouest. Cette Ligue avait également attiré quelques figures classées par Armin Mohler dans la mouvance de la Révolution conservatrice, dont Niekisch et Jünger. Wittfogel suit aussi les travaux de l'École de Francfort, dès son inauguration en 1926 (Institut für Sozialforschung). En 1933, quand la NSDAP d'Adolf Hitler prend le pouvoir, il émigre aux États-Unis. 

Dans ce double contexte, universitaire et politique, comment la pensée de Wittfogel va-t-elle se cristalliser et se former ? Elle repose surtout sur une lecture attentive de Karl Marx et de Max Weber, où Wittfogel découvre une opposition entre l'Occident et l'Orient. Le modèle par excellence de l'Occident est l'Angleterre manchesterienne. Le modèle de développement oriental paradigmatique est le modèle chinois. Sinologue, Wittfogel va approfondir les thèses marxiennes et weberiennes sur le "mode de production asiatique". Il en déduit que la Chine (mais aussi l'Égypte et la Mésopotamie antiques) sont "despotiques" (pour faire face efficacement aux nécessités naturelles) et "hydrauliques". Ce modèle asiatique constitue pour lui, dans un premier temps, un "contre-modèle" non bourgeois. Wittfogel, en quelque sorte "maoïste" avant la lettre, se donne pour mission de faire connaître aux Européens la Chine orientale et non bourgeoise.

 

Sociétés hydrauliques = sociétés totalitaires ?

 

Plus tard, cet engouement pour la Chine va se muer en critique. Wittfogel est anti-stalinien et, dans cette optique, Staline est perçu comme un despote asiatique. Mais il écrit finalement peu de choses sur les grands travaux hydrauliques de Sibérie et d'Asie centrale, exécutés pendant l'ère stalinienne. En 1938, il fait paraître aux États-Unis The Theory of Oriental Society, où il pose clairement l'équation, société hydraulique = despotisme = totalitarisme. Un an plus tard, cette équation se renforce dans sa pensée, au moment où Hitler et Staline signent le pacte germano-soviétique. Dans cette thèse, un peu propagandiste, Wittfogel coagule ses sentiments anti-hitlériens et anti-staliniens. Ce même ouvrage, peaufiné, reparaît en 1957, sous le titre de Oriental Despotism : A Comparative Study of Total Power. Hitler et Staline ont disparu de la scène, la Guerre de Corée est terminée, Maccharty a cessé de sévir et la guerre froide n'est plus aussi tendue. Après 1945, Wittfogel rejoint les rangs de l'anti-communisme américain, décrit Staline comme un agent de la "restauration asiatique" et présente les États-Unis comme une société hydraulique mais non despotique ; à ce titre, ils sont un modèle pour le monde. Comment l'ancien étudiant de la gauche allemande en est-il arrivé là ? Comment en est-il arrivé à cette position finalement assez contradictoire ? Sans doute a-t-il été récupéré par certains services de diversion, recrutant d'anciens militants de la  gauche allemande, bons connaisseurs du Komintern, des structures communistes et des méthodes de travail soviétiques dans les pays d'Asie. 

À partir de 1953, Wittfogel devient aux États-Unis un historien attitré de la maîtrise des fleuves. Il est professeur à la Columbia University, puis, à partir de 1966, enseigne l'histoire de la Chine à Washington. Son œuvre comporte d'intéressants développements scientifiques mais non politiques.

 

Une théorie de la civilisation

 

Wittfogel énonce, à travers l'ensemble de son œuvre, une théorie de la civilisation, de l'émergence des civilisations. Pour lui, comme auparavant pour Hobbes, c'est la peur qui génère le politique, l'État, le commonwealth, l'appel à l'autorité (qui fait les lois - auctoritas non veritas facit legem). Mais cette peur n'est pas la crainte de l'invasion extérieure comme chez Hobbes, né prématurément parce que sa mère craignait le débarquement des troupes espagnoles de la Grande Armada. La peur qui motive les hommes et les induit à créer des structures politiques solides et durables est la peur panique et angoissé des inondations et de la sécheresse, des inondations qui noient les récoltes et de la sécheresse qui condamne à la famine. Cette peur tire l'homme de sa léthargie, elle le force à coopérer avec ses semblables qui appartiennent à d'autres clans et le contraint à accepter l'autorité de ceux qui sont capables techniquement de maîtriser les fleuves, de canaliser les eaux (pour l'irrigation ou le transport), d'irriguer. La peur des caprices de l'eau fait accepter la figure du "Grand Adjudicateur". La Chine antique, civilisation hydraulique, invente le terme "Shiu li", qui signifie "maîtrise des eaux". La discipline civilisationnelle naît de cette peur. La naissance des grands États et des Empires a presque toujours une motivation hydraulique. Si l'eau ne coule pas selon un rythme régulier et prévisible, disaient les sages chinois de l'Antiquité, nous avons le chaos, voire la guerre civile, le pouvoir a le même rôle que le barrage. 

Du point de vue philosophique et anthropologique, Wittfogel se montre là disciple de Montesquieu et de Carl Ritter. Il analyse l'interaction entre l'homme et la nature et, réciproquement, entre la nature et l'homme. L'étude de cette interaction fonde le véritable matérialisme intellectuel, politique et historique, tel que Marx l'avait compris personnellement, au contraire de bon nombre de ses disciples.  La géopolitique est une discipline qui s'occupe de ces interactions. C'est sans doute pour cette raison que Wittfogel a été le seul à l'avoir abordée dans le cadre de l'École de Francfort. Est-ce un héritage de son ascendance paysanne, de ses origines rurales, est-ce une influence du Wandervogel et du discours de Ludwig Klages, véritable texte fondateur de l'écologie moderne, prononcé sur le sommet du Hoher Meißner en 1913, au solstice d'été ? Une analyse plus fouillée du passé de Wittfogel nous l'apprendra sans doute un jour. En 1928, cet intérêt matérialiste et marxiste pour la géopolitique se concrétise dans un ouvrage intitulé Geopolitik, geographischer Materialismus und Marxismus.

 

L'exemple des Indiens Pueblo, Zuni et Hopi

 

Wittfogel met donc en exergue une question anthropologique fondamentale. La maîtrise des eaux fonde l'État. Mais comment naît cette irrigation, base des États, des empires et des aires civilisationnelles ? Le premier stade est celui de l'étang où vont s'abreuver les animaux domestiques. Le clan qui l'utilise doit en garder les abords, en ménager l'écosystème. Éventuellement creuser des chenaux pour irriguer des plantations. Aux États-Unis, Wittfogel compulse les études sur les Indiens Pueblo, Zuni et Hopi qui montrent très bien la Volkswerdung [le "devenir-peuple"] de ces ethnies améridiennes au départ d'une maîtrise des eaux de leur territoire. Ces études démontrent que des clans épars parviennent, à un certain moment de leur histoire, à maîtriser à leur échelle les eaux courantes et stagnantes, les sources et les nappes phréatiques de leur territoire, tout en gardant une dimension vernaculaire. 

Dans le bassin du Rio Grande del Norte, les clans s'associent, forment des tribus qui, ensemble, deviennent peuples. Ce devenir s'accompagne toujours d'un système de défense, de plus en plus élaboré, contre ceux qui veulent bouleverser l'ordre irrigateur, couper les approvisionnements ou en profiter indûment.

 

Travaux d'irrigation et corvée

 

La Chine, explique alors Wittfogel, a connu aux aurores de son histoire une évolution similaire à celle que les ethnologues ont pu observer chez les Amérindiens du bassin du Rio Grande del Norte. Au départ, la Chine présente une mosaïque éparse de tribus, de villages, de clans autonomes (elle y retombe parfois, comme dans les périodes où règnent, à l'échelon provincial, voire vernaculaire, les chefs de guerre, les warlords). L'unification des micro-entités chinoises se fera sous l'égide d'une élite technicienne qui va gérer les grands fleuves. Pour le premier Wittfogel libertaire, comme pour le dernier Wittfogel anti-communiste, l'avènement progressif de cette élite à des côtés négatifs, car elle implique la mobilisation par coercition de tous les bras disponibles pour les grands travaux de nature hydraulique. Dans les concentrations de masse, la promiscuité des ouvriers recrutés provoque des épidémies, comme la présence d'un ver qui ira jusqu'à affecter 90% de la population chinoise. Ce jugement négatif sur la mobilisation des forces de travail, Wittfogel le déduit de sa lecture d'un sociologue français du XIXe siècle, Julien Barois, spécialiste de l'histoire de la corvée. 

Pour le Wittfogel des années 20 et 30, qui accepte le communisme, cette mobilisation a des aspects positifs car elle permet le développement des sciences : l'astronomie, les mathématiques, l'architecture, la géographie (Yves Lacoste en parle dans ses travaux sur les premiers cartographes des armées impériales chinoises). Wittfogel étudie également les aspects mythologiques de cette maîtrise des eaux : les figures d'Osiris et d'Hapi en Égypte, divinités du Nil, que la figure de Ninurta en Mésopotamie et que la divinisation du Gange en Inde. En Europe, il y a abondance d'eau et les fleuves sont plus paisibles qu'en Chine, d'où les formes d'hydraulisme politique sont moins despotiques. La démocratie optimale s'installe toujours là où il y a abondance facile d'eau, comme en Suisse par exemple.

 

Civilisation chinoise, civilisation de grands travaux

 

Revenons à la corvée (et aux thèses de Julien Barois, approfondies par Wittfogel). La corvée est d'abord imposée pour les travaux d'irrigation, puis pour les barrages, ensuite pour les routes, les fortifications (Muraille de Chine), enfin pour les bâtiments de prestige (pyramides et zigourats). La Chine fait ainsi creuser ses premiers canaux à partir de 581 avant J.C. L'éclosion et le maintien de la civilisation chinoise antique dérive d'une maîtrise du Fleuve Jaune (Huang Ho) ou plutôt d'une lutte contre ses cruels caprices. Ce fleuve a tué des millions d'hommes et les récentes inondations en Chine ne sont qu'un épisode de plus dans l'histoire épouvantable de ses crues et décrues. 

Les études de Wittfogel sur la civilisation chinoise, civilisation de grands travaux, qui ont d'abord été hydrauliques, l'ont amené à poser la question : la Chine est-elle intrinsèquement despotique ou non ? La réponse de Wittfogel est mitigée, quoique le Wittfogel communiste des années 20 (qui ne critique pas encore le totalitarisme) a eu tendance à répondre "non", tandis que le Wittfogel anti-totalitaire, anti-nazi et anti-communiste répondrait plutôt "oui" et verrait en cette Chine "hydraulique" la matrice des systèmes politiques coercitifs ultérieurs. Dans sa pensée, la Chine oscille toutefois entre confucianisme et taoïsme. Le confucianisme implique une discipline sévère, tandis que le taoïsme (avec le Tao Te King de Lao Tseu), préconise aux gouvernants "d'être comme l'eau", souples et insinuants. Conclusion de Wittfogel, par la présence de ce taoïsme, la Chine se montre finalement moins centralisée, donc moins despotique, que l'Égypte ou les entités étatiques mésopotamiennes.

 

Les travaux de la "Tennessee Valley Authority"

 

Dans les années 30, où les simplifications militantes tenaient le haut du pavé, on aurait pu créer facilement une dichotomie propagandiste sur base des travaux de Wittfogel, en posant l'équation : sociétés hydrauliques = sociétés totalitaires tandis que les sociétés non hydrauliques auraient été par définition considérées comme démocratiques et libérales. Wittfogel constatera, peu après avoir débarqué aux États-Unis, destination de son exil, qu'un grand projet hydraulique était en train d'y être réalisé, sous l'égide de la Tennessee Valley Authority. Les États-Unis, champions de l'idéal démocratique de facture libérale, étaient eux aussi une puissance hydraulique. Jusqu'alors les États-Unis n'avaient été qu'une puissance incomplète. Ils étaient devenus "bi-océaniques" (avec façade sur l'Atlantique et le Pacifique) vers la moitié du XIXe siècle. La liaison transcontinentale par chemin de fer avait englouti des fortunes colossales pour un résultat mitigé. Avant la Première Guerre mondiale, les États-Unis étaient fortement endettés et tout laissait croire à leur déclin inéluctable. Après 1918, les États européens, surtout la France et l'Angleterre, étaient leurs débiteurs. Mais la nécessité s'imposait de mieux organiser le territoire américain : pour cela il fallait aménager le bassin du Mississipi. Une bonne partie des gains engrangés pendant la Première Guerre mondiale furent destinés au projet hydraulique de la Tennessee Valley Authority

Les années de 1920 à 1940 ont été pour les États-Unis deux décennies de grands travaux d'aménagement, où les principes du libéralisme démocratique pur ont été légèrement battus en brèche. Burnham parle d'une "ère des directeurs", où le décisionnisme des décideurs prend le pas sur les discussions parlementaires de l'ère libérale classique, tant en Europe, avec le fascisme et le national-socialisme, qu'en URSS, avec les planifications staliniennes, ou qu'aux États-Unis. Lawrence Dennis réclame, à la même époque, un isolationnisme continental, pan-américain, qui se donnerait pour but d'organiser rigoureusement le continent en suivant, pour ce faire, une logique autoritaire. Mais Dennis, contrairement à Roosevelt, veut une autarcie continentale sans la guerre, sans interventions hors de l'espace américain. Les opposants libéraux à Roosevelt stigmatisent le "césarisme rooseveltien", qui ne réussit que partiellement son projet de ré-aménagement complet du territoire, les traditions libérales classiques jouant le rôle de frein, alors qu'en Europe occidentale et en URSS, ces freins avaient été balayés, permettant un despotisme capable d'asseoir vite la modernité technique et industrielle, de changer d'échelle. Parce que les institutions libérales américaines sont plus solides et rendent impossible un despotisme absolu à la Staline ou une dictature à la Hitler, Roosevelt doit donc susciter une "injection de conjoncture", pour obtenir les fonds nécessaires à l'achèvement de cet ensemble de macro-projets. Raison pour laquelle il prépare très tôt les guerres contre l'Allemagne et le Japon. L'objectif intérieur de cette double guerre extérieure a donc été de financer l'irrigation définitive du Middle West et de l'Ouest.

 

L'irrigation nord-américaine fait des États-Unis le grenier à blé du monde

 

La démocratie américaine, selon les opposants à Roosevelt, est donc une démocratie déguisée, qui met au pas le Congrès et la Cour Suprême et jugule l'opposition populiste. Avec Roosevelt émerge la méga-machine, collusion entre le pouvoir et les grands trusts industriels, dénoncée par Lewis Mumford, puis, plus tard en Europe, par l'écologiste et dissident est-allemand Rudolf Bahro. 

Mais ces entorses au fonctionnement libéral traditionnel de la démocratie américaine a permis la politique des grands travaux, dont les États-Unis avaient besoin pour consolider leur base nationale, réquisit indispensable à leur politique mondialiste (disaient-ils du temps de Roosevelt), globaliste (disent-ils aujourd'hui). L'irrigation américaine, surtout dans le bassin du Mississippi, la construction de barrages dans l'Ouest, ont permis aux États-Unis d'être le grenier à blé de l'humanité et d'assurer ainsi leur domination sur l'Europe, l'ex-URSS (et, partant, la Russie actuelle) et l'Afrique, que guettent toujours d'atroces famines. Je rappelle souvent la parole d'Eagleburger : "Food is the best weapon in our arsenal" (L'alimentation est la meilleure arme de notre arsenal). Toutes les querelles euro-américaines autour des politiques agricoles dérivent d'une volonté américaine de conserver coûte que coûte le leadership en ce domaine et de limiter, autant que possible, l'autonomie alimentaire européenne. La guerre du soja, sans doute les crises de la vache folle, la querelle des pâtes, l'imposition de normes, la tentative de submerger l'Europe sous des flots d'immigrés qui mangent ses réserves, etc sont autant d'aspects de cette guerre euro-américaine qui a commencé avec Roosevelt, culminé avec la Seconde Guerre mondiale ! et qui est loin d'être terminée. 

Connaissant parfaitement la puissance que confère une bonne maîtrise des voies fluviales, les États-Unis  - que Carl Schmitt nommait les "retardateurs de l'histoire" -  cherchent à freiner, enrayer ou saboter la maîtrise chez les autres des voies fluviales. Nous avons assisté ainsi à une manipulation des milieux écologistes et "souverainistes" français, tendance sociale-démocrate ou néo-gaulliste, pour freiner la liaison entre les bassins du Rhin, du Rhône et du Danube. Nous avons ensuite assisté, impuissants, écervelés par les discours médiatiques qui ne sont que les échos de CNN, donc du Pentagone et de ses services de diversion, au bombardement des ponts du Danube à Belgrade et à Novi Sad, sous prétexte de punir un certain Milosevic. Jupiter rend aveugles et fous, ceux qu'il veut perdre.



Robert Steuckers, Nouvelles de Synergies Européennes n°48, 2000
(intervention à la VIIIe Université d'été de "Synergies Européennes", Gropello de Gavirate, été 2000).

Bibliographie :
 

  1. Gary L. Ulmen, The Science of Society. Toward an Understanding of the Life and Work of Karl August Wittfogel, Mouton Publishers, The Hague/Paris/New York, 1978. 
  2. Karl A. Wittfogel, Oriental Despotism. A Comparative Study of Total Power, Yale Univ. Press, 1957. En français : Le Despotisme oriental, étude comparative du pouvoir total, Minuit, 1964.
  3. Donald Worster, Water, Aridity and the Growth of the American West, introduction to Rivers of Empire : Water, Aridity and the Growth of the American West, Oxford Univ. Press, Oxford/New York, 1985 (p. 19-61).

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Libre opinion sur Wittfogel (l'œuvre ne se réduit pas à une interprétation rapide, en l'occurence les commentaires d'une série de documentaires sur la Chine du fleuve Jaune, mais la notion de "société hydraulique" nécessite certes une meilleure historicisation, ce que les études, not. dans le champ des études environnementales, prennent en compte) : "Ce discours [orientaliste européen] émergea pour la première fois dans les écrits de philosophes euro-centriques occidentaux aux XVIIIe et XIXe siècles, tels que Herder, Hegel et surtout Marx, qui développèrent le thème du despotisme oriental en partant du niveau philosophique pour aller vers une analyse plus historico-matérialiste, celle du mode de production asiatique. Dans notre siècle, il fut encore élaboré par K. A. Wittfogel dans son livre influent Oriental Despotism. A Comparative Study of Total Power (1957), dans lequel il se concentre sur le despotisme chinois du point de vue du déterminisme environnemental. Le cœur de l'argument de Wittfogel est que la montée de la civilisation chinoise s'est fondée sur le contrôle de l'approvisionnement en eau dans la grande plaine semi-aride de la Chine du Nord, eau provenant de la vallée du fleuve Jaune. Parce que l'eau n'était pas naturellement disponible au bon moment et au bon endroit, une autorité centrale devint nécessaire pour assurer sa distribution par la gestion d'un système de voies d'eau d'irrigation. Ceci entraîna le développement d'une bureaucratie centrale et d'un gouvernement despotique. Le problème de ce discours est qu'il traite la Chine (et d'autres civilisations anciennes) comme un corps homogène, malgré des variations régionales et la nature changeante du pouvoir de l'État au cours de sa longue histoire. En outre, ce discours considère les États orientaux comme arriérés et barbares en contraste symbolique avec les États qui s'auto-proclament avancés et démocratiques, et fournit des justifications morales et politiques à ces derniers pour réaliser leur expansion impérialiste au nom d'une mission illuministe. Même un géant intellectuel comme Marx, qui critiqua sans réserve l'impérialisme occidental à l'Ouest, avait un avis apparemment ambivalent sur l'invasion de la Chine par les puissances occidentales. En un sens large, c'est encore un exemple de ce que Edward Said appelle l'orientalisme. (...) Je suggère que ce doit être la notion de despotisme qui a séduit les intellectuels chinois dans le livre de Wittfogel. La macro-étude de Wittfogel offre une vue d'ensemble simpliste, mais puissante, de l'histoire longue et compliquée de la Chine. Elle paraissait faite sur mesure pour l'ambiance et le contexte socio-politiques des intellectuels chinois dans les années 1980." Revue Alliage n°24-25, 1996.

Un enjeu majeur du XXIe siècle : "La maîtrise de l'eau a souvent été le point de départ du politique. Dans son ouvrage célèbre, Le Despotisme oriental. Une étude comparative du pouvoir total, K. A. Wittfogel montre que la naissance des grands États et des Empires a été, de manière fréquente, une motivation hydraulique. Là où l'écoulement des eaux est irrégulier, où les fleuves sont dangereux parce qu'instables (Chine, Mésopotamie, Égypte), s'installe, par nécessité, un régime despotique. Par contre, quand il y a abondance d'eau, comme en Europe, où les fleuves sont plus paisibles, la démocratie s'établit plus aisément. Fluvialité, organisation politique et prospérité semblent bien en interaction. Déjà, l'historien romain Strabon le notait au sujet de la Gaule. Beaucoup plus tard, en 1928, le géopolitologue allemand Ernst Obst montrait que les dispositifs fluviaux de la France et de la Russie avaient été bien plus favorables à l'unité de ces deux États que ne l'avait été celui de l'Allemagne. On peut montrer aussi que, comme dans la Chine antique, la politique des canaux a été un instrument essentiel de l'intégration territoriale sous la monarchie française. Aujourd'hui, où l'on s'alarme de la raréfaction de l'eau potable dans le monde, la ressource aquifère est de plus en plus présentée comme l'enjeu de futurs conflits. Toutefois, à l'échelle des grands bassins fluviaux, des coopérations internationales se précisent ou se mettent en place, en particulier quand les aménagements sont délibérément conçus dans une politique d'intégration régionale (projet Hidrovia dans le Mercosur). Ou quand tout en favorisant cette dernière, ils correspondent à des projets de développement durable, en associant plusieurs objectifs : navigation, production d'électricité, lutte contre les inondations, irrigation, protection de l'envionnement. Ce qui, d'ailleurs, ne va pas toujours de soi et provoque des débats intenses." G. Dussouy, Eau et espace politique.

À noter : Karl Wittfogel, qui n’appréciait pas la préface de l'édition française (1964) de son livre par Pierre Vidal-Naquet, demanda que l’édition soit mise au pilon... Elle est reproduite, accompagnée de quelques explications, dans P. Vidal-Naquet, La démocratie grecque vue d’ailleurs (Flam., 1990). La catégorie de "despotisme oriental" y est jugée comme trop extensive.

14.06.2007

SORCELLERIE


Sorcieres et sorcelleries : une question ouverte


Witch

Parler aujourd'hui des sorcières peut paraître curieux, sinon inutile. Mais un examen plus attentif du problème - car il s'agit véritablement d'un problème - nous révèle que la question de l'essence et de la signification de la sorcellerie est toujours une question entièrement ouverte. Une nouvelle prise en considération peut nous aider à mieux comprendre certains mécanismes et certaines situations d'aujourd'hui.

Si l'on nous dit que la sorcellerie implique un rapport de l'homme au sacré, alors nous assistons aujourd'hui à une recherche du sacré, mais une recherche désespérée voire distordue du sacré chez l'homme : en effet, sectes et cénacles prolifèrent, se disant parfois carrément satanistes. Prospèrent également prophètes, prédicateurs et voyants qui accumulent les rites et compilent les traditions, qu'ils revoient et corrigent de façons variées.

En somme, puisque le sacré est une exigence inconturnable chez l'homme - nous oserions même dire qu'elle est une "fonction" de l'homme - si la raison le chasse par la porte, il reviendra par la fenêtre de l'inconscient. Mais ce retour, il le fera en mauvais état, à la dérobée, si bien qu'il sera méconnaissable : c'est alors qu'interviennent sans retard tous ceux qui veulent l'exploiter, le tordre et le retordre à leur bon usage (1).

Points de vue
Mais revenons aux sorcières : les approches modernes du problème sont multiples, mais toujours réductrices et jamais exhaustives. Parmi les principales approches, nous pouvons distinguer :
  • a) une approche idéologico-économique (Jules Michelet),
  • b) une approche psychologique (Aldous Huxley),
  • c) une approche historique (Robert Mandrou),
  • d) une approche anthropologique (Margaret Murray, Hugh Trevor-Roper),
  • e) une approche sociologique (Piero Camporesi),
  • f) une approche politologique (Giorgio Galli).

    Passons-les brièvement en revue.

A. L'approche idéologico-économique :
L'historien français Jules Michelet (1798-1874) nous offre une interprétation véritablement humaniste du phénomène, en adéquation avec ses idées libérales et anti-cléricales qui ne l'ont pourtant jamais empêché de développer une vision de la vie et de l'histoire compénétrée d'une religiosité quasi mystique. Dans son très célèbre La sorcière (1862), Michelet reste fidèle à son rejet de tout déterminisme et à son principe "de la force vive de l'humanité qui se crée" : il examine la sorcellerie à la lumière des profondes mutations sociales qui travaillent l'Europe à l'époque du féodalisme et, plus tard, après la Réforme, il repère la sorcière potentielle chez la femme paysanne d'abord, puis chez la femme du peuple, qui s'oppose d'une certaine façon aux castes sociales plus élevées. Au XVIe siècle, quand s'écroulent les autorités spirituelles (le Grand Schisme) et temporelles (la Révolution anglaise), l'union entre les humbles et les déshérités se mue en un pacte de révolte, articulé sur deux plans : sur le plan terrestre, c'est la jacquerie contre les seigneurs ; sur le plan céleste, c'est le sabbat contre Dieu (2). Il nous faut souligner un autre mérite de Michelet : celui d'avoir repéré dans le mouvement sorcier (3) l'importance de la médecine alternative, cherchant à contester le savoir officiel. Cette médecine alternative est une composante importante de la culture sorcière.

B. L'approche psychologique :


L'écrivain anglais Aldous Huxley (1894-1963) affronte un épisode particulier de l'histoire de la sorcellerie, celui des possédés de Loudun (dont s'était également préoccupé Michelet). Dans son essai Les diables de Loudun (dont le régisseur Ken Russell a tiré le film qui fit scandale - Les Diables - et fut interprété par Vanessa Redgrave et Oliver Reed), Huxley évoque l'un des événéments les plus célèbres dans l'histoire des "possessions démoniaques" : le cas des sœurs ursulines de Loudun, dans la première moitié du XVIIIe siècle. L'affaire s'est terminée tragiquement - ce qui était prévisible - en 1634 quand le "prêtre-sorcier" Urbain Grandier a été torturé puis condamné au bûcher. L'interprétation de Huxley s'oriente dans le sens de la psychologie sexuelle tout en restant dans l'orbite du matérialisme des Lumières, idéologie certes suggestive mais limitée. En effet, Huxley dit que "la sexualité élémentaire, au niveau où on en jouit pour elle-même et où on la détache de l'amour, fut un jour une déesse, que l'on n'adorait pas seulement comme le principe de la fécondité, mais comme une manifestation de la diversité radicale, immanente en tout être humain. En théorie, la sexualité élémentaire a cessé d'être une déesse depuis longtemps. Mais en pratique, elle peut encore se vanter d'avoir une armée innombrable de sectataires" (4).

C. L'approche historique :


Un autre grand historien français, Robert Mandrou, dont la formation est marquée profondément par l'idéologie des Lumières, s'est borné à reconstruire avec précision le phénomène, sur la seule base de documents officiels en sa possession. Evidemment, cela ne l'a pas aidé à connaître le mouvement sorcier de l'intérieur, ni surtout à dépasser les barrières qu'avait érigées la culture officielle autour de la véritable signification de ce phénomène religieux en Europe. (A propos des Lumières, nous aurons l'occasion de revenir sur les rapports particuliers entre ce courant de pensée et la sorcellerie).

D. L'approche anthropologique :


Les anthropologues américains Margaret Murray et Hugh Trevor-Roper nous offrent deux interprétations du problème très différentes : selon M. Murray, les manifestations de la sorcellerie ne sont pas autre chose que des survivances, certes mutilées et vidées de leur signification, de l'antique culte de Diane (et d'autres divinités analogues ou superposées sur son culte). Comme le dit Galli, "l'argument central de l'œuvre de M. Murray est de dire que la société chrétienne des élites coexistait avec la survivance, au niveau populaire, de traditions et de cultes préchrétiens, dont certains étaient d'origine très ancienne (...). M. Murray a défini comme 'culte de Diane' ce qu'elle nous présentait comme la religion des sorcières (qui adoraient le 'dieu cornu'). Elle a ensuite défini comme 'cavalcade de Diane' le galop des sorcières dans les airs, auquel se réfère le premier document important qui dénonce la sorcellerie, c'est-à-dire le Canon episcopi"(5).

Selon Trevor-Roper, au contraire, les sorcières ont hérité en pratique du rôle fondamental du "bouc émissaire", auquel aucune communauté d'appartenance ne peut renoncer. Le bouc émissaire a un rôle d'ordre fonctionnel pour assurer le maintien de l'ordre constitué (comme nous allons le voir plus loin). Cette thèse avait déjà été énoncée par Voltaire, elle s'est généralisée après 1945, "à la suite sans doute d'une comparaison possible avec une autre grande persécution récente, celle des Juifs par le nazisme" (6). Il faut retenir le conclusion à laquelle arrive Trevor-Roper, pour qui la nouvelle culture dominante, rationaliste et scientifique, a eu un tel impact qu'elle a modifié radicalement l'attitude de l'homme face à la nature ainsi que ses rapports avec elle. Trevor-Roper observe également que "les grandes chasses aux sorcières en Europe ont eu leurs principaux foyers dans les Alpes et dans les zones de collines avoisinantes, dans le Jura et dans les Vosges, dans les Pyrénées et dans les territoires à cheval sur l'Espagne et la France. Ensuite : la Suisse, la Franche-Comté, la Savoie, l'Alsace, la Lorraine, la Valteline, le Tyrol, la Bavière, les évêchés de l'Italie du Nord, le Béarn, la Navarre et la Catalogne" (7). Pratiquement toutes les aires géographiques citées par Trevor-Roper furent le berceau ou le refuge d'hérésies et de révoltes paysannes : nous venons aussi de le signaler dans notre paragraphe consacré à l'approche de la sorcellerie chez Michelet (cf. plus haut). Michelet soulignait les rapports étroits unissant ces phénomènes.

 

E. L'approche sociologique :


L'Italien Piero Camporesi, sociologue spécialisé dans les problèmes de l'alimentation, a avancé l'hypothèse suivante, réductrice mais intéressante : il nous explique que la sorcellerie, le paranormal et les visions fantastiques pourraient bien être le résultats d'une alimentation insuffisante et déséquilibrée, pauvres en éléments nutritifs mais très riche en excitants et en hallucinogènes tels les champignons, par exemple, que l'on a toujours considéré comme étant la "viande du pauvre". On sait aussi que l'ingestion de champignons, même parfaitement comestibles et inoffensifs, même en des quantités peu importantes, provoque immanquablement des sommeils agités et des rêves bizarres. La thèse d'une intoxication de ce type  �qui n'est pas originale ni exclusive dans le chef de Camporesi�  serait corroborée par les dépositions faites au cours des procès de sorcellerie, qui mentionnent des onguents et des potions à base de belladonne et de jusquiame, toutes deux des stupéfiants naturels. À cet argument, Carlo Ginzburg, spécialiste italien renommé d'anthropologie et de folklore, oppose une certaine réserve : "les démonisées de Salem, comme on l'a déjà dit en avançant des arguments faibles, auraient été en réalité victimes d'une intoxication par du seigle ergoté" (8).

 

F. L'approche politologique :


L'Italien Giorgio Galli, célèbre politologue et spécialiste des opinions politiques, dans Occidente misterioso. Baccanti, gnostici, streghe : i vinti della storia e la lora eredità (9), suggère que la sorcellerie a été persécutée parce qu'elle constituait une source de menaces pour l'ordre établi, car elle chariait des éléments érotico-libertaires capables de porter de graves préjudices à la société européenne, civilisée et christianisée. Galli va plus loin : la tragédie de l'extermination des sorcières "est à l'origine de la démocratie représentative. Comme il n'y a pas eu de rébellion des sorcières dans l'empire russe (...), il nous est possible d'avancer une hypothèse. Celle-ci : il n'y a pas eu de rapport défi-réponse en Russie (rébellion des sorcières => saut qualitatif de la culture rationaliste ; explosion des tensions => contrôle des tensions par le biais de la représentation), c'est pourquoi il n'y a pas eu de développement d'une culture politique en Russie conduisant à l'éclosion d'institutions démocratiques-représentatives" (10).

Brian P. Levack mérite une mention spéciale, parce que, dans son excellent ouvrage The Witchhunt in Early Modern Europe (1987), "il cherche à expliquer pourquoi la grande chasse aux sorcières a eu lieu en Europe. Ensuite il nous explique pourquoi elle a atteint son apogée vers la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe, pourquoi elle fut cruelle dans certains pays plutôt que dans d'autres et, enfin, pourquoi le phénomène s'est épuisé (...) La chasse aux sorcières en Europe n'a pas été un phénomène historique unique mais la résultante de milliers de procès singuliers qui ont été organisés pendant plus de 300 ans, de l'Écosse à la Transylvanie et de l'Espagne à la Finlande (...) et qui trouvent leur origine dans diverses circonstances historiques, lesquelles reflètent également des croyances sorcières, particulières aux différentes régions du continent (...). La chasse aux sorcières fut une entreprise extrêmement complexe (...) qui implique autant les classes cultivées que les gens du commun. Pendant un temps, elle fut le reflet et des idées populaires et des idées des élites en matière de sorcellerie. Elle a des dimensions tant religieuses que sociales et a été conditionnée par une variété de facteurs politiques et juridiques. On ne sera pas surpris, de ce fait, que les explications univoques du phénomène ont été singulièrement non convainquantes, sinon entièrement fausses" (préface à l'édition italienne de l'ouvrage cité, pp. VII-VIII).

 

Une vision globale

 

Toutes ces interprétations se valent, ont une valeur équivalente, ont été étayées par des observations et des études attentives et qualifiées. Mais, bien qu'elles soient différentes les unes des autres, elles ont toutes une chose en commun : elles pèchent par réductionnisme et tentent de réduire l'ampleur d'une réalité pourtant si vaste et si complexe : car telle fut la sorcellerie dans l'Europe du moyen-âge et de l'ère moderne. À nos yeux, pourtant, cette sorcellerie n'est qu'une des facettes possibles d'une prisme qui reste entièrement à définir.

Nous allons d'abord chercher à voir comment chacune des hypothèses, avancées ci-dessus, pourrait être lue dans un cadre plus général : celui des rapports entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel, entre Cité des hommes et Cité de Dieu (11).

Comme nous pouvons le noter, jusqu'au XIVe siècle, c'est-à-dire jusqu'à la naissance des États nationaux et au déclin de cette instance européenne qu'était le Saint-Empire romain de la Nation Germanique, il n'y avait apparemment pas de fractures insolubles entre l'État et l'Église : mis à part l'épisode de la querelle des investitures (12), qui a certes été très grave, le tissu social de l'époque est encore suffisamment élastique pour absorber les inévitables contre-coups provoqués par l'affrontement entre les deux grands pouvoirs complémentaires que se partageaient le sort des peuples.

Ensuite, en plein XIVe siècle, une série de blocages s'instaurent. Déjà en 1301, le curialiste Egidio Romano, philosophe et théologien, publie son Traité sur le pouvoir de l'Église, et y soutient la suprématie du Pape sur les Princes. En 1302, le Pape Boniface VIII proclame la suprématie de la papauté sur les pouvoirs temporels, en proclamant la Bulle Unam Sanctam. En 1303, le Roi de France Philippe le Bel répond par l'outrage d'Anagni, à la suite duquel meurt Boniface VIII. Benoît XI lui succède pendant une brève période, mais meurt opportunément en 1304. Immédiatement après son décès, la papauté revient à l'archevêque de Bordeaux, persona grata auprès de la monarchie française. Il reste en France, même après avoir accédé à la dignité pontificale. Après lui, c'est au tour de Clément V, pur Français, qui, homme pratique, ne déménage pas à Rome et installe à Avignon le siège de la Papauté. Commence alors la dite " captivité avignonaise" qui durera jusqu'en 1377 (à l'exception d'une brève parenthèse entre 1362 et 1370, sous Urbain V). Désormais, l'autorité impériale est remise en question et, en 1314, deux empereurs sont élus simultanément : Louis le Bavarois et Frédéric d'Augsbourg, qui s'affrontent pendant huit années. Avec forces excommunications et dépositions réciproques, le Pape et l'Empereur continuent à s'affronter, jusqu'en 1378, où un anti-Pape français (Clément VII) est élu et s'oppose au pontife légitime Urbain VI. Le Grand Schisme d'Occident a commencé.

 

L'ennemi objectif

 

Le Grand Schisme d'Occident est une période calamiteuse pour la papauté : l'autorité du vicaire du Christ sur la Terre est lourdement remise en question ; plus personne ne prend réellement au sérieux ses menaces d'excommunication ou ses excommunications effectives. Les tensions sociales s'exacerbent au point que les populations se préoccupent davantage de la misère matérielle en ce monde que de la spiritualité de l'autre monde. Les rois et les empereurs préfèrent s'affronter pour des questions de pouvoir plutôt que pour des règles de foi. L'édifice catholique est en péril : il faudra attendre 1417 pour que s'amorcent les premières tentatives de régler le Grand Schisme. Cette année-là s'achève le Concile de Constance, qui obtient deux résultats : l'élection de Martin V et la proclamation de la lutte contre les hérésies. Ce n'est pas un hasard.

Retournons au XIIIe siècle : les premières années de cette époque sont riches en préoccupations pour Innocent III (13), obligé de combattre de nombreux ennemis, à l'intérieur et à l'extérieur de l'Église romaine. Le Saint-Sépulcre est encore aux mains des "Infidèles" et, en 1202, le Pape appelle à une nouvelle croisade (la quatrième) pour en finir avec ces incertitudes en terre de Palestine. Pendant ce temps, en Germanie, le Gibelin Philippe de Souabe et le Guelfe Othon de Brunswick se disputent le trône. Mais en 1208, le Souabe est assassiné et le Guelfe devient Empereur. Le premier geste posé par le nouveau souverain, en 1209, est un désastre : par le Pacte de Spire (Speyer), Othon IV ose revendiquer des droits sur tous les territoires de la Papauté et sur la Sicile. Au même moment, en Ombrie, un prêtre encore inconnu, un certain François, natif d'Assise, donne à un groupe de ses disciples les premières règles de son Ordre ; en France, les Albigeois osent défier le pouvoir de Rome. Mais Innocent III ne se laisse pas démonter : il s'informe sur ce François, qui semble être sur la voie de l'hérésie, et, pour ne laisser aucune équivoque, ordonne le lancement d'une croisade contre les hérétiques de France. En 1210, il excommunie Othon et lui oppose son pupille Frédéric de Souabe (le futur Empereur Frédéric II), déjà Roi de Sicile. Le Pape reçoit ensuite François d'Assise et accepte verbalement les règles franciscaines. En 1215, il convoque le Concile du Latran IV, où il condamne officiellement les Cathares et les Vaudois (14). Il meurt en 1216.

Le bras de fer entre l'Église de Rome et les "hérétiques" continue jusqu'en 1229, quand le Roi de France Louis IX (Saint-Louis), par le Traité de Meaux/Paris, au cours d'une cérémonie solenelle le jeudi saint 12 avril, oblige le Comte Raymond de Toulouse à faire pénitence publiquement, sanctionnant de la sorte la reddition inconditionnelle des "hérétiques" et la victoire de Rome et de la France, sa "fille privilégiée". Les Cathares résistent encore dans les campagnes pendant quelques années. En 1231, le Pape Grégoire IX institue l'Inquisition et la confie aux Ordres mendiants, en particulier aux Dominicains. En 1232, l'Inquisition dispose de tribunaux spéciaux.

L'année suivante, en 1233, Grégoire IX édicte la première bulle de l'histoire contre les sorcières, la Vox in Roma. En 1254, les tribunaux spéciaux de l'Inquisition reçoivent l'autorisation de faire usage de la torture au cours des interrogatoires. En 1307, l'Inquisition ordonne la capture, la torture et l'envoi au bûcher de l'hérétique Fra Dolcino ; avec lui, meurent tous ses disciples et sa compagne, Margherita de Trente. À la même époque, l'Église commence à s'intéresser un peu trop aux Templiers : en 1311, depuis Avignon, le Pape Clément V convoque le Concile de Vienne qui se penche explicitement sur le problème de l'Ordre guerrier et se conclut par sa dissolution. Il est accusé d'hérésie. L'immense patrimoine des Templiers finit dans les caisses vides de la Couronne française. Quelques années plus tard, en 1326, toujours depuis Avignon, Jean XXII lance une bulle contre la sorcellerie, la bulle dite Super illius specula". "C'est justement lui qui a lancé cette bulle, alors qu'il s'intéressait lui-même aux pratiques magiques, après avoir choisi le nom du premier pape mort assassiné (Jean VIII, 882) et du premier pape élu à l'âge de dix-huit ans et dont la vie était si dissolue qu'elle s'est terminée pendant qu'il faisait l'amour (Jean XII, 964)" (15). Cette bulle de Jean XXII prouve que l'Église se préoccupait et s'inquiétait de la vitalité d'une culture alternative, différente, de celle, officielle, de l'Église.

Si nous comparons les événements et les dates, il apparait évident qu'entre le XIIIe et le XIVe siècles, l'Église de Rome, apparemment monolithique, dressée comme une tour si solide qu'elle semble ne jamais devoir crouler, est en réalité travaillée par les prodromes de la grande crise qui explosera avec le Concile de Trente : la puissance temporelle de l'Église croît mais n'est pas étayée par ailleurs par une croissance équivalente d'adhésions spirituelles. Les féroces répressions qu'organise l'Église ne sont pas des preuves de sa force, loin s'en faut, mais, au contraire, des preuves de sa faiblesse profonde : elle additionne les réprouvés (Templiers, sorcières, hérétiques) et les jette tous dans le même chaudron, tant les masses sont crédules et naïves. Celles-ci sont appelées à exécrer publiquement ces réprouvés, à alimenter le feu des bûchers et a accepter les nouveaux instruments du pouvoir.

En termes moins poétiques mais plus sociologiques, c'est l'époque où l'institution catholique se sert des déviances minoritaires pour obtenir deux résultats très importants pour elle, permettant sa propre survie et sa propre expansion : renforcer sa cohésion interne en agitant le mirage d'un unique grand ennemi extérieur - Satan et ses adeptes - et démonter sa propre et terrible puissance, pour intimider tous ceux qui seraient éventuellement mal intentionnés à son égard.

 

Questions et réponses (possibles)

 

Cette stratégie a porté ses fruits. Il nous reste à poser quelques questions, quatre en particuler, qui à notre avis sont pertinentes et sont fortement liées entre elles, contrairement à ce qu'une lecture trop superficielle pourrait le faire accroire :

  1. Pourquoi la sorcellerie a-t-elle été un phénomène féminin pour une très large part ?
  2. Pourquoi les sorcières ont-elles toujours été mises en relation avec le monde de la nature et avec les animaux ?
  3. Pourquoi, pratiquement partout où elle s'est manifestée, la sorcellerie s'est-elle superposée aux hérésies pour finir par coïncider avec elles ?
  4. Quel fut le rôle de la pensée des Lumières dans la chasse aux sorcières ?


Naturellement, nous n'avons pas la prétention, ici, de donner des réponses complètes et exhaustives : nous voulons jeter le ferment du doute dans les esprits afin qu'ils se mettent à réviser le phénomène tout entier de la sorcellerie.

 

1/2 : Sorcellerie, féminité, nature et animaux.

 

Dans cet exposé, nous joignons les deux premières questions en une seule parce qu'elles sont connexes. Ce que nous allons démontrer. Comme nous l'avions déjà noté, les mouvements féministes se sont déjà prononcés avec une dureté extrême et des accents déconcertants sur la "féminité" de la sorcellerie (16). Ces mouvements féministes ont vu dans la chasse aux sorcières une n-ième manifestation de la prévarication masculine millénaire.

L'interprétation féministe du phénomène est juste sur un fait : les statistiques récentes, englobant tous les pays européens, indiquent "que sur le total des personnes jugées (environ 100.000), les femmes sont près de 83%". La dénonciation machiste des sorcières la plus célèbre est le Malleus maleficarum (Le Marteau des sorcières, rédigé par deux dominicains allemands, Heinrich Institor et Jacob Sprenger en 1486, ndlr) qui fut imprimé quatorze fois de suite jusqu'en 1521, puis quinze fois de 1521 à 1576, en utilisant bien dans son titre la forme féminine de maleficarum et non la forme masculine de maleficorum (17). Il nous reste à comprendre pourquoi les rapports entre les sexes, à un certain point de l'histoire de l'humanité, étaient devenus si conflictuels, aussi radicaux et évidents.

Première chose à noter : dans les cultures non chrétiennes, il n'y a pas de dichotomie comme bien/homme - mal/femme, du moins sous une forme aussi nette et irréductible. Nous pensons, en termes actuels, aux diverses cultures que nous ont révélées les ethnologues, où apparaît et se profile très nettement la figure exclusivement masculine du trickster, c'est-à-dire du filou et du traître (en un certain sens, c'est aussi le rôle que joue Loki dans la mythologie germanique). Enfin, pour ne citer que des exemples classiques, songeons aux innombrables divinités féminines qui animent les religions préchrétiennes d'un bout à l'autre de l'Eurasie. En somme, cette vision manichéienne des sexes, de leur non-complémentarité et de leur opposition irréductible semble dériver en droite ligne de la Weltanschauung judéo-chrétienne. Nous savions que le christianisme des origines (18), à la suite du message personnel de Jésus (la bonne Samaritaine, Marie-Madeleine qui s'amende, la femme adultère sauvée de la lapidation, etc.), réserve aux femmes une position tout à fait respectable, du moins jusqu'à la révision opérée par Saül de Tarse (Saint-Paul) (19). Cette révision s'est révélée par la suite plus fondamentale dans les développements futurs que le prédication solitaire et courageuse de Jésus en terre de Palestine.

Avec Saül de Tarse, au contraire, la femme cesse d'exister en tant que telle : dans les écrits de cet apôtre, apparaissent certes des épouses, des filles, des veuves, mais toutes sont définies par rapport à l'homme. Ce n'est que dans la Première Epitre à Timothée qu'apparaît un paragraphe dédié au "comportement des femmes" (2, 9-15) : elles doivent "être vêtues avec dignité, parées avec modestie et pudeur", et elles doivent écouter "l'instruction [religieuse] en silence, pleinement soumises" ; ensuite, les femmes ne sont pas autorisées "à enseigner et à donner des lois à l'homme", mais rester en paix. Dans la tradition judéo-chrétienne, c'est "Adam qui a été façonné le premier par Dieu et puis seulement Eve ; ce ne fut pas Adam qui fut séduit, mais ce fut la femme qui, séduite, se rendit coupable de la transgression. Toutefois la femme sera sauvée par l'épreuve de la maternité, ensuite elle persévèrera par la foi, la charité et la sainteté, dans la discrétion". On voit très nettement se profiler l'unique et seul péché originel de la femme : avoir souillé, pour avoir succombé à la tentation de Satan, l'âme immortelle de l'homme. Ce péché est pratiquement impossible à expier (sinon par le truchement d'une maternité si possible difficile et douloureuse). Il est detiné à devenir une ineffaçable marque d'infâmie, pour les siècles des siècles et pour toutes les générations à venir. Les Pères de l'Église (et nous rappellerons surtout les écrits d'Augustin d'Hippone) n'ont eu de cesse de stigmatiser la femme et ses fautes avec une férocité qui trouvera une application concrète lors des interrogatoires zélés des inquisiteurs (20).

La maternité comme voie de salut est donc la seule issue qui restait à la femme. Ce n'est donc pas un hasard si l'Occident christianisé n'a reconnu que deux voies de réalisation pour la femme : être mère ou être nonne. Mais attention : être mère, oui, mais seulement dans les liens bénis du mariage ; si tel n'était pas le cas, la femme était montrée du doigt, anathémisée pour son "dévergondage". De plus, il fallait être mère dans la douleur, avec humiliation, en niant complètement sa propre féminité : nous avons affaire là à un processus d'exclusion qui marque encore profondément de larges segments de la mentalité féminine.

Ce n'est pas un hasard non plus si l'iconographie traditionnelle représentant des sorcières leur donne une typologie bien distincte : ce sont de vieilles femmes ou des furies, toujours stériles et non plus mères, d'une part (21), d'autre part, la jeune fille en fleurs, belle parce que jeune et riche de potentialités inquiétantes parce qu'elle n'est pas encore mère (22). Naturellement la Sainte-Inquisition n'a pas fait dans le subtil et s'est penchée sur les cas de femmes de tous âges : à Salem, une enfant de quatre ans est jetée en prison (23) et, en 1585, deux villages des environs de Trèves finissent par ne plus compter chacun qu'un seul habitant de sexe féminin : toutes les autres femmes ont été emprisonnées ou jugées pour sorcellerie (24).

Revenons au christianisme des origines, plus exactement au paulinisme. Pourquoi un tel acharnement à l'encontre du sexe faible ? L'Ancien Testament ne fourmille-t-il pas de figures héroïques féminines et de femmes présentées sous un jour très positif ? Très probablement, l'énorme importance attribuée par les religions préchrétiennes aux cultes féminins peut nous fournir une clef de lecture : la survivance intacte et massive de ces cultes dans les zones rurales - c'est-à-dire païennes dans le sens où païen a d'abord signifié paysan [paganus en latin : campagnard] - et l'équation évidente "femme = fécondité", expliquent pourquoi l'Église s'est préoccupée profondément de cette force du sexe féminin : justement, du fait que que cette religiosité païenne, tellurique et féminisante conservait intacts des liens avec le passé, la nouvelle religion d'inspiration paulinienne devait l'éliminer à tout prix (25).

Passons aux liens qui unissent la femme et la nature. Ce n'est un mystère pour personne que la femme est constitutionnellement plus proche de la nature que l'homme : la femme est elle-même nature, dans le bien comme dans le mal. Depuis toujours, la femme s'occupent des malades et des faibles, elle participe aux mystères de la vie et de la mort, elle connait les plantes et les animaux : "L'antique identité de la nature comme mère nourricière lie l'histoire des femmes à l'histoire de l'environnement et des changements écologiques. Le terre féminine est centrale dans la cosmologie organique, battue en brèche par la révolution scientifique et par l'avènement d'une culture orientée sur le marché, qui sont à l'origine de l'Europe moderne" (26).

Le rôle de la femme est inaliénable et ne peut se substituer à l'histoire de l'homme, de l'humanité au quotidien : "La magie des humbles fonctions féminines est l'art féminin d'apprendre par analogie les choses qui ne peuvent se comprendre et de les rendres aptes à la vie. Ces magies se révèlent par les transformations physiologiques qui, dues aux menstruations qui forment, et en partie transforment : elles sont perçues commet de secrètes initiations féminines. Ensuite, elles se manifestent sous forme de fonctions ou d'obligations maternelles, comme faire le ménage, faire sa toilette, nourrir la famille, toutes activités que l'on symbolise par des rythmes et des représentations végétales (le cycle agraire annuel est à la base du mythe de la vierge et de l'enfant divin qui nait, meurt et ressuscite au cours de l'année). En fin de compte, il existe un rythme européen tout à la fois agricole et festif qui constitue la trame profonde de cette culture, qui est à l'origine exclusivement paysanne (...). Tout comme leurs collègues du passé, les érudits modernes ont oublié les femmes. Heureusement, les déesses, les fées, les mères locales, placées sur un trône ou classées sous les rubriques "religion" ou "superstition", ne cessent d'être citées. Elles m'ont permis de retrouve une forme féminine archétypale : la vierge mère, déesse de la végétation et de la fécondité" (27).

Et, paradoxalement, c'est justement ce précieux courant de magie du savoir et du faire qui est devenu fardeau au cours des siècles au lieu de rester un bagage. Et cela s'observe tant sur le plan culturel que sur le plan social ; les catégories mentales judéo-chrétiennes laissent un signe indélébile :

"La nature comme désolation, comme élément important dans la tradition hébraïque-chrétienne, était un élément central dans les interprétations vétéro-testamentaires où le désert est le paysage archétypal (...) L'expulsion hors du paradis terrestre vers un paysage incultivable et désolé fait l'équation entre le désert et le mal, introduit dans le monde quand Eve a cédé à la tentation du serpent (...). Par contraste avec la tradition grecque, qui tend à souligner la bienveillance de la nature, la tradition hébraïque voit celle-ci comme un espace qui doit être vaincu et soumis" (28).

Avec la pénétration de plus en plus profonde de la mentalité chrétienne dans le tissu social européen, au début de l'ère moderne, on a vu émerger et s'affirmer l'image d'une nature comme "espace désordonné et chaotique qu'il faut soumettre et contrôler (...) ; la nature sauvage est incontrôlable et a été associée à la femme. Tant l'image de la nature que celle de la femme possèdent deux faces distinctes. Le nymphe vierge offre la paix et la sérénité, la terre-mère offre la nourriture et la fertilité, mais la nature apporte aussi des épidémies, des putréfactions et des tempêtes. De la même façon, la femme sera soit vierge soit sorcière (...). La sorcière, symbole de la violence de la nature, suscite des tempêtes, cause des maladies, détruit les récoltes, empêche la procréation et tue les enfants en bas âge. Ensuite, la femme est désordonnée, comme la nature est chaotique, donc elle doit être soumise et contrôlée. Parallèlement, le vieil ordre organique dela nature dans le cosmos, dans la société et dans l'intériorité du moi a cédé symboliquement le pas à un désordre provoqué par les découvertes de la 'nouvelle science', par les bouleversements sociaux de la Réforme et par le déchaînement des passions animales et sexuelles des gens. Dans chacun de ces trois domaines, le symbolisme et les activités féminines sont significatifs" (29).

Le cadre est pratiquement complet : pour ce qui concerne la familiarité des sorcières avec le diable et les animaux, rappelons que le terme strega (sorcière en italien) dérive du grec stix (génitif : strigós ;  accusatif, striga ; latin, stix), qui, à son tour, dérive d'une racine-onomatopée indo-européenne *streig,  que l'on retrouve par exemple dans le verbe latin stridere : ce terme indique, tant en grec qu'en latin, le cri des oiseaux nocturnes et des rapaces en général. Ajoutons que l'animal sacré de Pallas Athéna est la chouette, assimilée à tous les rapaces nocturnes et porteuse de valeurs négatives, dès le déclin du paganisme antique. Il faut se rappeler que toutes les religions pré-chrétiennes connaissaient des animaux totémiques. Le panthéon de l'Europe germanique n'échappe pas à la règle. Il a été le plus durement frappé par la christianisation forcée au cours du VIIIe siècle. Dans ce panthéon, la déesse Freya se déplace dans un char tiré par des chats. Or le chat, considéré comme l'animal par excellence des sorcières, fut pour cette raison victime pendant des siècles de persécutions odieuses et féroces.

En ultime instance, rappelons en quelques mots que la position officielle de l'Église face au Diable est la suivante : Satan table sur l'aspect animal de l'homme (pour cette raison, il se manifeste à l'homme sous la forme d'animaux) (30). Le cercle est bouclé.

3) Nous avons vu que les faits et les condamnations relatifs aux diverses hérésies et à la sorcellerie se répètent régulièrement dans les mêmes moments et les mêmes lieux. Pour être précis, ce n'est pas, objectivement parlant, les hérésies et la sorcellerie qui se superposent et se confondent : ce sont au contraire les accusations qui s'entremêlent et surtout les rapports qu'en donne l'Église. Ainsi, l'Église assimile volontiers hérésie et sorcellerie, de façon telle qu'il n'a plus été possible de les distinguer : pour conditionner la population à vouloir anéantir les sorcières, on accuse celles-ci d'être des hérétiques et, pour obtenir l'élimination des hérésies, on accuse les hérétiques de commerce avec Satan et de pratiques magiques, au point que "l'on se trouve confronté à une succession de campagnes visant une extermination de masse et terrorisant des populations entières. On doit en déduire que ces campagnes voulaient en fait détruire les personnes qui étaient les opératrices bienfaisantes de la magie blanche, et qu'on tentait de soustraire aux massacres indistincts que voulaient perpétrer les persécuteurs" (31).

Tentons de clarifier la question en présentant quelques exemples épars : à propos des Cathares, certains observateurs ont soutenu que leur nom avait un rapport étymologique avec le mot catus, et qu'ils étaient donc des hérétiques "adorateurs de cet animal diabolique qu'était le chat au Moyen Âge (du reste, on accusait cet animal de commettre les pires nuisances et de pratiquer la sorcellerie)" (32). Alain de L'Isle (ou : de Lille), philosophe et docteur, qui a vécu au XIIe siècle, rédige De fide catholica contra haereticos (De la foi catholique contre les hérétiques). Dans ce texte, il donne comme étymologie fantaisiste de Cathare [du grec catharos : pur] le terme catus, "parce qu'on dit qu'ils baisent le derche d'un chat, forme animale sous laquelle leur apparaît Lucifer" (33). La pratique du "baiser infâme" sur les parties postérieures d'un chat, d'un bouc ou de Satan lui-même a été également attribuée plus tard aux Templiers, précisément à l'époque où ils tombent en disgrâce. On attribue également des pratiques sexuelles contre nature aux sorcières, aux hérétiques et aux Templiers. Il ne s'agissait pas tant de dénoncer la frénésie sexuelle des réprouvés, où la promiscuité (qu'on leur attribuait néanmoins). Frénésie et promiscuité ne sont pas considérées comme des traits caractéristiques de ces minorités "déviantes", mais, dans une société sexophobique comme la société chrétienne du Moyen Âge, la morale sexuelle était devenue pratiquement la seule morale possible (34). De ce fait, l'accusation la plus infâmante et la plus réellement criminalisante reposait sur la transgression sexuelle. Dans le Moyen Âge chrétien, on n'oublie pas l'antique ressentiment à l'endroit des coutumes païennes, depuis toujours taxées d'immoralité.

Mais il faut ajouter que les hérésies chrétiennes ont poursuivi généralement les mêmes objectifs que l'orthodoxie chrétienne : "les deux filons voulaient tourner le dos au monde pervers, avancer vers l'immatériel en fuyant le mal, le charnel : cette perspective n'était pas différente de celle du mouvement monastique, sauf qu'elle refusait de s'inscrire dans le cadre de l'Église (...). Le mal reposait dans la sexualité, tant pour les uns que pour les autres, et le mariage, que les hérétiques condamnaient de manière encore plus radicale, leur inspirait le même dégoût (...). Les hérétiques étaient persuadés que l'état matrimonial empêchait de s'envoler vers la lumière. Ils se préparaient au retour du Christ et imaginaient pouvoir abolir toute forme de sexualité. Dans un tel esprit, certains hommes ont accueilli auprès d'eux des femmes en les traitant en égales et en prétendant vivre avec elles, unis seulement par la caritas, qui, au paradis, unit les êtres célestes dans une pureté absolue, comme s'ils étaient frères et sœurs. Cette perspective fut sans doute celle qui causa le plus grand scandale, car elle heurtait de front la pierre angulaire de la société (...). Surtout, les détracteurs de l'hérésie taxaient d'hypocrisie le refus de l'union sexuelle au milieu d'une telle promiscuité (...). Ils pensaient qu'il s'agit d'une imposture et que ces 'purs' s'abandonnaient en réalité au stupre. Loin des regards indiscrets, dans l'obscurité des bois, site où peut se déployer la féérie, apanage des femmes, là se pratique la communauté sexuelle" (35).

Notons le retour de la forêt, lieu numineux et magique par excellence, central dans les religions préchrétiennes. Pour cette raison, la forêt est crainte et haïe par le christianisme, qui s'est principalement préoccupé de déboiser et de cultiver, pour chasser des arbres et des cours d'eau les dangereux démons du paganisme : la culture devait rédimer la nature.

4) Viennent ensuite les rapports entre philosophie des Lumières et sorcellerie, autre point nodal à affronter, non encore résolu. Nous nous limiterons à le traiter en ses points principaux, vu l'ampleur et la complexité de cette thématique.

Sur le plan purement théorique, on pourrait penser que la philosophie des Lumières balayerait les superstitions obscures et les bigoteries passéistes, a arrêté la lutte contre les sorcières et a mis un terme une fois pour toutes aux malentendus et aux déformations. Il n'en est rien. En pratique, c'est au siècle des Lumières que la controverse sur la sorcellerie a atteint des sommets assez élevés : le 6 avril 1724, dans une Sicile momentanément sous domination autrichienne (après les Traités d'Utrecht de 1713 et de Rastatt de 1714), Frère Romualdo et Sœur Gertrude meurent sur un bûcher, épigones malheureux de l'hérésie quiétiste-moliniste (36). La dernière sorcière, Sœur Maria Renata est brûlée en Allemagne le 21 juin 1749, date chargée de sous-entendus païens ; Emmanuel Kant a vingt-cinq ans et Gotthold Ephraïm Lessing , vingt ans. La même année, l'Italien Girolamo Tartarotti (1706-1761) écrit Del congresso notturno delle Lammie, ouvrage dans lequel il fulmine contre les procès de sorcellerie. Scipione Maffei lui répond dans Arte magica dileguata, ce qui donne lieu à une âpre polémique sur la réalité des phénomènes magiques et de la sorcellerie. Moins de dix années après, en 1758, l'Encyclopédie de Diderot et de d'Alembert est traduite en Italie et imprimée à Lucca. En 1764, le Milanais Cesare Beccaria (1738-1794) écrit Dei delitti e delle pene, courageux pamphlet qui, selon la tradition, a annoncé le déclin, mais non la disparition, de la peine de mort. Mais les chiffres démentent tout optimisme : avant 1764, les exécutions dans la seule ville de Milan ne dépassaient pas le chiffre de douze par an ;
après 1764, et pour être précis, en 1765, on compte à Milan vingt-trois personnes pendues, décapitées, strangulées, etc.

Mais le plus paradoxal de tous a été Jean Bodin, "grand penseur politique de l'État moderne", mais, en même temps, rédacteur d'un manuel destiné à la justice et visant la torture et l'extermination des sorcières : Démonomanie des sorciers (37). Nous avons donc d'un côté, un penseur ouvert et tolérant en matières religieuses, un précurseur de l'économie politique, un analyste précis de la société de son temps, et, de l'autre, le persécuteur déchaîné et cruel d'hommes et de femmes naïfs mais certainement innocents. L'historiographie a eu beaucoup de difficultés pour concilier les deux facettes si différentes de la même personne, recourant aux interprétations les plus disparates et les plus fantaisistes, constuites sur des manipulations des dates biographiques (38).

En réalité, il n'est guère difficile de comprendre les raisons avancées par l'idéologie des Lumières contre la magie et la sorcellerie : beaucoup de chercheurs reconnaissent aujourd'hui, bien qu'avec peine encore, que le système mental collectif de cette époque a développé de manière anormale ses propres défenses contre tout fait ou toute personnalité qui échappe aux règles de la raison. Un siècle avait passé depuis que Pascal avait écrit que "le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas" : paradoxalement, le rationalisme "métaphysicise" [ou absolutise] la "raison", il la rend idéale (au sens platonique) et omnipotente, il identifie ses adversaires à la sauvagerie, la barbarie et la folie (39). Il propose certes d'ouvrir une ère nouvelle de lumière et de clarté, en opposition aux "siècles sombres" qui ont oppressé et abruti l'humanité [le thème de l'obscurantisme - maintenir un peuple dans l'ignorance crasse pour mieux le dominer - attribué à tort au Moyen Âge date de cette période] .

L'idéologie des Lumières - indépendemment des causes et des réalités objectives propres à des phénomènes semblables - stigmatise la magie et la sorcellerie en décrétant qu'elles sont le produit typique d'une certaine mentalité obscure et irrationnelle. Il juge donc logique de chercher à évacuer, même, s'il le faut, d'une façon radicale, les équivoques et les superstitions, néfastes pour ses propres victimes. Du reste, les personnes accusées de sorcellerie ou de pratiques magiques sont soit des "fomentatrices" de superstitions stupides soit des malades irrécupérables : dans les deux cas, il faut les éliminer. La mentalité des Lumières va de pair avec la révolution scientifique et avec la naissance des technologies. Comme on peut le remarquer, tous les événements qui sanctionnent la fracture inguérissable entre la nature et la culture ou l'orientation anthropocentrique du monde (dont les origines se situent dans l'ancien Testament), la conviction profonde que la nature n'est qu'un jeu de mécanismes que l'homme peut démonter et remonter selon son bon plaisir (40). Nous portons encore les traces de cette mentalité.

En outre, nous savons que "le désir de raison", qui s'est déchaîné au siècle des Lumières et a culminé dans les massacres de 1793 (ndt : application de la tactique meurtrière de la "dépopulation", soit de l'élimination des personnes qui refusaient de se laisser encadrer dans des schémas politiques abstraits) a connu quelques excès spectaculaires : nous songeons au culte de la Déesse Raison, qui a tenté de remplacer en tout et pour tout les cultes catholiques traditionnels. On comprendra dès lors pourquoi l'idéologie des Lumières a perçu dans les pratiques magiques des manifestations de pure irrationalité, s'opposant fondamentalement au désir rationaliste et scientiste de faire place nette et d'éliminer tout se qui échappait à l'emprise de l'intellect "lucide".

Si nous voulions tout à la fois nous montrer malins et simplistes, nous pourrions dire que la bonté et la vérité de l'idéologie des Lumières sont devenues les dogmes fondateurs de la civilisation occidentale : il est désormais impossible et inouï d'oser soutenir que l'idéologie des Lumières a été une idéologie comme tant d'autres, dans le bien comme dans le mal, ou bien d'avancer l'hypothèse que l'idéologie des Lumières persécute et oppresse également les minorités, voire de prétendre retrouver le bois dont on fait les potences dans les pages de l'Encyclopédie...

Naturellement, nous n'avons pas voulu proposer une étude exhaustive de la thématique de la sorcellerie, mais, répétons-le, nous espérons avoir contribué à faire changer les perspectives de nos contemporains et auditeurs sur une question encore insuffisamment inconnue, féconde de recherches futures.


Alessandra Colla, revue Vouloir n°142/145, 1998
[>o<] (Conférence prononcée lors de la Ière université d'été de la FACE, Provence, 1993).

 

Notes :

 

(1) Notons au passage que la majeure partie de ces cultes, qui sont tous discutables, proviennent de l'Occident le plus technologisé et notamment des États-Unis. C'est surtout de Californie, d'où nous viennent tant d'autres modes, qu'arrivent dans le Vieux Monde des mots d'ordre éphémères mais vaguement inquiétants. Analyser le phénomène du New Age mériterait plus d'une étude, car en lui se rejoignent l'astrologie et l'écologisme, le pacifisme mièvre et l'écouménisme à bon marché, le millénarisme et le messianisme, l'Orient et l'Occident, en une sorte de syncrétisme planétaire qui ne serait plus seulement spirituel mais idéologique, une sorte de "mondialisme de l'esprit".

(2) Cf. A. Besançon, "Le premier livre de La Sorcière", in Annales n°4 & 5/1969. Cité dans G. Galli, Occidente misterioso. baccanti, gnostici, streghe : i vinti della storia e la loro eredità, Rizzoli, Milano, 1987, p. 208.

(3) G. Galli, dans sa thèse, pose la sorcellerie comme une authentique "culture rebelle" à l'établissement intellectuel et politique, mais destinée à succomber face à l'avance irrésistible de la pensée rationaliste et scientifique : en ce sens, et en adoptant des catégories sociologiques, la sorcellerie constitue un "mouvement" face aux institutions.

(4) A. Huxley, Les diables de Loudun. Cité par G. Galli, op. cit., p. 224.

(5) G. Galli, op. cit., pp. 156-158.

(6) Ibidem, p. 187.

(7) H. Trevor-Roper, Protestantismo e trasformazione sociale, 1969, p. 171. Cité par G. Galli, op. cit., p. 199-200.

(8) P. Boyer & S. Nissenbaum, La città indemoniata. Salem e le origini sociali di une caccia alle streghe, Einaudi, Torino, 1986. Intro. de Carlo Ginzburg, pp. IX-X.

(9) Cf. note n°2.

(10) G. Galli, op. cit., p. 211. Nous ne connaissons pas dans les détails la démarche qu'a suivie Galli pour aboutir à une telle formulation de la problématique. Relevons toutefois qu'à notre avis la différence fondamentale entre l'Europe (occidentale) et la Russie est que cette dernière n'a rien connu de semblable à notre civilisation et à l'Église catholique de Rome, facteurs qui, semble-t-il, ont leur importance pour justifier une différence d'ordre épocal.

(11) Prenons Augustin d'Hippone (Ve s.), élévé à la sainteté par l'Église et Père de celle-ci, dont l'œuvre a généré cette dichotomie entre l'être chrétien et l'être citoyen, qui a conditionné une bonne partie de la civilisation occidentale. Penson à Martin Luther, au protestantisme et à ce qu'en dit Max Weber dans son ouvrage devenu un classique de la politologie, L'Éthique protestante et l'esprit du capitalisme (1922).

(12) Rapportons-nous aux événements de ce demi-siècle, marqué par la querelle des investitures, qui s'est déclenchée quand le Pape Grégoire VII, dans le cadre d'une réforme générale des mœurs ecclésiastiques, déclare dans son Dictatus papae que les nominations d'évêques effectuées par des laïcs sont illicites, donc également celles qui ont été effectuées par l'Empereur, à l'époque, Henri IV, issu de la maison de Franconie. Cette querelle a atteint son apogée par l'humiliation de Canossa, où l'Empereur a été excommunié. La querelle des investitures est alors devenue une véritable guerre qui se terminera en 1122, avec le Traité de Worms, où le Pape et l'Empereur signent un compromis. En réalité, la rivalité entre ces deux grands pouvoirs de la civilisation médiévale a continué, de manière plus ou moins larvée.

(13) Giovanni Lotario, de la lignée des comtes de Segni, devient Pape en 1198. Il a été le tuteur du jeune Frédéric II, tout en étant un partisan décidé de la suprématie papale sur toute autorité laïque. À sa mort en 1216, Honoré III prend sa succession et conduit à terme toutes les démarches de son prédécesseur. Il exterminera les Albigeois, couronnera l'Empereur Frédéric II et approuvera les règles des Franciscains et des Dominicains.

(14) Avant lui, Alexandre III avait déjà pensé en 1179 à condamner l'hérésie cathare lors du Concile du Latran III.

(15) G. Galli, op. cit., p. 167.

(16) "dans le second après-guerre (...), l'historiographie sur les sorcières a acquis davantage de relief, sans doute à titre de comparaison avec une autre grande persécution contemporaine, celle des juifs par le nazisme (...) Le mouvement féministe (...) a parlé de l'extermination de six millions de sorcières, chiffre identique à celui des victimes de l'holocauste, selon les données de départ (depuis cette question du nombre des victimes, tant dans le cas des sorcières que dans celui des juifs, a donné lieu à d'âpres polémiques, qui sont loin d'être terminées)" (G. Galli, op. cit., p. 187).

(17) C. Merchant, La morte della natura. Donne, ecologia e rivoluzione scientifica. Dalla natura come organismo alla Natura come macchina, Garzanti, Milano, 1988, pp. 187-188. Excellent texte, mises à part quelques imprécisions.

(18) Pour dire vrai, et en dépit de croyances communes, l'Église des origines "n'est rien d'autre, au départ, qu'une secte juive parmi tant d'autres sectes juives". M. Simon et A. Benoît, Giudaismo e cristianesimo, Laterza, Bari, 1985, p. 57.

(19) "Paul, appelé aussi Saül, est né à Tarse en Cilicie (...) de parents hébraïques, de la tribu de Benjamin, il était pharisien et citoyen romain (...) Ardent pharisien, il se distinguait par sa haine et son animosité à l'encontre du christianisme naissant ; il avait gardé les vêtements de ceux qui avaient lapidé Étienne et il persécutait les Chrétiens également en dehors de Palestine (...) Mais Jésus l'a attendu sur la route de Damas et a transformé l'ardent persécuteur en un apôtre zélé", Sainte Bible des éditions Paoline (Rome).

(20) Cf. E. Chiaramonte, G. Frezza et S. Tozzi, Donne senza Rinascimento, Eléuthera, Milano, 1991.

(21) Ibidem, p.192 : "Les veuves, les vieilles femmes, les faibles et les malades sont désormais (...) dévalorisées : l'absence d'auto-suffisance économique, la pauvreté, est un mauvais signe tout comme l'âge avancé quand 'l'impureté' n'est plus éliminée à chaque cycle lunaire, rendant 'empoisonnée' la personne et son regard. Il s'agit de personnes désarmées et humbles, au statut incertain, mais d'autant plus dangereuses qu'elles peuvent être victimes du démon parce qu'elles sont facilement manipulables et disposées à sceller un pacte. On commence par les regarder avec suspicion...".

(22) Le cas de Salem est à ce titre exemplaire. Parmi les divers facteurs qui ont contribué au déchaînement des événements, il faut rappeler la psychopathologie de l'adolescence : "des fillettes ou des adolescentes ont de fait, par leurs histoires, déchaîner involontairement les persécutions" (Boyer et Nissenbaum, op. cit., p. IX).

(23) "Le 23 mars Dorcas Good, fillette de quatre ans, fille de Sarah Good, déjà incriminée pour sorcellerie, a été amenée à la prison de Boston, où elle est restée enchaînée pendant neuf mois (dix-huit ans après, le père déclara : 'Elle était alors responsable de rien, montrant peu de discernement dans le contrôle de soi')", Ibid., p. 6.

(24) C. Merchant, op. cit., p. 187.

(25) Rappelons ici le cas de Béziers, ville restée célèbre pour le massacre sanguinaire de ses habitants, perpétré en 1209 sous les ordres de l'Église de Rome. Béziers se situe au-dessus d'une colline au sommet de laquelle se dresse la cathédrale, rasée au sol en 1209, en même temps que l'on massacrait tous les habitants qui s'y étaient réfugiés pour fuir la violence des croisés. Elle a été reconstruite vers les milieu du siècle. L'édifice a été érigé sur les restes d'un temple païen comme souvent durant la chrétienté. Un dépliant explicatif pour les touristes, disponible aujourd'hui dans cet édifice religieux, prétend que le site sacré recèle les restes d'un Saint-Aphrodisio, qui n'a probablement jamais existé... En réalité, le site sacré était dédié à une divinité féminine de la fécondité, assimilée à Aphrodite. À ce titre, elle a attiré doublement l'attention des évangélistes.

(26) C. Merchant, op. cit., p. 32.

(27) J. Bonnet, La terra delle donne e le sue magie. Creare, trasformare, custodire. Le radici millenarie dei gesti quotidiani del mondo tradizionale femminile, Red ed., Como, 1991, p.