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Mackinder

mck-1410.jpgL'œuvre géopolitique de Sir Halford John Mackinder (1861-1947)

Qui était le géopoliticien britannique Mackinder, génial concepteur de l'opposition entre thalassocraties et puissances océaniques ? Un livre a tenté de répondre à cette question : Mackinder : Geography as an Aid to Statecraft, par W.H. Parker (Clarendon Press, Oxford, 1982). Né dans le Lincolnshire en 1861, Sir Halford John Mackinder s'est interessé aux voyages, à l'histoire et aux grands événements internationaux dès son enfance. Plus tard, à Oxford, il étudiera l'histoire et la géologie. Ensuite, il entamera une brillante carrière universitaire au cours de laquelle il deviendra l'impulseur principal d'institutions d'enseignement de la géographie. De 1900 à 1947, il vivra à Londres, au cœur de l'Empire Britannique. Sa préoccupation essentielle était le salut et la préservation de cet Empire face à la montée de l'Allemagne, de la Russie et des États-Unis.

Au cours de ces 5 décennies, Mackinder sera très proche du monde politique britannique ; il dispensera ses conseils d'abord aux “Libéraux-Impérialistes” (Limps) de Rosebery, Haldane, Grey et Asquith, ensuite aux Conservateurs regroupés derrière Chamberlain et décidés à abandonner le principe du libre échange au profit des tarifs préférentiels au sein de l'Empire. La Grande-Bretagne choisissait une économie en circuit fermé, tentait de construire une économie autarcique à l'échelle de l'Empire. Dès 1903, Mackinder classe ses notes de cours, fait confectionner des cartes historiques et stratégiques sur verre destinées à être projetées sur écran. Une œuvre magistrale naissait.

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Une idée fondamentale traversera toute l'œuvre de Mackinder : celle de la confrontation permanente entre la “Terre du Milieu” (Heartland) et “l'Île du Monde” (World Island). Cette confrontation incessante est en fait la toile de fond de tous les événements politiques, stratégiques, militaires et économiques majeurs de ce siècle. Pour son biographe Parker, Mackinder, souvent cité avec les autres géopoliticiens américains et européens tels Mahan, Kjellen, Ratzel, Spykman et de Seversky, a, comme eux, appliqué les théories darwiniennes à la géographie politique. Doit-on de ce fait rejeter les thèses géopolitiques parce que “fatalistes” ? Pour Parker, elles ne sont nullement fatalistes car elles détiennent un aspect franchement subjectif : en effet, elles justifient des actions précises ou attaquent des prises de position adverses en proposant des alternatives. Elles appellent ainsi les volontés à modifier les statu quo et à refuser les déterminismes.

L'intérêt qu'a porté Mackinder aux questions géopolitiques date de 1887, année où il prononça une allocution devant un auditoire de la Royal Geographical Society qui contenait notamment la phrase prémonitoire suivante : « Il y a aujourd'hui deux types de conquérants : les loups de terre et les loups de mer ». Cette allégorie avait pour arrière-plan historique concret la rivalité anglo-russe en Asie Centrale. Mais le théoricien de l'antagonisme Terre/Mer se révélera pleinement en 1904, lors de la parution d'un papier intitulé The Geographical Pivot of History (Le pivot géographique de l'histoire).

Pour Mackinder, à cette époque, l'Europe vivait la fin de l'Âge Colombien, qui avait vu l'expansion européenne généralisée sans résistance de la part des autres peuples. À cette ère d'expansion succédera l'Âge post-colombien, caractérisé par un monde fait d'un système politique fermé dans lequel « chaque explosion de forces sociales, au lieu d'être dissipée dans un circuit périphérique d'espaces inconnus, marqués du chaos du barbarisme, se répercutera avec violence depuis les coins les plus reculés du globe et les éléments les plus faibles au sein des organismes politiques du monde seront ébranlés en conséquence ».

Ce jugement de Mackinder est proche finalement des prophéties énoncées par Toynbee dans sa monumentale Study of History. Comme Toynbee et Spengler, Mackinder demandait à ses lecteurs de se débarrasser de leur européocentrisme et de considérer que toute l'histoire européenne dépendait de l'histoire des immensités continentales asiatiques. La perspective historique de demain, écrivait-il, sera “eurasienne” et non plus confinée à la seule histoire des espaces carolingien et britannique.

steppe10.jpgPour étayer son argumentation, Mackinder esquisse une géographie physique de la Russie et raisonne une fois de plus comme Toynbee : l'histoire russe est déterminée, écrit-il, par 2 types de végétations, la steppe et la forêt. Les Slaves ont élu domicile dans les forêts tandis que des peuples de cavaliers nomades régnaient sur les espaces déboisés des steppes centre-asiatiques. À cette mobilité des cavaliers, se déployant sur un axe est-ouest, s'ajoute une mobilité nord-sud, prenant pour pivots les fleuves de la Russie dite d'Europe. Ces fleuves seront empruntés par les guerriers et les marchands scandinaves qui créeront l'Empire russe et donneront leur nom au pays.

La steppe centre-asiatique, matrice des mouvements des peuples-cavaliers, est la “terre du milieu”, entourée de 2 zones en “croissant” : le croissant intérieur qui la jouxte territorialement et le croissant extérieur, constitué d'îles de diverses grandeurs. Ces “croissants” sont caractérisés par une forte densité de population, au contraire de la Terre du Milieu. L'Inde, la Chine, le Japon et l'Europe sont des parties du croissant intérieur qui, à certains moments de l'histoire, subissent la pression des nomades cavaliers venus des steppes de la Terre du Milieu. Telle a été la dynamique de l'histoire eurasienne à l'ère pré-colombienne et partiellement aussi à l'ère colombienne où les Russes ont progressé en Asie Centrale.

Cette dynamique perd de sa vigueur au moment où les peuples européens se dotent d'une mobilité navale, inaugurant ainsi la période proprement “colombienne”. Les terres des peuples insulaires comme les Anglais et les Japonais et celles des peuples des “nouvelles Europes” d'Amérique, d'Afrique Australe et d'Australie deviennent des bastions de la puissance navale inaccessibles aux coups des cavaliers de la steppe. Deux mobilités vont dès lors s'affronter, mais pas immédiatement : en effet, au moment où l'Angleterre, sous les Tudor, amorce la conquête des océans, la Russie s'étend inexorablement en Sibérie. À cause des différences entre ces 2 mouvements, un fossé idéologique et technologique va se creuser entre l'Est et l'Ouest, dit Mackinder. Son jugement rejoint sous bien des aspects celui de Dostoïevsky, de Niekisch et de Moeller van den Bruck. Il écrit :

« C'est sans doute l'une des coïncidences les plus frappantes de l'histoire européenne, que la double expansion continentale et maritime de cette Europe recoupe, en un certain sens, l'antique opposition entre Rome et la Grèce... Le Germain a été civilisé et christianisé par le Romain ; le Slave l'a été principalement par le Grec. Le Romano-Germain, plus tard, s'est embarqué sur l'océan ; le Greco-Slave, lui, a parcouru les steppes à cheval et a conquis le pays touranien. En conséquence, la puissance continentale moderne diffère de la puissance maritime non seulement sur le plan de ses idéaux mais aussi sur le plan matériel, celui des moyens de mobilité ». 

Pour Mackinder, l'histoire européenne est bel et bien un avatar du schisme entre l'Empire d'Occident et l'Empire d'Orient (an 395), répété en 1054 lors du Grand Schisme opposant Rome et Byzance. La dernière croisade fut menée contre Constantinople et non contre le Turc. Quand celui-ci s'empare en 1453 de Constantinople, Moscou reprend le flambeau de la chrétienté orthodoxe. De là, l'anti-occidentalisme des Russes. Dès le XVIIe siècle, un certain Kridjanitch glorifie l'âme russe supérieure à l'âme corrompue des Occidentaux et rappelle avec beaucoup d'insistance que jamais la Russie n'a courbé le chef devant les aigles romaines. Cet antagonisme religieux fera place, au XXe siècle, à l'antagonisme entre capitalisme et communisme. La Russie optera pour le communisme car cette doctrine correspond à la notion orthodoxe de fraternité qui s'est exprimée dans le mir, la communauté villageoise du paysannat slave. L'Occident était prédestiné, ajoute Mackinder, à choisir le capitalisme car ses religions évoquent sans cesse le salut individuel (un autre Britannique, Tawney, présentera également une typologie semblable).

Le chemin de fer accélèrera le transport sur terre, écrit Mackinder, et permettra à la Russie, maîtresse de la Terre du Milieu sibérienne, de développer un empire industriel entièrement autonome, fermé au commerce des nations thalassocratiques. L'antagonisme Terre/Mer, héritier de l'antagonisme religieux et philosophique entre Rome et Byzance, risque alors de basculer en faveur de la Terre, russe en l'occurrence. Quand Staline annonce la mise en chantier de son plan quinquennal en 1928, Mackinder croit voir que sa prédiction se réalise. Depuis la Révolution d'Octobre, les Soviétiques ont en effet construit plus de 70.000 km de voies ferrées et ont en projet la construction du BAM, train à voie large et à grande vitesse.

Depuis 70 ans, la problématique reste identique. Les diplomaties occidentales (et surtout anglo-saxonnes) savent pertinemment bien que toute autonomisation économique de l'espace centre-asiatique impliquerait automatiquement une fermeture de cet espace au commerce américain et susciterait une réorganisation des flux d'échanges, le “croissant interne” ou rimland constitué de la Chine, de l'Inde et de l'Europe ayant intérêt alors à maximiser ses relations commerciales avec le centre (la “Terre du Milieu” proprement dite). Le monde assisterait à un quasi retour de la situation pré-colombienne, avec une mise entre parenthèses du Nouveau Monde.

Pour Mackinder, cette évolution historique était inéluctable. Si Russes et Allemands conjuguaient leurs efforts d'une part, Chinois et Japonais les leurs d'autre part, cela signifierait la fin de l'Empire Britannique et la marginalisation politique des États-Unis. Pourtant, Mackinder agira politiquement dans le sens contraire de ce qu'il croyait être la fatalité historique. Pendant la guerre civile russe et au moment de Rapallo (1922), il soutiendra Dénikine et l'obligera à concéder l'indépendance aux marges occidentales de l'Empire des Tsars en pleine dissolution ; puis, avec Lord Curzon, il tentera de construire un cordon sanitaire, regroupé autour de la Pologne qui, avec l'aide française (Weygand), venait de repousser les armées de Trotsky.

Ce cordon sanitaire poursuivait 2 objectifs : séparer au maximum les Allemands des Russes, de façon à ce qu'ils ne puissent unir leurs efforts et limiter la puissance de l'URSS, détentrice incontestée des masses continentales centre-asiatiques. Corollaire de ce second projet : affaiblir le potentiel russe de façon à ce qu'il ne puisse pas exercer une trop forte pression sur la Perse et sur les Indes, clef de voûte du système impérial britannique. Cette stratégie d'affaiblissement envisageait l'indépendance de l'Ukraine, de manière à soustraire les zones industrielles du Don et du Donetz et les greniers à blé au nouveau pouvoir bolchévique, résolument anti-occidental.

Plus tard, Mackinder se rendra compte que le cordon sanitaire ne constituait nullement un barrage contre l'URSS ou contre l'expansion économique allemande et que son idée première, l'inéluctabilité de l'unité eurasienne (sous n'importe quel régime ou mode juridique, centralisé ou confédératif), était la bonne. Le cordon sanitaire polono-centré ne fut finalement qu'un vide, où Allemands et Russes se sont engouffrés en septembre 1939, avant de s'en disputer les reliefs. Les Russes ont eu le dessus et ont absorbé le cordon pour en faire un glacis protecteur. Mackinder est incontestablement l'artisan d'une diplomatie occidentale et conservatrice, mais il a toujours agi sans illusions. Ses successeurs reprendront ses catégories pour élaborer la stratégie du containment, concrétisée par la constitution d'alliances sur les rimlands (OTAN, OTASE, CENTO, ANZUS).

En Allemagne, Haushofer, contre la volonté d'Hitler, avait suggéré inlassablement le rapprochement entre Japonais, Chinois, Russes et Allemands, de façon à faire pièce aux thalassocraties anglo-saxonnes. Pour étayer son plaidoyer, Haushofer avait repris les arguments de Mackinder mais avait inversé sa praxis. La postérité intellectuelle de Mackinder, décédé en 1947, n'a guère été “médiatisée”. Si la stratégie du containment, reprise depuis 1980 par Reagan avec davantage de publicité, est directement inspirée de ses écrits, de ceux de l'Amiral Mahan et de son disciple Spykman, les journaux, revues, radios et télévision n'ont guère honoré sa mémoire et le grand public cultivé ignore largement son nom... C'est là une situation orwellienne : on semble tenir les évidences sous le boisseau. La vérité serait-elle l'erreur ?

 

► Robert Steuckers, Vouloir n°31, 1986.

 

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En hachuré, le Heartland, Terre du Milieu, selon Mackinder. Les dimensions de cette Terre du Milieu varieront au gré des événements politiques du XXe siècle. Essentiellement sibérienne en 1904, à la veille du conflit russo-japonais, la Terre du Milieu s'étend à toute l'Europe de l'Est et à la Suède après 1919. Elle se réduit une seconde fois quand Hitler s'empare de tout l'Ouest de l'URSS et que Staline replie son potentiel industriel au-delà de l'Oural et fonde les nouveaux centres de Sibérie centrale dont Novosibirsk. L'actuelle politique du containment, reprise du temps de la Guerre froide, se base sur une analyse des relations internationales très proche de celle systématique de Mackinder.

 

Les dynamiques latitudinales et longitudinales

spykma10.jpgLorsque les grands-espaces de l'antiquité se sont formés, ils ont suivi une évolution de type latitudinal, favorisée par la position de la Méditerranée romanisée, par la ceinture désertique, par le tracé des massifs montagneux. Le positionnement des grands-espaces de l'Antiquité suivait dès lors un axe Est-Ouest, correspondant au parallélisme de la zone tempérée septentrionale, la zone subtropicale et la zone tropicale. Seuls les empires fluviaux les plus anciens, comme l'Empire égyptien le long du Nil, la Mésopotamie, la culture de l'Indus pré-aryenne constituent des exceptions. L'orientation de ces empires était contraire à celle de l'Empire romain, elle leur était imposée par le cours de leur artère vitale (le fleuve). Cette orientation a influencé tout le cours de leur histoire jusqu'au moment où ils ont été absorbés par le premier grand-espace latitudinal du Moyen-Orient, l'Empire achéménide des Iraniens.

À partir de ce moment, s'est déployée la dynamique latitudinale, avec les Phéniciens, les Hellènes, les Romains, les Arabes, les peuples de la steppe, les Francs, les Ibères. Les peuples ibériques en effet ont d'abord transposé leur puissance d'une méditerranée à une autre, de la Méditerranée romaine à celle des Caraïbes en Amérique. Ils ont ainsi poursuivi la logique latitudinale. Quand ils atteignent les rives du Pacifique, cette expansion latitudinale prend la forme d'un éventail. Entre 1511 et 1520, les Portugais par l'Ouest, les Espagnols par l'Est, atteignent le premier grand-espace qui tentait de se développer longitudinalement vers le Sud, en comptant sur ses propres forces ; ce grand-espace était à cette époque le porte-étendard de l'Asie orientale, c'est-à-dire la Chine, puissance qui a souvent changé de forme extérieure tout en maintenant sa culture et son patrimoine racial. Avant l'arrivée des Ibériques et avant l'adoption de cette logique expansive longitudinale, la Chine aussi s'était étendue latitudinalement.

Le flux migratoire est-asiatique, chinois et japonais s'effectuait sur un axe Nord-Sud, au moment où l'expansion coloniale espagnole le traverse, constituant en même temps le premier empire latitudinal “sur lequel le Soleil ne se couche jamais”. L'Espagne n'a conservé son monopole que pendant 70 ans. Ensuite, sur ses traces, sont venus ceux qui voulaient lui confisquer sa puissance et la déshériter. Le plus puissant de ces nouveaux adversaires était l'Angleterre, qui se mit rapidement à construire son premier et son second empires, dont la configuration présentait de nombreuses torsions, mais demeurait néanmoins le résultat d'une expansion latitudinale, déterminée par la position de la Méditerranée, dont la maîtrise assurait la possession de l'Inde. Quant à l'empire des tsars blancs puis rouges, il suivait l'extension latitudinale de la zone des blés en direction de l'Est. Entre les deux empires se situait une zone-tampon. Dans les années 40 du XXe siècle, émergent presque simultanément 2 constructions géopolitiques longitudinales, la construction panaméricaine et la construction grande-est-asiatique, qui échappent toutes deux à ce champ de forces latitudinal, impulsent des expansions le long d'axes Nord-Sud et encadrent les expansions impériales britanniques et russes.

Si l'on compare ce nouvel état de choses avec la conception dynamique d'avant-garde de Sir Halford Mackinder, qu'il avait appelée “the geographical pivot of history” et énoncée en 1904,  — elle correspondait parfaitement à la situation de cette époque — la nouvelle orientation des expansions panaméricaine et est-asiatique constitue une formidable modification du champ de forces sur la surface de la Terre ; dans ce contexte nouveau, les tentatives de réaliser l'idée d'Eurafrique ou les efforts de l'Union Soviétique d'abandonner sa dynamique latitudinale pour orienter son expansion vers le Sud et les mers chaudes et pour se constituer un glacis indien, ne déploient pas une énergie cinétique aussi puissante.

Ce constat est d'autant plus préoccupant que, dans la vaste aire est-asiatique, on peut constater une pulsion interne conduisant à une sorte d'auto-limitation centripète, qui entend concentrer tous les efforts sur le grand-espace où vivent des peuples apparentés. Cette volonté centripète est déjà à l'œuvre et visible. Or la puissance impérialiste des États-Unis n'est pas centripète mais, après la concrétisation de la domination nord-américaine sur l'espace panaméricain, étend ses tentacules en direction de l'Afrique tropicale, de l'Iran, de l'Inde ainsi que de l'Australie. L'impérialisme américain part de sa base, c'est-à-dire d'un territoire formé au départ d'une expansion longitudinale, pour s'assurer la domination du monde, en enclenchant à son tour et à son profit une dynamique latitudinale. Cet impérialisme s'apprête déjà à contrer l'expansion de ses futurs ennemis en préparant une troisième guerre mondiale.

Donc, au départ de l'expansion longitudinale panaméricaine, l'impérialisme de Washington vise sans vergogne à devenir l'unique puissance impérialiste du globe, si l'on excepte toutefois le danger que représente la révolution mondiale soviétique. Face à cette révolution soviétique, la grande aire est-asiatique a dynamisé son propre espace culturel et amorcé le déploiement de sa propre puissance. Elle pense ainsi assurer son avenir en constituant une zone-tampon. Depuis une génération, les observateurs estiment que l'Europe, elle aussi, doit se donner une telle zone-tampon, comme nous l'avaient d'ailleurs déjà suggéré des hommes comme Ito, Goto, etc., pour faire pièce aux visées expansionnistes du tsarisme.

La collision frontale entre dynamique longitudinale et dynamique latitudinale est très visible en Afrique, dans l'espace islamique et dans la zone où l'empire britannique semble se disloquer. Nous constatons donc l'existence de 2 minces lignes de trafic aérien et maritime, s'élançant très loin vers le Sud, et au bout desquelles semble être accrochée l'Australie, continent vide, situé entre les territoires compacts où vivent les populations anglophones et sur la principale voie d'expansion de la grande aire est-asiatique vers le Sud. Mackinder avait parlé d'un “croissant extérieur” qui courait le danger d'être abandonné à la mer : dans cette partie de la Terre, cette prévision est presque devenue réalité. C'est aussi la raison pour laquelle l'Europe en ce moment ne semble plus solidement reliée à l'Afrique. La poussée latérale contre les maîtres des latitudes a glissé vers le Sud-Est.

Il reste aujourd'hui aux Soviétiques, maîtres de ce que Mackinder appelait jadis le “pivot of history”, et à l'Axe, c'est-à-dire aux puissances du “croissant intérieur”, plus qu'à enregistrer le fait. Certes, les combats sanglants qui se déroulent aujourd'hui sur le théâtre pontique [de la Mer Noire] et caspien sont importants pour le destin de la culture européenne, comme tous les combats qui se sont déroulés dans cette zone au cours de l'histoire, toutefois, pour le nouveau partage de la Terre en rassemblements grands-spatiaux, partage qui s'impose, ce théâtre de guerre est devenu secondaire.

L'évolution géopolitique décisive de l'avenir est la suivante : l'expansion latitudinale anglo-américaine dirigée contre l'expansion longitudinale asiatique se maintiendra-t-elle ou sera-t-elle bloquée ? Que cette lutte ait une fin positive ou négative, les États-Unis croient qu'ils se sont assurés suffisamment de gages territoriaux dans l'ancien empire britannique, pour rentrer dans leurs comptes. Dans les faits, cela signifie qu'ils veulent conserver l'Amérique tropicale et, en sus, l'Afrique tropicale. S'ils estiment que l'Insulinde, troisième grande région tropicale fournissant des matières premières, que l'Iran déjà fortement grignoté, que l'Inde, valent la peine de sacrifier énormément de sang et d'investir de colossales sommes d'argent, ils s'en empareront en concentrant autant de forces qu'ils n'en concentrent pour chasser les puissances de la grande aire est-asiatique hors de leurs possessions bien fortifiées. Pour ceux qui donnent leur sang ou leur argent à la cause des Alliés, afin que ceux-ci soient les bénéficiaires du grand héritage, telle est la question la plus patente à poser dans cette lutte planétaire.

C'est pour être les héritiers de ce grand héritage, et non pour des principes, que les États-Unis montrent à l'Europe leurs dents de gangsters ; dans la grande aire est-asiatique, ils ne font entendre que le roulement de tambour que sont les déclamations de McArthur que l'on pousse à rater dans le Pacifique sa chance de devenir un jour Président, comme jadis Cripps en Inde. Entre la Chine de Nanking et la Chine de Tchoung-King, les compromis les plus fous, les plus surprenants, sont possibles comme auparavant. Le vaste environnement qu'interpelle l'expansion longitudinale de la grande aire est-asiatique est encore plein d'énergies latentes. Sur le plan cinétique, on n'a vu ces énergies à l'œuvre que du côté de la main gauche du Japon, surtout en Chine, mais on n'a encore rien vu du côté de la main droite. Là, on s'attend à une guerre qui durera de 10 à 15 ans. La Chine a tenu le coup pendant 32 ans de guerres civiles, le Japon a derrière lui 12 ans de guerre sur le continent. Et il a prouvé qu'il était véritablement capable de frapper dur et fort en direction du Pacifique. Il faudra avoir du souffle, être capable d'affronter le long terme, de saisir les dynamiques de vastes espaces, pour comprendre la lutte qui oppose la dynamique latitudinale à la dynamique longitudinale, qui toutes deux se déploient de part et d'autre du Pacifique.

► Karl Haushofer, Zeitschrift für Geopolitik n°8, 1943. (tr. fr. : Robert Steuckers)

 

 

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◘ Halford John Mackinder (1861-1947)

mackin10.jpgAvertissement : La notice biographique ci-dessous, destinée à l'Encyclopédie des Œuvres Philosophiques (PUF), reprenait en grande partie l'article ci-haut. Nous la reproduisons ici à fin d'archivage.

 Né à Gainsborough dans le Lincolnshire le 15 février 1861, Halford John Mackinder se sentira attiré par les études géographiques dès son plus jeune âge. Formé à l'Epsom College, puis, à partir de 1880, à Oxford, il étudie successivement la biologie (sous la direction de H.N. Moseley, un anatomiste s'inscrivant dans le sillage de Darwin et de Huxley), l'histoire, la géologie et le droit. Il sera reçu au barreau de Inner Temple en 1886, après avoir acquis une expérience en droit maritime, c'est-à-dire, à ses yeux, la branche du droit la plus proche de la géographie.

De 1887 à 1905, il enseigne la géographie à Oxford, notamment dans le cadre de la Oxford University Extension, qui prodiguait un enseignement itinérant, ouvert à tous mais plus particulièrement aux instituteurs et aux enseignants des écoles secondaires. La géographie était, à l'époque, une discipline négligée dans le monde universitaire britannique. Depuis le XVIe siècle, au temps où enseignait le géographe Richard Hakluyt, plus aucune chaire de géographie n'avait été attribuée à Oxford. Mackinder a donc été le premier successeur de Hakluyt, après une parenthèse de 4 siècles.

L'objectif premier de Mackinder était de réhabiliter la géographie aux yeux du monde académique britannique en suivant l'exemple allemand (Ritter, Richthofen, Ratzel). Pour réaliser cette tâche, il reçut l'appui de Sir John Scott Keltie, qui avait ramené d'Allemagne une collection impressionnante de matériels didactiques (cartes, atlas, etc.), puis de la Royal Geographical Society. Entre 1892 et 1903, il sera le directeur du University College de Reading, une université qu'il créera presque de toutes pièces. De 1903 à 1908, Mackinder est directeur de la London School of Economics and Political Sciences, où il avait commencé à enseigner dès 1895.

En 1899, il avait été nommé directeur de l'école de géographie d'Oxford. La même année, il s'embarque pour l'Afrique afin d'explorer les abords du Kilimanjaro au Kenya et l'escalader. À son retour, il entame une carrière politique dans les rangs des “libéraux-impérialistes”. Cette carrière ne lui rapportera un siège aux Communes, celui de Glasgow, qu'en 1910 et qu'il conservera jusqu'en 1922. Les “libéraux-impérialistes” soutenaient la politique impériale britannique mais souhaitaient des réformes sociales. Leur chef de file était Lord Rosebery et, parmi leurs membres les plus illustres, on a compté Haldane, Grey et Asquith.

Mais, quand le 15 mai 1903, Joseph Chamberlain renonce officiellement à la politique de libre-échange libérale au profit d'une politique tarifaire préférentielle autarcisante, interne à l'Empire, de façon à fermer celui-ci aux concurrences américaine et allemande, les “libéraux-impérialistes” se scindent en 2 groupes : ceux qui donnent la préséance au libéralisme économique et ceux qui accordent davantage d'importance à la consolidation de l'Empire en tant qu'entité politique homogène. Mackinder rejoint les seconds, plus sensibles aux argumentations d'ordre géopolitique (parmi eux : Hewins, Amery, Maxse). Il rejoint par la suite les Unionistes, puis les Conservateurs.

En 1904, Mackinder amorce ses réflexions géopolitiques proprement dites en rédigeant un texte très important sur le “pivot géographique de l'histoire”, c'est-à-dire le fameux heartland,  la “Terre du Milieu”, inaccessible aux instruments de mobilité dont dispose la puissance thalassocratique britannique : les navires de guerre et leurs canons à longue portée, les fameux dreadnoughts. À partir de 1906, Mackinder, sous l'impulsion de Haldane devenu Secrétaire d'État à la Guerre, commence à dispenser ses cours aux officiers d'état-major. En 1908, il accompagne le Prince de Galles au Canada et en revient convaincu de l'impérieuse nécessité d'appliquer les tarifs préférentiels dans le domaine céréalier en Amérique du Nord, de façon à ce que le dominion du Canada ne soit pas absorbé par la puissance montante des États-Unis. Une absorption du Canada signifierait la création d'un grand espace nord-américain autonome, capable de se substituer à l'Angleterre comme première puissance maritime du globe.

La guerre mondiale accentue sa germanophobie, latente depuis la politique maritime du Kaiser, commencée pendant la dernière décennie du XIXe siècle. Dans le débat sur la décentralisation des institutions en Grande-Bretagne, qui reprend en 1919, Mackinder suggère un plan de partition de l'Angleterre en 3 régions, de façon à obtenir des entités égales en dimensions et en poids démographique. La même année, paraît à l'attention des diplomates qui négocient à Versailles, un ouvrage incisif et capital, concis comme tous les ouvrages de base de la discipline géopolitique : Democratic Ideals and Reality. Mackinder y remet en exergue l'importance du territoire russe, masse continentale compacte impossible à contrôler depuis la mer et à envahir complètement.

Ce petit livre attire l'attention des diplomates du Foreign Office : Lord Curzon nomme Mackinder Haut Commissaire britannique en “Russie du Sud”, où une mission militaire anglaise appuyait les Blancs de Dénikine. Ceux-ci reculent. Les Britanniques les obligent à reconnaître de facto la nouvelle république ukrainienne et à forger une alliance entre Blancs, Polonais, Bulgares et Ukrainiens contre les Rouges. Cette ébauche d'alliance jette les bases du fameux “cordon sanitaire”, destiné à séparer les Allemands des Russes et à empêcher l'union de la “Terre du Milieu” sous la double impulsion du génie technique germanique et de la “brutalité élémentaire” des Bolchéviks.

Mackinder, en élaborant cette stratégie, crée la politique anglo-saxonne de containment, reprise plus tard par les Américains. Les puissances thalassocratiques anglo-saxonnes doivent tout mettre en œuvre, explique Mackinder, pour empêcher l'unification eurasienne sous la double égide allemande et russe. Pour parvenir à cet objectif, il faut balkaniser l'Europe orientale, priver la Russie de son glacis baltique et ukrainien, empêcher la domination d'une et une seule alliance sur les mers intérieures (Mer Baltique et Mer Noire), contenir la Russie et le bolchévisme en Asie de façon à ce que les peuples cavaliers de la steppe ne puissent pas débouler en Perse et en Inde, zones d'influence britanniques.

La leçon sera aussitôt retenue mais inversée par les géopoliticiens (l'école de Haushofer) et les diplomates allemands (von Seeckt, Groener, Rathenau, von Brockdorff-Rantzau) et par les idéologues nationaux-révolutionnaires et nationaux-bolchéviques (Niekisch, Paetel, Schauwecker, les frères Jünger, Hielscher, etc.), tous partisans d'une alliance germano-russe dirigée contre les thalassocraties et le capitalisme anglo-saxons.

Plus tard, après la Seconde Guerre mondiale, les principes de Mackinder, soit organiser les rimlands (les zones littorales bordant la “Terre du Milieu”) pour contenir les forces issues du heartland  (la “Terre du Milieu”), seront instrumentalisés par les Américains, qui entoureront l'URSS et la Chine d'un réseau d'alliances défensives et “contenantes” (OTAN, OTASE, ANZUS, CENTO). Sous Reagan, l'idéologie est remise au goût du jour pas Colin S. Gray. Mackinder meurt à l'âge de 86 ans à Bournemouth le 6 mars 1947.

img-310.gif◘ Les Îles Britanniques et les mers britanniques
(Britain and the British Isles, 1902)

[Ci-contre « The Land Hemisphere, showing the Mediterranean Ocean and the central position of Britain » (Mackinder, 1902, p. 4)]

Livre de géographie pure, cet ouvrage consiste en une exploration méthodique de la géologie des Iles Britanniques. Le sol britannique est né de plissements géologiques successifs et d'un abaissement du niveau de l'Océan. Résultat : les Îles Britanniques sont reliés au Continent pas le promontoire du Kent, le Pas-de-Calais et l'estuaire de la Tamise ; la Manche permet à un courant chaud, le Gulf Stream de réchauffer le climat et de libérer les eaux des glaces en hiver. Le Nord-Est de la grande île est ouvert aux influences venues de la Scandinavie et de la zone baltique. Le Sud-Est, situé juste en face de la frontière linguistique entre langues romanes et langues germaniques, reçoit les influences venues d'Europe centrale par le Rhin et celles venues du Midi méditerranéen et hispanique. Géologiquement, les Îles Britanniques ont été formées par des terrains ayant glissés le long d'un axe nord-ouest. Politiquement, le Royaume-Uni s'est formé à partir du promontoire du Kent, situé dans le Sud-Est. Historiquement, la communauté britannique est passée d'une dépendance européenne, due au poids du Sud-Est, à une maîtrise du large, affranchie de l'Europe, qui a permis le peuplement britannique de l'Amérique du Nord.

Terminus de beaucoup d'invasions venues d'Europe, les Îles Britanniques ont été le tremplin du peuplement multi-ethnique de l'Amérique du Nord. Les Îles Britanniques sont donc à la fois la pointe terminale du Vieux Monde et l'amorce du Nouveau Monde. L'addition de ces 2 qualités a donné à l'Angleterre du XIXe siècle un maximum de puissance. Dans sa conclusion, Mackinder écrit que cette position dominante ne sera pas éternelle car de nouvelles puissances sont en train de s'organiser sur de vastes étendues continentales, dotées d'immenses ressources. Pour conserver une position honorable, l'Angleterre doit organiser méthodiquement son empire, de façon à bénéficier d'autant de ressources que les puissances continentales montantes et permettre à ses dominions de disposer d'une flotte, de façon à ce qu'elles puissent, de concert, damer le pion des challengeurs (allemands et russes).

mapmk410.jpg◘ Le pivot géographique de l'histoire
(The Geographical Pivot of History, 1904)


Article paru dans le Geographical Journal en 1904, ce texte capital contient toute la pensée géopolitique de Mackinder. Pour ce dernier, à l'aube du siècle, l'Europe vivait la fin de l'âge colombien, qui avait vu l'expansion européenne sur tout le globe, sans résistance sérieuse de la part des autres peuples. À cette ère d'expansion succèdera l'âge postcolombien, caractérisé par un monde désormais fermé dans lequel « chaque explosion de forces sociales, au lieu d'être dissipée dans un circuit périphérique d'espaces inconnus, marqués du chaos du barbarisme, se répercutera avec violence depuis les coins les plus reculés du globe, si bien que les éléments les plus faibles au sein des organismes politiques du monde seront ébranlés en conséquence ». Mackinder, en écrivant ces phrases prophétiques, demandait à ses lecteurs de se débarrasser de leur européocentrisme et de considérer que toute l'histoire européenne dépendait de l'histoire des immensités continentales asiatiques. La perspective historique de demain, écrivait-il, sera “eurasienne” et non plus confinée à la seule histoire des espaces carolingien et britannique.

Pour étayer son argumentation, Mackinder esquisse une géographie physique de la Russie, ce qui le conduit à constater que l'histoire russe est déterminée par 2 types de végétation, la steppe et la forêt. Les Slaves ont élu domicile dans les forêts tandis que les peuples de cavaliers nomades régnaient sur les espaces déboisés des steppes centre-asiatiques. À cette mobilité des cavaliers, se déployant sur un axe est-ouest, s'ajoute une mobilité nord-sud, prenant pour pivots les fleuves de la Russie d'Europe. Ces fleuves ont été empruntés par les guerriers et les marchands scandinaves qui ont créé l'empire russe et donné leur nom au pays.

La steppe centre-asiatique, zone de départ des mouvements des peuples-cavaliers, est la “Terre du Milieu”, entourée de 2 zones en “croissant” : le croissant intérieur (inner crescent) qui la jouxte territorialement et le croissant extérieur (outer crescent),  constitué d'îles de diverses grandeurs. Ces “croissants” sont caractérisés par une forte densité de population, au contraire de la Terre du Milieu. L'Inde, la Chine, le Japon et l'Europe sont des parties du croissant intérieur qui, à certains moments de l'histoire, subissent la pression des nomades cavaliers venus des steppes de la Terre du Milieu. Telle a été la dynamique de l'histoire eurasienne à l'ère pré-colombienne et partiellement aussi à l'ère colombienne où les Russes ont progressé en Asie Centrale.

Cette dynamique perd de sa vigueur au moment où les peuples européens se dotent d'une mobilité navale, inaugurant ainsi la période proprement “colombienne”. Les terres des peuples insulaires comme les Anglais et les Japonais et celles des peuples des “nouvelles Europes” d'Amérique, d'Afrique australe et d'Australie deviennent des bastions de la puissance navale inaccessibles aux coups des cavaliers de la steppe. Deux mobilités vont dès lors s'affronter, mais pas immédiatement : en effet, au moment où l'Angleterre, sous les Tudor, amorce la conquête des océans, la Russie s'étend inexorablement en Sibérie. À cause des différences entre ces 2 mouvements, un fossé idéologique et technologique va se creuser entre l'Est et l'Ouest, dit Mackinder. Il écrit :

« C'est sans doute l'une des coïncidences les plus frappantes de l'histoire européenne que la double expansion continentale et maritime de cette Europe recoupe, en un certain sens, l'antique opposition entre Rome et la Grèce... Le Germain a été civilisé et christianisé par le Romain ; le Slave l'a été principalement par le Grec. Le Romano-Germain, plus tard, s'est embarqué sur l'océan ; le Greco-Slave, lui, a parcouru les steppes à cheval et a conquis le pays touranien. En conséquence, la puissance continentale moderne diffère de la puissance maritime non seulement sur le plan de ses idéaux mais aussi sur le plan matériel, celui des moyens de mobilité ».

Pour Mackinder, l'histoire européenne est bel et bien un avatar du schisme entre l'Empire d'Occident et l'Empire d'Orient (an 395), répété en 1054 lors du Grand Schisme opposant Rome à Byzance. La dernière croisade fut menée contre Constantinople et non contre les Turcs. Quand ceux-ci s'emparent en 1453 de Constantinople, Moscou reprend le flambeau de la chrétienté orthodoxe. De là, l'anti-occidentalisme des Russes. Dès le XVIIe siècle, un certain Kridjanitch glorifie l'âme russe supérieure à l'âme corrompue des Occidentaux et rappelle avec beaucoup d'insistance que jamais la Russie n'a courbé le chef devant les aigles romaines. Plus tard, Mackinder dira que la Russie a choisi le communisme parce que ses réflexes religieux étaient collectifs, tandis que l'Ouest a opté pour le capitalisme parce que ses religions évoquent sans cesse le salut individuel.

Le chemin de fer accélèrera le transport sur terre, écrit Mackinder, et permettra à la Russie, maîtresse de la Terre du Milieu sibérienne, de développer un empire industriel entièrement autonome, fermé au commerce des nations thalassocratiques. L'antagonisme Terre/Mer, héritier de l'antagonisme religieux et philosophique Rome/Byzance, risque alors de basculer en faveur de la terre, russe en l'occurrence.

◘ Idéaux démocratiques et réalité
(Democratic Ideals and Reality, 1919)


Ouvrage de base de la géopolitique anglo-saxonne, Democratic Ideals and Reality part d'un constat : les guerres sont les cataractes du fleuve de l'histoire ; elles sont le résultat, direct ou indirect, de la croissance inégale des nations. Cette croissance inégale est due à l'inégale distribution des terres fertiles et des atouts stratégiques entre les nations.

Face à cette inégalité incontournable, l'idéalisme démocratique connaît des tragédies successives : il retombe toujours, tarabusté, à pieds joints dans la réalité par l'impulsion de grands organisateurs (Napoléon après 1789, Bismarck après 1848). Dans ce constat, posé par Mackinder, on retrouve la marque de Hobbes : le Léviathan gère le réel en limitant le zèle libertaire, en refroidissant les espoirs extatiques d'aboutir à une liberté illimitée et définitive. Grâce au travail politique, au modelage de léviathans, la liberté s'ancre dans de « bonnes habitudes ». C'est pourquoi la pensée des grands organisateurs est essentiellement stratégique tandis que celle des purs démocrates est éthique.

Bismarck, que Mackinder, pourtant germanophobe, admire beaucoup, a été supérieur à Napoléon. Il a réussi son travail d'organisateur/unificateur en ne menant que de petites guerres périphériques contre le Danemark pour acquérir la position de Kiel et contre l'Autriche-Hongrie pour asseoir la prééminence de la Prusse dans le monde germanique. Bismarck a été plus psychologue que Napoléon : il n'a jamais accepté les annexions susceptibles de froisser l'ancien adversaire. Il a refusé d'annexer la Bohème après Sadowa et c'est à contre-cœur qu'il a dû accepter, sous la pression des militaires, la réincorporation de l'Alsace et de la Lorraine thioise dans le Reich. Bismarck se disait qu'il allait avoir besoin, plus tard, de l'alliance autrichienne et du concours de la France. Bismarck a réussi ainsi une politique d'équilibre inégalée, en fâchant la France contre l'Angleterre et celle-ci contre la Russie. Avec Bismarck, explique Mackinder, il n'y aurait pas eu 1914, ou la crise d'août 1914 n'aurait été qu'un orage passager.

Cette faculté d'organiser, d'harmoniser et d'équilibrer provient de la Kultur allemande, dont l'essence est stratégique, dynamique et dialectique. C'est une leçon que l'esprit allemand-prussien a retenu de la défaite d'Iéna : la belle mécanique du despotisme éclairé s'était effondrée devant le dynamisme révolutionnaire français. La France, pays d'artistes, est la terre de l'idéalisme (Mackinder donne au terme “idéalisme” le sens de “non réaliste”), qui offre l'enthousiasme mais non l'endurance.

Fichte est le philosophe qui a su doser correctement idéalisme et organicisme, souci du détail et sens de l'organisation dans la pensée allemande et dans l'appareil prussien brisé par Napoléon. Pour répondre à la France et au militarisme bonapartiste, les Prussiens, galvanisés par les discours et la pensée de Fichte, ont repensé le service militaire universel, ont imposé l'éducation obligatoire pour tous et fusionné l'université avec l'état-major (ce est vrai pour la géographie puisque Carl Ritter enseignait à la fois à l'Université de Berlin et à l'École de guerre).

En Prusse, cette collusion de l'université et de l'armée a permis d'élaborer une géographie pratique redoutable qui permettait aux diplomates, aux négociants et aux militaires de visualiser  le monde et de voir en idée les axes possibles de développement économique ou les opportunités de manœuvre qu'offre le terrain. C'est ainsi que la géographie prussienne a permit l'éclosion d'une intuition géostratégique très efficace et vu ce que rapporterait un renforcement des communications par air, fer et eau entre Berlin et Bagdad, Berlin et Hérat, Berlin et Pékin. Trois générations de Prussiens se sont essayés à ce Kriegspiel sur carte, crayon en main. C'est ce qui explique les succès de la politique commerciale allemande avant 1914.

Mackinder conclut : l'Allemagne produit une pensée qui pense la vie en détail ; la Grande-Bretagne produit, elle, une pensée absorbée par le principe négatif du “laisser-vivre”. C'est ce qui a conduit Guillaume II à dire : « 1914 est une guerre entre deux visions du monde ». L'utilisation du mot “vision” implique “voir de haut”, comme le géographe regarde le monde et le met en cartes. C'est, dit Mackinder admiratif, une vision d'“organisateur”. Le conflit qui vient de se dérouler oppose l'idéaliste,  qui refuse la stratégie et l'action dans un but précis, et l'organisateur,  qui planifie puis observe et analyse le réel, comme l'architecte trace son ébauche et tient compte de la résistance des matériaux. Pour sauver la démocratie de mouture anglo-saxonne, il faut donc se donner une stratégie à la mode prussienne et devenir “organisateur”.

Dans un second chapitre, Mackinder explique comment le marin voit le monde. Pour lui, la première réalité géographique, c'est l'unité de l'océan, fait que Mahan avait déjà mis en exergue. L'océan est aujourd'hui une unité connue et close comme le Nil était une unité connue et fermée pour les Égyptiens et comme la Méditerranée l'était pour les Romains. L'Italie s'est transformée au cours des Guerres Puniques en base navale. Elle a d'abord conquis le bassin occidental de la Méditerranée puis le bassin oriental. Dès l'achèvement de cette clôture, Rome est redevenue une puissance militaire essentiellement terrestre. L'objet de la Guerre des Gaules a été d'empêcher le rassemblement d'une flotte ennemie de Rome dans le Golfe de Gascogne, la Manche et la Mer du Nord, qui aurait pu pénétrer par Gibraltar dans le bassin occidental de la Méditerranée. La défaite navale des Veneti (côte sud de l'Armorique) et le débarquement de César en Grande-Bretagne sont les événements les plus saillants de cette campagne, aux yeux du marin contemporain.

Sans s'attarder sur les tentatives de Carausius, des Saxons et du Vandale Genséric, Mackinder démontre que les Normands réalisent ce que César a empêché : ils ferment à leur profit la Mer du Nord, contrôlent la côte atlantique jusqu'au Cap Saint Vincent, pénètrent en Méditerranée occidentale et, plus tard, conquièrent la Sicile et Malte. Les Sarazins, nomades dont les instruments de mobilité sont le cheval et le chameau, s'emparent de la Sicile et de l'Espagne mais non des voies maritimes qui restent aux mains des Normands. La Méditerranée se transforme en douve, en barrière séparant 2 mondes hostiles. Dans ce cadre naissent les 5 grands “royaumes” héritiers de Rome et de Charlemagne (Angleterre, Allemagne, France, Italie, Espagne). Mackinder regrette la décision romaine de ne pas avoir entrepris la conquête et la latinisation de la Germanie, auquel cas l'Europe aurait été unifiée, serait devenue une péninsule homogène ouverte sur le monde. La logique de l'histoire romaine a été de contenir les Germains au-delà de la ligne Rhin/Danube. Cette logique était méditerranéenne et non européenne.

L'Europe est un promontoire eurasien fermé au Nord (Arctique), à l'Est (steppe ; à l'exception de la trouée mésopotamienne, route des caravanes, verrouillée par les Arabes puis les Turcs) et au Sud (désert saharien) mais ouvert à l'Ouest (Atlantique). Les Portugais ont été les pionniers du renouveau européen : ils ont contourné les Arabes par le Cap et ont surgi dans leurs dos, dans l'Océan Indien. Ils inauguraient de la sorte l'ère de la domination du marin européen sur les “continentaux” africains et asiatiques. Le rôle de l'Angleterre, seule base navale européenne isolée et sans ennemis immédiats à ses frontières, a été de participer à l'aventure à la suite des Portugais, puis, à partir de Trafalgar, d'envelopper la péninsule ibérique comme l'avaient fait les Normands et de contrôler les 2 bassins de la Méditerranée pour maîtriser la route des Indes dès l'ouverture du Canal de Suez. En bout de course, l'Angleterre ferme l'Océan Indien comme Rome avait fermé la Méditerranée : l'Inde, pièce centrale, y est devenue son Italie.

La seule menace qui pesait sur cet Océan Indien, devenu mer britannique, était l'installation d'une base navale non britannique au fond du Golfe Persique, relié au cœur de l'Europe par chemin de fer et par voie fluviale (Danube). Si Trafalgar a donné à l'Angleterre la faculté d'être ubiquitaire, de débarquer des troupes partout, la clef de sa puissance réside dans la division de l'ex-œkoumène latin/carolingien entre plusieurs puissances antagonistes. La capacité navale d'envelopper toute la péninsule gallo-hispanique a donné la victoire aux Franco-Britanniques en 1918. Mais les États-Unis, depuis la guerre de 1898 qui les a opposés à l'Espagne dans les Caraïbes et le Pacifique, sont en train de devenir une puissance maritime égale sinon supérieure à l'Angleterre, vu l'inaccessibilité de leurs bases navales métropolitaines, situées dans le Nouveau Monde panaméricain transformé en île. Mais si l'Allemagne avait vaincu, elle aurait transformé, grâce à son alliance avec les Ottomans et le retournement des Russes, l'Eurasie/Afrique en une île gigantesque, que Mackinder appelle la World Island. Cette île aurait de surcroît été organisée par un réseau interne de chemin de fer, accentuant à l'extrême la mobilité sur terre. Les États-Unis croient qu'ils lieront leur sort à l'Europe au sein d'un grand Occident mais ne voient pas que l'Europe est indissolublement liée à l'Afrique et à l'Asie.

Dans un troisième chapitre, Mackinder explique comment « l'homme de la terre » voit le monde. La conscience de l'unité territoriale eurasienne, écrit notre géographe, est arrivée après la conscience de l'unité océanique. En Angleterre et aux États-Unis, poursuit-il, on pense toujours en termes de côtes et on n'a qu'une vague idée de ce qu'il y a derrière ces côtes. On ne perçoit pas le mouvement d'unité eurasien. Il faut donc cesser de penser le continent en dehors de lui, mais commencer à le penser en dedans de lui. Le grand continent eurasien/africain se compose de 6 régions naturelles :

  • 1) l'Europe (avec le Maghreb non saharien et l'actuelle Turquie) avec une population de marins et de paysans
  • 2) le Heartland sibérien, avec sa côte arctique inaccessible, territoire des nomades cavaliers
  • 3) le Rimland des moussons (sub-continent indien, Indochine, Chine, Mandchourie, Corée, Kamtchatka, Malaisie), également avec une population de marins et de paysans
  • 4) la zone vide du Sahara
  • 5) la péninsule arabique (avec l'Égypte à l'Est du Nil, le Sinaï et la Mésopotamie), avec ses nomades cavaliers et chameliers
  • 6) le Heartland méridional, soit toute l'Afrique au Sud du Sahara, peuplée d'éleveurs nomades sans chevaux ni chameaux. Cette énorme masse continentale est animée par une dialectique nomadisme/sédentarité, où les conquérants mobiles, chameliers arabiques et cavaliers persiques et hunniques conquièrent les terres des sédentaires paysans (Mésopotamie). Le chemin de fer va organiser les zones occupées par ces nomades, tant en Sibérie qu'en Arabie. L'Eurasie pourra devenir une si elle s'organise à partir du Heartland et englobe tout de suite la Baltique et la Mer Noire, soit par une alliance germano-russe (dans laquelle basculeront très vite la Suède et la Turquie), soit par une conquête bolchévique. La “Terre du Milieu” disposera alors de masses humaines suffisantes pour vivre en totale autarcie et pour fermer le Grand Continent aux influences et au commerce britanniques et américains.

Dans un quatrième chapitre, Mackinder traite de la rivalité entre les empires. Le fait saillant des dernières décennies a été l'avance des cosaques sur tout le territoire du heartland (de la “Terre du Milieu”), avance renforcée par l'extension du réseau des chemins de fer en Asie centrale. Devant cette lente unification de la masse continentale eurasiatique, l'Europe est divisée en un Ouest et un Est, fondamentalement opposés de part et d'autre d'une ligne Hambourg/Trieste, ce qui place Berlin et Vienne à l'Est. C'est l'opposition entre le conservatisme organisateur, concrétisé par la “ligue des trois empereurs” de Bismarck, et l'idéalisme démocratique. La Rhénanie, qui est occidentalisée et a opté pour un droit basé sur le Code Napoléon, est devenue le glacis avancé de l'Est en Europe de l'Ouest.

Bismarck, de surcroît, a réussi à diviser entre eux les peuples latins, en déviant les énergies de la France vers le Maroc, l'Algérie et la Tunisie, que convoitaient l'Espagne et l'Italie. Cet enferrement de la France en Méditerranée occidentale l'éloigne du Rhin, laissant le champ libre aux Allemands et aux Russes dans le reste de l'Europe. À l'Est de la ligne Hambourg/Trieste, Bismarck doit jouer l'arbitre entre les volontés divergentes de la Russie et de l'Autriche-Hongrie. L'Occident français et britannique doit empêcher la Russie de franchir les Dardannelles, comme pendant la guerre de Crimée, de débouler au Proche-Orient (en Syrie et en Mésopotamie) et de menacer ainsi les positions britanniques en Égypte (Suez) et dans le Golfe Persique (Koweït).

Dans un dernier chapitre, Mackinder tire le bilan de la guerre mondiale. Pourquoi Guillaume II a-t-il envahi la France ? Pour 2 motifs : 1) pour occuper l'éventuelle tête de pont britannique et américaine en Europe ; 2) pour gérer, les mains libres, l'accroissement démographique allemand en pleine croissance et le dévier vers l'Est russe et ottoman, où il y avait encore des marchés, des débouchés et des terres arables. Mais l'Allemagne a été contrainte de pratiquer une double politique, vu son écartèlement entre l'Est et l'Ouest. Hambourg, port atlantique, est un défi à l'Angleterre et ouvre à l'Allemagne des possibilités à l'Ouest, en direction de l'Afrique et de l'Amérique latine.

Pour Mackinder, Guillaume II aurait dû choisir ou l'Est ou l'Ouest, entre Hambourg et les colonies, d'une part, et Bagdad et la Russie, d'autre part. L'indécision allemande a donné la victoire à la Grande-Bretagne mais cette victoire ne tient qu'à un fil, surtout depuis les accords germano-bolchéviks de Brest-Litovsk. D'où, afin de pouvoir gagner du temps pour consolider l'Empire britannique, il faut séparer l'Allemagne de la Russie par un “cordon sanitaire”, politique que suivra à la lettre Lord Curzon.


► Robert Steuckers.

◘ Bibliographie :

Pour une bibliographie complète des œuvres de Mackinder, se référer à l'ouvrage de W.H. Parker, Mackinder : Geography as an Aid to Statecraft, Oxford, Clarendon Press, 1982. Nous ne reprenons ci-dessous que les ouvrages et articles principaux :

  • The New Geography, 1886 
  • Britain and the British Seas, 1902 
  • « The Geographical Pivot of History », Geographical Journal,  XXIII, pp. 421-437 (trad. esp. « El pivote geografico de la historia » in Augusto B. Rattenbach, Antologia Geopolitica,  Pleamar, Buenos Aires, 1985) ;
  • « Man-Power as a Measure of national and Imperial Strength », in National and English Review,  XIV, pp. 136-45 
  • Seven Lectures on the United Kingdom, 1905 
  • Money-Power and Man-Power, 1906 
  • Our own Islands, 1906
  • Britain and the British Seas,  2ème éd., 1907
  • « On Thinking Imperially », in M.E. Sadler (ed.), Lectures on Empire, 1907
  • The Rhine : its Valley and History,  1908
  • Lands beyond the Channel : an Elementary Study in Geography,  1908
  • « The Geographical Conditions of the Defence of the United Kingdom », National Defence, III (juillet 1909), pp. 89-107
  • India : Eight Lectures prepared for the Visual Instruction Committee of the Colonial Office,  1910
  • Distant Lands : an Elementary Study in Geography,  1910
  • The Nations of the Modern World : an Elementary Study in Geography,  1911
  • « The Strategical Geography of the Near East », Journal of the Royal Artillery, XXXIX, pp. 195-204
  • The Modern British State : an Introduction to the Study of Civics, 1914
  • Our Island History : an Elementary Study in History,  1914 
  • « Some Geographical Aspects of International Reconstruction », in Scottish Geographical Magazine,  XXXIII, pp. 1-11
  • Democratic Ideals and Reality : a Study in the Politics of Reconstruction, 1919 
  • « General Report with Appendices on the Situation in South Russia ; Recommendations for Future Policy » in Documents on British Foreign Policyn°656 (1919-1939), 1st series, III, (édités par E.L. Woodward et R. Butler), pp. 768-87, HMSO, London, 1949, le texte date de 1920
  • The World War and After : a Concise Narrative and some Tentative Ideas, 1924
  • « The Empire and the World », in United Empire, XXV, 1934, pp. 519-522
  • « The Round World and the Winning of the Peace », in Foreign Affairs, XXI, 1943, pp. 595-605

◘ Sur H.J. Mackinder :

L'ouvrage le plus récent et le plus complet est celui de W.H. Parker, op. cit.

  • P.M. Roxby, « Mr. Mackinder's Books on the Teaching of Geography and History », in Geographical Teacher, VII, 1914, pp. 404-407
  • C.R. Dryer, « Mackinder's “World Island” and its American “satellite” », in Geographical Review, IX, 1920, pp. 205-207
  • Karl Haushofer, « Politische Erdkunde und Geopolitik », in K. Haushofer, Erich Obst, Hermann Lautensach, Otto Maull, Bausteine zur Geopolitik,  Berlin-Grunewald, 1928, pp. 49-77
  • Karl Haushofer, Erdkunde, Geopolitik und Wehrwissenschaft,  Munich, 1934
  • Karl Haushofer, Der Kontinentalblock - Mitteleuropa - Eurasien - Japan,  Munich, 1941 (inversion continentaliste des thèses de Mackinder, au profit d'une alliance germano-russe ; références explicites à Mackinder)
  • J.C. Malin, « Reflections on the Closed-Space Doctrines of Turner and Mackinder and the Challenge to their Ideas by the Air Age », in Agricultural History,  XVIII, 1944, pp. 65-74 
  • E.W. Gilbert, « The Right Honourable Sir Halford J. Mackinder, P.C., 1861-1947 », in Geographical Journal, CX, 1947, pp. 94-99
  • H. Ormsby, « The Rt Honourable Sir Halford J. Mackinder, P.C., 1861-1947 », Geography, XXXII, 1947, pp. 136-137
  • J.F. Unstead, « H.J. Mackinder and the New Geography », Geographical Journal,  CXIII, 1949, pp. 47-57;
  • « Seven Lamps of Geography : an Appreciation of the Teaching of Sir Halford J. Mackinder », Geography,  XXXVI, 1951, pp. 21-41
  • E.W. Gilbert, Préface à une réédition sous les auspices de la Royal Geographical School (RGS) de 2 textes de Mackinder, « The Scope and Methods of Geography » et « The Geographical Pivot of History », RGS, 1951
  • C. Troll, « Halford J. Mackinder als Geograph und Geopolitiker » in Erdkunde,  VI, 1952, pp. 177-178
  • C. Kruszewski, « The Pivot of History », in Foreign Affairs, XXXII, 1954, pp. 388-401
  • A.H. Hall, « Mackinder and the Course of Events », in Annals of the American Association of Geography,  XLV, 1955, pp. 109-126
  • D.W. Meinig, « Heartland and Rimland in Eurasian History », in Western Political Quarterly, IX, 1956, pp. 553-569
  • D.R. Mills, « The USSR : a Re-Appraisal of Mackinder's Heartland Concept », in Scot. Geog. Mag., LXXII, 1956, pp. 144-152
  • B. Semmell, « Sir Halford Mackinder : Theorist of Imperialism », in Can. J. Econ. and Polit. Sci.,  XXIV, 1958, pp. 554-61
  • Edward McNall Burns, Ideas in conflict, Methuen, London, 1960, pp. 520-527
  • L.M. Cantor, H. Mackinder : his Contribution to Geography and Education, thèse non publiée, Université de Londres, 1960
  • L.M. Cantor, « Halford Mackinder : Pioneer of Adult Education », in Rewley House Papers, III, 1960-61, 9, pp. 24-29
  • E.W. Gilbert, Sir Halford Mackinder 1861-1947 : an Appreciation of his Life and Work, 1961
  • « The Rt Honourable Sir Halford J; Mackinder, P.C., 1861-1947 », Geographical Journal, CXXVII, 1961, pp. 27-29
  • W.A.D. Jackson, « Mackinder and the Communist Orbit », in Canadian Geographer, VI, 1962, pp. 12-21
  • A.B. Dugan, « Mackinder and his Critics Reconsidered », in Journal of Politics,  XXIV, 1962, pp. 241-257
  • N. Mikhaïlov, « Professor Makkinder i razgovor ob utopiyakh », in Sovetskiy Soyuz,  212, 1967, pp. 20-21
  • J.A. Sylvester, « Mackinder lernte von den Deutschen : eine ironische Kritik », in Zeitschrift für Geopolitik,  XXXIX, 1968, pp. 55-59
  • E.W. Gilbert, « Halford Mackinder » in International Encyclopedia of Social Sciences,  New York, 1968
  • E.W. Gilbert & W.H. Parker, « Mackinder's “Democratic Ideals and Reality” after 50 Years », in Geographical Journal, CXXXV, 1969, pp. 228-231
  • C.F.J. Whebell, « Mackinder's Heartland Theory in Practice Today », in Geographical Magazine, XLII, 1970, pp. 630-636
  • E.W. Gilbert, British Pioneers in Geography, 1972
  • C. Cochran, « Mackinder's Heartland Theory : a Review », Assoc. of N. Dakota Geog. Bulletin,  XXIV, 1972, pp. 29-31
  • J.S. English, Halford J. Mackinder (1861-1947),  1974
  • W.F. Pauly, « The Writings of Halford Mackinder applied to the Evolution of Soviet Naval Power », in Pennsylvania Geographer, XII, 1974, pp. 3-7
  • B.W.  Blouet, Sir Halford Mackinder 1861-1947 : Some New Perspectives, Oxford School of Geography, Research Paper 13, 1975
  • B.W. Blouet, « H. Mackinder's Heartland Thesis », in Great Plains - Rocky Mountain Geographical Journal, V, 1976, pp. 2-6
  • B.W. Blouet, « Sir H. Mackinder as British High Commissioner to South Russia, 1919-1920 », Geographical Journal,   CXIII, 1976, pp. 228-236 
  • L.K.D. Kristof, « Mackinder's Concept of Heartland and the Russians », preprint, XXIII, Int. Geogrl. Congr., Symposium, K5, 1976
  • Colin S. Gray, The Geopolitics of the Nuclear Era : Heartland, Rimlands, and the Technological Revolution, National Strategy Information Center, New York, 1977
  • Martin Wight, Power Politics, Royal Institute of International Affairs, 1978, pp. 72-77
  • Derwent Whittlesey, « Haushofer : les géopoliticiens », in Edward Mead Earle, Les maîtres de la stratégie, tome II, Berger-Levrault, 1980
  • Jean Soppelsa, « De la géographie à la géostratégie », in Les Cahiers Français  n°199-200, 1981
  • Paul Claval, « Histoire de la Géopolitique », in Magazine Littéraire n°208, juin 1984, pp. 24-25
  • Michel Foucher, « Les pionniers », in Magazine Littéraire n°208, juin 1984, pp. 26-27
  • Robert Steuckers, « L'œuvre de Mackinder, géographe britannique », in Vouloir n°31, juil. 1986, pp. 6-7
  • Gaspar Salcedo Ortega, « Para uma história da geopolítica americana », in Futuro Presente n°27/28 (2ème série), Lisbonne, 1987
  • Colin S. Gray, The Geopolitics of Super Power,  Univ. Press of Kentucky, 1988
  • Robert Steuckers, « Panorama théorique de la géopolitique », in Orientations n°12, 1990-91, pp. 3-13

Au Public Record Office du Foreign Office 800/251, on pourra consulter les papiers privés de Mackinder, relatifs à sa mission en Russie méridionale.

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La géopolitique entre modernité et post-modernité
 

à Claire 

Introduction

 
ycy02n10.jpgAuteur d'une première Géographie universelle décrivant le monde antique alors sous domination romaine, le Grec Strabon (63 av. JC-25 ap. JC) définissait sa discipline comme étant la “science des princes et des chefs militaires”. De fait, c'est pour le compte de l'impérialisme athénien que son illustre prédecesseur Hérodote d'Halicarnasse (484-424 av. JC), tout aussi bien père de la géographie que de l'histoire, parcourait le bassin méditerranéen. Par la suite, ainsi que l'ont démontré les travaux de Paul Claval et d'Yves Lacoste, la géographie s'est développée en étroite connexion avec les différents pouvoirs, qu'ils soient politiques, militaires ou économiques.

Ainsi définie, la “géographie fondamentale” (Yves Lacoste) ressemble fort à la géopolitique. Pourtant les réflexions et les pratiques d'ordre géopolitique, tout aussi anciennes que les problématiques pouvoirs-territoires, sont longtemps restées empiriques et confinées aux milieux dirigeants. C'est du XVIe au XXe siècle que cette réflexion sur les rapports entre espace et puissance prend progressivement forme pour devenir une discipline autonome et instituée, avec les travaux de l'Américain Alfred Thayer Mahan (1840-1914), du Britannique Halford MacKinder (1861-1947) et de l'Allemand Karl Haushofer (1869-1946). Aujourd'hui largement vulgarisées, les thèses des “pères fondateurs” sont à l'origine d'un corpus doctrinal longtemps hégémonique. Pour le désigner, nous parlerons indifféremment de géopolitique classique ou encore de géopolitique moderne.

Ce corpus doctrinal a inspiré la réflexion stratégique des dernières décennies et permet d'analyser de manière cohérente, dans leur dimension spatiale, les rapports de puissance et les conflits du XXe siècle. Ultime étape d'une histoire objectivement européocentrée depuis la Renaissance, la fin du conflit Est-Ouest est aussi la fin d'une période qui a “in-formé” (donné forme [à]) la géopolitique dite moderne. Le déclin démographique des peuples de souche européenne et inversement la forte croissance des populations du Sud, la montée en puissance économique et technologique de l'Asie confucéenne, les turbulences de l'aire arabo-islamique et la renaissance du pantouranisme, phénomènes auxquels il faut ajouter la persistance des écarts de développement et la prolifératlon des armes de destruction massive, ouvrent des temps radicalement autres. Le corpus doctrinal Mahan-MacKinder-Haushofer ne permet pas de déchiffrer ces mondes nouveaux. Née de la Modernité, la géopolitique classique est aujourd'hui bousculée par la “mondialisation”. Une géopolitique post-moderne prend ses marques et d'actifs débats sémantiques ont déjà permis de préciser ses contours.

 

I. LA GÉOPOLITIQUE CLASSIQUE : LE CORPUS DOCTRINAL MAHAN-MACKINDER-HAUSHOFER

 

Une géopolitique westphalienne

Traite_westphalie.jpgLe corpus Mahan-MacKinder-Haushofer est l'expression doctrinale d'un monde d'États. Né au sortir du Moyen-Âge des décombres de l'ordre féodal, l'État moderne est un type d'unité politique délimité par des frontières linéaires (et non des marches ou un limes), au territoire homogène sur le plan linguistique, culturel et juridique (ou tendant vers l'homogénéisation), caractérisé par la centralisation des pouvoirs (1). Cette forme politique a été consacrée par les traités de Westphalie. Signés à Munster, le 8 septembre 1648 (entre la France et l'Empire), et à Osnabruck le 6 août de la même année (entre l'Empire, la Suède et les puissances protestantes), ces traités mettent fin à la Guerre de Trente Ans. Le principe cujus regio ejus religio, précédemment invoqué lors de la paix d'Augsbourg (1555), affirme l'idée d'un État sécularisé ; la Chrétienté en tant qu'espace politique se dissout. Quant aux clauses territoriales et constitutionnelles, elles abaissent l'Empire et fragmentent l'Allemagne en 343 entités quasi souveraines (principautés, villes libres, évêchés). Les traités de Westphalie instituent donc un ordre étatique et territorial, émancipé de toute autorité supra-nationale (Papauté et Empire). Dans les siècles qui suivent, l'État moderne s'impose jusqu'à devenir hégémonique, au cœur du XXe siècle. Le droit des gens en fait le seul acteur légitime des relations internationales (2).

Aboutissement d'une réflexion systématique sur ce qui fait la richesse et la puissance des nations, réflexion amorcée par le mercantilisme (3), la géopolitique moderne et l'ordre étatique ont partie liée. C'est à la charnière des XIXe et XXe siècles, lorsque les États européens sont à leur apogée — dotés de vastes empires coloniaux, ils contrôlent un espace économique aux dimensions de la planète — que nait la géopolitique en tant que discipline autonome. L' âpreté des luttes entre nations pour le contrôle des marchés extérieurs est telle qu'elle dissipe alors l'utopie ricardienne d'une division internationale du travail harmonieuse. Aussi, un nouveau discours, la géopolitique, prend-il ses marques. Théorisation des rapports de puissance entre États nationaux dans un monde européocentré, la géopolitique classique est une géopolitique westphalienne.

L'opposition Terre-Mer

 Les Temps Modernes s'ouvrent avec les Grandes Découvertes. Mis en mouvement par le dynamisme politico-religieux des croisades puis, en terre ibérique, de la Reconquista, les Européens du Ponant, Portugais et Espagnols et dans leur sillage, Hollandais, Anglais et Français, cherchent à s'affranchir des routes continentales de la soie et des épices. Née dans les steppes du Sud de l'actuelle Russie, la civilisation européenne s'élance sur les mers du globe et dès lors, la Terre doit être appréhendée comme totalité (4).

Conscients du rôle central de l'Océan mondial (71% de la superficie du globe) dans le “jeu mondial”, les “pères fondateurs” de la géopolitique moderne ont vu dans l'opposition entre puissances continentales/telluriques et puissances maritimes/thalassocraties le moteur de l'histoire universelle. Avec bien des nuances cependant. Apôtre du Sea Power, A. T. Mahan croit en la victoire inéluctable du maître de la mer. Il joue un rôle non négligeable dans l'abandon des principes isolationnistes et continentalistes des présidents Georges Washington et James Monroe, les États-Unis se préparant, dès la fin du XIXe siècle, à prendre la relève de la thalassocratie britannique (5). À l'inverse, H. MacKinder, et à sa suite K. Haushofer, est un partisan convaincu de la supériorité continentale. Hors de portée des coups du maître de la mer, le Heartland (la Terre centrale, qu'il place en Russie sibérienne) serait en mesure, grâce aux liaisons ferroviaires, de valoriser ses immenses ressources naturelles et, en cas de conflit, pourrait manœuvrer avec rapidité sur ses lignes intérieures. Le “théorème” qui suit résume en quelques mots sa pensée : « Qui contrôle le cœur du monde commande à l'île du monde (L'ensemble Eurasie-Afrique. NdA), qui contrôle l'île du monde commande au monde ». En bon diplomate britannique, il s'efforce pourtant de maintenir divisé le Heartland.

Appliquée aux 2 conflits mondiaux, cette grille de lecture s'est révélée prospective. Remaniée par les soins de Nicholas John Spykman (1893-1943), elle a ensuite été reprise comme modèle d'interprétation de la guerre froide et largement vulgarisée au cours des années 70 (6). Dans sa version continentaliste, la théorie de l'éternel affrontement entre Terre et Mer a profondément imprégné la culture géopolitique des milieux grand-européens.

La géopolitique comme "science des sciences"

Plus ou moins explicitement définie par ses initiateurs comme science, et même comme “science des sciences” couronnant l'ensemble des connaissances humaines, la géopolitique classique veut établir les “lois objectives” gouvernant les sociétés humaines dans leurs interactions politiques. Ainsi Friedrich Ratzel (1844-1904) entendait-il fonder une véritable “technologie spatiale du pouvoir d'État” (Michel Korinman) grâce à laquelle la politique tendrait vers “la forme correspondant aux lois de la nature” (7). À sa suite, Karl Haushofer voit en la géopolitique une “science appliquée et opérationnelle” dont l'objectif final serait le “grand registre de la planète” pour “mettre en ordre le monde”. Bien que réputée plus pragmatique, l'école anglo-saxonne de géopolitique n'est pas sans partager le déterminisme et le scientisme de l'école allemande. La philosophie de l'histoire sous-jacente aux travaux d'A. T. Mahan et d'H. MacKinder — fatalité de l'affrontement entre Terre et Mer, victoire inéluctable de l'élément maritime pour le premier, terrestre pour le second, puissance des “causalités géographiques” — en témoigne. Ces traits se retrouvent chez nombre de leurs successeurs, notamment les Américains Ellen Churchill Semple et Ellesworth Huntington et la géographie politique française elle-même, présentée depuis Lucien Febvre comme “possibiliste”, n'est pas immunisée contre le déterminisme (8). Cette volonté de scientificité explique, entre autres facteurs, le primat accordé à la géographie physique — la stabilité des configurations naturelles se prête plus à la formulation de lois, fussent-elles illusoires — et l'intérêt porté aux sciences de la vie dont les méthodes font à l'époque autorité.

Par son scientisme, la géopolitique classique s'inscrit dans la modernité triomphante du XIXe siècle. Les géopolitologues d'alors partagent avec leurs contemporains, peu ou prou, une conception absolutiste de la science, la croyance en l'existence de lois (géographiques) de l'histoire, et une volonté faustienne de dominer la Nature qu'illustrent les citations précédemment extraites de l'œuvre de K. Haushofer. Lointain aboutissement du projet cartésien de “mathésis universalis”, cette science qui se veut totale entreprend d'arraisonner le monde (9). À l'évidence, la géopolitique classique est frappée du sceau de la modernité. Aujourd'hui, les formes ultimes prises par cette modernité — mondialisation/globalisation des relations politiques, économiques et culturelles internationales — tendent à invalider ses principaux schèmes.

 

II. LA MONDIALISATION
 
 

La formation d'un monde fini (10)

Sur le plan géographique, la mondialisation doit être définie comme une mise en relation généralisée des différents lieux de la Terre. Elle se traduit par une connaissance quasi-exhaustive de la planète — tout point du globe est soumis à la surveillance des multiples satellites mis en orbite ces dernières décennies — l'appropriation des superficies émergées que recouvre le pavage des États (exception faite du continent antarctique), et un treillage de puissants réseaux de communication supportant des flux massifs et divers, qu'ils soient matériels (matières premières et produits énergétiques, produits alimentaires, biens manufacturés) ou immatériels (informations, sons et images), sans oublier les mouvements de population (11).

Pendant de longs millénaires, le monde a été constitué de “grains” (sociétés humaines) et d'“agrégats” (ensemble de sociétés humaines regroupées sous la direction d'une autorité unique) ou “empires-mondes” dont les relations, quand elles existaient, étaient trop ténues pour modifier en profondeur les comportements. C'est avec les Grandes Découvertes que l'on passe “des Univers à l'Univers” (12). L'économie-monde européenne s'étend progressivement à l'ensemble de la planète et dès le XVIIIe siècle, une première économie universelle existe. Cependant, ses réseaux sont encore lâches, l'intérieur des continents échappant aux “jeux de l'échange” animés par une succession de villes-centres (Venise, Anvers, Gênes, Amsterdam), ensuite évincées par les États territoriaux (13).

Au XIXe siècle, la révolution industrielle et la constitution de vastes empires coloniaux aux mains des Européens imposent l'échelle mondiale. La Terre est une sphère désormais unifiée par la marine à vapeur, le cheval de fer et le câble télégraphique (14). C'est pour faire la théorie de cet espace-temps cosmopolite — réseau serré où s'entremêlent facteurs géographiques (géographie physique), démographiques, économiques, ethno-culturels et religieux — et fonder une science de l'action et du pouvoir adaptée à ce milieu complexe que la géopolitique se constitue en discipline autonome. Il faut pourtant attendre la crise de 1929, dont on connaît la rapide propagation à l'ensemble des économies modernes, pour que l'on prenne véritablement conscience de la généralisation des interdépendances. Alors Paul Valéry peut écrire, dans son avant-propos aux Regards sur le monde actuel (1931) : « Le temps du monde fini commence ».

De la mondialisation à la globalisation

containmentLa crise économique des années 30 et ses effets — contraction des échanges internationaux, cascade de dévaluations monétaires, fragmentation de l'espace capitaliste en zones distinctes — puis la Seconde Guerre mondiale ont marqué un coup d'arrêt à la mondialisation. Elle reprend ensuite de plus belle. Les États-Unis définissent un nouvel ordre mondial, économique (les accords monétaires de Bretton Woods, signés en 1944, et les accords commerciaux dit du GATT, signés en 1947, en sont les 2 piliers) et stratégique (doctrine du containment en 1947, Alliance atlantique en 1949, pactomanie des années 50). C'est dans ce cadre que le monde dit libre, structuré de l'extérieur par la menace soviétique, connaît une expansion exceptionnelle (les Trente Glorieuses) et une interdépendance croissante entre les 3 grands pôles capitalistes (États-Unis, Europe de l'Ouest, Japon).

La Grande dépression déclenchée par le choc pétrolier d'octobre 1973 ne remet pas en cause le processus de mondialisation. Les grands groupes industriels poursuivent leur expansion à l'étranger  et le libéralisme doctrinaire de l'ère Reagan-Thatcher renforce la dynamique libre-échangiste (15). Enfin, la “révolution financière” des années 80 (dérèglementation, interconnexion des places financières par la télématique) permet le développement d'un méga-marché financier mondial. Avec l'extension de ce “modèle” de développement au Sud et à l'Est, suite à la désintégration du communisme entre 1989-1991, un nouvel anglicisme vient désigner ce néo-capitalisme planétaire et hégémonique, celui de “globalisation”. Alors même que la mondialisation-globalisation triomphe, ce processus ne fait pourtant plus sens, ses conséquences sociales, culturelles et écologiques invalidant l'idée de progrès dont il était le vecteur. En Occident, tout horizon d'attente a disparu, et l'unification techno-économique du monde débouche non pas sur “l'unité du genre humain” mais sur l'explosion des revendications identitaires. Le vague optimisme historique qui avait succédé, suite au “rapport Khrouchtchev” (1956) dénonçant le stalinisme, aux “lendemains qui chantent” se meurt ; le saint-simonisme de la commission Trilatérale et du Forum de Davos ne fait plus recette (16).

Mondialisation et géographie

 Le triomphe de la mondialisation a généré la représentation d'un monde réticulé et fluide, à l'image de l'océan financier qui nous submerge. Les énormes masses de capitaux qui circulent 24 heures sur 24 à la vitesse de la lumière sont à même, les attaques récurrentes contre le Système monétaire européen le montrent, de se muer en ouragans planétaires mettant à bas les politiques économique d'États solidement constitués. Arguant de ces faits, d'aucuns en ont déduit “la fin de la géographie” (17). Les frontières étatiques devenues poreuses et les distances effacées par la révolution des communications, l'espace-temps de la globalisation serait devenu un espace-temps technologique, sa maîtrise dépendant des seuls facteurs techniques. La Terre lisse comme une boule de billard, l'inégale distribution des facteurs naturels et culturels sans influence sur la localisation des activités économiques et la circulation des cartes de la puissance, la géographie céderait le pas à une trajectographie. Toute communauté de citoyens étant nécessairement localisée, la fin de la géographie signifierait par voie de conséquence la fin du politique.

Une étude plus approfondie des réalités économiques et financières montre pourtant le caractère superficiel et réducteur des thèses émises par les tenants de la “géographie-zéro”. La progressive structuration de 3 macro-régions — États-Unis/Amérique du Nord, Europe, Japon/Asie-Pacifique — par le facteur proximité est un phénomène de polarisation géographique. À l'échelle des entreprises, y compris dans l'espace-temps financier, les contraintes territoriales existent. En théorie, rappelle Philippe Moreau-Defarges, « l'opérateur financier n'ayant besoin que d'écrans et de lignes téléphoniques, il serait en mesure de s'installer n'importe où ; en fait, il faut à cet opérateur une imprégnation quotidienne de rumeurs, d'informations, qu'il n'obtient que dans des endroits bien précis (d'abord, les grandes places financières) » (18). Et, doit-on ajouter, la localisation des têtes financières du système-Monde est elle-même liée à la répartition des centres de pouvoir, d'information (agences de presse), d'innovation, sans oublier l'existence de traditions commerciales fortes. Bref, la face de la Terre demeure rugueuse et différenciée, et la mondialisation ne saurait échapper aux rets de la géographie. Mais elle impose une nouvelle grammaire de l'espace. Ainsi Roger Brunet et Olivier Dollfus ont-il dressé une première géographie de la globalisation avec ses espaces centraux, animés par des métropoles ordonnées en mégalopoles que relient de puissants flux circulant aux latitudes tempérées de l'hémisphère Nord (l'anneau de la Terre) ; à proximité, des périphéries dites intégrées, mises en valeur par les centres d'impulsion ; plus loin, des périphéries délaissées qu'enjambent les réseaux de communication les plus modernes ; oubliés des médias, des chaos bornés, zones grises où sévissent narco-trafiquants et guérillas reconverties en “PME de guerre”. On est loin du “village planétaire” décrit par les thuriféraires du capital transnational, le monde est en fait un “archipel-monde” (Michel Foucher), cette forte expression rendant compte tout à la fois de la globalité des flux et interconnexions et de la fragmentation politico-stratégique de la planète (19).

La mondialisation n'a donc pas banalisé l'espace ; la géographie demeure et partant la géopolitique. Mais une géopolitique recomposée.

 

III. ACTUALITÉ DE LA GÉOPOLITIQUE

 

La fin du modèle westphalien

La géopolitique classique est, on l'a vu, une géopolitique des États. Consacré par les traités de Westphalie, l'État moderne s'est progressivement universalisé ; d'abord en principe, le rayonnement intellectuel de la civilisation européenne permettant à la philosophie politique moderne d'essaimer, puis dans les faits, avec la décolonisation et tout récemment la fin du communisme (démembrement de l'URSS, éclatement de l'ancienne Yougoslavie, divorce à l'amiable des Tchèques et des Slovaques). Avec 186 États membres de l'ONU (auxquels il faut ajouter une quinzaine d'États) — ils étaient 50 en 1945 et 110 en 1961 — nous vivons dans un monde étatiquement plein. Mieux : le principe de territorialité a été étendu à l'élément marin. Autrefois res nullius, la mer est devenue dans l'après-1945 mondiale objet d'appropriation, révolution juridique qu'a entérinée la convention sur le Droit de la Mer conclue à Montego Bay (Jamaïque) le 10 décembre 1982. Entrée en vigueur le 16 novembre 1994, elle donne aux États côtiers la possibilité d'étendre leurs eaux territoriales jusqu'à douze milles nautiques du littoral (environ 22 km), et surtout de se découper des ZEE (zones économiques exclusives) à 188 milles au-delà, c'est-à-dire jusqu'à 370 km des côtes. Les thèses de John Selden, auteur au XVIIe siècle d'un Mare clausum, prennent donc le pas sur les théories libérales exposées par Grotius dans sa Dissertation sur la liberté des mers (20).

L'ordre étatique semble donc régner et pourtant, le triomphe du modèle westphalien n'est qu'apparent. Animés par des « acteurs exotiques et anomiques » (Lucien Poirier) — firmes transnationales, organisations non-gouvernementales, églises, sectes, mafias et narco-trafiquants, guérillas et groupes terroristes — réseaux et flux transnationaux cisaillent les territoires étatiques. Des formes politiques concurrentes se réveillent ou sont en gestation : Cités-États au cœur de la logistique des affaires, à l'instar de Singapour, et regroupements multi-États susceptibles de donner naissance à de “grands espaces” (21). L'Américain Samuel P. Huntington n'hésite pas à compter au nombre de ces nouvelles puissances politiques les civilisations. Certes, celles-ci sont loin d'être des acteurs institués et autonomes, et nombre de conflits mettent aux prises des sous-blocs culturels participant d'une même aire de civilisation. Mais les empires que certains politologues voient se profiler ne sont-ils pas l'expression politique et institutionnelle de patriotismes de civilisation ? Les thèses de S. P. Huntington ont par ailleurs le mérite de souligner le rôle des facteurs ethno-linguistiques et religieux dans les relations internationales. Les populations de l'archipel-monde étant reliées par des sons et des images, l'instance culturelle est devenue un champ majeur de confrontation (22).

L'État moderne n'est donc plus le seul maître du jeu mondial. N'en déduisons pas trop hâtivement la fin de cette forme politique ; l'histoire est polyphonique et plusieurs types de politie sont appelées à coexister. Par contre, la période d'hégémonie du modèle westphalien est assurément close. Une Realpolitik doctrinaire qui ignorerait ces faits, par nostalgie de l'ordre classique du XIXe siècle européen, manquerait son objet. La complexité et l'hétérogénéité du système-Monde nous rapproche plus du XVe que du XIXe siècle, et il nous faut prêter attention aux géopolitiques “d'en bas”, celles des acteurs infra-étatiques (collectivités locales, firmes, etc.), aux géopolitiques “d'en haut”, celles des regroupements multi-États et des aires de civilisation, aux géopolitiques de l'“antimonde”, celle des trafics en tous genres et de la flibusterie.

Le triangle Terre-Mer-Air

Paradigme fondateur de la géopolitique classique, la théorie de l'éternelle opposition entre Terre et Mer appelle un certain nombre de remarques.
 
Ce modèle géopolitique n'exprime pas une vérité transhistorique. De la Haute Antiquité aux XVe-XVIe siècles, rappelle Gérard Chaliand, le conflit relevant de la longue durée est celui qui met aux prises nomades d'Asie centrale et sédentaires de l'Ancien Monde. Quant au conflit Chrétienté-Islam, il commence au VIIIe siècle et perdure jusqu'au cœur du XVIIIe siècle, quand le déclin ottoman devient alors irréversible (23). En fait, l'opposition entre Terre et Mer ne devient centrale qu'à partir des Temps modernes, avec quelques entorses par rapport à la théorie. Ainsi voit-on à plusieurs reprises puissances maritimes et continentales alliées contre un perturbateur du rimland, ces territoires qui, de la Norvège à la Corée, ceinturent le heartland, dont N. J. Spykman a montré l'importance : Grande-Bretagne et Russie contre Napoléon Ier puis Guillaume II, puis États-Unis et URSS contre Hitler.

Il n'y a pas d'issue déterminée à l'affrontement entre Terre et Mer. Certes, suite aux victoires des thalassocraties anglo-saxonnes en 1918 et en 1945, A. T. Mahan semble l'avoir emporté sur H. MacKinder. Sur le plan géo-économique, c'est évident. La primauté des réseaux océaniques est écrasante, ils assurent les 3/4 des échanges internationaux, et les économies se maritimisent. Sur le plan géostratégique, le bilan est plus équilibré. Les flottes de guerre jouissent toujours d'une liberté d'action planétaire — « aujourd'hui, écrit Hervé Coutau-Bégarie, un porte-avions et son groupe peuvent parcourir plus de 1000 km par jour. Lors de la guerre du Golfe, la plupart des hommes et des matériels sont venus directement des États-Unis, en faisant la moitié du tour de la Terre » — et les missiles de croisière embarqués menacent le cœur des continents. À une échelle plus restreinte, précise-t-il , « avec le chemin de fer, complété ensuite par l'automobile, la puissance terrestre devient capable de déplacer ses forces aussi vite que la puissance maritime » (24). De surcroît, dans une mer aux dimensions de la Méditerranée, une flotte moderne doit compter avec les missiles sol-mer. Les thèses unilatéralistes et déterministes trouvent donc rapidement leurs limites et on leur préférera la dialectique de l'Amiral français Raoul Castex : « Un élément ne peut vaincre l'autre que s'il va l'affronter chez lui ». Pour vaincre, la puissance maritime doit débarquer à terre et la puissance continentale se projeter sur mer. Avec l'avènement de l'arme aérienne, forces aéroterrestres puis aéronavales, cette relation dialectique entre Terre et Mer est d'autant plus équilibrée (25).

Venant s'ajouter à la Terre et à la Mer, l'élément aérien au sens large (espace endo- et exo-atmosphérique) est aujourd'hui déterminant. Dès l'entre-deux-guerres, le Général italien Giulio Douhet, théoricien de l'Air Power, et ses épigones — William Mitchell et Alexandre de Severski aux États-Unis, Hugh Trenchard et Stanley Baldwin en Grande-Bretagne — prennent la mesure de la révolution stratégique amorcée. Plutôt que de s'acharner à défaire les forces militaires adverses, ils préconisent de s'attaquer aux racines mêmes de la puissance en bombardant les centres industriels et démographiques de l'État ennemi. Les conséquences géopolitiques sont majeures : la souveraineté territoriale est démantelée par le haut, et le Heartland lui-même n'est plus invulnérable (26). Après 1945, la révolution balistico-nucléaire et la mise sur orbite de satellites, nouvelle rupture dans l'ordre géopolitique et stratégique, viennent donner tout leur poids à l'élément aérien. « En termes mythiques, écrit Raymond Aron, on est tenté de dire que la terre et l'eau subissent désormais la loi de l'air et du feu » (27). Les 3 éléments sont cependant étroitement intégrés. Ainsi la maîtrise des cieux, le Space Power des stratèges américains, permet-elle le contrôle et la mise en valeur de espaces terrestres. L'action diplomatico-stratégique, mais aussi la prospection minière et énergétique et la gestion du système alimentaire mondial passent par l'utilisation du Cosmos. Mais l'exploitation d'un réseau satellitaire est elle-même conditionnée par l'existence d'une chaîne de points d'appui et de “cailloux” océaniques. En retour, les satellites sont largement utilisés pour la navigation maritime et le contrôle des mouvements à la surface des océans. Au duopole Terre-Mer, on substituera donc le triangle géopolitique-géostratégique Terre-Mer-Air.

De cette mise au point se déduit la nécessité, pour une géopolitique grand-européenne, de ne pas céder au syndrome de Metternich, cet européocentrisme doublé d'un géocentrisme oublieux de l'Océan (28). L'espace mondial unifié par le liaisons océaniques et aériennes, le “milieu” qui nous baigne est un monde océano-spatial. Vérité scientifique depuis Ératosthène de Cyrène (vers 275-195 av. JC), le premier à évaluer de façon exacte la longueur de la circonférence de la Terre, la rotondité de celle-ci est aussi une vérité géopolitique et stratégique. Défions nous donc de toute vision étriquée du monde.

Pour une géopolitique modeste

La géopolitique classique se veut scientifique, mais si l'on en croit le Français Yves Lacoste, cette discipline ne saurait prétendre à un tel titre. S'appuyant sur les travaux épistémologique de Michel Foucault, il définit la géopolitique-méthode non pas comme une science mais comme un savoir scientifique combinant, à l'instar de la médecine ou encore de l'agronomie, des outils de connaissance produits par diverses sciences (sciences de la matière, sciences de la vie, sciences sociales), en fonction d'une pratique. Éminemment politique et stratégique, donc pluriel et polémique, ce “savoir-penser-l'espace”, pour y agir efficacement, est profondément empirique. Il n' a pas vocation à énoncer les lois de l'histoire, ni à établir une théorie générale des rapports de puissance. Tout au plus les géopolitologues peuvent-ils, à partir des corrélations et similarités observées, esquisser des théories partielles (29).

L'“image du monde” élaborée par les sciences du chaos impose également à la géopolitique d'en rabattre sur ses ambitions. L'univers politique et stratégique dans lequel les peuples se meuvent est un système hypercomplexe et chaotique, c'est-à-dire imprédictible. Les entreprises des nombreux et divers acteurs du système-Monde interfèrent dans un espace mondial encombré et clos, leurs effets se composent, et la moindre perturbation est désormais susceptible de se transformer en ouragan planétaire. Le recours à la notion de système — ensemble d'éléments interdépendants — ne doit donc pas induire en erreur. Totalité contradictoire, le système-Monde n'est pas régulé.

La nouvelle “image du monde” qui se substitue à la “mécanique céleste” de Pierre Simon de Laplace implique une rupture avec l'hybris propre à la modernité. Simple méthode d'analyse multidisciplinaire des rapports de puissance, la géopolitique ne saurait fonder en raison une entreprise de domination planétaire. Quant au projet titanique de soumettre la Nature, on sait aujourd'hui quelles en sont les conséquences écologiques : épuisement des sols, pénurie planifiée d'eau douce, saturation de l'atmosphère. La pression du système-Monde sur le système-Terre est telle que les exigences du milieu naturel, prétendument domestiqué, s'imposent à nouveau (30). Aussi l'antique principe d'auto-limitation, dont Alexandre Soljénitsyne a souligné avec force les vertus (Discours du Lichtenstein, 1993), vaut pour la géopolitique. L'heure est à la géosophie.

► Louis Sorel, 1996. (Intervention lors de la 4ème Université d'été de Synergies Européennes, Madessimo, 1996)

◘ Notes :

  • (1) Le territoire de l'État moderne n'est pas la simple projection géographique d'une communauté politique mais l'un des éléments constitutifs de la dite communauté :  « (le principe de territorialité) suppose que le pouvoir politique s'exerce non pas à travers le contrôle direct des hommes et des groupes, mais par la médiation du sol », in Bertrand Badie, La fin des territoires, Fayard, 1995 , p. 12.
  • (2) Sur l'importance des traités de Westphalie dans la genèse de l'ordre étatique et territorial, cf. Bertrand Badie, op. cit., p. 42-51.
  • (3) Sur les conceptions mercantilistes de la richesse et de la puissance, cf. François Fourquet, Richesse et puissance : Une généalogie de la valeur, La Découverte, 1989.
  • (4) Sur les routes de la soie, cf. François-Bernard et Edith Huygue, Les empires du mirage, Robert Laffont, 1993.
  • (5) A. T. Mahan est le théoricien de la maîtrise de la mer par destruction de la flotte adverse au moyen d'une bataille décisive. Les éditions Berger-Levrault ont publié en 1981 un certain nombre de ses textes, présentés par Pierre Naville (Mahan et la maîtrise des mers). Pour une critique du mahanisme, lire Hervé Coutau-Bégarie, La puissance maritime, Fayard, 1985.
  • (6) N. J. Spykman a reformulé les schèmes de H. MacKinder en soulignant l'importance du croissant intérieur, cette ceinture d'États amphibies qui court de la Norvège à la Corée, qu'il rebaptise rimland. Il formule un nouveau théorème : « Qui contrôle le rimland contrôle l'Eurasie ». Le centre de puissance planétaire n'est plus le heartland mais le monde atlantique. Cf. Olivier Sevaistre, « Un géant de la politique : Nicholas John Spykman », in Stratégique n°3/1988, Fondation pour les études de défense nationale.
  • (7) Citation de F. Ratzel extraite de Claude Raffestin, Géopolitique et Histoire, Payot, 1995, p. 53. Pour une approche plus pondérée de cet auteur, se reporter à Michel Korinman, Quand l'Allemagne pensait le monde, Fayard, 1990. Lire également André-Louis Sanguin, « En relisant Ratzel », in Annales géographiques n°555, 1990.
  • (8) Sur E. Churchill Semple et E. Huntington, cf. Pierre-Marie Gallois, Géopolitique : Les voies de la puissance, Plon, 1990.
  • (9) Précisons que ce scientisme coexiste, chez certains auteurs, avec des tendances mystiques. Ainsi Haushofer écrit-il : « Au commencement de l'État, il y avait le sol sur lequel il se trouvait, il y avait le caractère sacré et saint de la Terre ; c'est là-dessus d'abord que l'homme bâtit, développa l'économie et fit surgir la puissance et la civilisation ». Alain Joxe rappelle qu'il distingue ensuite “un deuxième niveau génétique: celui du peuple et de la race ; puis un troisième niveau, celui de la réflexion socio-politique”. Cette stratification renvoie, note A. Joxe, à la tripartition fonctionnelle mise en évidence par Dumézil : « Le sol des géopoliticiens allemands joue le rôle fondamental (et féminin) de la fécondité, de la production et de la richesse ; le peuple met en œuvre le courage guerrier, et le socio-politique appartient au philosophe ; le géopoliticien est le moderne philosophe, dominant par l'esprit le rapport du peuple et du sol » Cf. A Joxe, Le cycle de la dissuasion (1945-1990), La Découverte-FEDN, 1990 p. 58-59.
  • (10) Ce titre reprend celui du premier chapitre de Philippe Moreau Defarges, La mondialisation : Vers la fin des frontières ?, Institut français de relations internationales-Dunod, 1993.
  • (11) Dans L'Empire et les nouveaux barbares, Lattès, 1991, le politologue Jean-Christophe Rufin souligne la réapparition des terrae incognitae depuis un peu plus d'une décennie : ce sont des zones de guérilla où les mouvements armés, déconnectés de la géopolitique mondiale depuis la fin du conflit Est-Ouest, et donc privés de subsides, se sont reconvertis en “PME de guerre” ; les grandes mégapoles du Sud ; les territoires d'États fermés comme l'Arabie Saoudite, le Soudan, la Birmanie ou encore la Chine. Bien sûr, ces lieux ne sont pas inaccessibles mais leur connaissance géographique, en l'absence de statistiques fiables et de cartes réactualisées, régresse. La mondialisation “oublie” donc certains espaces.
  • (12) Cf. Pierre Léon, L'ouverture du Monde, A. Colin, 1977.
  • (13) Cf. Fernand Braudel, La dynamique du capitalisme, Champs-Flam., 1985.
  • (14) Sur l'importance des câbles sous-marins dans la géostratégie de la Grande-Bretagne entre 1870 et 1914, cf. Paul Kennedy, Stratégie et diplomatie : 1870-1945, Economica, 1988.
  • (15) La revue Alternatives économiques a publié un hors-série (n°23/l995) sur la mondialisation.
  • (16) Sur l'implosion du sens et la fin des “Lumières”, cf. Zaki Laidi, Un monde privé de sens, Fayard, 1994.
  • (17) Cf. Richard O'Brien, « La fin de la géographie », in Marie-Françoise Durand, Jacques Lévy, Denis Retaillé, Le monde : Espaces et systèmes, Fondation nationales des sciences politiques-Dalloz, 1992.
  • (18) Cf. Philippe Moreau Defarges, Introduction à la géopolitique, Points, 1994, p. 182.
  • (19) Sur la géographie de la mondialisation, cf. Roger Brunet (dir.), Géographie universelle, tome I, Hachette/Reclus, 1990. Dans L'Espace Monde, Economica, 1994, Olivier Dollfus propose une synthèse de qualité.
  • (20) Il est à noter que ce sont les États-Unis, puissance thalassocratique attachée au principe de la liberté des mers, qui ont amorcé cette révolution juridique, lorsque Harry S. Truman a proclamé en 1945 leur souveraineté sur les gisements de pétrole “hors rivage” du Golfe du Mexique. Ils ont pourtant refusé d'adhérer à la convention de Montego Bay.
  • (21) Sur la notion de “grand espace”, cf. Carl Schmitt, Du politique, Pardès, 1990. Nous avons résumé sa théorie dans Éléments pour une pensée-monde européenne, Synergies Européennes, 1996.
  • (22) Cf. Samuel P. Huntington, « Le choc des civilisations », in Commentaire n°66, 1994, p. 238-252. Voir également F. Thual, Les conflits identitaires, Ellipse, 1995.
  • (23) Cf. Gérard Chaliand, Anthologie mondiale de la stratégie, Robert Laffont, 1990, p. XVIII-XXIII.
  • (24) Cf. Hervé Coutau-Bégarie, « Essai de géopolitique et de géostratégie maritimes », in Hervé Coutau-Bégarie (dir.), La lutte pour l'empire de la mer, Economica, 1995, p. 38-41.
  • (25) Sur l'œuvre de Raoul Castex, cf. Hervé Coutau-Bégarie, La puissance maritime, op. cit.
  • (26) Le n°3/1995 de la revue Stratégique, publié par l'Institut de stratégie comparée chez Economica, est consacré à la stratégie aérienne.
  • (27) Cf. Raymond Aron, Paix et guerre entre les nations, Calmann-Lévy, 1962 (réédité en 1988), p. 214.
  • (28) Dans sa postface au Terre et Mer de Carl Schmitt (Le Labyrinthe, 1985), intitulée « La thalassopolitique », Julien Freund emploie le terme de “géocentrisme” pour souligner le caractère excessivement tellurique de certaines analyses géopolitiques.
  • (29) Cf. Yves Lacoste, « Les géographes, l'action et le politique» , in Hérodote n°33-34, 1984.
  • (30) Dans le n°43 de la revue Géopolitique (automne 1993), Paul-Marc Henry se demandait si l'humanité mourrait de faim ou de soif (p. 42-43). Le premier terme de l'alternative n'est pas exclu, la sécheresse (40% des terres émergées) et l'épuisement des sols menaçant la sécurité alimentaire mondiale. Ainsi les chercheurs du Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale (GCRAI) en appellent-ils à une croisade agricole (réunion de Lucerne, 9-10 février 1995). Mais la réussite de cette croisade — mal choisi, ce terme laisse à penser qu'il s'agit de persévérer dans la logique productiviste de l'agriculture moderne — est conditionnée par la maîtrise de l'eau. Et la fonte des glaces de l'Arctique, les cyclones, les inondations — tous phénomènes manifestant, au même titre que la désertification, la réalité de déséquilibres climatiques provoqués par le modèle productiviste — ne doivent pas nous abuser. Selon P. M. Henry, « l'humanité entière (...) est entrée dans un cycle de rareté et de cherté concernant l'élément sans lequel la vie disparaîtrait de la surface de la terre ». Les faits sont probants. En apparence l'eau abonde ; l'hydrosphère, soit la quantité totale d'eau, est de 1,4 milliards de km3. Mais l'eau douce ne représente que 2% de ce chiffre, dont les 3/4 à l'état solide : inlandsis, icebergs, glaciers. En définitive, seules les eaux continentales, superficielles et souterraines, sont aisément accessibles. Et elles sont inégalement réparties : 1/5ème des terres émergées ne dispose d'aucune ressource fluviale propre et dépend de nappes phréatiques et de fleuves allogènes. Les ressources en eau sont donc limitées mais les besoins des sociétés humaines ne cessent de croître. Ils devraient tripler dans le quart de siècle à venir, ceci s'expliquant par la croissance démographique du Sud, le développement des “pays émergents” et la diffusion du mode de vie occidental. En conséquence, l'eau est une ressource stratégique, enjeu et moyen de géopolitiques antagonistes. Leur champ d'application délimite des aires hydro-conflictuelles, la plus “chaude” étant le Moyen-Orient. Deux puissance hydrauliques régionales, Israël et la Turquie — la première s'est assurée la maîtrise le Jourdain, les aquifères de Cisjordanie, le lac de Tibériade et ses sources ; la seconde contrôle les sources du Tigre et de l'Euphrate, au grand dam de la Syrie et de l'Irak —, dominent la région. D'autres zone hydro-conflictuelles existent. L'Égypte, le Soudan et l'Éthiopie rivalisent d'intérêt pour le Nil. Aux confins du Sahel, le Sénégal et la Mauritanie s'affrontent autour du fleuve Sénégal. L'Asie des moussons n'est pas épargnée : Inde et Bangladesh s'y disputent le Gange et le Brahmapoutre ; Inde et Pakistan, le bassin de l'Indus. En Amérique du Nord, entre les États-Unis et le Mexique, le partage et l'utilisation des eaux du Rio Grande et de la nappe souterraine transfrontalière ne vont pas sans problème. Enfin, l'Europe compte aussi des zones hydro-conflictuelles. On connaît par exemple le différend entre Hongrois et Slovaques, relatif au Danube. Du moins ces deux pays ont-ils eu la sagesse de s'adresser à la Cour internationale de justice de La Haye. Ressource vitale, l'eau est donc un enjeu universel et des “guerres de l'eau” ne sont pas à exclure. Un autre mode de développement s'impose, faute de quoi le siècle à venir pourrait bien être celui des affrontements géo-planétaires.

 

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